Ibid, I. Yiii, 5; XVÎIÏ, i-v, x?in, i
ne pas trafiquer à son compte^ : » toutes choses qui se pratiquaient donc sur la plupart des domaines^ au 1*' siècle de Tempire. Hais cela se faisait aussi jadis. Ces vieux usages, qu'il regrette, étaient bien vieux, et ces bons temps, bien loin : témoins les villici des comédies de Plante, et, par exemple, Olympion dans la Casina. Sa ferme, c'est sa préfecture, c*est sa province ; et un proconsul n'usait pas avec plus d'arbitraire des hommes et des choses de son gouvernement*.
Pour limiter cet arbitraire, que fallait-il? la présence du maître; car, maître devant les esclaves, le villicus était esclave devant lui. Aussi les agronomes pressent41s le père de famille de venir, de temps à autre, pour rappeler à sa vraie condition cette puissance qui s'oublie, contrôler ses actes, tendre le joug s'il est relâché, le modérer s'il est trop tendu, et ne laisser croire à personne que l'œil du maître se soit fermé. C'est le droit, c'est le devoir du chef de famille, tel que le lui marque, dès le début de son livre, le sévère Caton*.
1. « Jam illa vetera, sed optimi moris, qute nunc exolerenint, utif nam possint obtineri : ne consenro ministro quoquam, nisi in re « domini, utatur, ne cibum nisi in conspectu familiœ capiat, ne^e « alium quam qui caeteris praebetur, neve negotietur sibi. » (Golum. I, vni, 12.)
2. Plante, Ca$in. l, i, et II, ni, 147. On trouTe pourtant dans quelques inscriptions funéraires des marques de reconnaissance des esclaves envers le villicus qui les gouvernait : viluc. fahiuâ rdsticâ qoiiijb nfPBRAviT NODBSTE (Nommsen, Imcr, Neapol. lai,^ n* 5531). Lew/Ztcait figure dans plusieurs inscriptions avec des esclaves placés sous ses ordres : villic et fajulu qve subeo est (Orelli, n* 2857, etc.).
3. De re rust. u, 1-7. C'est ce que Martial résumait par ces vers (Ep. IV, xc, 1) :
Rure morans quid agamî Respondeo pauca, rogatus : Luce deos oro ; flaimulos post arva reviao, Partibus atque mais jostos indice labores.
Caton parle comme dans un temps où levillicusesl plus esclave; Yarron et Columelle, comme à une époque où la négligence des pères de famille avait laissé grandir, aux dépens des autres, son arbitraire et sa puissance usurpée. Yarron voudrait qu'on lui apprit à commander, moins par les coups et par la violence que par la parole^ Columelle, tout en veillant au maintien de la discipline, insiste davantage pour que la mesure n'en soit point forcée : « C'est un des plus importants devoirs du maître, dit-il, après avoir visité tout le reste, de passer en revue les esclaves de Vergastulunij d'examiner s'ils sont soigneusement enchaînés; si le lieu est sûr et suffisamment gardé, pour sa destinalion ; si le fermier a encbainé ou déchaîné quelqu'un de son propre mouvement. Car on doit surtout maintenir cette règle : que Tesclave, condamné aux fers par le père de famille, n'en soit point tiré sans sa permission, et que l'esclave mis à la chaîne par le viUicuSy ne soit point relâché avant qu'il le sache encore. Le père de famille doit veiller d'autant plus attentivement sur cette sorte d'esclaves, pour prévenir toute fraude relativement à leur vêtement et à leur entretien, que le nombre des personnes auxquelles ils sont soumis, régisseurs, chefs de travaux, gardes à'ergastulum^ les expose à plus d'injures et dédommages, et qu'ils sont bien plus à craindre sous l'aiguillon de l'avarice et de la cruauté. Un maître diligent doit donc s'enquérir, soit auprès d'eux, soit auprès des esclaves non enchaînés, plus dignes de foi, s'ils reçoivent exactement ce qui est prescrit par son règlement : il goûtera au pain et à la boisson, pour en apprécier la qualité; il se fera montrer les vêtements,
1. « Neque illi concedendum ita imperare, ut verberibiis coerceat « potius quam verbis. » (Varr. I, xth, 5.)
220 LIVRE II. CHAPITRE Vî.
les casaques, les chaussures; il leur donnera le droit de se plaindre des cruaulés ou des fraudes qu'ils auront éprouyées*. » C'est ce qne faisait Columelle; et il avait établi parmi ses esclaves un système de peines et de récompenses qui, faisant paraître au milieu d*eux Timage de la justice, les consolait d'être en dehors du droit commun*.
Cette conduite intelligente, ce bon entretien des esclaves, était la seule bonne et sûre méthode d'agriculture. C'est par là que cet afiranchi, dont parle Pline, obtenait dans son petit champ plus de fruits que n'en donnaient les vastes domaines de son voisinage. Mais ces résultats ne semblaient déjà plus naturels ; et il fallait, pour repousser une accusation de maléfice, qu'il produisit en justice tout l'appareil de son exploitation rustique, « sa famille robuste, bien soignée et vêtue, ses ferrements en bon état, ses lourdes charrues, ses socs pesants, ses bœufs repus*: » tant ces moyens étaient oubliés. Vainement montrait-on au père de famille la puissance de l'œil du maître; vainement le rappelait-on à la visite sinon au séjour de sa campagne, par les souvenirs de ses ancêtres et par le sentiment de ses intérêts : il n'y venait qu'escorté de
i, Colum. I, vm, 46-19, et XI, i, 22.
2. Galon faisait comparaître au milieu de ses esclaves ceux qui semblaient dignes de mort : Tcù; ^ àÇiov 6tpi>oexi ti 6av«Tou ^oÇavtaç t^ucatcu, xpiOevro; iv toTç ctxeraïc irâaiv, àiroOviioxei^, ci xata-^woôiuv. Quant aux fautes plus ordinaires dont ils pouvaient se rendre coupables, lorsqu'il recevait ses amis ou ses collègues, lui-même se chargeait de les punir, immédiatement après le repas, avec de bonnes élrivières. (Plut. Cat, V Ancien, 2i.)
3. a Instrumentum rusticum omne in forum atlulit, et adduxit fami- « liam validam atque (ut ait Piso) bene curatam et vestitam, ferramenta « egregie facta, graves ligones, vomeres ponderosos, boves saturos. « Postea dixit : veneftcia mea, Quirites, hsec sunt ; nec possum vobis « ostendere, aut in forum adducere lucubrationes meas, vigili^sque et « sudores. i» (Pline, XVIIÎ, vni, 4.)
toutes les futilités de la ville ; et la matrone, jadis la compagne assidue de ses travaux et de sa vigilance, regardait comme une indignité et une souillure d'y demeurer quelques jours ^ Le villicus retint donc un pouvoir absolu : car, ainsi que le disait Pomponius, « être régisseur d'une terre où le maître ne vient que rarement, ce n'est pas être régisseur, c'est être mailre*; » et l'on a vu combien l'autorité gagne en despotisme, quand elle tombe en de pareilles mains.
Ainsi, en résumé, l'extension des propriétés, qui amena l'augmentation des esclaves sur la même terre, avait aggravé leur condition : les esclaves vécurent moins de la vie du maître ; il y eut moins de chômage, plus de travail ; et les travailleui*s, moins connus, plus suspects, furent soumis à des mesures de précaution plus rigoureuses, à des traitements plus durs. Mais l'abandon de ces propriétés par les maîtres fut pour eux une aggravation de plus : car lautorité du maître resta parmi eux dans la personne du villicus; et cette domination sans contrôle fut également sans frein, le régisseur n'ayant pas pour épargner le bien du maître, hommes ou choses, la même raison qui retenait celui-ci, et qui, à défaut de pitié, lui suffisait pour ménager les esclaves : l'intérêt.
Cette condition générale des campagnes réagissait sur
1 . < Sordidissimumque negotium ducere paucorum dierum in villa « moram. » (Colum. Xll, praef. 9.)
2. c Longe ab urbe vilUcari quo herus rarenter venit, non TiUicari « sed doniinari mea est senlentia » (cité dans le comment. d'Apulée au i. Vm,p. 705. Éd. 1004).
les dispositions comme sur Télat des esclaves. Autrefois le serviteur, à la campagne, était le compagnon du maître, et maintenant il n'était plus que l'esclave d'un esclave, l'esclave du villicus. U aspira lui-même à suivre le maître dans ce changement de vie, à passer de la famille rustique à la famille urbaine ; et le séjour de la campagne devint dans l'esclavage un lieu d'exil, de châtiment. C'était pour l'esclave urbain une perpétuelle menace* ; et, comme la satire, la jurisprudence et l'histoire y font mille allusions*. Cette place même de régisseur j que lesclave secondaire de la famille urbaine, au milieu des ennuis de son service, se prenait à envier, cette autorité de direction qu'il savait quelquefois, tout ignorant qu'il était des choses de la campagne, arracher aux complaisances du maître, il la dédaignait ensuite et ne se rappelait déjà plus que les délices de la ville :
Valet, chez moi, tu révais la campagne; Fermier, tu veux la ville, et ses jeux et ses bains. Tu mediastinus taciia prece rura petebas, Nunc urbem et ludos et balnea, villicus optas '.
Il ne faudrait pas croire pourtant qu'en opposition à la campagne le séjour des cités fût tout de loisir et de jouissance. La ville n'admettait guère l'esclave à ses plaisirs*,