CHAPITRE VI
SERVICE PRIVÉ : RAPPORTS DES HOMMES LIBRES ET DES ESCLAVES DANS LES DIVERSES SECTIONS DU TRAVAIL DE LA VILLE (FA- MlUA URBANa).
Nous avons fait deux divisions de la vie publique et de la vie privée, el pourtant un des caractères de la période dont nous nous occupons est d'avoir presque cflacéla limite qui les sépare; une des causes des modifications considérables qu'y subissent la condition des hommes libres et celle des esclaves est précisément l'intervention de l'État dans ce domaine autrefois muré pour lui. La loi ne reconnaît plus ces barrières si longtemps sacrées. Elle prétend gouverner non pas seulement les familles dans leurs relations muluelles, mais chaque famille dans son intérieur; et ce n'est qu'une extension nécessaire et une dernière application de la règle qu'elle avait suivie en organisant le service public. 11 faut que la marche de l'État soit assurée. Mais si les curies, si les collèges et les corporations sont devenues, au profit du pouvoir, comme autant de foyers d'administration et de travail, ce n'est pas moins du travail privé que dérivent ces revenus et ces produits ; et, quand la somme vient à s'en réduire, il faut bien que le pouvoir y veille lui-même, de peur qu'il ne lui reste entre les mains des formes vides et épuisées, qu'il pressurera jusqu'à les détruire, sans en rien tirer désormais.
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L'Etat ne se bornera donc point à maintenir les corps publics, à faire que leur vie se soutienne, que leur action se continue ; il s'occupera des familles, et veillera à ce que, par l'emploi de leur industrie et de leurs ressources, elles produisent, en argent ou en nature, ce qu'exigent les nécessités de l'administration.
Cette partie du travail réunissait des hommes libres et des esclaves. Nous avons dit ce qui restait aux esclaves, ce que l'homme libre, au deuxième siècle de l'empire, occupait auprès d'eux dans la section de la famille urbaine. Les grandes maisons, à l'imitation de la maison d'Auguste, élevaient volontiers en dignité les principaux ministres de leur service; et, à un degré inférieur, des fonctions qui, là encore, restaient aux esclaves, se trouvaient quelquefois remplies par des hommes libres, au service du public : on regardait comnie dégradés, mais on considérait évidemment comme libres de condition, en les excluant d'une manière spéciale de la milice, les serviteurs des tavenies, les cuisiniers, les boulangers ^
D'autres fonctions étaient affranchies, avec des honneurs conformes à leur rang dans la société et à leur importance, comme celles de médecin et de professeur.
Au droit de cité, qu'on y avait rattaché, s'étaient joints divers avantages, traitement annuel, exemption des logements militaires, de l'entretien des relais publics et autres charges (54), avec quelques distinctions pourtant. On ex-
!. L. 2 (380). C. Th., Vil, xiii, De tironibus. On y trouve souvent des aiTranchis. (OrelH, Irucr. n** 4165 et 4166.)
cluait de la classe privilégiée les instituteurs qui se bornaient à l'enseignement de la lecture^; et Ulpien aurait voulu en retrancher, à l'autre extrémité de la hiérarchie, les philosophes, non que la philosophie ne fût à ses yeux chose sainte, mais parce qu'elle devait enseigner, tout d'abord, à mépriser les œuvres mercenaires*. On leur laissa, avec la qualité de professeur, les dispenses de tutelle et de tout autre service personnel, mais non point des contributions ordinaires : car les vrais philosophes, disait Papinien, ne tiennent pas à l'argent'; et un prince, un peu trop logicien, trouvait même qu'ils démentaient leur titre quand ils s'en appuyaient pour réclamer une faveur pécuniaire*.
1. c Eos qui primis litteris pueros inducunt non habere vacationem, a D. [pius] Antoninus rescripsit. » (L. 11, § 4 (Hodest.), D., L, iv, De muneribus,) « Non etiam calculatores continentur. i (L. 4, C. J., X, LU, De profen. et medicU,) Ces calculatores ne sont pas autre chose que les instituteurs primaires du Digeste (Isid. de Séville, Orig, I, 5), bien que plusieurs enflent singulièrement leur titre : doctohi artis CALCULATURA. {IrucT. Rkeni^ n* 300.) Il faut voir peut-être aussi de véritables maîtres d'école dans plusieurs pédagogues; par exemple ce Néritus Pomponius Maternus (libre de condition, sinon d'origine), à qui ses élèves (pubri gompaedaoogii) consacrent un monument. (Spon, Mise, anUq. p. 228.)
2. c An et philosophi professorum numéro sunt? et non putem. c Non quia non religiosa res est, sed quia hoc primum profiteri eos c oportet, mercenariam operam spemere. i (L. 1, § 4 (UIp.), D., L, xiu, De extraord. cogniUonibus.) Lucien parle pourtant d'une chaire de philosophie mise au concours, avec traitement de 10,000 drachmes. (Sun, 5.)
5. a ... Non ea quae sumptibus expediuntur. Etenim vere philoso- « phantes pecuniam contemnunt; cujus retinendae cupidine fictam « asseverationem detegunt. » (L. 8, § 4, D., L, v, De vacat. et excus. munerum.) Lucien, à ce propos, met en scène un philosophe et son disciple. Faute de payement, à Téchéance du terme, le maître traîne son élève devant Tarchonte, Tétranglant presque avec sa courroie qu'il lui a passée au cou. [Hermot, 9.)
4. « Professio et desiderium tuum inter se discrepant. Nam quum
Ces privilèges, d'ailleurs, n'étaient point donnés à tous et au hasard. Un salaire ne peut appartenir qu'à des fonctions régulières ; des dispenses publiques veulent généralement un caractère public. Il s'agissait de médecins et de professeurs attachés au service des villes. Leur nombre était fixé pour chacune d'elles, et des épreuves imposées aux candidats avant d'y être admis. Ainsi les villes de premier ordre ou métropoles pouvaient avoir, selon une constitution d'Antonin le Pieux, dix médecins et autant de professeurs, savoir : cinq rhéteurs et cinq grammairiens ; les villes de second ordre, c'est-à-dire les villes ayant cour de justice, sept médecins et huit professeurs, quatre de chaque espèce; les villes inférieures, cinq médecins et six professeurs répartis par moitié entre les deux genres d'enseignement*. A Rome il y avait, outre plusieurs médecins parliculiers, quatorze médecins en chef, un pour chaque région'; à Constantinople, au temps de Théodore le jeune, on comptait trente et un professeurs, dix grammairiens, trois rhéteurs latins et dix grecs, deux professeurs de droit, un philosophe et cinq sophistes grecs'. Quant au mode d'admission, les médecins publics, à Rome, étaient élus par leur compagnie, et, dans les autres villes, les décurions, môme les simples propriétaires, étaient appelés à choisir ceux qui, par leur caractère et leur habileté
« philosophum te esse proponas, Tinceris avaritia et rapacitate, et « onera, quae patrimonio tuo injunguntur, solus recusare conaris; c quod frustra te facere, cœterorum e&emplo , poleris edoceri. » (L. 6 (Dioclét.), C. J., X, XLi, De muner. palrimoniorum.