‹ Histoire de l'esclavage dans l'antiquité (volume 2)Chapitre 10 sur 51 · III · texte numérisé non relu

III

flamma comme les autres, et sortit, emportant de ces lieux une envie folle d'y revenir, non pas seulement avec ceux qui l'avaient entraîné, mais avant eux, mais avec d autres qu'il entraînait à son tour^ »

Ces jeux n'étaient pas les seuls dangereux pour les mœurs; toutes les mauvaises passions trouvaient leur aliment dans ces genres divers de représentations, justement rattachés à l'idolâtrie comme au principe du mai dont ils propageaient l'influence. Aussi les Pères les interdisaient-ils aux chrétiens comme une violation des vœux du baptême, comme un acte d'apostasie et un retour aux idoles qu'ils avaient abjurées^. Mais, à ce titre, le théâtre devait avoir ses défenseurs parmi les derniers champions du paganisme; il en eut un dans Libanius. Adorateur de la beauté physique, comme toute âme nourrie dans la religion de la Grèce, accoutumé comme sophiste à s'abstraire de la réalité, il défend, non pas la comédie et la tragédie, que les Pères attaquent plus rare-

* «Et percussus est graviore vulnere io anima quam ille in cor- «pore.4.. Ut enim viditillum sanguinem, immanitatem simul ebibit. «Quid ploraP spectavit, clamavit, exarsit, abstullt inde secum insai niam qua stimularetur redire , non tantum cum iliis a quibus abs- «tractus est, sed etiam prae illis et alios trahens. » (Aug. Confess. VI, 8, 1. 1, p. 319-220.)

* Chrys. De diab, ientatore, m , S 1 , t. II , p. 267, c ; in Joann. hom. i , 4, t. VIII, p. 6, c: cf. Salv. Degnh. Dei, VI, 6, p. 128. Quand Julien, dans une sorte d'encyclique, détournait ses prêtres de la fréquentation des théâtres et des tavernes, c'est quil eût voulu (et il n« cherche point ici à le dissimuler) introduire dans son Église païenne les réformes et les moeurs du clergé chrétien. ( Julian. £/)iit. xux , p. 90, éd. Heyler.

ment ^ mais le genre qui met en spectacle la grâce des mouvements et l'élégance des formes, la danse 2. Gomme artiste, il l'exalte au-dessus même de la sculpture dont le travail demande vainement au marbre ces poses pleines de passion et de vie improvisées par le danseur'; comme moraliste îl voudrait la dégager de cette corruption qui l'enveloppe î c'est l'afiaire , non de la danse, mais du danseur*; et, satisfait de cette distinction, le philosophe demande qu'on la conserve pour le charme de l'esprit et pour le

^ On trouve pour la comédie et )a tragédie des allusions plus souvent que des attaques. Chrys. in Ep, ad Coloss, iv, hom, x, 5 , t. XI , p. 4o3, d: Prudent, adv. Symm. II, 645; Aug. Confess. III, 2, t. I, p. i63 : attaque fort bénigne et un peu sophistique contre le plaisir que Ton cherche dans les émotions de la tragédie. Ces témoignages, tout en prouvant que ces deux genres n avaient point passé d'usage , pourraient montrer aussi qu'à tous égards ils semblaient bien moins dangereux.

' Liban. Pro sallat. t. II, p. 474 etseqq. Il remontait aux Corybantes (p. 476). Les chrétiens du reste (il y en avait déjà du côté de Libanius) citaient pour le même cas, David, et, pour les courses du cirque, Élie conduisant le char. • . qui le ravit au ciel. L'auteur du traité De spectacttlis , attribué à saint Cyprien , a besoin de répondre à l'objection (p. 34o).

' Ibid, p. 5ii, 6.

* Ti TTiv Sp^nfftv Avit tSùv rp6itu)v fAio-otTftev ; ibid, p. 488 , a ; cf. p. 486, h. 11 prend des exemples dans la philosophie : p. 487, a-b. — «Mais, disait son adversaire, ils soignent trop leur chevelure. — Et les fameux Achéens (xaptixofiétûvras k/aiovs)} — Ils prennent des habits de femmes. — Et Achille? — Ils changent de formes. — Et Jupiter?! Si on leur reprochait d'imiter les femmes encore autrement que par leurs habits : — « Eh quoi ! ne voyons-nous pas les femmes ellesmêmes toute la journée? faut-il nous séparer de nos mères, de nos sœurs, de nos filles?» (Ibid. p. 493.)

délassement des pères de famille ^ qui sait mémo? pour le bien de la morale , en donnant, à ces juges des beautés que la danse met à nu , Toccasion de s'élever au-dessus des passions 2.

Les moyens de défense de Libanius sont, pour les Pères de l'Eglise, aulant de chefs d'accusation. Saint Jean Chrysostome reprend le tableau de l'orateur païen. A ces danses, il joint ces chants, ces propos et ces actes impurs des mimes, que Libanius eût voulu mettre à l'écart^; il rassemble tous ces moyens de corruption qui, dans le cirque comme au théâtre, sur les gradins du pourtour comme sur la scène, cherchaient à prendre possession des sens pour captiver le cœur *; ces plaisirs dépravés qui ne se bornaient point à reposer l'esprit des soins domes-

^ I Nous qui avons des femmes et des enfants, nous allons au spectacle pour reposer notre esprit et revenir récréés par ces plaisirs, etc. » ( Liban. Pro saltat. t. II , p. Ag 1 * cl. )

* Kpnai xaBifi^voi i^Atîj opp^ifo-eû»? . Nous voudrions rendre , sans le forcer, le sens du mot '^tkrii, (Ibid. p. dga, a). Quelquefois pourtant les sophistes montrent moins de goût pour les spectacles : c^est quand il s'agit de les donner à leurs frais. Thémistius établit « qu'assez d'autres briguent avec un zèle extrême l'honneur de donner au peuple des représentations théâtrales; qu'un philosophe nommé membre du sénat a mieux à faire : c'est de lui communiquer une partie des biens dont il a le dépôt, de lui ouvrir les trésors de la philosophie. » (Tbem. Orat XXVI, p. 32 0.)

' Liban. Pro sdtat, t. II, p. 477, c-d: Zosime (IV, 33) en parle aussi avec mépris : il est vrai que c'est pour signaler la faveur dont ils jouissaient sous Théodose.

* Chrysost. in Matth. hom. xxxvii, 5-7, t. VII, p. 421-423 -, in Gènes. I, hom. VI, 2, t. IV, p. 4it d, et beaucoup d'autres textes : De Lazaro, Yii, 1, 1. 1, p. 790, d: in Joann. hom. i, 4, t. VIII, p. 6, h, etc.

tiques, mais le détournaient des joies, des devoirs de la famille ^, et l'entraînaient au vice où tant de malheureuses victimes étaient retenues par état pour y entraîner et y enchaîner les âmes faibles à leur tour 2. Et, s'il se montre moins préoccupé de l'art, c'est par respect pour la nature, la nature outragée dans les mimes^, outragée dans ces femmes que l'on faisait , par amour de la forme , nager nues dans le bassin du théâtre S 1& nature qu'il honore, lui, dans la courtisane comme dans la chaste épouse: • Comment, disait-il à l'un de ces hommes qui se croyaient permis tout ce que tolère la loi, comment ta femme te recevra-t-elle , toi qui viens de flétrir tout le sexe féminin ^ ? »

* Contra ludos et theatra, hom, $2,1. VI, p. 276,6^ avec ce qui précède et ce qui suit; De Davide et Soûle, hom, m , 2 , t. IV, p. 770-771.

« In Maith. hom, lxviii, 3 et A, t. VII, p. 678 , c-e et 676-676 ; în E/?. I, ad Thess, hom. vi, 4, t. XI, p. 465, a-c. Ailleurs, après avoir décrit la courtisane, s'adressantà sou auditoire : «Ne vous ai-je point ému par ce tableau ? Mais , si mes paroles et votre présence en cette église , loin de tout objet séducteur, ne vous gardent point de cette im- , pression , que sera-ce au théâtre ? etc. » In Joann. hom, xviii , 4, t. VIII , p. 100, a.

' In Maith, hom, xxxvii , 6 , t. VII , p. 42 2 , rf; cf. Cyprian. ad Donai. p. 4; Greg. Theol. Poem, hist, II, viii (ad Seleacam) , 90.

* InMatth. Aom.vi,6, t.VII,p. 1 i3,c, 1 14, 6 et 1 15, c.Faut-il rappeler Théodora, et ces impuretés que les éditeurs de l'Histoire secrète de Procope n'ont point osé reproduire en grec ? Sans la curiosité de quelques philologues, Gibbon eût été réduit à recourir aux manuscrits;

* Ucûs oZv ^etai as Xotisdv iff yvvij dite rrjç Tota^rris èisaveXÔévra tsapavoyJaç ; tsœs Sé^erat ; 'oœs tspoatpeî , oiituç drlfUûf rà xotvèp r9fs yvvaiKeias "aapaSety^aThavra ^Gtùùs, . . . xai ^ovXov yeyevijyiévov tifs

Saint Augustin, au milieu des passions indomptées de TAfrique, de même que saint Jean Chrysostome, dans cette corruption raffinée de la naissante Constantinople, s'élève contre les vanités du cirque et les licences du théâtre, où il voyait avec douleur ces indignes Romains, chassés de Rome vers Carthage par les barbares, venir se disputer chaque jour pour des histrions K Gomme saint Jean Chrysostome, il eût voulu opposer aux séductions de ces plaisirs les scènes touchantes de nos mystères, les saintes consolations de TEglise et les charmes de la parole de Dieu 2. Comme lui encore il olTre aux fidèles, en dehors du temple saint, les beautés de la nature, le doux spectacle des misères secourues par Taumône : mais la foule allait où Tentrainait son penchant. « Sont- ce des païens, sont-ce des juifs?» disait le saint docteur; «hélas ils s'y trouveraient si peu nombreux, qu'ils s'en iraient de honte.

^opvevBelaris yuvouKÔs; in Matlh. hom. vi, 8, t. VII, p. lOi, c. Cf. S 7, ibid. p. 1 00 , h.

» Decivitate Dei,l, 32, t. VII, p. 4i,a; cf. II, 4. 5 et 26. t. VU, p. 5 1, c^ 5 2, c jet 86-87. ^^ pai'lc aussi de Tatroi^ité des combats de bêtes. Decatech. rudihus, S 26, t. VI, p. A7A, c ; et, faisant allusion aux dépenses ruineuses de ces jeux : « Plangunt plerique editores vcndentes « villas suas : quomodo debent plaogcre spectatores perdentcs animas «suas.» (inp5. cxLVii, S 7, t. IV, p. 2358, b.)

* Les miracles de rÉvangiie , Ja passion du Sauveur, Tagneau de Dieu triomphant du lion rugissant, les merveilles de la céleste Sion,etc.Aug.5erm. li, 2, t. V, p. 4o5, a; inJoann. Evang. tract, vu, 6, t. III, p. 1766, d; inps. cxLVii, S 8, t. IV, p. 2359, ^* — Serm, CLIX, 2, t. V,j). 1107, ^' ^^' Ambros. Hexaem, III, i, S 5, t. I, p. 34, et Cbrys. m Joann, homil. LViii, 4 et lx, 5, t. VIII, p. 3à2, a, et 357, e, 358, a.

si le chrétiens n'y venaient pas^. » Et cela était vrai, en Orient comme en Occident^, après comme avant saint Augustin et saint Jean Chrysostome^ On quittait tout pour le théâtre *; on y courait jusque parmi les ruines de l'invasion. Salvien encore, le Jérémie de la nouvelle captivité, achèvera Thîstoire sur laquelle les yeux de saint Augustin s'étaient fermés : il montre le peuple de Garthage se plongeant tout entier dans les folies du cirque, dans les voluptés du théâtre, quand le cri des barbares retentissait autour de ses murailles ^. . . Gela ne se fait plus

* «Âiii coDCurruDt, sed forte pagani, forte judaei. Imo vero tam «pauci essent ia theatris, ut erubescendo dîscederent, si christiani «ad theatra non accédèrent.» Aug. Serm, lxxxviii, 17, t. V, p. 684, d; cf. inps. lxxx , S 2 , t. IV, p. 1 227, h,

' Chrys. Hom. Contra ludos et tkeatra, prononcée en Sgg, un jour que le peuple, sorti à peine de prières faites en commun, à l'occasion d'un fléau, courait aux spectacles malgré la solennité de Pâques (t. VI, p. 272). Voyez encore in Joann. homil. lviii , 4 , t. VIII, p. 34 a , a. Le saint évéque se récrie en voyant Thippodrome attirer la fouie malgré Tintempérie des saisons, quand TÉglise reste déserte, malgré Tabri qu'elle offre.

^ «Si quando enim evenerit ut, eodem die, et festivitas ecclesias- «ticaetludipubliciagantur... quis locus majores christianorum viro- « rum copias babeat ?. . . Spernitur Dei teroplum ut curratur ad tbea- «trum; ecclesia vacuatur, circus impletur.» Salv. De gub. D«, VI, 7, p. i29-i3o; cf. 3-6, p. 122-127.

* Chrys. in Matth, hom. vi , 7, t. VII , p. 99-100 ; Salv. VI , 4 , p. 1 a 4. Dans une famine, à Rome, tandis quon en faisait sortir sans délai les professeurs d'arts libéraux établis dans la ville , on y maintenait les mimes et tons ceux qui se firent passer pour tels, et les danseuses au nombre de trois mille. (Amm. Marc. XIV, 6, p. 27.)

^ «Gircumsonabant armis muros Cirtae atque Cartbaginis populi

à Mayence, dit-il ailleurs : elle est détruite et rasée; cela ne se fait plus à Cologne : elle est pleine d'ennemis ; cela ne se fait plus dans cette noble ville de Trêves : elle est couchée par terre pour la quatrième fois * Et ce n'était

point assez pour Trêves. Quand ses maisons étaient brûlées, sa population dispersée, une voix sortait encore de ce sépulcre, pour demander des jeux ! « Vous réclamez des théâtres; vous sollicitez un cirque de la faveur du prince? . . .pour quel Etat? pour quel peuple? pour quelle ville 2? Les spectacles publics ne suiHsaient point : les jeux et tout l'appareil du théâtre avaient leur place et leur emploi dans les fêtes particulières. C'était, comme aux temps païens, chez plusieurs encore, une habitude, que d'appeler les chanteuses, les danseuses et les mimes aux noces ou aux festins solennels; et les Pères peuvent s'élever avec plus de force comme avec plus d'autorité contre ces usages qui introduisaient la corruption du théâtre dans le sanctuaire de la famille et prétendaient associer les mœurs du paganisme à la profession de chrétien (87). C'était leur droit au nom de l'Eglise que l'on déshonorait par ces abus; c'était leur devoir envers tant d'âmes, tenues,

« barbarorum ; et Ecciesia Carthaginiensis insaniebat in circis, luxu- «rîabatin theatris. » (Saiv. VI, 12, p. i38.)

^ «Non enim boc agitur jam in Mongotiacensium civitate : sed « quia excisa atque deleta est. Non agitur Agrippinae : sed quia bostibus « piena est. Non agitur in Treverorum urbe excellentissima : sed quia « quadrupiici est eversione prostrata. Non agitur denique in plunnais « Gaiiiarum urbibus et Hispaniarum. Et ideo vs nobis atque impunta- «tibus nostris,vae nobis atque iniquitatibus nostris.» (lbid,Sy p. i3o.]

' «Tbeatra igitur quaeritis, circum a principibus postuLatis? Cui « quaeso statui ? cui populo ? cui civitati ? » (Saiv. VI , 1 5 , p. i/\l\.)

par leur condition, hors du bienfait de la régénération chrétienne. Quand, en effet, ils flétrissaient ces arts licencieux, quand ils retranchaient de leur communion ceux qui en étaient les disciples ou les maitres ^ ils ne faisaient pas seulement un acte de morale, ils faisaient un acte de charité. Us travaillaient à supprimer un état devenu , dans la corruption du théâtre romain , pour ceux qui devaient y vivre, pour ceux qui en voulaient jouir, une source inévitable de désordres : car le vice découlait à pleins bords de ces métiers de courtisanes; il ny a pas une manière chrétienne d'en user. Us travaillaient à la libération de toute une classe d'hommes ou de femmes, souvent plus malheureux que coupables , qui , esclaves ou libres, s'y trouvaient enchaînés soit par la volonté d'un maître , soit par la force même de la loi 2.

Ce n'est point seulement par l'introduction de ces réformes dans les mœurs que les Pères de l'Église voulurent

* Cypr. Epist, lxi, p. 101 ; Aug. De fide et opère, S 33, t. VI, p. 317, c et 3 18, a. On offrait les ressources de l'Église à ceux qui n y étaient tenus que par Timpossibilité de vivre autrement.

* Koti ywvTJ T« àB'Kia. . . ètà, riiv èx rris êovXeiaç àvdyHrjv. . . etc. Basil. Caes. Comm. in Isai, v, 1 58 , 1. 1 , p. 490 , c, 49 1 . La preuve de cette corruption de mœurs résulte des textes mêmes où nous avons montré la corruption du théâtre. Voyez encore Chrys. C. hdos, S 3, t. VI, p. 274, e; De Davide homil, m, 1, t. IV, p. 769-770; in Matth, \i\ 8, t. VII, p. 100, et le vers si connu de Prudence [in Mart. Rom. a ai):

Cyenus stuprator peccat inter pulpita.

Quant aux influences qu'en ressentaient les familles , Chrys. in Matth, hom. VI, 8 et xxxvii, 6, t. Vil, p. 100, a, et 423, c,et, pour toute celte matière, Mûller, De moribus et genio œvi Theodos. II, ix.

réduire le nombre des esclaves. Indépendaaiment de ces troupes louées pour le service des fêtes, il y avait, dans les maisons des riches, une foule assez considérable encore de serviteurs dont les fonctions, souvent oiseuses, ne pouvaient qu'amollir ou corrompre quelquefois les maîtres aussi bien que les esclaves ; et, au premier rang, il faut compter ces hommes appropriés à la garde des femmes, et que Ton préférait même ainsi pour les besoins ordinaires du service intérieur, comme ces chevaux que Ion a su rendre plus dociles au frein : Constance , qui n'avait qu'une femme, avait une foule d'eunuques dans son palais ^. La loi condamnait le crime qui les avait faits tels; mais qu'importe, si l'on en tolérait l'usage? A-t-on jamais tari les sources d'un commerce illicite dont on accepte les produits? Les lois modernes empêchent-elles la traite, dans les pays où Ton croit utile d'y recourir? Les Pères s'attaquent à tous ces abus. Ils s'élèvent, non pas seulement contre le fait déjà condamné par la loi, ils s'élèvent contre l'emploi corrupteur de cette seconde espèce d'hommes, suspectant à bon droit la chasteté qui n'était pas l'effet de la vertu ^ ; ils condamnent aussi cet entourage

* Athanas. Hist Arian, ad monach. 87 et 38, t. I, p. 366, b et d^ Liban. Orat x, t. II, p. 292, (2 : il les dit plus nombreux que les mouches au printemps. Cf. Amm. Marc. XXI, 16, p. 292. Zosime, dont il ne faut pas oublier la partialité contre les princes chrétiens, parle de leur influence , non pas seulement sous Constance et sous Valens, mais même sous Thëodose. (II, 55; IV, 22 23 et 28.)

* Arnob. Adv. gentes, V, p. 163; Basil. Cffs. Kp. Il, cxv, t. III, p. 208, b ; Ambros. Hcxaem. V, m, 9, t. I, p. 83. Ilieron. Ep. xLVii, ad Fur. De viduUale servanda, t. IV, P. 11, p. 569. Ailleurs, saint Je-

de luxe dans le cortège des femmes, les suivantes aux allures suspectes, les jeunes garçons à la belle chevelure, Tin tendant richement paré, Técuyer à la taille trop bien prise, au visage couvert de vermillon (ces conseils s'adressent particulièrement aux jeunes filles et aux veuves^.] Mais indépendamment de cette classe de serviteurs qui portent dans tous leurs dehors le caractère de leurs mœurs et de leur influence, les saints évêques s'attaquent, en général, au trop grand nombre d'esclaves (quelque réduit que fut ce nombre , comparativement aux temps anciens, c'était toujours beaucoup trop à leur avis). Ils en montrent les inconvénients de toutes sortes, les soucis, les inquiétudes : vices à punir, querelles à apaiser; et le trouble gagnant jusqu'à la société des maîtres, par l'effet de cette jalousie que provoquent si facilement, à tort ou à raison, le caractère et la nature de leurs rapports avec leur domestique 2. Ces points divers, touchés en mille endroits de ces homélies, où saint J.Chrysostome met en scène la société de son temps avec ses vertus et surtout

rôme conseille moins de s en passer que de les bien choisir. (Ep. xcvii, De virgin. servanda, ibid, p. 791-792.)

^ Clem. Alex. Pœdag. III, 1 1, t. I, p. 296, 1. 5-, Hieron. Ep. xlvii, ad Furiam, et lxxxv, ad Salvin. De vid. servanda, t. IV, P. 11, p. 559 et 668. Les Pères, en blâmant ces excès du luxe, prennent quel({uefois le langage des maîtres : « Nous couvrons de riches vêtements des esclaves , des mules , des chevaux , » dit saint Jean Chrysostomc (in Joan, hom, xxvii, 3, t. VIII, p. 167, c), et saint Grégoire de Nazianze : Oi tjrXrfôei yavptcûVTSs dvêpaisàSeov ^ TsipaitàSuv (Orat. xvi, i9,t.I, p. 3a, a).

* J. Chrysost. De virgin. S 57, t. I, p. 323, c, 323, a, et Greg. Thcol. Poem. hislor, f, i, i43, t. II, p. 638.

avec ses vices, aboutissent à une même conclusion; il la développe ailleurs et il y trouve l'occasion d exposer nettement le sentiment de l'Eglise sur l'esclavage, avec des réflexions qui n'ont rien perdu de leur à-propos.

« Pourquoi tant d'esclaves ? De même que pour les vêtements et la table, on doit, en fait d'esclaves, se borner au nécessaire. Et où est ici le nécessaire? je ne le vois pas. Un maître devrait se contenter d'un serviteur: bien plus, un serviteur devrait suffire à deux ou trois maîtres. Si cela te parait dur, songe à ceux qui n'en ont pas, et qui ne, s'en servent que mieux et plus vite; car Dieu nous a créés capables de nous servir nous-mêmes et de servir encore les autres... Si tu en doutes, écoute saint Paul : Mes mains suffisent à me servir et ceux qui sont avec moi. Ainsi ce docteur du monde, digne du ciel, ne rougissait point de servir tant de milliers d'hommes , et toi , tu te croirais flétri, si tu ne traînais à ta suite des troupeaux d'esclaves, ignorant que c'est là ce qui te déshonore. Car Dieu nous a donné des pieds et des mains pour que nous n'ayons pas besoin de serviteurs. Ce n'est pas le besoin qui a créé la race des esclaves : sans cela , avec Adam , un serviteur lui eût été créé; c'est la peine du péché et le châtiment de la désobéissance. Mais le Christ, par sa venue, nous a aussi affranchis : En J. C. il ny a ni esclave, ni libre. Ainsi il n'est point nécessaire d'avoir des esclaves; s'il en faut, un suffit, ou , tout au plus, deux. Que veulent ces essaims de serviteurs? On les voit comme des pasteurs de brebis ou des vendeurs d'hommes, se promener, ces riches, dans les bains, sur les places; mais je ne veux pas m'en tenir au droit strict : aie un second serviteur; si tu en réunis

davantage, tu ne le fais point par amour pour eux, mais par luxe. Si tu le faisais par charité, tu ne les emploierais pas si bien à ton service ; mais , après les avoir acquis , tu leur apprendrais les métiers nécessaires au soutien de leur vie et les renverrais libres. Mais, puisque tu les frappes de verges et les jette dans les fers, ce n'est pas là une œuvre de philanthropie. Je sais bien que je suis à charge à ceux qui m'écoutent : mais que faire? c'est mon devoir, et je ne cesserai point de parler, que je réussisse ou non à persuadera »

Evidemment donc, dans la pensée des Pères de l'Eglise, malgré les conseils de soumission qu'ils donnent aux esclaves, malgré cette doctrine de l'esclavage moral par laquelle ils détournent leur impatience vers une meilleure liberté, cet état de servitude n'était, dans la société, qu'un état provisoire, accepté par le christianisme, avec l'obli* gation d'y mettre un terme, quand il aurait préparé les princes à le commander, les peuples à le souffrir. C'était donc déjà son devoir d'encourager l'afiranchissement et d'y aider par tous les moyens dont il pouvait disposer. On citait , dans la première période des persécutions , Hermès, préfet de la ville et martyr, qui, un jour de Pâques , avait affranchi douze cent cinquante esclaves ; Ovinius, martyr des Gaules, cinq mille; Mélanie la jeune, huit mille 2 : nombres exagérés, sans doute, mais qui n'en prouvent que mieux , chez les auteurs de ce tempslà , la tendance à prêcher l'affranchissement en masse. Cette forme de libération complète, radicale, est toujours

» In Ep. l ad Cor. homil XL , 5 , t. X , p. 384-385. * Pignon ^ fie servis (initio).

»2 PAhTIE m. CHAPITRE IX

sonsH&DleDdoe par les Fèces dans le précepte de la perfectioa cbrétieniie ; et la preuve en résuite des exenqiles ou le conseil est appliqué. Saint Angostin , rendant compte de la vie de ses clercs , noos montre effectivement que celait la loi et la contnme de son Eglise. L'un n a point encore vendu ses biens et les possède par indivis avec son frère : dans ces biens sont compris plusieurs esclaves communs qu*il se propose d'affranchir après le partage; le diacre d^Hippone n'a pas de biens : mais, avant d*étre clerc, il avait acquis, au prix de ses sueurs, quelques esclaves qu'il va , en présence des fidèles et sous l'autorité de l'évéque, rendre à la liberté ; et il en est ainsi de tous ceux qui en possédaient ^ Ces exemples, donnés par les prêtres, se continuaient parmi ceux qui, même dans le monde, voulaient se rapprocher du genre de vie enseigné par le Sauveur et suivi par les saints ; et Grégoire le Grand ne faisait que formuler un sentiment aussi vieux que l'Eglise, lorsqu'il affranchissait quelques esclaves « en vue des mérites de Jésus-Christ, venu au monde pour rétablir les hommes dans leur primitive liberté 2. »

Les saints et les évêques s'interposaient aussi auprès des fidèles pour les entraîner dans cette voie. Saint Paul

' Aug. Serm. cccLVi,S. 3, 6 et 7, t. V, p. 2o54-2o56.

* « Quuin redemptor noster, totius conditor creaturas , ad hoc propifltiatus huinanam voluerit carnem assumere, ul divinitatis sux gra- «tia, dirupto quo tenebamur captivi vinculo servitutis, pristinas nos irostitueret libertati, salubritcr agitur si homines, quos ab initio inatura liberos protulit, et jus gentium jugo substituit servitutis, in «ea, qua nati sunt, manumittentis beneficio, libertate, reddantur. » Décret. Grat. P. II, Ccms. xii, Qaœst. a, Unde Gregor, Montano (p. 6o5,

en avait donné Texemple en demandant la liberté d'un fugitif; et saint Jean Chrysostome faisait sur son épître à Philémon trois homélies où il relève, avec une délicatesse exquise, tous les traits applicables encore à cette assemblée de maîtres qui Fécoute. C'est saint Paul qui les supplie lui-même pour tant d'autres Onésimes qui, peutêtre mauvais esclaves, doivent les devancer, affranchis, dans la voie du salut ^ Ces moyens de persuasion, employés par Tapôtre, étaient ceux que préférait, que conseillait rÉglise. Ses évêques étaient devenus comme d'office les intercesseurs [precatores] de l'ancien droit; ses temples, ses monastères servaient d'asile aux fugitifs ^r on les y accueillait pour intervenir en leur faveur et les rendre, avertis eux-mêmes du devoir de la patience, au maitre rendu moins exigeant. La loi de l'Etat ne laissait point au droit d'asile plus d'impunité; et les Pères n'en demandaient pas davantage, si la religion de l'esclave n'était point menacée ^, Mais, quand les prêtres , quand les solitaires venaient , au mépris des lois , enlever de force les criminels aux bourreaux \ comment se fussent-ils résignés à livrer l'esclave, caché parmi eux , aux recherches de son maîtie ? Ni le clei^é ni les fidèles ne s'en tenaient donc aux règles établies; et qui, en pareille matière, eût osé leur en faire un crime?. . . Saint Augustin aussi avait

* J. Chrys. t. XI, p. 774-792. Plusieurs refusaient de regarder Tépître comme authentique, sous préteite qu elle traitait de choses trop vulgaires (Hieron. in Ep. ad PhUem. t. IV, P. 1, p. 44 1 ). — * Aug. in ps, cxLix, S i5, t. IV, p. 24 10, a. Basil. Caes. Ep, I, lxxiii, t. III, p. 166-167. r— * Basil. Reg,Ju5. «met. interr. xi, t. II, p. 353, J. — * L. 57 (398), C.Th., XI, XXX, De appeUationibus,

condamné le suicide d'une manière absolue : et TÉglise n en proposait pas moins à la vénération des chrétiens celte jeune fiile qui , pour échapper aux brutalités si communes de la persécution, s'élança du toit de sa demeure, comme une colombe qui prend son vol vers les cieux.

L'Église aidait à rafiranchissement des esclaves, nonseulement par ses conseils, mais par ses propres ressources. Un chapitre des constitutions apostoliques , qui , par le caractère de son contenu, se rapporte évidemment au temps de la persécution, fait un devoir d'employer l'argent amassé par le travail des fidèles à délivrer les esclaves ^ Il y joint les captifs, les prisonniers^ : il ne suflisait pas en effet d'aider les malheureux à sortir de l'esclavage; il fallait en tarir les sources. Saint Denys, qui autrefois, dit saint Basile, brillait à Rome par ses vertus, avait envoyé des mandataires en Cappadoce, ce pays de traitants, pour retirer de l'esclavage ces frères malheureux ^. Lorsque les captifs étaient en réalité des frères dans la foi, c'était un devoir pressant de religion et de charité que de leur venir en aide. N'étaîent-ils pas les membres d'un même corps , et comment abandonner à la domination d'autrui, souvent à d'indignes outrages, ces parties de nous-mêmes ^.^ Mais la religion ne renfermait

* GoDst. apost. IV, 9, 1. 1, p. 297.

* Basil.f/). I,Lxx,t.III,p. i64,fc>c.

^ « Captivitas fratrum nostra captivitas putanda est. . . quum sit. . . « corpus unum. » (Cypr. Ep, lx, p. 99.] Ce sont, en outre , les temples de Dieu , c'est J. G. lui-même : « In captivis fratribus nostris contemplaii- « dus est Ghristus et redimendus de periculo captivitatis. » (P. 1 00 et ia suite, sur les jeunes captives.) Saint Gyprien, en faisant connaître com-

point dans ces limites le devoir de la charité ; et Clément d*Âlexandrie commentait, comme le faisait plus tard encore saint Ambroise , le précepte de rÉcriture sur la captive étrangère ^.

Les derniers siècles de lempire offraient bien plus souvent l'occasion de pratiquer ces maximes chrétiennes en faveur de la liberté. Les maîtres étaient plus nombreux et plus riches parmi les chrétiens : il y avait plus d'affranchissements à réclamer de leur zèle ; et l'invasion barbare faisait aussi parmi les Romains bien plus de victimes : il y avait plus de captifs à racheter 2. Mais souvent l'avidité des maîtres, loin de rien abandonner de leur famille domestique, cherchait dans le» malheurs de l'empire de nouvelles occasions de l'augmenter. Saint Ambroise , en témoignant de la charité de l'Église , accuse cette indigne cupidité en des termes qui semblent avoir inspiré plus tard la loi déjà citée d'Honorius. . . « Ces malheurs rie sont que trop connus, dit-il , par la dévastation de l'Illyrie

aux évêques le fruit de son intervention auprès des fidèles leur recommande de s'adresser à lui encore, si pareille circonstance se présentait.

* Clem. Alex. Strom. II, 18, t. I, p. 476, 1. 26. — Acace, évêque d'Amide (vers à 20) y vendait les vases sacrés pour racheter et renvoyer libres les Perses faits prisonniers par les Romains, des étrangers, des infidèles. (Socrate, HisU eccles. VII, ai.)

' Sur les frontières, le mal était perpétuel. Ammien Marcellin nous montre les Allemands se glissant dans Mayence, privée de garnison, et profitant d'une fête chrétienne pour enlever des captifs. (XXVII , 10, p. 497. ) C'est un exemple entre mille : voyez le beau tableau que S. Jérôme retrace de l'invasion barbare. ( Epist xxxv , ad Heliodorum, Epitapk. Nepotiani, t. IV, P. 11, p. 274.) — Ailleurs il décrit l'asservissement de la Gaule du Nord : iPraster paucos-^enes^ omnes m. 25

et de la Thrace. Que de captifs à vendre par toute la terre I en les rassemblant, on pourrait presque remplir une province. Et cependant on a vu des hommes vouloir ramener en servitude ceux que l'Église avait rachetés : plus cruels que la captivité , puisqu'ils portaient envie à la miséricorde des autres. C'est donc un acte tout spécial de libéralité que de racheter les captifs, de les racheter surtout d'un ennemi barbare, insensible à la miséricorde, et que l'avarice seule dispose à les rendre pour de l'argent ^ » Ces violences et ces malheurs ne faisaient qu'exciter davantage le zèle des évêques à remplir eux-mêmes ces devoirs qu'ils prêchaient aux autres. Saint Paulin se livra en servitude aux Vandales pour tirer le fils d'une veuve de la captivité^. L'Eglise travaillait donc avec ardeur à la suppression de l'esclavage : elle s'efforçait d'en tarir les sources extérieures en conseillant, en opérant le rachat des captifs: elle s'efforçait aussi de tarir les sources non moins abondantes qu'il avait, à Tintérieur, dans la misère. Les apologistes avaient vivement reproché aux païens la barbare coutume d'exposer les enfants^. N'était-ce point, en effet, une triomphante réponse à leurs absurdes accusations

«in captivitate et obsidioDe generaii non deslderabant , quam nonno- « verant, liberlatem. » (Epist. xci,ad Ageruch. De monoyam. ibid. p. 749.)

* Ambros. De off. ministr. II, xv, 70 et 72, t. II, p. 87 cl ^^,

* Greg. Magn. Dia]. III, i , De Paul Nolano, t. II , p. 1 27 , c. V. à la suite des Œluvres de S. Paulin , \a diss. vu sur cette captivité , p. 189.

" Atbenag. Légat pro Christ. 35, p. 3i2*, TertuH. Âpolog. adv, 5fente5 j 9 , p. 9, et aJ Nation. I, 16, p. 5 1 ; Minutius Félix, Octav. 3i, p. 289, etc. — On voit, par ces passages, que les chrétiens, alors comme aujourd'hui encore en Chine, où se continue cet usage inhumain , se faisaient un devoir de recueillir les malheureux abandonnés.

que d opposer les prindpes de TEglise à cette inhumanité des parents.envers leurs nouveau-nés, pauvres innocents , dont le moindre malheur était de mourir de faim: car ils échappaient à toutes les misères, à toutes les hontes de l'esclavage, à ces recruteurs infâmes qui les recueillaient et les élevaient, comme en troupeau, pour en faire des gladiateurs et des eunuques , pour les vouer aux ignominies du théâtre et du lapanar ^ ; et la vente des enfants , considérée comme un adoucissement à l'usage de les exposer, n'avait souvent pas d'autre effet que de les livrer directement à ces spéculateurs détestables ^, Mais la misère a, sous tous les régimes, ses extrémités; et les Pères du IV* et du v' siècle eurent à condamner les mêmes crimes parmi les hommes de leur temps ^. Ils citent des enfants exposés, des enfants vendus même pour soulager la misère de la famille : vendus sans grand profit pour elle, inhabiles , comme ils Tétaient, à se prêter aux manèges de ces ventes et à se faire valoir auprès de l'acheteur^. Ils

* Justin. ÂpoL I, 27, p. 60-61.

^ «Nam si qui forte de sterilitate christianorum conqueri possunt, «tprimi erunt lenones. .. perductores, aquarioli; tum sicariî, venena- «rii, magi. (TertuH. Adv, (jentes, 43, p. 34; cf. Cypr. Ep. ult. p. 171, et Clem. Alex. Pœdag, m, 3, t. I, p. 264-265.)

^ «Quid illi quos falsa pietas cogit exponere? Num possunt inno- «centes existimari, qui viscera sua in prœdam canibus objiciunt ? «Quis dubitet quin iinpius sit, qui alienœ tnisericordiaB tribuit locum? iQui etiamsi contingat ei, quod voiuit, ut aiatur, addixit certe san- «guinem suum, vel ad servitutem, vei ad lupanar.» (Lactant. Divin, inst Vï, 20, p. 4gi*4g2 -, Basil. Caes. Serm. xxiv, De honore parent exhiba t. III , p. 586 , d; Aug. De nuptiis et concupisc. 1 , 1 7 , t. X , p. 6 1 9 , 6. )

* « lo auctione pueri constituuntur mens» ininistri, et maie ad-

dtent même des eofanU malilés dans rintenlion d^émoavoir par le spectacle de lenrs ÎDfirniîtés la compassioD da peuple aa profit de leurs barbares parents^. Mais, sans absoodre ces derniers, ils s'en prennent à la dureté des riches et ils vont à la racine du mal en cherchant à diminuer ces misères. Us s'attaquent à Tusure, ce monstre hideux qui vit de la substance du pauvre , qui lui fait un piège de ses secours, et ne lui tend une main garnie dor que pour le saisir et pour lattirer, lui et les siens, en servitude. Saint Ambroise, dans son livre de Tohie, décrit en traits bien vifs ces manèges de Tusurier, qui fournit aux besoins, qui fournit aux plaisirs de l'emprunteur, qui Tenlace de plus en plus dans ces filets d'ai^nt, dont il ne pourra bientôt ni se dégager, ni rompre les nœuds ^. « J*ai vu, dit-il, un lamentable spectacle ,- j ai vu des enfants conduits à la vente pour la dette de leur père, héritiers de son malheur sans Tétre de ses biens. Et cet infâme attentat n'a point de honte pour le créancier. Il presse » il pousse, il consomme la vente. «Us ont été nourris de «mon argent, dit-il, qu'ils servent pour leurs aliments, « qu'ils subissent 1 adjudication pour les frais de leur en- « tretien, etc.^ «L'usure était assez vieille à Rcmie, en effet,

«sueli cmplorem avertunt. » (Ambros. De Tobia, v, $19, 1. 1, p^^ôgy. Cf. D« iVafcuffe. V, S 21-25, t. I,p. 570-571.)

* J. Ghrys. in Ep. I ad Coiinth. hom, xxi, 5, t. X, p. 187, c.

* De Tobia, vni, S 29, t. I, p. 600.

* • Nomeratar pecunia, addicitur iibertas ; absoivitur miser 'minore K débite, majore ligatur... 111e medicamentum qusrit, vos offertis «venenum; panem implorât, gladium porrigitis; libertatem obsecrat, « servi tutem irrogatis; absolutionem precalur, informis laquei nodum « stringitis. I (De Tobia, m, 10 et 1 1; cf. S 9; v, S 16-ao; vi, S 23-24 ;

pour marcher encore le front levé, parmi les arts plus nouveaux de Tempire. Elle ne logeait plus dans la demeure des patriciens : il n'y en avait plus; mais elle s'était accommodée à la décadence du temps, elle était devenue une profession, un métier; elle était presque une corporation, elle payait patente^; et, si quelqu'un trouvait à reprendre à ses profits : « que voulez-vous , disait-elle, je n'ai que cela pour vivre. » — « Le brigand , le meurtrier, s'écrie saint Augustin, pourraient en dire autant 2. » L'Eglise attaque rudement ce vice odieux avec son impudence ou avec son hypocrisie ; et , en même temps qu'elle faisait un devoir de tirer d'esclavage les débiteurs, elle repoussait les offrandes de ceux qui remplissaient les prisons de tant d'innocents^. Elle l'attaque dans ses formes les plus adoucies; et, pour en détourner, elle invoque l'autorité de l'Ancien et du Nouveau Testament. La loi de Moïse, qui défend le prêt à intérêt entre juifs, s'appliquait directement aux chrétiens, héritiers des juifs dans l'ordre de la grâce ; elle s'appliquait et devra s'appliquer toujours à tous les prêts faits à l'indigence. Saint Augustin veut non -seulement qu'on n'exige pas d'intérêts, mais aussi qu'on ne presse pas trop le débiteur sur le

ibid, p. 593-598.) Voyez encore Greg. Nyss. OraU contra usurarios, t. II, p. 2 25-235; Basil. Caes. serm, v, De divitiis et paupertate, t. III, p. 495, a.

^ « Fenus et professionem habet , fenus et ars vocatur ; corpus dici- « tur, corpas quasi necessarium civitati , et de professione sua vectigai « impeiidit; usque adeo in platea est, quod saltein abscondendum erat. » ( Aug. in ps. Liv , S 1 4 , t. IV, 7 24 , a. )

* Aug. in ps. Gxxviii, S 6, t. IV, p. 2067, c, d. — ' Gonst. apost. IV, 6, t. I,p. 294.

remboursement pur et simple de la dette, de peur de le pousser, par cette exigence, à des emprunts ruineux, et de se faire ainsi comme le pourvoyeur et le complice de l'usurier ^ Les évéques accomplissaient les premiers ces préceptes qu'ils donnaient aux fidèles : et les débiteurs étaient toujours sûrs de trouver auprès d'eux un intermédiaire et un appui. Saint Augustin empruntait lui-même pour libérer un débiteur qui s'était réfugié dans son Eglise ; et, pressé à son tour par les exigences des créanciers , il écrit à ses fidèles pour qu'ils dégagent leur évêque de ces mains avides^. Toute la doctrine de l'Eglise sur la pauvreté , sur le caractère dont elle est revêtue et les droits qu'elle entraîne, sur la richesse et sur les obligations qu'elle impose , en un mot sur les devoirs de la charité, est comme un vaste système de mesures préventives qui la rattache au fait de l'esclavage , par les secours offerts aux familles menacées d'y tomber, ou niai assurées de.se maintenir dehors après en être sorties*.

^ « Si propterea feiius non exigis , ne te feneratorem patiatur , t quare vis ul , propter te , aiium feneratorem patiatur ? Premis, sufib> « cas , etsi tantum exigis quantum dedisti. Suffocando tamen et angus- «tias faciendo, non beneficium dedisti, sed potius majores anguslias «intulisti.» (Aug. Serm. ccxxxix, 5, t. V, p. i456, a-6.) Et, sur Tobligatlon de prêter aux pauvres pour nous acquitter envers Dieu, de leur prêter pour en recueillir les fruits dans le ciel {Serm, lxxxiii {in Matlh. xviii, 2 1-22) , S 2, t. V,p. 64 1), cf. Greg. Nyss. Orat, i De heneficentia, t II, p. 235 et suiv.

* Aug. Ep, ccLxviii, t. II, p. 1867.

^ La charité est Tesscnce du christianisme. Exposer, sur ce point, la doctrine de l'Eglise , ce serait faire l'exposition de la religion tout entière : ce n'est point ici notre objet. On comprend donc que nous joe cherchions pas à citer tous les Pères-, il faudrait traduire la moitié

Les principes appliqués aux esclaves s'étendaient naturellement aux pauvres de condition libre. Tous sont égaux d'origine; c'est pour tous que s'est levé sur le monde le soleil de justice, et il n'est personne à qui ne soit donnée puissance égale de venir à lui ^ Il ne faut donc pas mépriser le pauvre , de peur d'ofienser celui qui Ta fait à son image, aussi bien que nous^; il ne faut pas railler la misère de ses vêtements, car il a comme nous, dans le ciel, sa part d'héritage^. Bien plus, l'Évangile nous enseigne qu'il a dans la société chrétienne le rang privilégié, qu'il faut nous abaissera son niveau, pour arriver à Dieu*; que J. C. lui-même s'est fait pauvre, pour nous enrichir de sa pauvreté ; qu'il se plait toujours dans les pauvres, qu'il fait en eux sa demeure et qu'il aime à revêtir encore les dehors de leur humilité, les formes de leur servitude , pour nous visiter aux jours de sa grâce ^. Le

de leurs ouvrages. Mais, commeMe fond de cette doctrine eut beaucoup d'influence sur la question qui nous occupe, nous y toucherons par quelques textes choisis çà et là.

^ Arnob. Adv. genU II, p. 88; Ambr. in ps. cxviii, S 67, t. I, p. 1077; Aug. Serm, xxxvi, 5, t. V, p. 256, (/, et Senti, cxxiii, t. V, p. 864-867.

' Ambros. Expos. Ev. sec. Luc. viii, S 61 , t. I, p. i486. Cf. in ps. cxviii, S 26, t. I, p. 1095-6. Cf. Greg. Nyss. De pauper. amandis , Otat. II, t. II, p. 53.

^ Ambros. in ps. cxviii, S ^8, t. I, p. io58 : «Eo quod in terra « nullam habeat portionem , et tamen portio ejus in cœlo est. »

* Hieron. t. IV, P. i, p. 170 et passim. Greg. Theol. Poem. theol. II , xxviii, 322 et seq. t. II, p. 56i. Basil. Moral, reg. lxi, t. II, p. 281, oii il réunit différents textes du Nouveau Testament.

^ Aug. Quœst. in Levit xl, t. I|[, p. 79/1, d; in ps. xl, S 1 , t. IV,

pauvre doit donc sentir la dignité de sa condition , et prendre garde den tomber, par un désir de la richesse, qui le détacherait de Dieu, sans même le -conduire à Tobjet de sa cupidité; il ne doit pas non plus en concevoir de l'orgueil, par une fausse application du sentiment humain aux choses divines : il faut qu'il reste pauvre, en esprit et en vérité ^ Mais le riche doit estimer au vrai la richesse; et comme les Pères de FÉglise montrent au premier les avantages de la pauvreté, la sécurité dont elle jouit, les vertus qu'elle favorise, ils rappellent au second les vanités, les inquiétudes et les périls de cette autre condition dont on est bien plus tenté de s'enorgueillir ^ : ils lui en rappellent aussi les devoirs. La terre est le patrimoine du genre humain, et Dieu n'a permis cette inégale distribution de biens communs , que pour donner à l'homme les . moyens de s'associer à sa miséricorde et d'entrer comme en partage avec sa providence, en portant ses bienfaits

p. 490, b: Sernu xxxix, 6; clxix, a; ccxxxix, 6 : t. V, p. 289, a; 1 170, a; i456, c, etc.

* Aug. Serm. lxxviii, 5, et lxxxy, 3 et 6, t. V, p. 612 , 6, 65o, 6. et 65i , c; De civit. Dei, Vlï, 12, t. S\\^ p. 279, a; Chrys. in Ep, ad Pkilipp. homlL II, 4, t. XI, p. 208, e,f; Basii. Caes. Hom. adv. iratos, S 4, t. Il , p. 87 , c, etc. — Aug. Serm. xli , 4 ; xiv , 4 ; lxi , 10: t. V, p. 297, 12, et 5o8, a.

* Chrys. Cum Saturnin, etc., hom. S 3, t. III, p. 4 06, ci; m Ep. î ad Cor. hom. xxxyiii, 6, t. X, p. 369, c; De Annaj Serm. v, S 3 jusqu'à la fin, t. IV, p. 743-747; in Ep. ad Hebrœos hom. 11, 5, t. XII, p. 22, J. — Aug. in psalm. xxix, S 17, et in psalm. xxxiii, S i5, t. IV, p. 202, a, et 3i8, a; De sermone Domini in monte, S 16, t. III, p. i552, c; in Proverb, xni, Serm. xxxvi, t. V, p. 253 et suiv.

où le besoin s'en fait sentir^. Il nest donc pas le maitre, il n est que le dispensateur des biens qui composent sa fortune; et le précepte de les distribuer aux pauvres n'est pas seulement de conseil, mais de droit .rigoureux : le su^ perdu du riche est le nécessaire du pauvre. C'est, de la part du premier, un détournement coupable, que de le consacrer exclusivement à son usage ; il vole aux pauvres ce qu'il ne leur donne pas^ : « Que répondras-tu au juge, si tu revêts des murailles, et ne donnes point de vêtement à l'homme ; si tu couvres des chevaux d'ornements et dédaignes ton frère couvert de lambeaux; si tu laisses le blé pourrir dans ton grenier, et le pauvre mourir de faim*? » Mais ce n'est pas seulement un homme, c'est Dieu qui, dans le pauvre ,^ a voulu souffrir le froid, la faim, la soif, les privations de toutes sortes; c'est lui qui tend la main

^ EvefyyerSv vàfu^e ftifteîadat Seàv

(Gr^g. Theol. Poem. theolog, II , xxx , 5 , t. Il, p. 58a. )

Cf. Aug. Serm, v, 4, t. V, p. i455, 6 .* « ...Serves suos quos potest tpascere Deus, ideo facit indigentes, ut inveoiat opérantes. Nemo « superbiat , quia dat pauperi , etc. » ^

* «Pars sacrilegii est, rem pauperum dare non pauperibus. » (Hieron. Ep, Liv ad Panim, t. IV, P. ii, p. 585.) — Cf. Ambros. m ps, cxviii,S 22, t. f, p. io64-, Aug. m ps. cxlvii, 12, t. IV, p. 2362,(2; Greg. Theol. Orat. xiv, 4o, t. I, p. 285, h, et Or. xxvi ,11, ihid. p. 48o, c; Basil. Hom, in diviles, t. II, p. 5 1 et suiv. Chrysost. De Lazaro, 11, 4, 1. 1, p. 733, a, et le traité de S. Cyprien, De opère et eleem. p. 237-24.7.

^ Basil. Hom. in divites, t. II , p. 55. Il repousse toute excuse de rang à soutenir, d'enfants à pourvoir, etc. , le précepte est général. ( P. 56-59.) Cf. Hieron. Ep, xlix ad Paul. De instit monach, t. IV, P. 11, p. 566; Chrys. m Ep. ad Roman, hom. xi, 6, t. IX, p. 539, a; Greg. Nyss. Orat. i, De paaper. et henefceniia, t. II, p. a42 (falso 280), 6.

ao ricbe, poor lui donner le mérite de venir a son aide et de 96 Ëiire son consolateur ^ : et, par une touchante communication de son propre caractère, ie pauTre aide le riche à revêtir J. C. lui-même, par les sentiments de piété qu'il a fait naître en lui^. Saint Augustin a donc raison de dire qu'ils sont bats Fun pour Tautre ^ ; et saint Jean Cbrysostome , que le pauvre a moins besoin du riche, que le riche n'a besoin de lui *. Us commentent ces paroles de l'Écriture : • Faites-vous des amis avec les richesses du monde , n'amassez pas votre trésor sur la terre. » Les pauvres sont les trésors de l'Eglise^ : c'est amasser dans le ciel que de déposer dans leur sein nos richesses; et ainsi ^ par un effet de la miséricorde divine « nous thésaurisons encore y lorsque nous ne faisons qu'acquitter

' Ililar. in pu cxxxi , S j3, p. 458 ; Hier. /. /. ; Chrys. îa ps. iltiu » $ 6, t. V, p. 5 1 4, ft; in Ep. ad Rom, kom. .\t, 6, t. IX, p. 6oi , d; Aiig. m ps, rxLVii, S i3, t. IV, p. j363, b; Sfrm, xxiTiii, 8, t. V, p. 28 i, d; Serm, cm, S 2, ihid. p. 770, c; Serm. ccvi, 2, ihid, p. 1339; a.

^ Greg. Nyss. in verba faciamus homioem, OraL 1, t. I, p. i5o, c.

^ « . .Qiiando facit paupere9,probat divites. Sic enim scriptam est: t Pattper et dives occarremnt sibi, etc.* Aug. Serm. xxiix, 6, t. V, p. 289, a, b.

* Chry». in Ep. i ad CorintL hom. xxxiv, 4, t. X , p. 3 16, c. Il le prouve ici an point de vue matériel; ailleurs, il montre les pauvi*e8 combattant, par leurs prières, pour le salut des riches (in Matth. hom» LXVi , 4 , t. .Vfl , p. 669 , 6) ; les pauvres, vrais médecins de nos âmes. (De verbis apost etc., hom. m, 1 1, t. 111, p. 289, 6.)

* S. Laurent, on le sait, mettant cette parole en action, réunit les pauvres, pour les offrir au magistrat avide qui lui avait ordonné de lui livrrr se» trésors. (Prudent, llymn. v. 29-79, ap. Act* martjr. p. 189- 196, r'd. 1713.)

une dette : ces biens, que nous tenons de Dieu et qu'il nous redemande, il les reçoit lui-même, comme débiteur, et nous en fait recueillir les fruits ^

Par ces préceptes le christianisme ramenait les hommes à ce point qui est le principe et la fin de l'humanité rTunité non-seulement d'origine , mais de cœur, d'âme et de vie, l'unité par la charité, l'unité en J. C. qui est charité^.

Celte doctrine, appliquée parmi les chrétiens, devait prévenir la misère et ces tristes nécessités de la servitude

* Hieron. Ep. xlvii, ad Furiam. De vidait, serv. t. IV, P. ii, p. 558- 559, etc. — Ambros. m ps. lxi, S 31 , m ps, cxvm, S 10; in Evtuiy, sec, Luc. V, S 78, t. I, p. 963, 1090 et 1874. — Aug. Ep, II, ccLxvm, t. II, p. i368, b; in ps, xxxvi, S 6, t. IV p. 4o6, a; in ps, xxxviii, S 1 2 , et XLViii , S 9 , t. I V, p, 45 1 et 6 1 1 , a ; Serm. ix , 2 1 , t. V, p. 9 1 , ciSerm, xxxix, 8 [ihid, p. 284, h)\ Serm. un, 4 (p. 447, h)\ Serm. XLV, 4 (p. 3i8, o). Voyez encore Serm. lx (p. 49i-5o3) et Serm, lxi (p, 5o3-5io); Serm, lxxxvi, 2 (p. 654); Serm. cxiii (p. 816-822); Serm. cxiv, 5 (p. 826, 6); Serm. ceux, 3 (p. 1 549-1 55o) : « ...Mi- «serere hominis homo, et tui miscrebitur Dcus. Tu homo et aher « homo , duo miseri ; Deus autem non est miser , sed misericors. Si aautem miser non misereatur miserum, quomodo exigit misericor- « diam ab illo qui nunquam erit miser. » •^— Chrysost. De verhis apost etc., hom. 11 , 9, t. III, p. 278, c; in cap. xviii Gènes, hom. xui, 7, t. IV, p. 434, a; in Joann. homii ux, 4, t. VIII, p. 35o , h, et le commentaire des paroles du Jugement: in cap. xxv Gènes, hom. l, 2, t. IV, p. 498, 6; in Ep. ad Epkes. 11, hom, iv, 3, t. XI, p. 29, 6. — Ambros. Ep, I, lxiii, S 87, t. II, p. io43, et De ojfic, minislr. II,. XXVIII , S 1 4o , t. II , p. 1 o4 , où il cite le trait de S. Laurent.

' «Charitas qua in uno incommutabiii unum sumus. » [Aug. De peccat, mer. et remiss. I, 1 , t. X, p. 191 , a; cf. in Joann, Ev, tracts XVIII, 4, t. III, p. 1886, a; tract Lxv, 2, t. III, p. 2248, a, et in Ep, Joann, tract, viii, t. III, p. 2559. — Cbrys. in incompreh, Dei nai, i, 1, t. I, p. 445, fc; De laud. S. Pauli. apost. hom. m, t. II, p. 490, h^

qu'elle entraÎDait pour les classes inférieures. Elle avait commencé entre les premiers disciple^ de la foi , par la communauté véritable^ : elle avait dû, dans un cercle plus lai^e, changer son mode d application. Les biens restèrent distincts, mais ne laissaient pas de contribuer aux besoins des plus pauvres; la contribution affectée aux agapes, ce repas en commun qui rappelait et réalisait, dans les limites du possible, le principe de la communauté chrétienne, servait au secours des indigents et des infirmes 2. Alors que les agapes ne furent plus célébrées, les secours ne cessèrent point d'être recueillis parmi les fidèles. Les évêques, tuteurs-nés des pupilles, fondés de pouvoir des pauvres, en étaient les dépositaires ^ ; les prêtres les aidaient à en faire la distribution. Si l'argent ne suffisait pas aux besoins, on n'hésitait point à briser les vases de l'église même consacrés*; et cette ardeur de charité, qui devait être un préservatif contre

* Les Pères aimaient à le rappeler, pour en faire revivre Tesprit au moins parmi les fidèles. (Aug. in ps. cxxxi, 5, t. VI, p. 2100, c2, 3101, a; Ghrys. in Act. apost. hom, vu, 2, et hom, xi, 1, t. IX, p. 58, c, et 90; et sur la charité de S. Paul envers tous les hommes. (De sanct mart S 3, t. II, p. 655, c, in Ep. If ad Cor. hom, xiii, 1 , t. X, p. 53i, 6« c> etc., etc.)

' Tert. i4^oLaJv.<7enf.39,p.3i,6 et 32 :«... Si quidem inopes quosque «refrigerio isto juvamus non qua pênes vos parasiti alTectant, etc.»

^ Aug. Ep. III, CLxxxv, 35, t. II, p. 986, d; Serm. clxxvi, 2, t. V, p. 121 5, a, 6.

* « ...Sin vero pauperibus erogat, captivum redimit, misericordia «est... In his tribus generibus vasa ecclesiae, etiam initiata, con- « fringerc, conflare, vendere licet. » (Ambr. De offic, II, xxviii, S i42, t. II, p. loA.)

Tesclavage, fit quelquefois des esclaves. SainiPierre le Collecteur (telonearius), au temps de Justinien, cet homme, jadis si dur envers' les pauvres, converti par la charité, se faisait vendre par son trésorier au profit des indigents^ Saint Sérapion donnait ses vêtements, donnait son Evangile et se donnait lui-même à une pauvre femme qui le vendit à des mimes grecs. Il était difficile de faire du saint un mime; il fit de ces mimes des chrétiens^.

Bientôt la vie en commun , rendue impossible par la diffusion de rÉglise, se rétablit en communautés religieuses. Ce furent, comme à l'origine, des refuges où les pauvres, libres ou anciens esclaves , purent trouver place et vivre en frères; et saint Augustin défendait d'en repousser personne^, il cherchait à les multiplier, et comparait les riches qui les faisaient bâtir aux cèdres du Liban, où les passereaux vont poser leur nid^. Mais cette institution ne

' Trait cité dans la vie de S. Jean TAumônier (Boll. II, p. 5o6); l*bistoire de sa conversion est bizarre et touchante. Pour repousser les importunités des pauvres, il leur jetait des pierres. Un jour, n'en trouvant pas sous la main , il leur jeta un pain à la tête. Il tomba malade et eut une vision. Ses mérites étaient comptés : d'un côté étaient tous ses crimes, de Tautre ce pain , jeté comme une insuite aux pauvres, et accepté comme une aumône par Jésus-Christ.

' « . . . Tradidit se ei ut venderet cum ad mimos graecos quos et «christianos fecit in paucis diebus. » (i6i(/. p. 607.)

^ cNunc veniunt plerumque ad banc professionem servitutis Dei « et ex conditione servili , vei eliam iiberti , vei propter hoc a dominis c liberati sive liberandi , et ex vita rusticana , et ex opificum exercita- «tione, et plebeio labore, tanto utique felicius, quanto fortius edu- « cati. Qui si non admittantur, grave delictum est : infirma mundi eletfil t Deus. » ( Aug. De opère monach, S 2 5 , t. VI , p. 8 2 2 , c.)

* Aug. in ps. xciii, S i6, t. IV, p. i656, b.

recevait les pauvres quen les séparant du monde; or ils pouvaient y tenir par des liens sacrés aussi : on leur affecta d'autres demeures où ils trouvaient, sans rompre avec leurs familles, les secours que demandait leur état de misère et d'infirmité. Un banquier, dont parle saint Basile, avait institué et entretenait à ses frais un établissement de ce genre. Le saint lui-même en avait fondé un à Césarée; d'autres s'élevèrent à Amasée et en plusieurs lieux. Saint Jean Ghrysostome mentionne l'hospice de Constantinople, saint Jérôme celui de Rome; saint Augustin avait établi à Hippone un semblable refuge, et l'usage ne taixla pas à s'en répandre partout '.

Cette institution est l'honneur du christianisme. L'antiquité païenne n'eut pas d'hôpitaux : elle avait pourtant ses misères; elle avait, parmi les libres connue parmi les esclaves , plus d'un malheureux à recueillir. Il y eut bien en Attique et à Rome un système de secours pour l'indigence, mais il s'appliquait seulement aux citoyens, et, à Rome , il se renferma dans des conditions particulières quand ce nom de citoyen fut devenu commun à tous les habitants de l'Empire. Hors de là, aucune de ces mesures générales qui prennent, au seul titre de ses besoins, la vie d'un homme à la charge du public. L'homme libre

» Basil. CaE8. Ep. II, cxlïii, t. III, p. 235, d; Greg. Theol. Orai. XLiii, 63, p. 817-819; Chrys. Ad Stag. a dœmone vexai, m, i3, t. I, p. 333, 6; HieroD. Ep. lxxxiy, ad Océan. De morte Fabiolœ, t. IV, P. II, p. 660 :,«Omnem censum, quem hahere poterat, in pecuniam «congregatum usibus pauperam praeparavit; et prima omnium voao- • HOfuTov instiluit, in quo aegrotantes coliigeret de plateis, et con- « sumpta languoribus atque inedia miserorum membra foveret. »

était abandonné à lui-même, l'esclave à son maître, ce qui, souvent, ne valait pas mieux pour lui : qu'on se rappelle File du Tibre et la loi de Claude sur les esclaves malades délaissés ! Le christianisme fit un devoir de soigner les pauvres quels qu'ils fussent : ils faisaient partie de la famille chrétienne , ils étaient frères , ils avaient droit à l'héritage commun. Sans doute la pratique des fidèles ne sut point se soutenir à la hauteur de la doctrine. 11 y eut des pauvres dans là société chrétienne (88) et non-seulement des pauvres, mais des nécessiteux, des mendiants: — si l'on faisait alors un crime de la mendicité, c'étaient les riches qu'on en j ugeait coupables, les riches qui en étaient la cause par leur égoïsme et par leur dureté ^ — Mais l'Eglise luttait contre l'indifférence et contre le mauvais vouloir; et elle sut s'élever par les inventions, sinon par les ressources de sa charité , au niveau de la misère. Elle voulut suppléer à la tiédeur des particuliers par des fondations communes. Elle y accueillit elle-même et les libres et les esclaves : car l'obligation où étaient les maîtres de soigner leurs esclaves malades ne fit jamais que ces derniers n'eussent, autant que les autres, besoin de ces retraites; et l'habitude de les abandonner semble avoir été si grande, qu'on les abandonnait encore quand on pouvait les envoyer

* «Pierumque mendicus, unum nummum petens, ad ostium libi «praecepta Dei cantat. » ( Aug. Sam. xxxii, aS, t. V, p. ado,* a). Cf. J. CLrys. in EpAad Cor, hom. xxx, /i, l. X, p. 274, c, 276 , o. — S. Augustin relève les mendiants comme les pauvres, par la comparaison de nous-mêmes: fMendici enimDei sumus, etc. » (Aug. Serm. lxi, 8, t. V, p. 5o6, c. Cf. Serm. un, 4; 5«rm. i.vi, 9; ibid. p. 447, h, c, et 467, a, et la note 89 à la fin de ce volume.)

à Phôpital ^ Ce n'est donc pas l^afTranchissement des esclaves qui a fait naître la nécessité de ces institutions; c'est la charité qui les fit ouvrir pour les misères de l'esclavage comme «pour celles de la liberté.

En les ouvrant aux pauvres, l'Eglise faisait, d'ailleurs, tous ses efforts pour leur en épargner la nécessité, car ces refuges ont bien aussi leur servitude. Pour cela, il fallait attaquer la misère, non pas seulement avec les ressources du riche, mais avec celles du pauvre; il fallait donner aux classes inférieures le moyen de se suffire à ellesmêmes : l'Eglise réhabilita le travail.

Le travail libre, dans l'antiquité, nous l'avons vu, était tombé sous cette double influence de l'esclavage qui, par son contact, en flétrissait le caractère et en paralysait le développement. La concurrence de l'esclave diminua, mais le préjugé restait, et, dans ces conditions, les nécessités de la misère, la contrainte de la loi impériale pouvaient bien le forcer, le violenter, mais non pas le détruire. L'Eglise s'attaque au préjugé.

Le travail est la loi du monde 2; c'est l'obligation particulière de l'homme ; c'est la sentence qui suivit sa chute

^ «Quod si quis servum suum aBgritudine periclitantem (a) sua «domo publiée ejecerit,. . . quum erat ei libéra facullas, si non ipsc «ad ejus curam sulHceret, in xénon em eum mittere. . . » (L. un. S 3 (Justin.), VII, VI, De lat. libert.)

* a Quid iliud , quod labor tibi communis est cum omni creatura , « quia propter te mundus ipse servitutem tolérât corruptionis *, quia «cum sanctis tibilaboris hujus et cxspectationis commune consortium « est. » (Ambr. De Jacob et vita beata, I, vi, S 24» 1. 1 , p. 452 eipassim, dans le même sens.]

et délermioa sa condition ici bas ; et Job le répétait après Moïse ^ Aux leçons et aux exemples de l'Ancien Testament, les Pères pouvaient joindre les données du Nouveau. , Jésus-Christ lui-même avait voulu honorer la pauvreté et le travail par sa naissance et par sa vie : « Il voulut naître d'une mère pauvre ayant pour époux un ouvrier. » C'est à des patres qu'il fit porter d'abord la bonne nouvelle de l'Evangile ; c'est parmi des pécheurs, des ouvriers, des ignorants , qu'il choisit ceux par lesquels le monde entier devait y être soumis. Et saint Paul, on l'a vu, avait voulu continuer son travail d'ouvrier parmi les travaux de son apostolat^. Sur ce point donc aussi, le Seigneur était venu, non renverser la loi, mais l'accomplir. Il ne rompt pas le joug, il veut le rendre moins pesant en le partageant avec nous^; et cet arrêt de la justice divine se transforme par l'esprit de l'Évangile. Ce qui n'était qu'une expiation de la faute devient un devoir de la charité : « Ce n'est pas seulement pour châtier notre corps, disait saint Basile en commentant saint Paul, c'est aussi par amour du prochain que ce genre de vie nous est utile, afin que Dieu fournisse par nous à nos frères infirmes ce que leurs besoins

^ «Homo nascitur ad laborem, » enteDdu au propre comme au figuré , et commenté par S. Basile (Hom. in ps, xlviii , S 5, 1. 1 , p. 181, c), et par S. Grégoire de Nazianze. (Orat. xxvi, S 3, 1. 1, p. 478, J.)

' Chrysost. inMatth. hom, lxvi, S 2, t. VII, p. 655, c; — in Ad. apost hom, vu, 3, t. IX, p. 59, d: — in Matth. hom, xxxiii, 1, t. VII, p. 378, c; ad popul, Antioch. hom. xix, 3 , t. II, p. igi , 6^ etc. T- Jn iUad, Salutate Prise. S 5 , t. III , p. 1 78 , e; in Ep. II ad Thess, m, hom. V, 4* t. XI, p. 6a3, e, etc.

^ «Venite omnes qui laboratis et onerati estis,» commenté par S. Basile, in ps. xlv, 7, t. I, p. 175, h.

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