III
la fraude des mai très qui éludaient cette défense, en vendant, avec tous les colons , une petite partie du domaine : elle voulait que leur nombre ne fût jamais qu^en proportion de rétendue de la terre aliénée ^ C'était encore la raison d'utilité publique, l'intérêt de Tagriculture et du trésor 2. Aussi ne craignait-on pas d'y déroger, lorsque ce même intérêt semblait le prescrire : le maître pouvait faire passer les colons d'un de ses domaines dans un autre , qui manquait de bras ^. Aussi encore ce privilège d'inamovibilité n'était-il déjà plus particulier aux colons; et ce fait est un des plus, importants à remarquer dans l'histoire de l'abolition de l'esclavage : c'est déjà une des causes qui le transforment et le rapprochent du colonat. Constantin avait défendu de vendre les esclaves rustiques {mancipia adscripta censibus) hors des limites de la province , laissant d'ailleurs à la charge de l'acheteur l'obli-
«transferendos ad alla ioca coIodos, privata pactione, non possit.» (L. 3 (Constant.) , XI, xlyii, De agricoUs,)
* L. 7, C. J., XI, XLVii, De agricolis,
* L. 3 , ci-dessus, et i. a 6 (Bgg) , C. Th., XI, i, De annon, et trihat. «Quum plebem constat [non tam hominibus quam prsdiis] adscriben- «dam, neque auferendam ab eo, oui semel posthac deputata fuerit.»
' «... Si quando utriusque fundi idem dominus , possessione referta «cultoribus, ad eam coloniam, quae Jaborabat tenuitate , colonos tran»ctulerit.» (L. i3, S 1 (doo), C. J., XI, xlvii, De agricolis.) Si' iè dernier domaine venait à être vendu, les. colons quil avait reçus étaient vendus en même temps. La loi veillait seulement 'à ce que cette vente n'entraînât pas ia séparation des membres d'une même famille. Pour ne pas séparer une famille, la loi permit aussi quelquefois réchange d'un colon contre lin autre, comme on Ta vu dans la loi d'Honorius (1. an. (dig), C. Th., V, x, De inqumnis)\ et dans la Novelle ix de Vaientinien III.
galion de payer leur redevance au trésor ^ Valentinien étendit à cette classe d'esclaves la loi même du colonat , et défendit absolument de les vendre, sans le domaine auquel ils étaient attachés^. L^esclave rustique ne pourra donc pas plus que le colon quitter la terre « car il est cultivateur comme lui, comme lui, il représente àFÉtat le produit du sol. Cest pourquoi, si Ton demandait au fisc comme vague et sans maître, ou si Ton attirait sur ses terres Tesclave d'une terre abandonnée, il fallait se soumetUre à payer le tribut du domaine entier dont il faisait partie, mesure également appliquée, en vertu du même principe , lorsqu'il s'agissait des colons' : « Car c^est à tort, disait la loi , qu'on demande conune sans maître les esclaves qui restent sur une terre déserte, quand on en peut
* L. 2 (337), C Th., XI, m. Sine œnsa,
* tiQuemadmodum originarios absque terra, ita rasticos censitosque «servos vendi omnifariam non licehit Neque vero commento fraudis «id usarpet iegis illusor, quod in originariis saepe est actitatom, ut, «parva portione terrae emptori tradita, omnis integri fandi ctdtura aadimatur : sed qaum soUditas fundorum , vel certa portio ad unnina quemque perveniat , tand quoque servi et originarii transeant , 70011(1 «apod auperiores dominos et possessores, vel in soliditate, vel in parte € manserunt. • (L. 7, (Valent. I), G. J., XI, xlvii. De agricoUs,)
^ L. 1 2 , G. Th. , XI , I , D« annon. et tributis : « Quisqais ex desertis «agris, velnti vagos, serves liberalitate nostra fuerit consecutus, pro « fiscalibus pensitationihus ad integram glebœ possessionem , èx qua cvidelicet servi videantur manare, habeatur obnoxius. Id etiam circa « eos observari volumus , qui ex hujusmodi fundis servos ad possessionës «suas transire permiserint. • Gf. 1. 2 (Valent.), G. Th., X, xii, Si vagwn petatar mancipinm : «Ut si colonos eadem occulere arte quassierit* «indemnitatemsarciattributorum.» -
obtenir du prince qui sont tout à ia fois sans maître et sans terre ^. »
Sous Tancien droit, nous Tavons vu, dans les baux à long terme , on attachait à la terre certains esclaves (adscripti, ut ibi perpétua essent). Sous Tenapire du droit Théodosien , cette condition devient en quelque sorte ia condition de tous les esclaves, de toutes les terres. Les propriétaires ne sont plus que les fermiers de TÉtat. Le tribut territorial, étendu partout, est leur commune redevance; et le gouvernement aussi a dressé l'inventaire de ses domaines, Tesciave rustique y est adscrit par le cens (in possessionihus adscriptus)^ : pas plus que Fesciave de terres emphytéotiques, il ne pourra être enlevé à la terre ^. La loi le retient avec un soin jaloux; elle défend» sous peine d'exil , aux exacteurs d'enlever le paysan ou son esclave à ses travaux ; elle frappe de la même peine le paysan lui-même, s'il se prête volontairement à ces exigences ou à ces emprunts, comme un serviteur infidèle
^ Cette offre du prince donne une étrange idée de la misère et de la désorganisation de Tempire. On prenait, du reste, des précautions contre les effets du plagiat. Il fallait, pour obtenir un esclave sans maître, se présenter devant le juge; il fallait une sentence du juge pour en attribuer la propriété. (Voyez Godefroi, sur les deux lois du titre C. Tb., X, xii. Si wigum petatar mancipiam.)
^ L. 2 , C. Tb. , XI , III , Sine censu vel reliqais ; 1. 7 (Valent. ) , C. J. , XI, XLVii, De agricolis,
^ Une loi de Tbéodose le Jeune semble aller à lencontre, en reconnaissant, au possesseur des fonds empbytéotiques du domaine, le droit d'en affrancbir les esclaves. (L. la (d3i), C. J., XI, lxi. De Jandis patrimon,) C'était un droit qui impliquait lobligation de remplacer Taffrancbi: ainsi la culture n y perdait rien, et le pouvoir n'a-vait point intérêt à le défendre.
qui laisserait prendre par un étranger des instruments dont Tusage appartient au maître ^ ; et l'administration donne l'exemple de ce respect pour l'esclave des champs, en s'interdisant de l'en arracher, même comme garantie des créances du trésor: car c'était l'intérêt du fisc aussi, qui défendait cette séparation , ex quo tribntorum inlatio retardatar^.
Le pouvoir des maîtres est donc partout frappé dans ses bases : l'heure de l'expiation est venue , et Rome semble vouloir concourir elle-même à cette grande satisfaction due à l'esclavage, par l'abj uration des préj ugés les plus invétérés de son histoire, par l'oubli même des principes les plus sacrés de son droit. Ce travail des métiers, autrefois interdit aux citoyens comme un signe d^esclavage, non-seulement il a reçu droit de bourgeoisie , mais on lui offre des titres de noblesse, il peut conduire à la dignité decomte! etconmie les honneurs, ainsi que les privilèges, sont impuissants à
' «Et nihiiominus rusticanum qui se in ejusdem opéras sponte « propria detulisse responderit , par pœDS severitudo constringet. • ( L. an. (Valent.), C. Th., XI, xi, Ne damna provincial infligantur, — Cf. 1. 4 (328), C. Th.. XI, XVI, De éxtraord. muner.; 1. i (Sôg) et 1. 2 (370), C. Th., XI, X, iVe operœ a conlat,)
' Aussi la défense s'appiiquait-eiie aux hœufs de labour comme aux laboureurs. (L. 1 (3i5), C. Th., II, xxx. De pignor,) Quant aux esclaves dont Temploi était moins directement lié aux intérêts de la culture, le fisc ne se faisait pas scrupule de les prendre en gage et de les vendre. On voit pourtant, par les lois mêmes qui les autorisent, le peu de confiance du public dans les suites de ces ventes forcées. Le fisc était soupçonné de n'aliéner son gage que pour le reprendre et le restituer à Tancien maître, s'il lui donnait satisfaction, {h, 1 (323) et 1. 2 (337) , C. Th., XI, IX, De distrak. pignor.)
y retenir un nombre de bras suffisant , on usera de contrainte, on en fera une servitude pour les citoyens euxmêmes, héréditairement retenus à leur corporation. Le travail rustique si estimé, au contraire, à Torigine, puis rejeté comme Tautre sur les classes serviles (car toutes les formes de travail sont solidaires dans l'organisation d'un État), le travail rustique présente les mêmes vicissitudes. Les terres, qui faisaient Tobjet de la convoitise et de l'usurpation des riches, seront abandonnées, et vainement offertes , à la seule condition de les mettre en culture ; cette campagne de Rome , déjà déserte aux temps des Gracques , et où ils demandaient vainement qu'on rétablit les plébéiens , on la livre à des barbares asservis ; et cette race libre qu'on en chassait violemment au profit de l'esclavage , on l'y ramène malgré elle , on l'y retient sous une nouvelle forme de servitude , introduite par la violence , consacrée par la loi, contre tous les droits de la liberté. Mais, à côté de cette condition qui s'abaisse , une autre s'élève comme par une sorte d'équilibre naturel. L'ancien colon a perdu de son indépendance , l'esclave a gagné plus de fixité ; et, sous ces formes analogues, l'usage, qui les distingue encore, ne sait plus, à bien des égards, laquelle doit avoir la préférence : Ne diatius dobitetar quœ pejor foriana sit, utrumne adscriptitia an servilis^. L'esclave est devenu adscriptus, le colon adscriptitius ; ils sont déjà désignés
^ L. 21 (Just.), C. J., XI, XLVii, De agricolis. En un point, le coionat a paru véritablement inférieur à Tesclavage. L'esclavage pouvait aboutir à laffrancbissement ; rien de pareil n est réglé pour le coionat. Mais, si Ton ne parle pas d'afirancbissement pour le colon, c'e^ qu'il est libre. Quant à la faculté de quitter la terre, il est bien
par un même attribut, et bientôt, malgré cette diversité d'origine, ils ne feront plus qu'une même chose, le serf. Le servage, tel qu'on le voit constitué dans Tàge suivant, n'eut pas seulement, nous le savons, une origine romaine : il dériva aussi de l'esdavage germanique. Mais, dans les pays qui furent province de l'empire, comme le fond de la population resta romain, conmie l'élément germanique , tout dominant qu'il fût par les eflets de l'invasion , s'absorba lui-même parmi les éléments de l'ancienne société, on peut affirmer que, pour la meilleure partie, les classes serviles des nouveaux Etats descendaient des classes serviles de l'empire. Tous les traits du colon romain de ces derniers temps se retrouvent dans les serfs du moyen âge ; ils sont dits libres aussi, quoique appartenant à un maître, les libres de V Eglise, eic} : « Us sont libres par la définition légale, mais, comme ils sont restés longtemps attachés au domaine étranger qu'ils cultivent, ils subissent la condition du lieu et doivent demeurer perpétuellement à cette terre et à ces travaux accoutumés^. » Cette constitution de Grégoire le Grand, c'est le droit qui
probable que l'esclave, placé dans les mêmes conditions, ne Tavaii pas plus que lui ; aflrancbi , il devenait colon.
' «Liberi ecclesiastici quos colonos vocant.» (Lex Aleman. lit. a3, S 1, d^. Ducange, v. Colonns,)
' «Hi vero qui in possessionibos eorum sunt, licet et ipsi ex legum « districûone sint liberi, tamen quia colendis -eorum terris diutius adbs- «serunt, utpote conditionem loci debentes,Sid colenda, quae consueve- «rant, rura permaneant, pensionesque praedictis viris praebeant, et «cunctaquas de colonis vel originariis jura praecipiunt, peragant, «extra quod nihil eis amplius oneris indicatur.» (Gregor. M. Ep. III, 2\y of). Ducange, ibid.)
va prévaloir : c'est le droit des deux Godes, et il semble que la loi de Tempire, par ce besoin de travailleurs qui ne distinguait ni esclaves, ni libres, ait du rapidement arriver à généraliser déjà le servage. Il semble qu'à défaut d'un intérêt public aussi puissant, l'intérêt du maitre doive souvent aussi remplacer l'esclavage par cette forme d'affranchissement qui retenait à son service une partie du travail de ses anciens esclaves, en leur laissant une portion équivalente des droits et des charges de la liberté. Si le colon représente le serf, l'affiranchi sous condition du droit romain a bien aussi quelque analogie avec ces gens de condition (coniitionales) que l'on trouve dans les coutumes et dans les chartes du même temps ^ Mais, dans la famille rustique comme dans la famille urbaine, comme dans le service de l'Etat, il y avait toujours certaines catégories d'esclaves qui échappaient à ces influences. Dans la famille urbaine, l'intérêt public, en général, ne demandait pas qu'on immobilisât tous les esclaves avec la fortune; l'intérêt du maitre ne pouvait point faire qu'il laissât toujours les soins coûteux de l'esclavage, pour des services achetés à bas prix d'une foule nécessiteuse, ou imposés même gratuitement à l'affranchi, en échange de
^ « Gonditionales homines qui certa ei servitia exhibent. » (Innoc. III, P. P. Ep. XV, 7.) «Si quis obiigatus est tributo servili, vel aiiqua «conditione, vel patrocinio cujuslibet domus» (Martinus Bracarens. c. 46), et plusieurs chartes d'affranchissement oh ces conditions sont stipulées; elles sont quelquefois appelées libertaticum, ou moyen d*ar^ river à la liberté. (Voyez Ducange, v. ConditionaUs,) Mais n'oublions pas que l'affranchi sous condition de Tempire ne fut jamais soumis à une obligation héréditaire, comme le fut le serf, comme Tétait le colon.
la liberté. U y aura bien de durs travaux où le travail de l'esclave paraîtra le seul possible , le seul certain , comme forcé ; il y aura bien des fortunes qui feront préférer l'avantage d'un service toujours organisé aux calculs d'une économie aussi sage qu'humaine ; et de même , dans la famille rustique, les besoins de la culture n'exigeaient point qu'on fixât tous les esclaves au sol. Or, là où cesse l'intérêt, là s'arrête l'action de l'État.
Cette influence n'était donc pas générale ; elle n'avait rien de perpétuel non plus. Quel en était le principe et la cause ? la misère de l'empire. C'est cette détresse qui oppose l'intérêt de l'Etat à l'intérêt des maîtres , et force le pouvoir de limiter à son profit leurs droits trop absolus. Si l'empire sort de ces voies étroites, il se relâchera de ses rigueurs, et le maître aura plus de liberté, l'esclave plus d'esclavage. Qu'il y persévère : il tombe, et tout le système avec lui. Il fallait donc, pour accomplir l'abolition de l'esclavage , une puissance plus ferme et plus désintéressée, qui échappât aux variations de la politique et aux vicissitudes des temps, qui prit son fondement dans le droit naturel et sa sanction dans ce droit sacré auquel obéissaient les consciences. C'est au christianisme qu'il était réservé de réaliser dans le monde l'œuvre de l'affranchissement universel. Nous avons dit comment il en avait posé les principes ; il nous reste à montrer comment il les introduisit au sein de la société nouvelle , quelle part il sut leur assurer dans les mœurs, dans les lois, et à quel point il avait conduit, pendant les derniers siècles de l'empire, cette tâche dont les barbares, par les troubles de leur invasion, suspendirent un instant les progrès, pour contribuer bientôt eux-mêmes à l'accomplir.
DOCTRINE DES PERES DE L'EGLISE SUR L'ESCLAVAGE : DE L'ESCLAVAGE PARMI LES CHRETIENS ; EFFORTS DES PERES POUR LE MODIFIER.
Les maximes établies par rÉvangile, en faveur des esclaves, n'avaient point attendu Tavénement du christia* nisme comme religion de l'empire, pour se révéler au monde romain; et nous ^vons pu signaler comme un reflet de leur influence jusque dans les régions les plus éloignées de TËglise : dans la philosophie qui en dédaignait les principes, dans le droit qui en condamnait Tapplication. Elles se pratiquaient dans la vie obscure des premiers chrétiens, parmi les rigueurs de cette persécution qui les frappait, libres et esclaves; elles y trouvaient plus d'une occasion de se proclamer au tribunal des juges; elles eurent d'autres moyens de se poser au grand jour et de se répandre, par les écrits destinés à mieux faire connaître la loi proscrite au pouvoir aveuglé. C'était, sans contredit, un terrain où la religion, la philosophie et le droit pouvaient se rapprocher et devaient s'entendre. En attendant que le temps pût accomplir cet accord, les premiers défenseurs de la foi suivirent résolument la route marquée par les apôtres.
Us proclamaient l'égalité des hommes : saint Justin , au début de sa seconde apologie, rappelait courageusement aux Romains ces principes oubliés de la fraternité univer-
selle , devant les supplices des martyrs qu'il devait partager bientôt, comme pour sceller son témoignage de son propre sang ^. Minutius Félix , TertuUien et tous ceux qui ont écrit dans cette période où l'Église a surtout souffert, invoquent de^méme cette communauté de nature, cette conmiunauté de patrie dans la république du monde, en un langage familier à la philosophie, mais qui trouvait parmi les chrétiens, avec une sanction plus haute et un sens plus complet, une application plus sérieuse^. Devant ce droit commun des hommes , fondé sur le droit divin , le prétendu droit des gens n'était plus qu'une monstrueuse injustice : «Dieu a-t-il donc mis des âmes au monde, s'écrie Amobe , pour prendre et détruire les cités ou les opprimer et les enchaîner au joug de la servitude, pour donner à l'honune pouvoir sur l'homme par un renversement des lois de la naissance ^ ? » Les dernières ombres de
^ Justin, Âpolog, II, i, p. 88 (Paris, 1741). Nous nous servirons, en général, pour les Pères de l'Église, des éditions des Bénédictins.
' « Omnes tamen pari sorte nascimur, sola virtute distinguimur. • (Minut. Félix, Octaxius, p. 343.) — «Unam omnium rempubiicam «agnoscimus mundum. .. Fratres autem vestri sumus jure natune, tmatris unius, etsi vos parum homines, quia mali fratres, etc.» (Tertull. Âpolo^. adv. Génies, c. 38 et 39, p. 3o-32, Paris, 1676.) Si Ton fait une différence entre les maîtres et les esclaves, elle tourne à la confusion des premiers : «ôtez aux femmes leurs ornements, aux maîtres leurs esclaves, en cpioi différeront-ils des esclaves 'achetés, quand ils en ont la démarche , les dehors et le langage ? Ils en différent pourtant en ce point qu'ils sont plus faibles que leurs esclaves et que l'éducation a énervé leur constitution.» (Clcm. Alex. Pœdag. HI, 6, 1. 1, p. 274, 1. 3. Oxford.)
^ . . . « Idcirco animas misit, ut. .'. expugnarent atque evcrtercnt civi- «tates, servitutis opprimèrent et manciparent se jugo, et ad ultimum
316 PARTIE 111, CHAPITRE Vlll.
TAncien Testament s*efiacent à la lumière de rÉvangiie. Le droit de suprématie, donné aux deux races privilégiées sur la race de Chanaan , d'où Ton a prétendu , même de nos jours, contre les lois de Thistoire, de la physiologie et du bon sens, induire, au profit ies blancs, le droit d'asservir les noirs, est révoqué, quel qu'il soit, par le Testament Nouveau qui appelle toutes les races à l'héritage commun du Christ^.' Les noces de Jacob, père des tribus juives, image grossière du Sauveur, ofiFrent à Justin le symbole de cette fraternité commune, qui efface les titres mêmes de la naissance et élève au même rang les fils de la femme libre et les enfants de l'esclave^; et il semble que le saint martyr ait voulu poursuivre, jusque dans leurs derniers détours , les sophismes de notre temps, lorsque, continuant la comparaison des servitudes de Jacob çt du Christ , il ajoute : « Jacob servit encore Làban , pour ces troupeaux tachetés et de diverses couleurs; et le Christ aussi subit la servitude, jusqu'au plus vil supplice, pour toutes les formes et toutes les variétés de la race humaine, les rachetant de son sang divin, par le mystère de la Croix 3.
i fièrent alterius altéra potestatis, natalium conditione mutata. » Amob. Adv, génies, II, p. 70 et saiv. (Lugd. Batav. i65i.)
^ Justiu. Dial, cum Tiyphone, iSg, p. 33o. Cf. i34» p* 226.
* ôv rpàTSov xal ol âvà twv iKeudépù>v, xal oi dvà iwv ^otîXwt» yev6lievot T^ iaxol>€, ^civjesvlol xai ofidriftoi yeyévaat. (Ihid. i34t p* 226. Cf. i4o,p. 23o.)
* ÈSo6>.sv<Tev iattci)€ r^ \ci€av vvèp twit paviSiv xaî 'sto^vfiép^œv ô-pepi- ^drcùv èSoQiBvffe xal lijv fA^XP' «^'^avpow Sov'keiav ô \pi&los, ùwèf tôjv èx tsavxbs yévovs tjotxfkœv xai 'ufoXvetSwv dvdp^itwv, 31 aïftaros xai fiv</lvpiov roii cTavpov xTn<Tdfievos avjous. (Ibid,)
L'Eglise ne parla point un autre langage, lorsque la religion, publiquement adoptée par les princes, éleva les fidèles des misères de la persécution aux honneurs du pouvoir. Saint Jérôme, commentant les psaumes, rappelait la condition commune de tous les hommes ^ ; saint Ambroise, leur fraternité et l'amour qui les doit unir, comme des enfants portés dans le même sein ^. Grégoire de Nazranze, revêtant ses sentiments chrétiens des formes de l'ancienne poésie morale , répétait que, dans la grande famille humaine , formée de la mênie matière et par le même auteur, la tyrannie et non la nature avait voulu faire deux races ^. Saint Basile exaltait cette dignité de l'homme fait à Tirnage de Dieu*; et saint Grégoire de
^ « iEqualiter omnes nascimur, et imperatores et pauperes ; aequa- «Hter et morimur omnes : aequalis enim conditio est.» (Hieron. in Ps. Lxxxi, S d^ t. II, P. II, p. 333.)
' «Eadem enim natura omnium mater est hominum; et ideo fra- «tres sumus omnes una atque eadem matre geniti, cognationisque «eodem jure devincti. » (Ambr. de Noe et arca xxvi, S 94, t. I, p. 267.) Après un passage semblable, il ajoute : «Et ideo quum simus « rationabilis naturœ soboles, tanquam uterini nos diligere debemus «amore mutuo, non impugnare et persequi, etc.» (De Abraham, U^ S 28, 1. 1, p. 324.)
^ Eîs x^vs 'BfdvTBs évàs 'okdaloM yévos' "fi èè ivpavvis
ùkovXos ifiot taSis axatés' iXeôSepos, Strlts iptalos.
(Greg. Theol. Poem, theol. II, xxyi, a g, t. II, p. 5ho.)
Cf. XXXIII, i33-i37, i. II, p. 6o4.
* Basil, in Ps, xLViii, S 8, 1. 1, p. i84-i85 et son commentaire sur les paroles de rÉvangile (Math, xxiii, 9). Adv. Ewwm. IT, S 23, 1. 1, p. 269, a.
318 PARTIE 111, CHAPITRE Vlll.
Nysse disait que ce sceau divin, marqué au front de notre premier père, se perpétuait jusqu'au dernier de ses descendants, comme un caractère ineffaçable, parce que rhomme est, dans tous les âges, un même être pour cette puissance suprême, qui na ni passé ni futur ^.
Ces doctrines devaient conduire à Tabolition de l'esclavage. Mais les apôtres ne l'avaient point exigée, et les Pères jde l'Eglise, même après la persécution, ne^e trouvaient point en de meilleures conditions pour l'accomplir : car, après comme avant l'établissement public de la foi, c'était toujours, même sous les princes chrétiens, la société ancienne, liée par toutes ses habitudes à la constitution de l'esclavage. Il fallait plus qu'une loi pour changer un tel état de choses : le changement était une révolution; et, pour l'opérer d'une manière durable, ce n'était point l'esclave qu'il semblait urgent d'ôter au maître, c'était le maître qu'il fallait surtout détacher de l'esclavage , par le sentiment de la dignité de l'homme et par une juste appréciation de ce qu'elle réclame jusqu'aux derniers rangs de la société. Or le travail était long; et d'ailleurs il en était un autre plus grave et plus pressant à tous égards, aux yeux des Pères de l'Église, c'était l'affranchissement des âmes. Dans ce court passage de la vie, où nous prenons, où nous laissons nos corps, l'âme seule qui naît pour l'éternité donnait quelque intérêt à ces questions de liberté et de servitude. C'est à elle que tout se rapporte :
Le corps est un esclave et ne doit qu'obéir. * Greg. Nyss. De hom. opijicio, xvi, 1. 1, p. 89, o. (Ed. Morelli.)
Les martyrs en parlaient devant les juges comme Épiciète devant son maître , non moins fermes que lui à soutenir leurs paroles dans Tépreuve des tourments ^ Ce fut aussi l'enseignement du christianisme; et, si la religion parait avoir communiqué à la philosophie quelque chose de son humanité pour les esclaves, nul doute que la philosophie n'ait prêté aux Pères de TÉglise plusieurs de ses formules , pour exprimer leurs pensées , vraiment chrétiennes au fond, sur la véritable liberté et sur le véritable esclavage.
Le véritable esclavage est l'esclavage du péché. Saint Paul l'avait dit : et c'est surtout pour en convaincre cette société, païenne encore par ses usages et par sa littérature, que les Pèresvon t chercher les arguments bien connus de la philosophie. Saint Clément d'Alexandrie rapproche de l'Evangile ce mot de Platon, que le vice seul a fait la servitude, et la vertu, la liberté^. Saint Basile parait adopter l'ai^^umentation d'Aristote, pour établir que celui-là sert justement et avec profit pour lui-même, qui, par défaut de sens, n'a point en lui la faculté de commandement et réclame la direction d'autrui ^ : pensée pour laquelle on a rangé le saint parmi les .apologistes de l'esclavage, sans tenir compte de cette déclaration contraire aux idées d'A-
^ tAnimae imperio, corporis servitio magis ulimur,» répondait saint Épipodius au juge qui cherchait à le séduire par le tableau des plaisirs du monde. (Acta martyr, sincera et selecta (D. Ruynar) p. 64.) — S. Grégoire de Nazianze cite Texemple d*Épictète : Poem, TheoL II, X, 687, t II, p. 448.
* Clem. Alex. Strom. III, 4 et 5, t. I, p. 525 et 53i ; III, 11, 1. 1, p. 288 ; IV, 3, 1. 1, p. 568.
' Basil. De Spirita sancto, xx, t. III, p. 42-43.
risiote , « que nui n'est esclave par la nature ^ ; » sans remarquer, en outre, qu^il a condamné ainsi Thérédité, c'est-à-dire le fond même de l'esclavage, et que son raisonnement a pour unique objet la dépendance tout accidentelle d'une personne envers une autre , comme il le prouve par son premier exemple : Jacob devenant, par reflet de la bénédiction paternelle , le maître d'Ésaù^.
C'est principalement à la philosophie morale de l'empire que les Pères de l'Église devaient faire des emprunts ; et souvent, en effet, les raisonnements d'Epictète reviennent dans leurs commentaires des lettres des apôtres ; souvent les pensées de Marc-Aurèle s'associent aux textes de l'Ecriture dans le cours de leurs démonstrations. Saint Hilaire proclame rois ceux qui ne sont pas esclaves de la chair , ceux qui savent dominer leurs sens ^. Comme corollaire de l'esclavage du péché , saint Jérôme établit qu'il n'y a d'afiranchissement que dans la connaissance de la vérité; et il ajourne la liberté pleine et entière au jour où la vérité nous apparaîtra sans nuage et sans ombre, au jour suprême du Jugement^. Saint Ambroise développe les mêmes pensées : dans son homélie sur Jacob, où il montre, avec saint Paul et avec les philosophes, comment on est esclave dans la liberté et comment on est vraiment libre 5;
^ Uapàâvdpdntotf Tîj^aei êovXos oCSels, Basil. De Spiritu sancto, xx. « Ibid.
* Hil. in Ps, cxxxv, S 6, p. 485 , a. Cf. in Ps, cxxxvii, S 1 2 , p. Soi , </; et des développements analogues : De Trinitate, vi, 44* p* 909, et in Psalm, LXTii, S ai, p. 3o3.
* Hieron. Comm. in Esaiam, c. lvi, t. III, P. i, p. 108 ; Comm. II, in Ep. adEphes. iv, t. IV, P. i , p. 870 ; in Psahn, Lii , t. II , P. 11 , p. 258.
^ Il est esclave , celui qui n a pas Tautorité d'une conscience, pure ;
dans son homélie sur Joseph, où il fait voir, par Texempie du patriarche, comment on doit user de Fesclavage, comment on peut y retenir la liberté, y conquérir même le commandement, par Tabstention de toute œuvre servile, c est-à-dire du péché, et par Tascendant qu'une âme vrai* ment libre prend naturellement sur des âmes asservies aux passions^. On retrouve ce mélange des arguments de la philosophie et des oracles sacrés en mille endroits des œuvres de saint Ambroise et particulièrement sur l'esclavage, dans sa lettre à Simplicianus. Prenant pour texte cette autre parole de saint Paul : « Vous avez été rachetés à grand prix, ne devenez point esclaves des honmies, » il montre que notre liberté est dans la connaissance de la
il est esclave celui qui se laisse abattre par la peur, enlacer par la volupté , conduire par les passions, irriter par la colère, accabler par la douleur; car toute passion est servile, parce que celui qui pëcbe est esclave du pécbé, et, ce qui est pis, esclave de bien des maîtres. L'homme livré à ses vices a tant de maîtres en lui , qu'il ne peut plus guère sortir d'esclavage; mais celui qui est arbitre de sa volonté, juge de ses résolutions {interpres arbitrii)^ qui sait mettre un frein aux monvements des instincts de son corps...; celui qui a puissance sur ses actes, celui-là est parfaitement libre. Car celui qui fait tout avec prudence et qui vit comme il veut, celui-là seul est libre, etc. » ( Ambres. De Jacob et vita beaia, II, m, S i s , 1. 1, p. 462 , 463.)
* «Dédit se Joseph iis qui sunt in servitute solatium : attribuit ma- «gisterium, ut discerent, etiam in ultima conditione posse mores esse «superiores, nec ullum statum immunem esse virtutis, si animus «se uniuscujusque cognoscat : carnem servituti subditam esse non « mentem ; multosque servulos esse dominis liberiores , si in servitute «positi a servilibus putent operibus abstinendum. Servile est omne « peccatum ; libéra est innocentia , etc. » De Joseph . iv, SS 1 9 et 20 , 1. 1 , p. 490.
sagesse, et cite celte fois les sages du paganisme, mais, avant eux, Salomon, et avec moins de raison, sans doute, Noé condamnant Cham à servir pour sa folie. Il en conclut que ce n^est point la nature qui fait l'esclave, mais la démence ; que ce n'est point Thomme qui affranchit, mais réducation; qu'un acte de vente ne change pas le fond de notre être , et ne peut aliéner cette liberté morale. ■ Le sage seul est libre ^ : » et il montre dans FÉvangile la consommation de cette sagesse, dans le chrétien le type de cette liberté; puis revenant, par cette route détournée, de Torgueil de la sagesse humaine à Thumilité de la foi, il découvre, au delà de la philosophie, les horizons plus vastes de la révélation ; il voit, au-dessus de la liberté, une plus noble servitude, à laquelle doivent s'associer les libres comme les esclaves , celle dont on doit user pour le bien des autres, celle de Tapôtre, celle de Jésus-Christ^.
^ t Non igitur natura servum facit , sed insipientia , nec manumissio flliberam, sed disciplina. . . Contractus non mutât genus, necsapientiae « libertatem adimit. . . Ille magis liber est qui intra se liber est, qui loc gibus naturae liber est , legem sciens natune pnescriptam esse moribos , cnon conditionibus. — Sapiens ergo liber, quoniam qui ea facit, quas « vult, liber est. . . Qui autem sapienter facit, nibil babet quod metnaC « Metus enim in peccato est ; ubi autem nuila formido , ibi libertas est ; «ubi libertas, ibi potestas faciendi quod vult. Solus ergo sapiens liber • est, etc.» Ambros. Epist. I, xxxvii. Voyez plus baut largumentation , moins vive, peut-être, mais plus serrée, d*Épictëte. --* Cf. Arabros. De Coin, et Ahel, II, ii, S 9, 1. 1, p. 209. De Nahuth, vi, S a8, 1. 1, p. 572, et XII, S5i,p. 579.
* «Docuit me tamen apostolus quod ultra ipsam libertatem ait, ut cservire libertas sit. «Qunm liber, inquit, essem, omnium me ser?om « feci, ut plures lucrifacerem. . . » Servivit et Christus ut omnes liberos
Avec cette doctrine qu'était-ce donc que l'esclavage dans la société ? c'était un dur état , sans doute : saint Hilaire ne le niait point ; mais il en appelait à la noblesse des âmes pieuses, pour s'élever au-dessus et le mépriser, comme une chose qui , après tout, ne frappe que le corps ^, c'est-à-dire cette partie de notre être qui est à nous, mais qui n'est point nous, selon l'expression de saint Basile^: un instrument au service de notre âme, une chose pour qui servir est comme une condition naturelle^. L'esclavage, comme l'entend le vulgaire, était un vain nom qui ne pouvait abuser que la foule sur la vraie condition des esclaves et des maîtres; car que de maîtres étaient esclaves de leurs serviteurs^] C'était un simple accident, un fait indifférent
« faceret. » Âmbros. Ep, I , xxxvii , S aS , t. Il , p. gSô. Cf. in Ps. cxvni, S Set 6, 1. 1, p. 99^.
^ « Cœterum conditionem corporis rdigiesae animaB generositas des- «picit. OiEcium quidem durum, tamen homini non omniuo misera- « biie , quia serviatur a servis. . . At vero animas captivitas quam infelix «est, etc.» Hilar. Tractatus inps, cxxv, S 4 (p. 4o8). Il cite Daniel et les trois jeunes enfants dans la fournaise, et tous ces martyrs de l'ancienne loi qui surent être libres au milieu des tourments.
* Basil. Serm. xxiii, De anima, t. III, p. 584 » e. Épictète, on Ta vu , prétendait même qu il n'était pas à nous.
^ ùs fb (lèv <Tù5(tci éfyyavov rov àvBpévov, ^x^$ 6pyaLvov, Greg. Nyss. in verba «faciamus bominem,» Orat. i, t. I, p. i43, c. Cf. in Cant. cantic, hom, x, 1. 1 , p. 6ao , a« et Ambros. De instit virg. m , S 1 7, t. II, p. 253. — Quand S. Clément d'Alexandrie parle de Taffrancbissèment de la cbair, il Tentend de cette vie incorruptible que Dieu , en prenant la forme humaine, a voulu lui assurer au delà de la mort. Pli<^. III, 1, 1 1, p. aSi, 1. 26.
^ c On t'appelle esclave. Pourquoi t'afiQiger de la servitude du corps ? Pourquoi ne pas estimer davantage cette puissance de commander que tu tiens de Dieu , cette raison qui peut maîtriser tes passions ? Quand
en soi ^ , que saint Jérôme aurait pu ranger*, comme Lucrèce ou Épictète, parmi les choses, neutres par elles-»^ mêmes, bonnes ou mauvaises, selon les dispositions des âmes soumises à cette épreuve ^. C était un mal , si l'on résistait à ses exigences, résistance funeste qui entraînait ce qui est libre en nous dans Tesclavage d'où Ton voulait sortir 3. C'était un bien, si Ton allait au-devant de la volonté du maître, si on la dépassait dans Faccomplissement de ses ordres, selon le précepte de l'Evangile* : car c'était introduire jusque dans le service une sorte de liberté; c'était s'élever au-dessus de la servitude de l'homme^ c'était entrer dans cette servitude du Christ, qui était la consommation de la vraie liberté^. Aussi saint Ignace, le
tu vois ton maître esclave du plaisir dont tu sais te préserver toimême, ne comprends-tu pas que tu n'es esclave que de nom, et que lui c est de nom seulement qu il est maître ; tandis qu en effet il est dans la plus misérable servitude?.. . Tu es maître de tes passions, il est esclave des voluptés que tu as vaincues. » Greg. Nyss. in verha « fa- «ciamus homin.» Orat. i, t. I, p. i^4, a (Paris, i638). Cf. Greg. Theol. Ep. CLiv, t. II , p. 1 29 , (/, et Paulin. Nol. Ep. viii , p. 4i, v. tm
Multis ille miser mortalibus , et quoque servis Servit, et ancillas, ut dominentur, émit.
^ Tatian. Adv. Grœc. xi, p. 253. Cf. iv, p. 246.
* Hieron. Comnu lib. XV, in Esai, lv, t. III, p. 4o2.
^ Kai ôftéêovXop 'csoieïv éavro7s là iXeijOepov. (Greg. Theol. Orat. xlï , t. I, p. 736, a; cf. Orat. xiv, p. 276, c.)
^ «Et si quis te, inquit , angariaverit mille passus, vade cum eo alia « duo ( Matth. x\iii , 3 ) , uti non quasi servus sequaris sed quasi «liber procédas, aptum te in omnibus et ulilem proximo praestans; «non illorum malitiam intuens, sed tuam bonitatem perficiens, contfigurans temetipsum.» (Irenaei, adv. hœres, IV, xxviii,p. 3i5.)
^ t Servitus Dei donum est. . . Hac enim servitute pollet populus chri»-
disciple des apôtres, recommandai l-il aux esclaves de ne point s exalter dans un esprit d'orgueil, de servir plus assidûment, au contraire, afin d'obtenir de Dieu cette liberté meilleure^; et les autres docteurs leur proposaient ces grands exemples qui les devaient consoler de leur esclavage, en le relevant à leurs propres yeux : Moïse exposé, Joseph vendu 2, et le Seigneur Jésus, dont Joseph fut le symbole dans sa captivité , Jésus-Christ servant pour nous , qui sommes ses esclaves , et servant pour nous afli^nchir des liens de l'esclavage et de la mort^. Cette forme de l'esclave, qu'il a voulu prendre comme la pléni-
«tianus, sicut et Dominus ad discipuios suos ait: Qui vult inter vos • primus esse, sit omnium servus ; deoiquc liane servituteni opcratur cari- «las. Undc scriptum est : pcr caritalem scrvite invicem vohis.* (Ambr. De parad. xiv, S 72, t. I, p. 178.) — Cf. Tertull. De corona miliûs, Âiii, p. 109, b; et Paulin. Nol. Ep. viii, p. 4i , v. 33 :
lla3c bona libertas Chrislo servirc , et in ipso Omnibus esse supra.
* ignat. ad Polycarp, iv, ap, Patr. apost. t. I, p. A a.
^ Greg. Tbeol. Orat. xxxiii, S 10, t. I, p. 610, a. Àmbros. De Spirita sancto, m, XVII, S 12/1, t. II, p. 691 ; inps. cxviii, S3i , 1. 1, p. 1 123 et les passages cités plus haut.
^ Greg. Theol. Orat, xxiv, S 2, t. I, p. 438, d: et Orat, xxxii, 18, p. 592, a. Poem histor. I, xxxiii, 137, et xlv, 29, t. II, p. 60/1 et 920 ; Ambros. Ep. I , xlvi , S 1 et 4 , t. H , p. 984 et 985 ; in ps. cxviii , S 42 , 1. 1, p. 1 233 ; in />s. XLiv, 1 3 , ibid. p. 949, et De Joseph , iv, S 1 9, ibid. p. 490 : « Venditus est antem Joseph in jEgypto, quia Christus « venturus erat ad eos quibus dictum est : Peccatis vestris vendili esiis, «Et ideo suo sanguine redemit, quos propria peccata vendiderant, . . . «Non licebat vobis exire servitio; suscepit hoc ilie pro nobis, ut serttvitutem mundi repelleret, libertatem Paradisi rcstitueret, gratiam « novani , consortii sui honore , donaret. »»
tude de notre humanité ^ est donc réhabilitée désarmais; elle a servi au sacrifice » elle est associée à la gloire du fils de Dieu^, et, pour la porter jusque-là, l'homme qui la subit n'a qu'à se pénétrer lui-même de l'esprit qui l'animait en la personne du Sauveur ^.
On voit comme les arguments que les Pères empruntaient à la philosophie se transforment dans leur doctrine sur l'esclavage. Ces arguments, mis en vogue par les stoïciens, se continuaient toujours dans leur école; et Libanius les développait encore dans un de ses discours^. II y fait voir comme tout le monde est esclave , hommes et dieux ; esclave de la fortune, des passions, des phénomènes de la nature , des mille accidents de la vie : l'agriculteur, de la pluie; le navigateur, du vent; les écoliers, de leur maître, et le sophiste de son auditoire^, etc. Les esclaves se trouvent même être, à son avis, les moins esclaves de
^ «Formam servi accepit, id est plenitudinein perfectionis hu- «maaae!, pienitudem ohedientise. » (Ambros. De jide, t, S 109, t. II, p. 570.
* « Erat enim in forma Dei , et formam hominis accepit ; et rursum • in gioria Dei patris est , forma videiicet serviii in gioriam ejus , cujus «in forma ante manebat, proEciente, corruptionis scilicet naturaper t profectum in corruptionis absorpta. » (Hiiar. ps. cxxxviii , S 1 9, p. 5 1 3> h ; cf. ex libro ad Constant imper, fr. vi , p. 1 367, a. )
^ Ambros. Ep, 1 , lxiii , S 1 1 a, t. II , p. 1 o5o : « Car ie Seigneur aussi était juste , et il a souffert de la part des mécbants, et , par une admirable patience, il a cloué nos péchés à sa Croix, afin que celui qui rimite, efface ses péchés dans son sang.»
^ Liban. Orat. xxxi. De servitute, t. II, p. 642 et suiv. Ed. Moreili ; cf. Juiian. Orat. vi, Adv, imper, canes, p. 195-1 96, éd. Spanheim.
* Liban. De servit p. 65 j» 654, 656, etc.
L'ÉGLISE Efr L'ESCLAVAGE. 327
tous ^ ; et ailleurs encore, lorsque sa philosophie lui laisse le choix du paradoxe , il vante les douceurs de cette condition où Ion dort sur les deux oreilles, abandonnant au maître le soin de pourvoir à la nourriture du lendemain \ Ce n*est même pas seulement quant aux besoins du corps, cest au moral qu^il les prétend moins asservis que les hommes libres ^. Du reste , sur ce point comme sur Tautre , Tesclave doit en croire l'orateur sur parole : car il ne lui est point donné de pénétrer plus avant dans la doctrine. IndifiTérents comme Épictète, et oubliant son exemple, qui , au moins , aurait dû faire autorité pour eux, les philosophes amis de Julien repoussent du sanctuaire tout ce qui n'a point une origine sacrée : « Croiton , s'écriait Thémistius, que des hommes nés d'un boulanger ou d*un cuisinier, élevés parmi les mesures et les instruments de leur état, puissent atteindre jamais à la dignité et à la sublimité de la philosophie? Le vice de leur extraction basse et servile ne doit-il pas laisser son empreinte dans leur âme et leur voiler les idées sereines et pures qui s'élèvent hors de la sphère de leur condition? Comme ces branches tourmentées par le caprice de la nature résistent à la main qui les voudrait redresser, et reviennent à leurs inflexions primitives, de même un homme ainsi formé doit nécessairement courber son front vers les œuvres serviles; car tout sentiment droit, élevé ou libéral, a dû être étouffé en lui par l'éducation de la servitude : servi-
• Liban. De servit, p. 6^9 , d.
' Exempt Progymn. Vitup. inopiœ , 1. 1 , p. 1 1 5- 1 1 6 ; cf. De servUuir t. II , p. 652 , a : XifiotJ Se <^6€os ô -/iiié-repos SeaKérr^s. ^ De servilule, l. II, p. 65o, a.
tude qui apprend à suivre les voies ténébreuses et détournées de la fraude , comme mieux appropriées aux mœurs de cette condition ^. » — Laissant aux philosophes le soin de se mettre d'accord, les Pères de TEglise, alors même qu'ils leur empruntent des arguments, n'ont, pour la condition des esclaves, ni cet engouement, ni ce dédain. S'ils font taire leurs plaintes, c'est en leur montrant un autre but; et ils ne détournent pas les yeux de leurs misères, quand ils leur offrent des compensations. Us vont eux-mêmes à eux pour les consoler; ils leur ouvrent tous les trésors de la doctrine; ils les relèvent par la foi, ils les raniment par l'espérance. Ce ne sont plus les exercices de l'école. Dans ces discours qui portent aux malheureux les paroles d'un monde meilleur, les subtilités prennent du sens, le sophisme s'épure, le paradoxe devient une vérité.
Ces idées sur l'égalité des hommes et le vrai sens, la vraie nature de l'esclavage et de la liberté , se retrouvent avec la même couleur philosophique, avec le même sentiment religieux, dans les deux Pères qui ont le plus illustré celte grande époque de l'Eglise : dans saint Augustin, en Occident , dans saint Jean Chrysostome, en Orient. Elles tiennent, dans leurs nombreux écrits, une place assez importante pour faire, à elles seules, tout un corps de doctrine, et elles peuvent, sur ce fond commun du dogme catholique , présenter quelque variété encore par le caractère des développements qu'elles ont reçus.
La dignité, l'unité des races humaines étaient écrites aux premières pages de la Genèse. Le premier homme a
* Themist. Oraf. xxi, p. 2 46 et 2 48-3 A 9.
élé fait à l'image de Dieu, ce qui le place au-dessus de la création tout entière^ ; sa dignité se communique à toutes les races , car toutes les races viennent de la même souche : et saint Augustin faisait remarquer, dans les circonstances particulières delà formation du premier eouple, un des* sein de la Providence, une intention d'imprimer plus fortement en nous le sentiment et le respect de cette unité ^. Mais, après la faute, qui, sans détruire le caractère de Thomme, a modifié son état, tous les hommes pourront-ils vivre égaux encore en vertu de leur égalité d'origine P Non, sans doute, et la première association des hommes, la famille, crée déjà des distinctions qui se multiplieront dans l'association plus complète des familles entre elles , dans la société. La femme dépend de l'homme, les fils dépendent du père; et, de même que, dans l'homme, la partie raisonnable, l'àme, doit commander à la partie brute, le corps, de même, dans la
* Aug. Confess. XIII, 22, 1. 1, p. 897, h; De doctrina ChrisL 1 , 20, t. III, p. 28, c. Chrysost. Expos, in Ps, XLViii, 7, t. V, p. 21 5. Tout en nous servant de rédition de Gaumc, nous donnerons, pour saint Jean Chrysostome, la pagination des Bénédictins, qu'elle a conservée en marge et qui peut servir ainsi pour les deux textes. Pour S. Augustin , nous suivons en tout l'édition de Gaume, les lettres qui divisent la page ne s'appliquent pas à la pagination des Bénédictins.
^ «NumquidDeusde ave unafecit coûteras aves...Numquid non multa «siinul terra produxit et multiplicibus fetibus multa complevit? Ven- « tum est ad hominen faciendum , et factus est unus, de uno genus hu- «manum. Nec duos facere voluit separatim masculum et feminam; « sed unum et de uno unam. Quare sic? Quare ab uno genus bumanuni A inchoatur, nisi quia generi humano unitas commcndatur. » (Aug. Serm. cclxviii , 3, t. V, p. 1 696 , a ; cf. Sernu xcx , 7, ibid, p. 706 , a, 6 , et De bono conjugali, S 1, t. VI, p. 542-543.)
société, les plus sages auront sur les moins éclairés un droit de direction ^. Est-ce à dire que , selon la doctrine d'Aristote, il y ait une servitude naturelle? Elle est condamnée, par cette exposition que saint Augustin emprunte à la Genèse; mais il y trouve une autre origine pour Tesclavage. L'esclavage ne vient pas de la nature, il résulte du péché. C'est le péché qui a placé la femme dans sa condition d'infériorité près de l'homme; c'est le péché qui a placé la race de Cham dans une position de dépendance vis-à-vis des deux autres raoes^. La femme, il est vrai, n'a point été livrée, sans restriction, au despotisme de l'homme : en la soumettant à ses ordres, Dieu lui a créé un refuge dans son amour'; et quant à l'exemple de Chanaan, cité par tous les Pères, et par saint Jean Chrysostome et par saint Augustin, saint Augustin lui-même a marqué dans quel sens on devait le prendre : il s'agît d'une infériorité de position , comme l'entendait saint Basile d'Esaù vis-à-vis de
* Aug. QuœsL in Gènes, cuii, t. IIÎ, p. 658; cf. De civit. Deij XIX, 21 , t. VII, p. go8. — Il montre ailienrs que toute ia personne de i'iiomme est composée pour ia domination de l'âme et ia servitude du corps, Ad Simplic, I, 20, t. VI, p. 178, d,
* Aug. De Genesi, lib. XI, 5o, t. III, p. 468, d, J. Chi7S. m Gènes, serm, iv, 1 et 2 , t. IV, p. 659-662, et Homil. xxix, 7, t. IV, p. 290, cf. De Lazaro, serm. vi, 7, t. I,p. 784, c
^ Saint Augustin et saint Jean Chrysostome rapprochent avec autant de sentiment que de vérité, des termes de ia sentence (ipse tui dominabitar), les mots qui l'adoucissent, ad virum tuant conversio tua (Gènes. II, 18-20); et de même, dans saint Paul , ces devoirs réciproques de Thomme et de la femme : Mulier in silentio ducal cum omni subjectione (I, Tim, II, 11 et 12)-, Viri diligite uxores [Ad Ephes. v, 25).
Jacob, il s*agit, comme l^avait déjà remarqué saint Jastin, d'une simple dépendance politique; c'est une prophétie qui présageait la domination des Juifs sur la terre de Chanaan^ Mais laissons les exemples, et prenons le fait. Si le péché a été la source de Tesclavage, ne peut-îl point en autoriser encore le maintien ; et la servitude qui a frappé les pères ne peut-elle pas se continuer sur les fils? Le dogme de TÉglise sur la faute de nos premiers parents offrait, il faut en convenir, à la justice des hommes une raison spécieuse d'appliquer l'hérédité aux peines dont elle dispose. Ainsi, par une autre voie, on revenait à la légitimité de l'esclavage, non pas seulement comme fait individuel , mais comme état permanent; on revenait *à la légitimité de l'asservissement, non pas seulement des individus, mais des races ^. Ce n'était pas, sans doute, un
^ « Quia peccans Cham non in se ipso sed in fiiio suo maledicitur^ «nisi quia prophetatum estquodam modo terram Chanaan, ejeciis inde nChananœiset dehellatis, accepturos fuisse filios Israël, qui venirent • de semine Sem.» (Aug. Quœst in Gènes, xvii, t. III, p. 608, c. — Cf. Justin. DiaL cum Tryphone, iSg, p. aSo.
* La guerre était une des sources de l'esclavage: Saint Jean Chrysostome 1 admettait en fait (in Ep, ad Ephes, Jiomil. xxii, 2, t. XI, p. 1 68 , a) ; saint Augustin la rattachait à la source commune du péché , et il rappelait aux Romains, si longtemps oppresseurs des peuples et maintenant visités, à leur tour, par Tesclavage , l'exemple de Daniel, qui , dans la captivité , confessait humblement ses péchés et ceux des Juifs, et y voyait, avec douleur, la cause de leur servitude. (De civit Dei, XIX, i5, t. VII, p. 900.) Le saint docteur concluait au devoir de se soumettre. On en tire beaucoup plus volontiers aujourd'hui le droit d'opprimer les autres. Il est si commode de se faire le fléau de Dieu!
332 PARTIE 111. CHAPITRE VIIl.
point de dogme dans rÉcriture, et c'était une induction contraire à ce principe de droit qui ne permet point d'étendre par interprétation les mesures d'exception et de rigueur; mais elle pouvait se faire accepter volontiers pour la justification d'un fait que l'ancienne loi avait laissé debout, que la loi nouvelle, sans le reconnaître au fond, n'avait point supprimé.
Heureusement, la religion, qui apportait avec elle ce danger, avait mis à côté le remède. Si Fliomme, pour son péché, avait été condamné à l'esclavage, J. C. était venu détruire celte suite du péché ^ 11 l'avait racheté au prix de son sang 2; et désormais maîtres ou serviteurs, libres ou esclaves, tous étaient ses esclaves, ses obligés, ses affranchis, ses enfants; tous, frères en J. C, revenaient, par'' cette génération nouvelle, à la primitive égalité^. Et il ne s'agit point seulement de ceux qui, par le baptême, ont reçu comme le sceau de cette régénération : saint Augustin entend, non comme le prêtre de la loi , mais comme le Samaritain de l'Evangile, le titre de prochain. 11 reconnaît dans tous les hommes la parenté d'origine^; il
' «Deus homo faclusest, utbomo Deus fieret : et ut servus in l)o- «miuuin verlerelur, forniam servi Doniinus accepit, etc.» (Aug. Serin. cccLXXi, S 1 , t. V, p. 2170.)
* Aug. in ps. xcv, S 5, t. IV, p. 1478, b; in ps. cxxn, S 5, t. IV, p. 1993, c; Semu CLXiii, S 3, t. V, p. 1 1 36, a.
^ Aug. Serm, lviii , S 2 t. V^ p. 483, c.
* «Quid, si adliuc nondum est frater in Chrislo? Quia homo, proxi- «mus est; araes et ipsum, ut lucreris ipsum. Si ergo concordes «cuni fratre christiano, âmes autem proximum, ctiam cum quo modo MCoDcordia non est, quia nondum in Chrislo frater est, quia nondum "in Christo renalus est, nondum Christi sacramenta novil; paganus
étend même en dehors de TEglisc ces liens plus étroits de frères en J. C, avec tous les droits, tous les devoirs de l'égalité et de la charité; il invente pour eux une sorte de fraternité latente; il veut qu'on les regarde comme proches, non pas seulement par cette destinée commune de la nature humaine, qui nous a placés sur la terre dans les mêmes conditions, mais par Tespoir du même héritage, parce que nous ne pénétrons point les secrets de l'avenir et les desseins de Dieu sur ces âmes qui l'ignorent ^.
Mais , ni pour les chrétiens , ni pour les païens , cette doctrine n'entraîne l'abolition immédiate de l'esclavage. Sous l'empire de la nécessité qui imposait à l'Eglise tant de lenteurs, les deux saints évéques cherchent dans le dogme et dans la philosophie des raisons de les faire accepter. L'esclavage est encore pour saint Augustin ou une peine, ou une expiation : une peine pour le pécheur, une expiation pour le juste lui-même, qui, bien souvent, par l'effet de l'iniquité des hommes, peut se trouver placé
«est, judasus est, est tameo proximus, quia homo est.» (Aug. Serm, cccLix, 9, t. V, p. 2080, c. — Cf. in ps. xiv, 3, t. IV, p. 99-100; et inps. cxviii,S2,p. i846, d;Serm.xc, 7, t. V, p. 704, cLeiEp. III, CLV, i4, t. II, p. 808, a, où il cite le vers si connn de Térence, ajoutant : «Sicut luculentis ingeniis non défit resplendcntia veritatis. »
' « Sunt ergo proximi nostri latentes in his hominibus qui nondum « sunt in Ëcclesia ; et sunt longe a nobis latentes in Ecclesia. Ideoque, «qui non scimos futura, unumquemquc proximum babeamus, non « solum conditione morlalitatis humanae, quia in banc terram eodem «forte devenimus, sed etiam spe illius baereditatis; quia non scimus «quid futurus sit qui modo nihil est.» (Aug. Enarn in ps, xxv, S a, t. IV, p. 157, a; Cf. sur l'exemple du Samaritain, Contra mendac. S i5, t. VI, p. 766,5.)
334 PARTIE 111, CHAPITRE VllI.
dans une condition indigne de lui, mais qui, en supportant avec patience la perversité du temps, devra trouver, après la vie, cette félicité sans trouble et sans fin réservée aux élus^ En attendant, Tun et Tautre les appellent à la contemplation des vérités d'en haut; ils lui proposent aussi la pensée de Tapôtre, que celui qui pèche est esclave du péché, et, comme tous les docteurs, ils y trouvent le véritable esclavage (80). L'esclavage du monde n'est donc qu'un nom^; ce n'est même plus un nom de« puis que J. C est venu l'efiFacer avec la trace du péché et l'absorber dans sa divinité ^. Que l'homme libre réduit en servitude, en ces temps de représailles, se résigne à son sort: en quelque lieu qu'on l'entraîne, il y trouvera son Dieu pour le consoler, comme Joseph dans la prison , comme les trois jeunes compagnons de Daniel dans la
^ « Quod quum hoc in ssculo per iniquitatem hominum perturbatur « vel per naturarum carnaiium necessitatem , ferunt justi temporalem « perversitatem , in fine habituri ordinatissimam et sempiternam feli- «citatem. » (Aug. Qaœst in Gènes, CLiii , t. III , p. 658 ; cf. De civit. Dei, XIX, i5, t. Vil, p. 900-901.)
^ «Sont domini, sunt et servi, diversa sunt nomina; sed homines «et homines paria sunt nomina. » Aug. m^. cxxiv, S 7, t. lY, p. 201 S, h. — «Qui appellerai -je esclave, dit saint Jean Ghrysoatome, rhomme ivre ou le sobre ? l'esclave de Thomme ou Tesclave du vice? Celui-là porte l'esclavage au dehors , celui-ci dans son cœur. Je le dis et ne cesserai de le répéter, afin que vous jugiez des choses selon leur vraie nature, sans vous laisser aller à Topinion vulgaire, et que vous sachiez bien ce que c'est qu'esclavage, pauvreté, bassesse, bonheur, infortune.» Ghrys. De Lazaro, serm, vi, 8, 1. 1, p. 78Â t c» Cf. Ai», eos qui non adf., hom, iv, 4, t. XII, p. 346, a.
* J. Ghrys. in cap, ix Gènes, hom, xxix, 7, t. IV, p. 390, c; m Joann. homilxiy 1, t. VIII, p. 63, c, d.etc.
fournaise où il leur fut donné de contribuer à la gloire çlu Seigneur ^ Que Tesclave se soumette à sa condition, qu il obéisse à son maître selon la chair^; car, en le faisant pour J. G. , c'est Dieu qu'il sert : or, servir volontairement, c'est, coomie on l'avait dit encore, servir en homme libre, servir Dieu c'est posséder la vraie liberté ^, servire Deo regnare est; et saint Jean Chrysostome, forçant, faussant même les paroles de l'Apôtre , va jusqu'à demander à l'esclave de ne point rechercher, même s'il pouvait l'obtenir, le bienfait de l'affranchissement. Il voudrait le maintenir en son état, non comme on l'aurait voulu de nos jours, avec d'étranges prétentions au libéralisme, pour donner à la condition libre plus de relief, par le contraste des classes asservies, mais pour faire briller avec plus d'éclat, au sein de l'esclavage , les vertus de la liberté : « Pourquoi , dit-il, l'apôtre a-t-il laissé subsister l'esclavage? Afin de vous apprendre l'excellence de la liberté ; car, de même qu'il est bien plus grand et plus digne d'admiration de conserver, avec la fournaise, les corps des trois enfants sans atteinte, de même il y a bien plus de grandeur et de merveille, non pas à supprimer l'esclavage, mais à montrer la liberté jusque dans son sein*. »
» Aug. Civ.DeiA, i^, t. VII , p. 2 1 . Ghrys. in EsaL kom. S 6 , t. VI, p. i54, d,
' Dominis carnalihus. En commeDtant cette parole de l'apôtre, saint Jean Ghrysostome rappelle à Tesclave qu il n'a pas de maître selon Tesprit. la ep, ad Ëphes. vi , homil, xxii, 1, t. XI, p. 166.
' Aug. Dejide spe el char,, S 9, 1. VI, p. 36i, ^; De masica,\it i4 , t. I, p. 855 , h; De mor, eccles., S 2 1, 1. 1 , p. 1 1 27, a.
* Gbrys. inGenes, serm, v, 1, t. IV, p. 666, a. Cf. iaEp, 1 ad Cwr. komil. XIX, 4 1 1. X, p. 1 64 : «Tel est le christianisme; il fait jouir de la
Ainsi donc, les Pères de TEglise, et au premier rang saint Ambroise, saint Augustin , saint J. Chrysostome, qui peuvent les résumer tous sur cette question, ont établi la dignité et Tunité primitive des races humaines; et, s*ils font dériver Tesclavage de la chute de Thomme, c'est pour trouver sa libération dans le sacrifice de Jésus-Christ. Que si, peut-être, saint Augustin a cédé trop à Imfluence de ridée qui Tinspire dans la cité de Dieu ; si , pour élever la Providence au-dessus du désespoir des peuples, rendus aveugles par le malheur et plus disposés à rapporter leur malheur à l'injustice du sort qua leurs propres injustices, il a trop recherché la justification du. temps présent; s'il a donné, pour le maintien de l'esclavage, des raisons qui, après Jésus-Christ, ne devaient plus avoir cours : ce n'est
liberté dans la servitude, et, de même qu'un corps invulnérable de sa nature prouve sa vertu quand un trait le frappe sans le blesser, de même i'bomme vraiment libre se montre tel, lorsque, même ayant un maître, il n'est point asservi. C'est pourquoi l'apôtre ordonne de rester esclave. Si l'on ne pouvait, esclave, rester ce que doit être un cbrétien, ce ferait pour les gentils une bien belle occasion d'attaquer la faiblesse de notre religion ; comme , au contraire , ils admireront sa force, s'ils voient quelle ne souffre rien de l'esclavage. » Cf. Aug. Qaœst in Exod, Lxxvii, t. III, p. 702. Parlant de la libération de l'esclave juif après six ans, il ajoute : «Ne servi Christiani hoc ilagitarent «a dominis suis, apostolica auctoritas jubet servos dominis suis esse. « subditos , ne nomen Dei hlaspkemetar. »
^ « Nullus autem natura in qua prius Deus hominem condidit, scrvus «est hominisaut pcccati. Yerum etpœnalis servitus ea lege ordinatur , «quaB naturalem ordinem conservari jubet, perturbari vetat; quia si «contra eam legem non esset factum, nibil esset pœnali servitute coertt cendum. » (Aug. De civ. Dei, XIX , 1 5 , t. VII , p. 900-90 1 .) Nous avons vu plus haut bien d'autres textes de S. Augustin, et des autres
TEGLISE ET L'ESCLAVAGE. 337
point qu il accepte aveuglément le fait accompli. Il parie aux esclaves, il leur montre un esclavage pire que le leur, même parmt ceux qui prétendent les dominer; il leur montre les fruits de Tobéissance et de la résignation ^ ; il leur apprend à dédaigner cette prison du corps et cette terre d'exilés 2, et leur fait voir Dieu avec eux dans leur misère, Dieu tout à eux dans les récompenses infinies qu'il réserve à leur servitude épurée par la patience, régénérée par Tamour^. Il enseigne les devoirs, mais non pas le
Pères, qui affaiblissent les inductions auxquelles semble se prêter ce passage.
^ «Ideoque apostolus etiam serves monet subditos esse dominis «suis, et ex animo eis, cum bona voluntate, servire : ut sciiicet, si «non possunt a dominis iiberi fieri, suam servitutem ipsi quodam «modo liberam faciaot , non timoré subdolo, sed fideii dilectione ser- « viendo , donec transeat iniquitas mundi et potestas bumana , et sit «Deus omnia in omnibus. » (Aug. De civ. Dei, XIX, i5, suite du texte précédent.) Cf. sur la soumission même aux mauvais maîtres, m ps. LXi, S 8, t. IV, p. 849, c, et inps. cxxiv, S 7, ibid. p. 2018-2019 ; que Dieu a donné aux méchants pouvoir sur les bons, pour juger les méchants et éprouver les bons : m ps. xxxii, S 11, t. IV, p. 286, d: que les chrétiens doivent supporter la captivité et tous les maux plutôt que de se tuer : De civit, Dei, I, 24, t. VII, p. 34, b-c. — S. Jean Ghrysostome réunit les raisons divines et humaines qui conseillent aux esclaves Tobéissance : m Ep. ad Tu. 11, homiL iv, 4 » t. XI, p. 764 , a-d,
* Aug. in ps, cxLi, S 17, t. IV, p. 2260, W; cf. J. Ghrysost. Exposit in ps. cxix, S 2, t. V, p. 332 , a.
' «... Et quibus dixit in libertatem vocati estis? et quid adjunxit? ntantum ne libertatem in occasionem carnis detis, sed per caritatem ser- • vite invicem, Quos liberos fecerat, servos fecit, non oonditione, sed
«tamen Ghristi redemptione; non necessitate, sed caritate Bene
«Gbristo servis, si servis quibus Ghristus servivit. » (Aug. in ps. cm, III. 22
droit de la servitude : et, s'il a trouvé dans le péché la cause pourquoi l'homme sert, c'est dans le péché aussi, c'est dans le péché surtout qu'il trouve le principe en vertu duquel l'homme a soumis l'homme à son obéissance ^. La Providence plane donc toujours au-dessus de l'esclave et du maître, pour les juger, un jour, dans sa justice; et l'on voit, selon l'estime du saint, ce qu'ils doivent, dès à pré* sent , peser dans sa balance , puisque la servitude est pour l'un un aôte d'orgueil, pour l'autre une expiation du péché.
Mais, si les Pères de l'Eglise rappellent aux esclaves les devoirs de leur obéissance , ils prescrivent aussi aux maîtres les conditions de leur commandement. Ce sont deux parties inséparables dans leur enseignement, et il faut les embrasser d'un même coup d'oeil, pour porter un jugement assuré sur l'ensemble de la doctrine.
U n'y avait point seulement des esclaves , il y avait des maîtres aussi parmi les chrétiens. On le voit dès les temps évangéliques par l'intervention de saint Paul auprès du maître d'Onésime, afin d'obtenir sa grâce et sa libération; on le voit par les préceptes donnés aux maîtres en général. On en trouve des traces assez nombreuses encore pendant
S 9, t. IV, p. 16A8, d, 1649. Cf. Enchir, defidespe et char., S 9, t. VI, p. 36 1, h, et Expos, in Ep. ad Galat. ^ S 43 , t III , p. 2699 , a.
^ clnestenimvitiofto animo id magis appetere et sibi tanquam debi- « tum vindicare, quod uni proprie debetur Deo. . . Qunm vero etiam eîs, «qui sibi naturaiiter pares sunt, hoc est hominibus, dominari affectai, « intoierabilis omnino superbia est. » ( Aug. De doctr. Christ, 1 , 23 , t. III , p. 29-3o.)
la durée de la persécution. Saint Justin parle des violences exercées sur les esclaves des chrétiens pour les porter à les dénoncer, à les calomnier dans les douleurs de la torture ^. Athénagore , défendant ses frères contre Tabsurde accusation d'immoler des enfants, demande comment ils pourraient cacher un pareil attentat aux esclaves plus ou moins nombreux qu'ils ont dans leurs demeures 2; et Eusèbe témoigne, du reste, que, plus d'une fois, des esclaves païens de familles chrétiennes, redoutant les supplices que la foi rendait légers aux martyrs, inventaient, à leur charge, des monstruosités de ce genre, pour obéir aux bourreaux^. En d'autres occasions, les esclaves surent rester fidèles à leurs devoirs. Sainte Thècle, citée en justice, vit accourir, dit-on, cinquante des siens pour la défendre*. Plus d'une fois, aussi, ils suivirent, ils précédèrent leurs maîtres à la mort, et partagèrent avec eux la gloire du martyre : telle cette famille, égorgée tout entière pour la foi, à l'exception d'une esclave qui en perpétua le souvenir par un monument ^ ; telle la jeune Blandine ,
^ Justin. ApoL II , i a , p. 96 , «.
* Kahot xoLÎ èovXoi ehiv "flfitv, roU fièv xoà lakzhvç, rott Se xaï éXdrtotjt'ots oùx ëfflt'ka.deTv, (Athenag. légat, pro Christ., 35, p. 3i i-3i2 , à la suite des œuvres de saint Justin.
' Il signale des délations de ce genre pendant la persécution de Dioclétien. {Hist. eccles, V, i, p. 127, h. Cf. Basil, hom. in Gord, martyr. Sa, t.II.p.i44,a.)
^ EoUand. I , p. 60 1 . L'auteur de la vie de sainte Martine lui attribuait aussi beaucoup de suivantes et d'esclaves. (Ibid, p. 11.)
^ HIC 6ORDIANU8 GALLIiE NUNCICS | JUGULATOS PRO FIDE CUM FAMI | LIA TOTA QDIESGUNT IN PAGE | THEOPHILA ANCILLA FECIT. (A. Mai.
Collect. Vatic, in-T, t. V, p. d58.) Deux autres inscriptions du même
dont ia faiblesse de corps excitait toute la sollicitude de sa maîtresse devenue sa compagne dans cette terrible épreuve, et qui, par sa force d'âme, lassa les bourreaux^. Après les disciples des apôtres, après les saints et les martyrç, les pasteurs de TEglise, dans les temps qui suivirent la persécution , paraissent encore servis par des esclaves. Ils tenaient presque nécessairement au monde par quelque possession; et, dans une société à esclaves, il est difficile de n en point avoir, quand on a sa part de la terre. Saint Césaire avait légué aux pauvres tous ses biens :ils furent dilapidés par les esclaves^; saint Basile, qui avait fait vœu de ne rien posséder en propre, était soutenu par un prêtre, son frère de lait, à qui sa mère en avait donné plusieurs dans cette intention^; et il serait superflu de rechercher d'autres exemples analogues dans la demeure des évêques : il y en a sûrement plus qu'on n'en pourrait citer*. C'est une institution acceptée
recueil, également marquées des insignes du martyre, portent. Tune , ces simples mots : domëstigo dene merenti ; l'autre , la formule ordinaire qui accueille dans le tombeau du maître les affranchis de la maison et leur postérité. (A. Mai. ibid, p. 487, n° 5, et p. 426, n" 4.)
* Eusèbe, Ilist Ecoles, » V, 1, p. 1 28, a. Sainte Félicité, compagne de la noble sainte Perpétue dans le martyre et dans la mémoire de rÉglise, était une esclave ; mais on ne dit pas si elle appartenait à un maître chrétien. Pass. SS, Fdic. et ^erpet
* Basil. JE/). I , xxxii , 1 , t. III , p. 1 1 1 , c. — Saint Grégoire de Nazianze affranchissait plusieurs esclaves et en léguait d autres par son testament. Gregor. Theol. exemplam Testam,, t. II, p. 20a, cité par M. Granier de Gassagnac, Voyage aux Antilles j t. II, vers la fin.
^ Basil. Ep, I , xxxti et xxxvii , t. III , p. 1 1 4 , c et 1 1 5 , a.
* Constantin exemptait les clercs et leurs esclaves (mancipia) des impositions nouvelles, 1. 1, C. J., I, m. De episcopis.
en fait : saint Ambroise , tout en reconnaissant, comme Platon , les embarras qu'elle peut quelquefois entraîner, donne, à son exemple, un conseil tout humain pour en éviter les inconvénients, sans en perdre l'usage* ; et saint Jérôme, du fond de sa solitude, se prétait à une médiation dont le but était de faire passer un esclave des mains d'un ravisseur à celles de son véritable maître ^,
Mais, si l'esclave restait dans la société chrétienne, quelle place devait-il y tenir? S'il faisait partie des biens du maître, comment devait-il être possédé?
Si l'esclavage n'est qu'un nom , et si le sens peut en être interverti dans la confusion des distinctions sociales, si le maître peut être asservi, si la vraie liberté peut se retrouver dans l'esclave avec plus de mérite, avec plus d'éclat , il faut donc changer de même , sinon les rangs marqués parmi les hommes , au moins l'estime que l'on fait des diverses conditions. L'esclave reprend, de droit, sa place au niveau du maître : ils sont tous frères , fraternité sainte que Lactance recommandait surtout à la piété du clergé^; et ce fut, en effet, l'objet permanent de la sollicitude de l'Eglise, c'est la prérogative qu'elle réclame au milieu de cette fière société. Elle est noble aussi et veut l'être pour communiquer aux esclaves et aux humbles
* «Fréquenter indivisa servitia inter parentes discordiam serunt. «Divide potius, ut maneat amicitia. » (Ambros. De Âbrâhain, I, m, S lo, L I, p. 286.)
' « Gonune ma vie de solitaire ne me permet pas d*accomplir vos ordres, j'ai remis à mon cher Évagre le soin de cette affaire, et l'ai prié eu mon nom et au vôtre de ne rien épargner pour la mener à bonne fin.» (Hieron.Àd Florentin, Ep. iv, t. IV, P. 11, p. 6.)
^ Lanctant. Instit. V, 1 5 et 1 6.
le caractère de sa noblesse; elle ne reconnaît parmi le» fidèles qu'un principe de distinction : la conscience et le caractère des âmes ^
Ces principes, elle ne se borne point à les pratiquer dans ses cérémonies, elle veut les étendre à la pratique commune des fidèles et les établir comme règle suprême dans leurs rapports avec leurs serviteurs. Les constitutions apostoliques , œuvre apocryphe , mais qui représente les maximes en usage dans TEglise pour un temps assez reculé , réclament en faveur des esclaves le repos du samedi, du dimanche et de toutes les fêtes, cumulant à leur profit celles de lancienne et de la nouvelle loi (82). Elles rappellent de plus aux maîtres leurs devoirs de tous les jours envers leurs serviteurs; et ici leurs paroles sont véritablement canoniques : elles ne font que reproduire les préceptes de saint Pierre et de saint Paul dans leurs épitres (83). Les mêmes sentences se retrouvent dans une lettre de saint Barnabas, lettre apocryphe , mais pourtant réputée authentique par Origène, et dont la date se trouve ainsi antérieure à la fin du 11® siècle : « Ne commande point avec dureté à ta servante et à ton esclave qui espèrent, comme toi, dans le même Sauveur; de peur que tu ne perdes la crainte de Dieu qui est ton maître comme le leur, parce qu'il est venu nous appeler, non selon les distinctions de personnes, mais selon les dispositions que l'esprit saint a mises en nous ^. » Saint Clément d'Alexandrie veut qu'on en use comme de soi-
^ Chrysost. in Maith. homil. m, 2, t. Vil, p. 36, 6, et la noie 81 à la fin de ce volume.
* Barn. Ep. S 19. ap. Patres apost. 1. 1, p. 5i.
même, puisqu'ils sont hommes comme nous, puisqu'ils sont, comme nous, enfants de Dieu^; et il argumente non pas seulement des préceptes qui prescrivent aux maîtres la douceur, mais de ceux même qui commandent aux esclaves lobéissance, pour réclamer en leur faveur l'indulgence et la bonté 2. Saint Cyprien et saint Ambroise commentent, dans la même pensée, les mêmes textes de l'Ecriture *. Saint Ambroise veut que le maître, dans l'usage de la discipline domestique, se souvienne que l'esclave est un être doué d'une âme comme lui; il lui rappelle, comme Sénèque, son nom de père de famille pour le porter à la douceur, et il lui rappelle , en outre, pour le détourner de la dureté, qu'il est esclave lui-même dans cette famille plus vaste dont Dieu est le père et veut être aussi le maître , afin d'en modérer tous les pouvoirs^. Et saint Jérôme, ou un ancien auteur qui n'est pas indigne d'avoir porté son nom , invoquant cette double autorité de la religion et de la nature en faveur de
' Clem. Alex. Pœdag, III, 12, t. I, p. 807, L 7. (Oxf.)
^ «On ne doit point les traiter comme des bétes de somme, puisqu'il leur est commandé d'obéir avec crainte à leurs maîtres, non-seulement s'ils sont bons et cléments, mais encore s'ils sont durs et méchants, comme dit saint Pierre; l'équité, l'indulgence, la bouté, sont donc du devoir des maîtres. En un mot , dit-il encore , soyez tous d'un même esprit miséricordieux , aimant vos frères, etc.» (Clem. Alex. Pœdag, III , II, t. I, p. 296, 1. 3i.) Il cite encore textuellement saint Paul, ad, Coloss, ààm ses SiTomates , IV, 8, t. I, p. ôgS, 1.* 10; et au livre II, 18, du même ouvrage, les lois de l'Ancien Testament pour le soulagement des animaux , pour le traitement des esclaves. Ibid, p. 476.
^ Cyprian. Testim. III, 72 et 78, p. 324-325.
* Amhr. EpA, 11, 3 1, t. II, p. 762. Cf. ExkoH. VirgA, 2-4, i6. p. 278.
le caractère de sa noblesse; elle ne reconnaît parmi les fidèles qu un principe de distinction : la conscience et le caractère des âmes^
Ces principes, elle ne se borne point à les pratiquer dans ses cérémonies , elle veut les étendre à la pratique commune des fidèles et les établir comme règle suprême dans leurs rapports avec leurs serviteurs. Les constitutions apostoliques , œuvre apocryphe , mais qui représente les maximes en usage dans l^glise pour un temps assez reculé , réclament en faveur des esclaves le repos du samedi , du dimanche et de toutes les fêtes , cumulant à leur profit celles de lancienne et de la nouvelle loi (82). Elles rappellent de plus aux maîtres leurs devoirs de tous les jours envers leurs serviteurs; et ici leurs paroles sont véritablement canoniques : elles ne font que reproduire les préceptes de saint Pierre et de saint Paul dans leurs épîtres (83). Les mêmes sentences se retrouvent dans une lettre de saint Barnabas, lettre apocryphe , mais pourtant réputée authentique par Origène, et dont la date se trouve ainsi antérieure à la fin du n® siècle : «Ne commande point avec dureté à ta servante et à ton esclave qui espèrent, comme toi, dans le même Sauveur; de peur que tu ne perdes la crainte de Dieu qui est ton maître comme le leur, parce qu'il est venu nous appeler, non selon les distinctions de personnes, mais selon les dispositions que l'esprit saint a mises en nous ^. » Saint Clément d'Alexandrie veut qu'on en use comme de soî-
^ Chrysost. in Maith, homil. m, 2, t. VII, p. 36, 6, et la noie 81 à la fin de ce volume.
* Barn. Ep. S 19. ap. Patres apost. 1. 1 , p. 5i .
même, puisqu'ils sont hommes comme nous, puisqu'ils sont, comme nous, enfants de Dieu ^; et il argumente non pas seulement des préceptes qui prescrivent aux maîtres la douceur, mais de ceux même qui commandent aux esclaves Tobéissance , pour réclamer en leur faveur rindulgence et la bonté ^. Saint Gyprien et saint Ambroise commentent, dans la même pensée, les mêmes textes de l'Écriture*. Saint Ambroise veut que le maître, dans l'usage de la discipline domestique, se souvienne que l'esclave est un être doué d'une âme comme lui; il lui rappelle, comme Sénèque, son nom de père de famille pour le porter à la douceur, et il lui rappelle , en outre, pour le détourner de la dureté, qu'il est esclave lui-même dans cette famille plus vaste dont Dieu est le père et veut être aussi le maître , afin d'en modérer tous les pouvoirs *. Et saint Jérôme , ou un ancien auteur qui n'est pas indigne d'avoir porté son nom , invoquant cette double autorité de la religion et de la nature en faveur de
' Clem. Alex. Pœdag. III, 12, t. I, p. 807, \. 7. (Oxf.)
^ «On ne doit point les traiter comme des bétes de somme, puisqu'il leur est commandé d'obéir avec crainte à leurs maîtres, non-seulement s'ils sont bons et cléments, mais encore s^ils sont durs et méchants, comme dit saint Pierre; l'équité, l'indulgence, la bouté, sont donc du devoir des maîtres. En un mot , dit-il encore , soyez tous d^un même esprit miséricordieux , aimant vos frères, etc.» (Clem. Alex. Pœdag. III , II, t. I, p. 296, 1. 3i.) Il cite encore textuellement saint Paul, ad. Coloss. dans ses Stromates, IV, 8, t. I, p. ôgS, 1.' 10; et au livre II, 18, du même ouvrage, les lois de l'Ancien Testament pour le soulagement des animaux , pour le traitement des esclaves. Ibid. p. 476.
^ Cyprian. Testim. III, 72 et 78, p. 324-325.
* Ambr. £/). 1 , 11, 3i, t. II , p. 762. Cf. Exhort. Virg. I, 2-4, ib. p. 278.
le caractère de sa noblesse; elle ne reconnaît parmi les fidèles qu'ua principe de distinction : la conscience et le caractère des âmes ^
Ces principes, elle ne se borne point à les pratiquer dans ses cérémonies, elle veut les étendre à la pratique commune des fidèles et les établir comme règle suprême dans leurs rapports avec leurs serviteurs. Les constitutions apostoliques , œuvre apocryphe , mais qui représente les maximes en usage dans l'Eglise pour un temps assez reculé , réclament en faveur des esclaves le repos du samedi , du dimanche et de toutes les fêtes , cumulant à leuF profit celles de lancienne et de la nouvelle loi (82). Elles rappellent de plus aux maîtres leurs devoirs de tous les jours envers leurs serviteurs; et ici leurs paroles sont véritablement canoniques : elles ne font que reproduire les préceptes de saint Pierre et de saint Paul dans leurs épi très (83). Les mêmes sentences se retrouvent dans une lettre de saint Barnabas, lettre apocryphe , mais pourtant réputée authentique par Origène, et dont la date se trouve ainsi antérieure à la fin du 11® siècle : «Ne commande point avec dureté à ta servante et à ton esclave qui espèrent, comme toi, dans le même Sauveur; de peur que tu ne perdes la crainte de Dieu qui est ton maître comme le leur, parce qu'il est venu nous appeler, non selon les distinctions de personnes, mais selon les dispositions que l'esprit saint a mises en nous 2. » Saint Clément d'Alexandrie veut qu'on en use comme de soî-
^ Chrysost. m Matth. homil. m, 2, t. VII, p. 36, 6, et ]a noie 81 à la fin de ce volume.
* Barn. Ep. S 19. ap. Patres apost. 1. 1, p. 5i.
même, puisqu'ils sont hommes comme nous, puisqu'ils sont, comme nous, enfants de Dieu ^; et il argumente non pas seulement des préceptes qui prescrivent aux maîtres la douceur, mais de ceux même qui commandent aux esclaves lobéissancei pour réclamer en leur faveur rindulgence et la bonté ^. Saint Gyprien et saint Ambroise commentent, dans la même pensée, les mêmes textes de rÉcriture^. Saint Ambroise veut que le maître, dans Tusage de la discipline domestique, se souvienne que l'esclave est un être doué d'une âme comme lui ; il lui rappelle, comme Sénèque, son nom de père de famille pour le porter à la douceur, et il lui rappelle , en outre, pour le détourner de la dureté, qu'il est esclave lui-même dans cette famille plus vaste dont Dieu est le père et veut être aussi le maître , afin d'en modérer tous les pouvoirs ^. Et saint Jérôme , ou un ancien auteur qui n'est pas indigne d'avoir porté son nom , invoquant cette double autorité de la religion et de la nature en faveur de
' Clem. Alex. Pœdag, III, 12, t. I, p. 807, 1. 7. (Oxf.)
^ «Od ne doit point les traiter comme des bêtes de somme, puisqu'il leur est commandé d'obéir avec crainte à leurs maîtres, non-seulement s'ils sont bons et cléments, mais encore s'ils sont durs et méchants, comme dit saint Pierre; l'équité, l'indulgence, la bonté, sont donc du devoir des maîtres. En un mot, dit-il encore, soyez tous d'un même esprit miséricordieux, aimant vos frères, etc.» (Clem. Alex. Pœdag, III , 11, t. I, p. 296, 1. 3i.) 11 cite encore textuellement saint Paul, ad, Coloss, dams ses Stromates , IV, 8, t. I, p. SgS, 1.' 10; et au livre II, 18, du même ouvrage, les lois de l'Ancien Testament pour le soulagement des animaux , pour le traitement des esclaves. Ibid, p. 476.
^ Cyprian. Testim. III, 72 et 78, p. 324-325.
* Amhr. EpA, 11, 3i, t. II, p. 763. Cf. ExhoH. VirgA, 2-4, it. p. 278.
supérieur à l'inférieur, les Pères s'efforçaient au moin» de ramener les maîtres et les esclaves à une sorte de réciprocité de services et d'égards ^ Saint J. Chrysostome, commentant la parole de l'apôtre : soamis tour à tour l'un à Vautre dans la crainte de Dieu, faisait de cette vie de mutuels devoirs un tableau qui exprimait toute la pensée chrétienne, et marquait, au delà de ces rapports provisoirement maintenus entre maîtres et esclaves, le vrai but où elle prétendait arriver: «Qu'il y ait, dit-il « un mutuel échange de servitude et de soumission, et il n'y aura plus d'esclavage ; que l'un ne prenne pas rang parmi les libres et l'autre parmi les esclaves : il vaut mieux que maîtres et esclaves se servent les uns les autres , et une telle servitude serait bien préférable à une autre liberté. Et en voici la preuve : qu'un homme ait cent esclaves et qu'aucun d'eux ne le serve; qu'il y ait ailleurs cent amis se servant mutuellement, où sera le bien-être? où y aurait-il le plus de.joie et de contentement ? Ici point d'indignation , ni de fureur, ni rien de semblable ; là , l'inquiétude ; c'est par force, d'un côté, et, de l'autre, par reconnaissance que se fait le service. C'est ce que veut le Seigneur; c'est pour cela qu'il a lavé les pieds à ses disciples 2. »
Ces maximes ne furent pas sans application chez les chrétiens, et les Pères de l'Eglise, qui leur proposaient le grand modèle de Jésus-Christ, eurent aussi , parmi eux ,
* Basil. Moral reg. lxxv, S i , Sur ies devoirs des esclaves, et S a. Sur les devoirs des maîtres. Il rappelle les textes de rÉvangile et des apôtres cités plus haut. (Basil, t. IF, p. 3io-3i i.)
' Chrys. in Ep. ad Ephes» v, homil. xix, 5, t. Xf, p. i4i-i42.
des exemples à joindre à leurs préceptes. Des femmes de la plus noble origine pratiquaient ces vertus d'abnégation et d'humilité. Saint Jérôme citait Fabiola, issue de Fabius, Paula, de la famille des Paul-Emile et des Scipion, comme aimant à se confondre parmi les pauvres et les esclaves ^, ou encore sainte Léa qu'on aurait prise , dans la foule de ses serviteurs, comme la servante de tous les autres ^ ; et il montre ailleurs rattachement que cette conduite des maîtres leur méritait delà part de leurs esclaves^. Telle était plus spécialement la conduite des évêques ; et, puisque , en affranchissant leurs serviteurs , ils ne pouvaient entraîner l'affranchissement général des esclaves, peutêtre ne fut-il pas inutile qu'ils en eussent encore, afin de montrer, par l'exemple comme par la doctrine, comment on en devait user. Mais cet exemple lui-même avaitil assez de force pour devenir obligatoire , et leur doctrine, appuyée des textes les plus précis de l'Ecriture, eut-elle assez d'influence pour transformer les rapports de maître à esclave dans la société chrétienne de leur temps ?
Ce n'était plus , il faut l'avouer, la société des apôtres et des martyrs. Lorsque le christianisme fut sorti de ces temps difficiles où l'on n'était chrétien qu'au péril de sa vie, où la foi devait être à l'épreuve des tourments, lors-
* t Familiola quam in utroque sexu de servis et anciiiis in fratres ttsororesque mulaverat.» (Hier. Ep. lxxxyi, ad Ëustoch. virg. Epiiaph» Paulœ, t. IV, P. II, p. 670, cf. p. 678, et ad Océan. De morte Fabiolœ, ibid, p. 658-662.)
' Hieron. Ep, xx , ad Marcellam, De exila Leœ, ibid, p. 5i-52.
' Hieron. Ep. v, ad Heliod. ibid, p. 7.
qu'il prit possessioQ du monde, il ne put, dans ce domaine agrandi , retrouver les mêmes vertus parmi les fidèles : car il devait accueillir, au nombre des croyants, bien des hommes attirés par la nouveauté, entraînés par la foule, enfants du polythéisme, étrangers encore aux idées de la vie chrétienne et qui apportaient à TÉglise leurs mœurs païennes à corriger. La société chrétienne présenta donc, avec de meilleures dispositions et des principes certains d'amendement, presque toutes les formes extérieures de la société ancienne , et ce luxe et ces mille besoins qu'il enfante, et ces vingt sortes d'esclaves qu'il réclame au service de ses besoins '.
La nature de ces besoins, le genre de ces services faisaient de l'esclavage domestique ce qu'il était autrefois. Tout , dans les maisons des riches , contribuait à maintenir cette distance que les usages d'une civilisation déjà gâtée avaient établie entre les serviteurs et les maîtres ; et c'est en de pareilles conditions que les Pères de l'Eglise devaient rappeler aux maîtres, au nom de l'Évangile, qu'ils étaient les frères de leurs esclaves , qu'ils les devaient ménager, aimer, servir (car l'esclavage n'était maintenu par le christianisme qu'à la condition d'en user chrétiennement ) ; c'était là ce qu'il fallait obtenir d'hommes
* MoDtfaucon a traité des modes et des usages du siècle de Théodose dans les Mémoires de F Académie des inscriptions (t. XIII , p. 474- 49o). Cest un tableau sommaire où il ne fait que reproduire l'impression de ses lectures. La question a été reprise par MûUer, De genio, moribas et laxa œvi Theodosiani. Il y a mis l'érudition que le savant bénédictin a négligé d'y mettre ; il aurait dû y faire entrer un peu plus de son esprit.
UEGLISE ET L'ESCLAVAGE. 351
attachés encore à tous les préjugés comme à tous les usages de rancienne société. On ne doit donc pas s étonner du peu de succès des Pères, et Ton n'a pas lieu d'être surpris du tableau que leur zèle indigné nous retrace de Tétat déplorable des esclaves , même parmi les chrétiens. Saint Clément d'Alexandrie, vers la fin de la persécution, faisait, de la société païenne encore, dans laquelle il vivait, un tableau dont les traits se pourraient retrouver dans les peintures analogues de saint Augustin , de saint Jérôme, de saint Basile et de saint Jean Chrysostome (84). Plus il y avait de difficulté au recrutement de l'esclavage, plus les riches devaient se faire vanité d'en acquérir^. On achetait, quand on le pouvait, des troupes de captifs barbares 2; on ne recherchait pas avec moins d'empressement les esclaves déjà formés aux arts divers du service. C'était peu d'avoir à sa table. du gibier et du poisson, si l'on n*avait des oiseleurs et des pêcheurs dans son office*; on faisait venir dans les métropoles les cuisiniers les plus habiles de la province*, et Ton aimait à produire autour de soi, dans l'appareil d'un festin ou dans la pompe d'une sortie, des serviteurs richement parés ^; on se ruinait toujours, depuis le siècle d'Auguste , en fous , en monstres
* Chrys. in Ep. ad Roman, hom. xvii, 4, t. IX, p. 626, c. — * Ibid. in c. XV, Gènes, hom. xxxvii, 3, t. IV, p. 376, e, 377. — ' Ihid. OraU Dejato, vi, t. II, p. 777, a. — * Jhid, in ps. cix, S 9, t. V, p. 263, €.
^ Ibid, in ps. xlviii, S 1 1 , t. V, p. aai ; in Ep. ad Coloss. i, fcom. i, 4, t. XI, p. 327, e; in ps. XLViu, t. V, p. 621 , c-e, et Mûller, lac. laad.l^ V, etc. N oublions pas d'ailleurs la description d'Ammien Marcellin , citée plus haut.
et en nains ^ Les femmes elles-mêmes, comme au premier siècle de Tempire, comme déjà au temps de Plante, aimaient à se montrer en public environnées de ce cort^e de jeunes et beaux esclaves ^ et, si elles allaient au bain, elles traînaient après elles, comme autant de victimes sacrifiées à leur pudeur, une foule d'eunuques dont elles recevaient, sans plus de scrupules, les services ordinaires'. Saint Basile pouvait donc bien dire qu'il y avait des serviteurs pour tous les genres d'office ^ ; et , quelle que soit la réduction que Ton puisse constater dans le nombre total des esclaves, ils pouvaient paraître assez nombreux encore dans la demeure des grands ^. On les trouvait ainsi , non
* Chrys. m Ep, ad Timotk. i, hom. m, 3» t. XI, p. 565, c.
* S. Jérôme a plus d'une occasion de flétrir ces usages , en y opposant la vie des saintes dont l'éloge est cité plus haut. Il y revient dans ses conseils aux veuves : tScio multas, clausis ad publicum foribus, non «caruisse infamia servulorum, quos suspectos faciebat aut cuitus im- « moderatus , aut crassi corporis nitor, aut setas apta libidini , aut ex «conscientia amoris occulti securus animi tumor, qui, etiam bene « dissimulatus, erumpit in publicum etconservos quasi servos despicit. » {Ep. Lxxxv, ad Salvin. De vidait serv. t. IV, P. ii, p. 667-668.)
* Voyez Chrys. in illud salutate Priscill. S 3, t. III, p. 176, d, Hieron. Ep, XLYii, ad Furiam, D« viduit. servanda: t. IV, P. 11, p. 669; Ep, LVii, ad Lstam, De inst. fiUœ, ibid, p. 595, et Claudien, in Eutrop, f , io5 :
Pectebat dominœ crines, et sœpe lavaiiti Nudus in argenté lympham gesiabat alumnae.
^ OtHerSv dptdfiès dnetpos 'Opds tratrav aihoTs 'oo'hniketav i^apx&p, . . ^avtoèaisris é^tisetpot téyvris rvf te dvayxouàs , xaï 'Opài âvdiXavmp xas rpv^v eùpT/ffiévms, (Basil. Hom. in diviies, S 3, t. II, p. 53, d; cf. /7o* mil. de humilitate, S 1, t. II, S 157, 6.)
* Chrys. Expos, in ps. xlviii, S 8, t. V, p. 5i6 , rf; in Joann. homiL
pas seulement dans les palais, mais jusque dans les retraites où plusieurs se ménageaient toutes les douceurs d*une heureuse vie, sous le manteau de la religion. Saint Jérôme, si ardent et si rude à démasquer Fhypocrisie naissante , attaque œs solitaires qui remplissent leur solitude d'un peuple de valets h et, ailleurs, écrivant à une femme, au nom de sa famille dont elle s'était séparée pour faire profession de virginité, il parle de ses nombreux esclaves et de leur intendant, trop bien fait et trop bien traité pour la profession de la nvaitresse , comme pour l'état du serviteur 2.
L'esclavage, se perpétuant avec sa vieille organisation, devait garder toutes ses misères : c'était la même impatience dans le commandement, ia même promptitude à punir ; les coups pour la moindre faute, les tortures toujours prêtes à servir les caprices ou les brutalités du despotisme ^. Ces leçons dispensaient de toute autre ; c'était
xxviii, 3, t. VIII, p. i63, c; m Ep. ad Coîoss. homiL i, 4, t. XI, p. 327,^^328. On a induit, d'un autre texte de S. Jean Chrysostome , que certaines familles chrétiennes possédaient de son temps jusqu'à deux mille esclaves. Le chiffre est exact, mais le sens en est indéterminé, comme on en peut juger par Tensembie du passage: tTu comptes tant et tant d'arpents de terre , dix , vingt maisons et davantage, autant de bains, mille et deux mille esclaves; etmoi je te dis que, si tu perds le royaume de Dieu , tu ne vaux pas pour moi trois oboles. » (Chrys. in Maiik. hom. lxiii , 4 , t. VII, p. 633, c.) Ces nombres, du reste, ne seraient pas impossibles, si Ton comprenait, avec les esclaves rustiques, les colons attachés à la terre comme les esclaves, et qui commençaient à se confondre avec eux.
* Hieron. Ep. xcv. Ad Rust monachum, t. IV, P. 11, p. 776.
* Ep, Lxxxix, Ad mairem etjiliam, ihid, p. 732-733.
^ Chrysost. in Kalendas, S 4 , 1. 1 , p. 703 , a. Gela ne difi^re pas de III. 23
pour les esclaves une sufTisânte éducation. En vain saint Jean Ghrysostome parlait aux maîtres de leurs esclaves comme de leurs fils ; en vain leur disait-il : apprenez-leur à être pieux et tout le reste suivra ^ Les maîtres songeaient bien plus à construire des greniers pour les produits de leurs champs que des chapelles pour leurs colons 2; et d'ailleurs on pensait déjà, en ce temps-là, que la religion avait ses inconvénients à côté de ses avantages , et on ne tenait point à y pousser les esclaves bien avant. L'Église les instruisait de leurs devoirs ; mais elle plaçait, à côté, les devoirs des maîtres, et leur donnait pour fondement le dogme de notre fraternité d'origine, pour sanction la loi de notre commun affranchissement en Jésus- Christ. C'était Ik des cordes qu'on trouvait dangereux de toucher; et les Pères y apportaient , j'en conviens , une réserve extrême. Mais ils ne pouvaient cependant pas, ils ne voulaient pas renier la parole de Jésus-Christ, mutiler, fausser la vérité de l'Evangile. Il fallait que cette vérité
ce que S. Cyprien reprochait au paganisme. (Ad Demeir, p. a 18.] Selon Libanius , on disait toujours que « il est permis de battre les esclaves comme des pierres.» (Orat. xxxi, De servitule, t. II, p. 642, c, éd, MorelH.)
' « Si vous voulez nous écouter, nous dirons des esclaves ce que nous avons dit des fils : Apprenez-leur à être pieux, et tout le reste suivra. Mais aujourd'hui , quand on va au théâtre ou au bain , on traîne après soi tous ses serviteurs : et pour Téglise , rien de pareil ; nul eifort pour les y faire venir écouter la parole. Et comment Tesclave écoutera-t-il, quand le maître a son attention ailleurs?» (J. Ghrys. in Ep. ad Ephes. vi, homil, XXII, a, t. XI, p. 167-168.)
* Chrys. in Act, Apost, hom. xviii, 4 et 5, t. IX, p. 149, e, et p. 1Ô3 , b.
fût dite tout entière; et, comme on ne pouvait en détourner la voix des ministres de Dieu, on s'empressait moins d'y appliquer l'oreille des esclaves, au risque d'avoir à supporter, ou, du moins, à punir tous les vices de I esclavage : l'esprit de paresse et de vol, de dissimulation, de calomnie, de parjure et dlntrigues, l'esprit d'insolence et d'insubordination (85). Oo s'en prenait aussi à leur race, quoiqu'ils fussent blancs comme leurs maîtres, et saint J. Chrysostome renvoyait à qui de droit ces influences corruptrices : « C'est , disait-il , une chose généralement reconnue, que la race des esclaves est indolente, rebelle, peu maniable et peu propre à recevoir l'enseignement de la vertu , non par un vice de nature , à Dieu ne plaise , mais par la négligence et par la conduite des maîtres à leur égard. . . Comme les maîtres ne leur demandent que des services, et, à cette condition, tolèrent tous leurs désordres, ils tombent dans l'abîme du vice. Si, en eflct, malgré l'active surveillance d'un père, d'une mère, d'un pédagogue ou de celui qui a élevé notre enfance et dirigé nos premiers pas , si , malgré l'influence de nos égaux et du sentiment même de Vingénuité, nous évitons si difficilement la société des méchants, que sera-ce de ceux qui, privés de tous ces secours , se mêlent à des scélérats et s'associent à qui leur plaît, personne ne prenant soin de leur amitié. C'est pourquoi il est si difficile aux esclaves d'être bons; et, en effet, ils ne reçoivent d'enseignement ni au dehors , ni chez nous ; ils ne conversent point avec des hommes libres, cultivés et attachant grand prix à la considération publique. Comment donc ne serait- il pas étrange et prodigieux de trouver un serviteur homme de
356 PARTIE 111, CHAPITRE Vlll.
bien^ ! » Cela était vrai en Occident comme en Orient, dans les Gaules comme à Constantinople , au v® comme iv* siècle : cela est vrai en tout temps, en tout lieu. Salvien, comme saint Jean Chrysostome , passait en revue tous les vices familiers aux esclaves et les avouait tous : ils sont voleurs, fugitifs, menteurs, gourmands, veram est esse hœc vitia servoram^. Mais il cherchait la raison de ces vols, de ces tendances à fuir, de ces mensonges, de cette gourmandise : il en demandait compte aux maîtres, à leur avarice, à leur dureté ; il en demandait compte à leurs exemples ^; et , pour ce vice bien plus flétri encore par la loi chrétienne , bien plus commun parmi les esclaves, Timpudicité , il en demandait compte à leurs influences directes, à leurs commandements ^.
* Chrys. m Ep, ad TU. ii, hom. iv, 3, t. XI, p. 753. Il y avait des exceptions, sans doute; et le saint évêque t<^.moignait de Theureuse influence de ces esclaves vertueux sur leurs maîtres , pour montrer aux maîtres comment ils pourraient eux-mêmes former leurs esclaves par l'exemple de leurs vertus. [In Ep, II , ad Thess, hom, y, 5, t. XI, p. 544, a.)
* Salv. De gub, Dei, IV, 3, p. 67. Cf. 6, p, 73 : «Malos esse serves «ac detestabiles satis certum est, sed hoc utique ingenui ac nobiles « magis exsecrandi , si in statu honestiore pejores sunt. »
' Ibid, 3-5, p. 67-70.
^ «Quanta servorum illic corruptela, ubi dominorum tanta corrup- «tio.» (Salv. De guh, Dei, VII, 4, p. i55.) — «In domo autem sua «dominus quasi corporissui caput est; et vita ejus canctis norma vi- « vendi. . . Quantam iliic putamus fuisse labem familiarum , ubi domini « erant impuritatis exemplum ? Quamvis non exemplura illic tantum- «modo malum fuerit, sed vis ac nécessitas quaidam, quia parère im- « purissimis dominis famulae cogebantur invitas, et libido dominantium «nécessitas subjectarum erat. » (Salv. ibid. Cf. VII, 3, p. i54, et IV, 6, p. 72.)
Ces influences devaient être réciproques, car le vice ne règne point parmi les classes serviles sans danger pour les classes libres ; dans leurs communications journalières, il passe des uns aux autres et s*accroit par un mutuel échange. L'esclavage devient pour les maîtres un foyer actif de corruption ; il inocule le mal aux jeunes générations qu'un trop imprudent usage confie aux mains serviles ^ ; il éveille la luxure sans éveiller toujours le remords 2; il franchit les limites mêmes qu'on eût voulu, an moins, maintenir, et jette le désordre dans les familles '; il nourrit les haines*, il développe cet esprit de cruauté
^ Voyez toutes les précautions que prend S. Jérôme pour combattre ces pernicieuses influences dans l'éducation d'une jeune fille : t Prae- «ponatur ei. .. virgo veterana. (Ep, lvii, ad Lœt, De inst fil,, t. IV, « P. II , p. 595.) . . . Sit ei magistra cornes , pasdagoga custos , non muito « vino dedita, non, juxta Âpostolum, otiosa atque verbosa, sed sobria, «gravis, lanifica, et ea tantum loquens, quae animam puellarum ad « virtutem instituant. . . — Soient lascivi et comatuli juvenés blandi- «mentis, aiTâbilitate, munusculis, aditum sibi per nutrices aut alum- «nas quaerere. » [Ep. xcyiii, ad GaudenU De PacatuL infantulœ edacat t. IV, P. II, p. 798 î cf. Ep. xLvii, ad Far., De vid. serv. Ihid. p. ôgS : «Cave nutrices et gerulas et istius modi venenata animalia. »]
* Chrys. in Ep. ad Romanos, hom, xxiv, 4, t. IX, p. 699, d, et la note 86, à la fin de ce volume.
' tPudet dicere, et tamen dicendum est, Nobiles feminas, quae «nobiliores babuere neglectui procos, vilissimae conditionis bomini<> « bus et servulis copulantur , ac sub nomine religionis et umbra con- «tinentiae interdum deserunt viros Helenae, sequuntur Âlexandros; «nec Menelaos pertimescunt. » (Hieron. Ad. Gaudent. de infantuîm edacatione, t. IV, P. 11, p. 799. Cf. Chrys. Quod reguLfem. viriscohab. S 2 et 8. 1. 1, p. 25o-25i, et 264-265.)
^ Gbrys. De virgin. S 5 2 , 1. 1 , p. 3 1 3 , 6.
qui Ole à rhomme tout sentiment généreux, et va, dans la femme , d'autant plus loin , qu elle n'a pu s'y livrer sans sortir de sa nature. Dès lors la femme chrétienne ne diffère plus de la matrone du temps de Néron ; on pourrait traduire en vers de Juvénal ces paroles de saint Jean Chrysostome , oà-se résument toutes les influences de lesclavage sur la race qui commande et sur celle qui sert : « Il y a des femmes si cruelles et barbares, qu'elles frappent de verges leurs esclaves, et que le soir ne met pas fin au supplice... Elles dépouillent les jeunes filles, les enchaînent aux litières, et, plaçant là leurs stupides maris, elles s'en servent comme de licteurs. Convienl-il devoir de pareilles scènes dans des maisons de chrétiens? Mais, dis-tu, c'est une race insolente et effrontée. — Je le sais ; néanmoins , on peut la réformer et la corriger autrement , par la crainte , les menaces, les paroles : ce sont des moyens qui auront le mérite d'avoir plus d'efficacité pour eux et moins de honte pour toi... Et puis, si tu vas au bain , on voit encore sur le dos de ton esclave la trace des verges. — Mais, dis-tu, c'est une race indomptable, si on lui pardonne. — Je le sais encore : cherche donc à la prendre autrement, non-seulement par les coups et la crainte, mais par les caresses et les bienfaits. Elle est ta sœur, si elle est chrétienne... C'est une honte pour un homme de frapper une femme ; à plus forte raison à une femme qui est du même sexe. — Mais quoi ! si elle se dérange ? — Marie-la; ôte-lui les occasions de tomber. — Si elle vole? — Garde-la, observe-la. — O exagération! je serais donc sa gardienne ! — O folie ! pourquoi ne le serais-tu pas ? N'a-t-elle pas la même àme que toi , n'a-t-elle pas reçu de
Dieu les mêmes dons, n'a-t-elle point place à la même table , n'a-t-elle pas la même noblesse d'origine ? — Mais si elle est médisante , querelleuse, bavarde, ivrogne? — Eh! que de femmes libres sont ainsi ^ ! »
Dépravation des maîtres, dépravation des esclaves , voilà les fruits les plus ordinaires de lesclavage; voilà (selon les Pères, du moins) « ce qu'il vaut comme institution sociale, au point de vue de la morale et de la religion. »
Maintenant on peut juger l'ensemble de la doctrine chrétienne sur l'esclavage , on peut apprécier les effets possibles, les résultats réels de son application. Le christianisme établissait l'égalité de tous les hommes, en nature et en Jésus-Christ; il proclamait leur liberté, au nom du droit et de la grâce. Voilà son dogme capital , et la base de tout son enseignement. Mais le christianisme, en faisant les hommes libres, ne prétend point les rendre indépendants entre eux. Il ne les isole point, il les rapproche, au contraire; il les unit, il les assujettit les uns aux autres par les liens de la charité : et cette divine organisation de la société , supérieure à tout arrangement humain , n en exclut aucune combinaison ; elle s'applique sans effort à tous les systèmes des constitutions politiques. Elle ne veut quune chose, mais elle l'exige sans réserve : c'est que tous ces systèmes, quelque arbitraires qu'ils soient , se conforment à son esprit. A ces conditions , le christianisme acceptera même ces rapports de maître à
' Cbrys. in Ep. ad Ephes. iv, hom, xv , 3, t. XI, p. i i3-i i4; et un peu plus loin encore : «Et maintenant elles en viennent à ce degré de cruauté et de folie , qu'elles découvrent h tête des esclaves et les traînent par les cheveux. »
esclave, si contraires à son principe par leur nature ; car le maître et Tesclave, si distants que les fasse leur position, doivent se rapprocher dans une même servitude. C'est Jésus-Christ que lesclave doit servir dans le maître; c'est Jésus-Christ que le maître doit honorer dans son esclave, qu'il doit servir, comme Jésus-Chrit lui-même voulut le faire envers les siens. Les rangs ne seront point confondus , ni les rapports déplacés , même dans ces devoirs de dépendance mutuelle. Chacun doit les services que son état comporte : la charité adoucit les différences et rétablit le niveau. Esclave docile, maître bienveillant, voilà l'esclavage chrétien. Ce sont deux choses aussi inséparables que les deux termes simples de maître et d'esclave dans l'idée d'esclavage. Séparez-les : vous aurez encore un esclave religieux ou un maître selon l'Evangile ; vous n'aurez point l'esclavage tel que le christianisme veut bien le tolérer. Le christianisme , il est vrai , ne subordonne point nécessairement l'un de ces devoirs à l'autre. L'esclave doit être docile, alors que son maître est brutal ; et le maître, clément, même envers un esclave rebelle : c'est pour l'un el pour l'autre un devoir de conscience. Toutefois , disons-le en passant, nul n'est en droit de revendiquer, en vertu de la loi chrétienne , Tobéissance du serviteur, s'il n'accomplit, avant tout, ses devoirs de maître chrétien. L'apôtre a parlé aux maîtres et aux esclaves : maîtres, suivez d'abord les préceptes qu'il vous donne, et vous aurez autorité pour rappeler à vos esclaves les conseils qui leur sont adressés. . . Mais cette double conformité est-elle vraiment possible? est-il naturellement donné à l'homme de vivre en de tels rapports? Il ne faut pas se le dissimuler :
si le renoncement à soi-même est la perfection du christianisme, cette vie chrétienne de maîtres et d'esclaves en est le plus haut degré. Servir un homme dont on est régal, selon la nature et la religion, le servir, conmie on servirait Jésus-Ghrist lui-même, tivec vénération et amour, n'est-ce point le comble de l'abnégation? User chrétiennement du despotisme, c*est-à-dire mettre de la patience, de la douceur, de l'humilité, dans l'enivrement du pouvoir absolu, n'est-ce point la plus admirable abstinence? C'est l'homme placé en face des deux passions les plus fortes , celle de l'indépendance et celle de la domination , et contraint de les combattre , de les dompter, de les transformer en vertus contraires, de baiser la main qui l'opprime, de servir celui qui doit le servir! — Nul triomphe n'est refusé à la grâce, nulle perfection n'est au-dessus du niveau où l'homme peut arriver avec l'aide de Dieu : les apôtres, au milieu d'une telle société , ne virent point dans cette association contre nature un obstacle insurmontable à la vertu chrétienne ; et les Pères de l'Eglise conjuraient les esclaves et les maîtres de donner, par cette application des préceptes de l'Evangile, l'exemple le plus propre, en effet, à confondre la sagesse des païens : « Si l'on voit l'esclave philosopher en Jésus-Christ et montrer une puissance sur lui-même [èyxpâreiav) plus grande même que celle des philosophes, si on le voit servir avec simplicité et bienveillance, le gentil sera touché de la force de cette prédication ; car ce ne sont point les paroles, ce sont les actes qui révèlent aux gentils la valeur de nos dogmes ^ »
* Chrysost. in Ep. ad Tit, ii , homil. iv, 3, t. XI, p. 753; Aug. in
Mais leurs efforts, quoi qu'ils fissent, semblaient déjà convaincus d'impuissance. Ne les accusons point dans cette entreprise, et gardons-nous surtout de ny voir que de la condescendance pour les maîtres ou de Tindifférence pour les esclaves. Ces efforts étaient inspirés par des vues plus grandes; ils avaient dans les desseins de la Providence un but plus élevé. Si, en effet, quand la foi était encore si vive, à une époque où Ton sortait de la persécution , où l'on vivait au milieu des souvenirs tout récents du martyre et parmi les merveilles présentes encore de rétablissement de TÉglise, le christianisme fut impuissant à ramener Fesclavage dans ces conditions qui seules pouvaient le mettre en harmonie avec l'Évangile et en faire un état rigoureusement chrétien, c'est donc que l'œuvre , sans être au-dessus de l'efficacité de la grâce dans un cercle étroit de vrais fidèles, était en dehors de toute application générale, dans une société nécessairement mélangée. Mais dès lors la vie chrétienne était menacée dans tous les devoirs que la foi lui impose. L'esclavage, en effet, est un état extrême : il n'y a de milieu que dans l'égalité. Si l'on ne pouvait le soutenir à ce degré surhumain de la perfection chrétienne, il fallait s'attendre au débordement des vices qu'il entraînait après lui parmi les païens : et c'était là qu'on en revenait au temps des Pères. Vainement on avait voulu établir entre les serviteurs et les maîtres cette société chrétienne toute d'humilité, de fraternité et d'amour ^ Il fallut bien reconnaître que, pour
/)5. cxxiv, $7,1. IV, p. 2018 : «Non ideo cbristiaims cffcctus es, ut «dedigneris servire, etc.»
^ «Tu dominis scrvos non tam condilionis necessitate , quum
élever Thomme à ce sublime état de la grâce , la meilleure chose à faire était de le ramener d'abord aux conditions de la nature ; et, quelles que soient Ips figures empruntées par les Pères à Tesclavage pour humilier les maîtres , ce n'est pas comme esclaves, c'est comme libres que le Seigneur avait initié ses disciples aux mystères du royaume de Dieu : « Je ne vous appelle plus esclaves , leur avait-il dit, car l'esclave ne sait pas ce que fait son maître. Je vous ai appelé mes amis : car ce que je tiens de mon père, je vous l'ai enseigné ^ » Aussi, tout en montrant au-dessus de l'esclavage la liberté des enfants de Dieu, les Pères de l'Eglise ne négligèrent point d'y conduire par les voies plus humaines de l'affranchissement. C'était le devoir d'une religion qui veut joindre la pratique à la théorie, c'était le complément de l'œuvre du christianisme. Nous dirons dans le chapitre suivant quels furent l'étendue et les résultats de leurs efforts.
« officii delectatione , doces adhaerere. Tu dominos servis , summi Dei icommunisdomini consideratione, placabiies, et ad consulendum , s quam ad coercendum , propensiores facis. a (Aug. De mor, Eccles. caik. S 63, t. I, p. ii46, d,]
' «Jam non dicam vos servos, quia sen'us nescit quid facial do- « minus ejus. Vos autem dixi amicos, quia omnia quaecuroque audivi «a pâtre meo nota feci vobis.» (Joann. xv, i5.)
DOCTRINE DES PERES DE L'EGLISE SUR L'ESCLAVAGE : INFLUENCE QU'ILS ONT EXERCÉE POUR LE FAIRE ABOLIR.
L'esclavage du monde n'est rien; il n'y en a qu'au véritable^ savoir : l'esclavage du péché ; et celui-ci échappe aux distinctions sociales. Il peut atteindre l'homme à l'état libre ; il peut confondre , renverser, dans l'ordre moral, l'ordre établi entre les maîtres et les serviteurs. Mais cet ordre établi, les droits qu'il donne, les obligations qu'il impose, sont-ils tout à fait sans influence sur l'état de l'âme et sur ses tendances au vice ou à la vertu? Ici, nous l'avons vu , les efforts des Pères de l'Eglise échouaient contre la force des choses. La position de maître était une cause d'orgueil et de dédain, plutôt que de charité et de douceur; celle de l'esclave une cause de révolte et de res* sentiment, plutôt que d'humilité et de patience; et, de plus , ^ans compter la position des femmes appartenant à des maîtres infidèles ^ il y avait telle condition de l'es-
* L*EgHse en a consacré un touchant exemple dans Ja jeune Pot»mienne, esclave d'un maître impur qui, ne pouvant la corrompre par ses promesses , la dénonça au juge afin de la faire céder à ses désirs ou de la mettre à mort. Le juge lui dit : • Va, obéis à la volonté de ton maître. > Mais elle : o A Dieu ne plaise qu'il y ait un juge assez inique pour me commander d'obéir à la luxure et à l'intempérance. . . t Elle choisit son supplice: ce fut d'être plongée lentement dans de la poix bouillante ; il dura trois heures. ( Ex hist. Pallad, ad Laos, Acta. martyr, p. lOi.)
clavage qui n'était et ne pouvait pas être autre chose quune occasion incessante, un état permanent dépêché. Pas de transaction possible sur ce point : et l'Église travailla constamment à en affranchir les classes serviles.
Au premier rang venaient les esclaves que réclamaient, pour les plaisirs de la foule , les jeux de Tarène ou les représentations scéniques. L'Eglise s'efforça d'en supprimer toutes les catégories, avec les usages auxquels on les rattachait. Dès le temps de la persécution , tout en livrant ses martyrs à l'amphithéâtre, elle protestait contre l'amusement sacrilège des combats de bêtes ou de gladiateurs. Tertullien faisait honte à la religion païenne de ces coutumes impies par lesquelles elle avait cru honorer les autels des dieux ou les cendres des morts ; il faisait honte aux païens de cette passion homicide, qui, dissimulée d'abord sous les formes de la superstition , ne s'en était affranchie que pour exiger davantage ^. Saint Cyprien montrait ces malheureux engraissés comme des victimes pour le sacrifice, le meurtre devenu un métier, un art qui se pratique et qui s'enseigne, un mérite qui a
* TertuU. De spectaculis , 12, p. 78 (Paris, 1675); cf. Ârnob. Ado, gentes, II, p. 72 (Lugd. Batav. i65i) : ildcirco animas misit, ut
• quas dudum fuerant mites et feritatis a£fectibus nesciae commoveri, «macella sibi et amphitheatra constituèrent, loca sanguinis et publicae « impietatis; ex quibus in aitero mandi homines cernèrent etbestiarum
• laniatibus dissipari; interficere se alios, nuliius ob meriti causam ised in gratiam voluptatemque sessorum, etc.» TertuiHen relevait encore ces inconséquences de la coutume qui exaltait Tart et flétrissait la personne des gladiateurs, qui condamnait le meurtrier aux bêtes et demandait la liberté comme récompense des combattants les plus signalés par le meurtre de leurs adversaires. De spectac, 2 1 et 2 2 , p. 82.
sa récompense et sa gloire ^ ; et ces bêtes féroces nourries dans les délices pour remplir leur rôle dans ces scènes de carnage : féroces moins encore par Tentraînement de leur nature que par l'art d'un maître dont la cruauté a su étouffer en elles tout instinct de clémence 2. Aux rumeurs absurdes qui accusaient les chrétiens d'égorger et de dévorer les enfants dans leurs réunions secrètes, les apologistes opposaient ces lois de l'Eglise qui défendaient aux fidèles, sous peine de complicité, d'assister à ces sanglants spectacles '. Ils reprochaient avec plus de raison aux païens d'être les auteurs de ces meurtres qui se commettaient pour leur amusement*; ils pouvaient leur reprocher davantage, et retourner contre le paganisme l'accusation jetée contre nos mystères, en montrant , au grand jour des spectacles publics , ces hommes qui allaient boire un remède contre Tépilepsîe dans le sang des gladiateurs égorgés , ou se repaître avec
^ «Pinguescit^ ut saginatus in pœnam cariuspereat;... et at
«quis possit occidere peritia est, usus est, ars est. Scelus non tantum a gcritur sed docctur. . . Disciplina est ut perimere quis possit, et gloria «est quod perimit. » (Cyprian. Epist. i, ad Donatam, p. 3.)
* ... « In pœnam hominis fera rabida nutritur in deliciis , ut subspec- « tantium ocuHs crudelius insaniat. Erudit artifex beiiuam , quîB clemen- « tior forte fuisset , si non illam magister crudeiior saevire docuisset. » (Cypr. De spect. p. 34o.) On suspecte l'authenticité de ce traité qui, pour la pensée et pour le style, ne serait pas indigne de saint Gyprien.
* Iva itii xotvavoi xai mjvhlopes ^évonv yevèfteda. (Theoph. odAuioL III , 1 5 , p. 389. Cf. Athenag. Légat, pro Chrbt. S 35 , p. 3 1 2 ; Lactant. Epit Lxiii (olim vi) : iNec potest esse immunis a sanguine qui voluit «eiTundi, aut videri non interfecisse , qui interfectori et favit et praea mium postulavit. »
* Tatian. Adv. Grœcos, S 23, p. 264.
avidité de cette chair des bétes de Tarène , toute pénétrée de la substance de l'honime qu elles avaient dévoré ^.
Les âmes des esclaves n'étaient pas moins chères à TEg^ise que leur vie: elle condamnait donc le théâtre avec l'amphithéâtre; c'était, sous l'Empire, un foyer de corruption où l'acteur vivait dans l'habitude de tous les vices, pour en communiquer, par la contagion de ses paroles et de ses gestes , tout le venin aux âmes des spectateurs 2. A ces autres accusations dont les païens voulaient salir nos mystères, les apologistes pouvaient opposer encore les lois de l'Eglise qui détournaient le regard des fidèles de ces représentations impures, leur interdisant l'entrée même de ces lieux ^ ; et TertuUien repoussait encore , au nom des chrétiens, toute participation aux souillures ou aux crimes de ces réunions profanes*. Déjà pourtant, aux ap-
* «Item iili qui munere in arena noxiorum juguiatorum
«sanguinem recentem de juguio decurrentem exceptum avida siti, «comitiali morbo medentes, auferunt, ubi sunt? Item illi qui de «arena ferinis obsoniis cœnant? qui de apro, qui de cervo petont?... «Ipsorum ursorum alvei appetuntur, cruditantes adhuc de visceribus « humanis. Ractatur proinde ab bomine caro pasta de bomine. Hoc qui «editis, quantum abestis a conviviis Christianorum. » (Tertuil. Apol. adv. gent., 9, p. 10, a.) V. les textes d'auteurs païens", cités au vol. précéd.
* « In scenicis etiam non minor furor, turpitudo prolixior.
«Nunc enim mimus vel exponit adulteria vel monstrat; nunc ener- «vis bistrio amorem dum fîngit, infligiU» (Minut. Félix, Oclavius, p. 3 A 3-4, Lugd.-fiatay. 1672.) «Intra ipsas ieges docetur quidquid «legibus interdicitur. > (Cypr. De spectacul. p. 34 1. Cf. Epist i ad Donat. p. 4» etClem. A\ex,Pœdag, III, 1 1, 1. 1, p. 298, 1. 18.)
3 Tbeopb. Ad Antolyc. III , 1 5 , p. 389.
^ « i£que spectaculis vestris in tantum renunciamus , in quantum «originibus eorum... Nihil est nobis dictu, visu, auditu, cum insania
proches des fêtes séculaires qui, à rimitation de Rome, allaient être partout répétées, il avait jugé utile de composer son livre sur les spectacles, pour mettre en garde les chrétiens contre leurs séductions ; et saint Irénée reprochait aux hérétiques de ne point s'en abstenir^.
Lorsque le christianisme domina , le paganisme ne fut point aboli; il conserva les jeux et les spectacles sous son vieux patronage, et continua, par là, d'y retenir les peuples qui, même en entrant dans TÉglise, n'avaient pas su rompre avec le monde tout lien. Mais, en altérant, par ce mélange, les mœurs de la famille chrétienne, ils ne purent ébranler le dogme, et les Pères ne font qu'y insister davantage en tournant désormais leurs attaques, non plus contre les infidèles, mais contre des frères égarés, en leur parlant avec l'autorité de leur caractère , en les pressant avec le zèle de leur apostolat. Lactance comprend dans sa réprobation tout l'ensemble de ces plaisirs dangereux; il condamne les luttes de l'arène, faisant les chrétiens» à leur tour, responsables de tout le sang qu'ils y feront couler; il condamne les enseignements corrupteurs et de la tragédie avec ses crimes et de la comédie avec ses amours, et les danses efféminées des histrions, et les vanités du cirque 2. Saint Hilaire, saint Ambroise, saint Cyrille de Jérusalem, saint Grégoire de Nazianze flétrissent
« circi, cum impudicitia theatri , cum atrocitate arenae, cum xysti vani- • tate. » (Tertuli. Adv. genU, 38 , p. 3o. Cf. De culta.femin. 1,8, p. 1 53.)
^ Adv» kœres. I, vi, 3 , p. 3o.
* Lactant. Dit, instit. YI, ao, Desensibus et eoram voluptatibus, etc., t. I, p. àS^-à^li. On place la publication de cet ouvrage de 3oa à 3a 1, et plus probablement à cette dernière époque.
les cruautés ou les turpitudes des spectacles de leur époque ^ Autant ils plaignaient les malheureux condamnés par Tesclavage aux luttes de larène , autant ils s'indignaient contre les hommes qui allaient spontanément louer leurs bras à ces sortes de combats, achetant, au péril de la vie même, le vivre et un bien-être éphémère 2; autant surtout ils maudissaient cette passion étrange de la foule, partiale en faveur des bêtes, frémissant d^impatience si Thomme venait à fuir, poussant des cris de joie s'il était saisi et déchiré^. Ces jeux, avec leur appareil de meurtre, avaient donc toujours leurs influences fatales, et l'on voit quel en était l'entraînement, par l'exemple d'Alypius qui , un jour, s'y était laissé conduire, mais avec la ferme résolution d'y être comme s'il n y était pas; et, en effet, au milieu de ce peuple avide d'émotions sanguinaires , il tenait les yeux invinciblement fermés. Mais, au milieu du combat des gladiateurs, un grand cri de la foule frappa son oreille : « il regarda et fut blessé au cœur plus dangereusement que le vaincu. Ivre de fureur et de sang, il vit, cria, s'en-
> Uilar. Tractât, inps, cxvui, S lÂ, p. 276; inps. CXL, S l , p. 54o', in ps, XIV, S 6 1 p. 63 ; Ambros. Hcucaem. I , S 5 , 1. 1 , p. 34 ; it ps. cxviii , S 27, ibid, p. 1026 ; Cyrill. Hieros. Catech, xix, Mystag. i, 6, p. 3o8 (éd. Bened.). Greg. Theol. Orai. xxxvi, la, t. I, p. 643, h; Poem. histor. If, VIII (ad Seleucum) , io8-i5o> t. II, p. 1094-1096. Quelques critiques rapportent ce petit poème à saiut Amphiiochius , évéque dlconium, contemporain de saint Grégoire de Nazianze. On en trouve la traduction sous son nom dans la Bibiioth. des Pères (Lyon), t. V, p. 1077. Voy. encore Prudent, adv, Sjmm, 1, 382.
^ Cyr. Hieros. loc, laad, Greg. Theol. Cann, ihid, v. 1 2 1 et seqq.
^ Greg. Theol. loc. laud, v. i3o et seqq. Prudent. Hamart. 371. Cf. Mûlier, De genio et moribus œvi Theodos, II, vin.