De clément, I
3. « Servi suntT imo homines; servi suntTimocontubemales; serri « sunt? imo humiles amici; servi sunt? imo conservi : si cogitaveris « (antumdem in utrosque licere fortunée. » (Ep. xlvii, 1.) Macrobe s*est approprié ce passage et il s'inspire de la morale du philosophe dans ses Saturnales, I, il. — Sénéque rapporte ailleurs ce mot de Chrysippe, que Tesclave est un mercenaire à vie, perpetutit mercenariuê. (De benef. Ur, S2.)
début, il flétrit ces excès de pouvoir qui faisaient des esclaves le jouet de la brutalité du maître dans les emportements de sa colère ou dans Tivresse de ses passions', et il revient avec plus de force à Taltaquc de la doctrine qui ravalait leur nature, du préjugé qui flétrissait au moins leur état. Ce ne sont pas seulement des êtres de même sang, de même race, ce sont des êtres de même destinée ; entre eux et nous, ce n'est pas seulement une égalité de nature : c'est, au milieu des vicissitudes de la vie, presque une ^alité de condition*. Un instant on peut croire qu'il abordera la question non plus du droit, mais de l'emploi même de l'esclavage.... Il s'abstient ; mais il résume son opinion dans c^tte maxime de charité : « Vis avec ton inférieur comme tu désires que ton supérieur vive avec toi ; et, quand tu te représentes ce qui t'est permis contre ton esclave, rappelle-toi que ton maitre a la même licence sur ta personne'. » A ceux qui s'indignent d'une familiarité si humiliante, il oppose la servilité dont eux-mêmes,
1. « Deinde ejusdem arrogantia proverbium jactatur, iolidem eue hotteêy quoi gervos. Non habemus illos hostes, sed facimus. Alîa înte- « rim crudelia et inhumana praetereo, quod ne tanquam hominibus
• quîdem, sed tanquam jumentis abutimur ... n et les détails. (Ep. iLTii, 3 et suiv.)
2. « Vis tu cogitare istum, quem servum tuum vocas, ex iisdem sec minibus ortum, eodem frui*cœlo» aeque spirare, neque mori?Tam ff tu illum videre ingenuum potes , quam ille te seniim. Variana clade «t multos spiendidissime natos, senatorium per mililiam ausptcantes <r gradum, fortuna depressit : alium ex illis pastorem, alium custodem « casae fecit. Contemne nunc ejus forlunae hominem, in quam transire, c dum contemnis, potes. » (Ep. xltu, 8; cf. xlit, 3.)
5. c Nolo inîngentemme locum iramittere, el deusu servorum dis- < putare ... ; haec tamen praecepli mei summa est : sic cum inleriore c vivas, quemadmodum tecum superiorem velles vivere. Quoties in c mentem venit quantum tibi in servum liceat, Yeniat in mentem tan-
• tumdem in te domino tuo licere. » (Ep. xltii, 9-iO.)
28 LIVRE m. CHAPITRE I.
souvent, ne rougissent pas auprès des esclaves d'autrui^; il cite l'exemple de ces anciens Romains dont le respect vivait encore, quand on avait laissé périr leurs coutumes, et, avec une exagération qui, du moins, trouve dans Tintention son excuse, il rappelle le soin qu'ils prenaient d'adoucir, jusque dans les noms, les rapports du maître avec les esclaves, et ces fcles qu'ils instituèrent, pour élever leur âme jusqu'à l'intelligence des devoirs cl des droits de la république, dont chaque maison devait oITrir l'image en raccourci'. Ces usages, il voudrait qu'on les remit en pratique, non dans la confusion de ces fêtes communes où l'esclave se consolait du'n excès par un autre, regagnant en licence ce que le despotisme lui ôtait de liberté, mais par une sage et intelligente association de tel ou tel d'entre eux au commerce amical de son maître : « Et ne crois pas, » dit Sénèque, « que j'en rejetterai aucun pour son état, ce muletier par exemple ou ce bouvier ; j'estimerai en eux non les fonctions, mais le caractère. On se fait son caractère, on tient ses fonctions du hasard. Admets tes serviteurs à ta table, les uns parce qu'ils en sont dignes, les autres pour qu'ils le soient*. »
i. « . . .Hos egoeosdem deprendam, alienonim servonim osculantes c manum. t [Ihid, il.)
2. « Dominum patrem familiœ appellaverunt ; servos (quod etiam in • mimis adhuc durât) familiares. Instituerunt diem festum, non quo « solo cum servis domini vescerentur, sed quo ulique honores iliis in (( domo gerere, jus dicere penniserunt, et doraum pusillam rempublic cam esse judicaverunt. » (Ibid. 12.)
3. « Non ministeriis illos aeslimabo, sed moribus. Sibi quisque dat c mores ; ministeria casus assignat. Quidam cœnent tecum quia digni « sunt; quidam, ut sint. » Et un peu plus loin : « Non est, mlLucili, « quod araicum tantum in foro et in curia quseras ; si diligenter at- « tenderis, et domi invenies. . . Servus est, sed forlasse liber animo. i Servus est : boc illi nocebit? Ostende quis non sit . . . Nulla servitus « turpior est quam voluntaria ...» (Ep. xlvii, 15-15.)
Il a défini la conduife du mailre par la ligne qu'il doit suivre ; il en signale Tesprit par les effets qu'elle doit produire sur les esclaves : « Qu'ils t'honorent plutôt qu'ils ne te craignent. » Mais, dira-t-on, vous les appelez à la liberté et TOUS ôtez au maître le prestige du pouvoir par une semblable maxime : honorer le maître plutôt que de le craindre, c'est-à-dire, sans doute, honorer le maître comme des clients et des familiers I — Eh quoi ! serait-ce donc si peu de chose pour le maître que d'obtenir de l'es* clave ce qui suffit à Dieu : du respect et de l'amour ^ ? »
C'est pour ces belles pensées que Sénèque a été jugé digne d'avoir connu l'apôtre dont le martyre précéda de peu sa mort; et cette lettre, qui se rapporte à la dernière période de sa vie, est irréprochable d'un bout à l'autre pour la doctrine. Mais, quand on prend l'ensemble de ses ouvrages, on y trouve, en plus d un lieu, le fond de ces opinions stoïciennes qui relevaient les esclaves en théorie et les méprisaient souvent en réalité ; car cet esclavage extérieur, qui n'est rien, voilait souvent chez eux la servitude de Tâme qui dégrade, et c'est alors que Ton en pouvait dire : a Peu sont tenus par l'esclavage, beaucoup y tiennent*. » Quelle estime faisait-il, d*ailleurs, de ceux mômes qui y restaient tenus par les seuls liens du corps, lorsque, après avoir cité l'exemple de ce jeune Spartiate captif, qui se brisa la tête plutôt que d'accomplir un acte servile, il s'écrie : a La liberté est si proche et il y a des
i. « Id domînîs parum non esse, quod Deo salis est, qui colitur et « amatur ; » et il ajoute, à l'adresse ceux qui ne savent qu'un seul mode de châtiment pour les esclaves : « Non potest amor cum tiinore
• misceri. Rectissime ergo te facere judico, quod (imeri a servis tuis
• non vis, quod verborum castigatione uteris. Verberibus muta admo^ « neniur. '* (Ibid. AMI .)
2. <( Ita est, Lucili ; paucos servitus, plures servitutem tenent. » {Ep. nu, 9.)
esclaves M » La liberté dans la mort, raffranchissement par le suicide, voilà le dernier mot des stoïciens*.
Cela n'ôte point, du reste, à la philosophie de Sënëque ce caractère général d'humanité qui l'honore ; et, d'ailleurs, il ne se contente point de théorie, il veut que la pensée se traduise en action : « La philosophie, dit-il, apprend à agir et non à parler; prouve les mots parles choses'. » Beaucoup, en effet, qui élaboraient les plus belles théories, qui sait même? ceux qui, peut-être, parlaient le plus de philosophie pratique, pratiquaient fort mal, si Toa en croit Juvénal, contemporain de Sénèquc : « Avait-on besoin d'enseigner la crunutô pour se plaire au dur retentissement des coups et préférer le sifOement du fouet au plus doux chant des sirènes*? » Ce trait de la satire prouve, sansdoule, que les déclamations philanthropiques n'étaient pas si
i, {{ Tarn prope libertas, et servit aliquis. » (Ep. lxxvii, 13.)
2. « Quid autem melius potes velle, quam eripere te huic servituti, a quae omnes premit, quam mancipia quoque conditionis extremae, et « in his sordibus nata, omni modo eniere conantur?. .. etc. » (Ep. LUX, 4.) Le mépris de la condilion des esclaves s*associe au mépris de la vie, dans cette pensée d'un stoïcien, fort goûté de Sénèque (homo egregiw)^ et cité par lui : « Non est res magna vivere : omnes servi ff vivunt, omnia animaliat t (Ep. lxxvu, 6.)
3. « Verba rébus proba . . . Facere docet philosophia. non dicere . . . n Ep. XX, i.) On trouve dans le Saiyricon de Tépicurien Pétrone, un mot qui résume toute cette théorie de Tégalité des hommes et le résultat où elle aurait dû aboutir : « Amici, et servi homines sunt, et aequeunum « lactem biberunt, etiam si illos malus fa tus oppresserit : tamen, me « salvo, cito aquam liberam gustabunt. » (C. 71, p. 350-351.)
4. Mitcm animum et mores modicis erroribua {equos Prsecipit, atque animas servorum et corpora nostra Hateria constare putat^ paribusque elementis.
An saïvirc docet Rutilas, qui gaudet acerbe Plagaram strepitu et nuUam sirena 0ageilis Comparât, Antiphates trepidi laris, ac Polyphemus, Tum felix, quoties aliquis, tortore vocato, Urltur ardenti, duo propter lintea, ferro ?
(Juvén. XIV, 15«)
rares en ce temps-là. Du reste, ce n'est pas, en général, le caractère des philosophes du jour ; il leur est plus facile de se retrancher dans celte théorie superbe où les souffrances du monde ne viennent point troubler le calme de leur raisonnement. Us tranchent tout par une définition :
Uetclavdge n'est pas ce qu*un vain peuple pense.
C'est la thèse de Philon le Juif S et, de même, Dion Chrysostome emploie deux fort longs discours à le prouver. L'homme libre, selon lui, est le sage qui sait distinguer et choisir ce qu'il est bon de faire; l'esclave, celui qui est incapable d'un ici discernement. Et il rejette dans le domaine de l'opinion ce qu*on appelle vulgairement esclavage ou liberté, sans plus se soucier de laisser parmi les hommes des maîtres et des esclaves*. N'oublions point, pourlant, que, tout en niant la réalité de l'esclavage, il ne néglige point de donner aux maîtres des leçons d'humanité : « Il faut commander avec clémence, disait-il ailleurs, et accorder quelque relâche aux justes désirs des esclaves ; les loisirs préparent au travail; l'arc, la lyre et aussi l'homme se fortifient dans le repos ^ » Sachons-lui gré aussi d'avoir réfuté, quoique timidement, avec la doctrine de Tesclavage naturel, tous ces sophismes qui prétendent encore prouver la légitimité des voies par lesquelles se perpétue l'esclavage : a Si la nature n'a point ^constitué un
1. Philon le Juif, Que tout homme vertueux ut libre^ p. 875. Yoyei au tome 1**.
3. Dion Ghrys. XIV, p. 235. Il montre ensuite qu'un roi peut être esclave, et un esclave libre, quand il aurait été plusieurs fois vendu, quand il porterait les plus lourdes chaînes. Il cite différentes coutumes conférant, comme un signe d'honneur, des marques appliquées ailleurs à l'esclavage, ou faisant de fonctions vraiment serviles Tapa-» nage de la royauté, etc.