Comm, ad Apul. lib. IV, t. l, p. 312, éd. I60i
spectacles en émoussait le sentiment. La poésie elle-même se tait, en général, sur ces scènes de désolation où le Romain ne figurait plus comme victime. Seule, la muse de "Virgile s'émeut en décrivant ces images étrangères ; et encore est-ce à la Grèce qu'elle va demander comme un écho des plaintes d'Euripide, dans les touchantes paroles d'Andromaque devant Énée*.
La guerre produisit ces effets dans tous les pays où Rome porta ses armes et sa domination ; et, aux points où elle s'arrêta, elle continua d'entretenir un foyer perpétuel d'esclavage, particulièrement sur le Danube. Les sables de l'Afrique, les montagnes de l'Asie, purent être un obstacle à l'envahissement et uneprolection pour les indigènes ; mais cette large vallée du Danube et cette grande plaine qui s'incline du nord au sud vers la mer Noire semblent, à toutes les époques, vouées à la servitude : le nom de Scythe était presque synonyme d'esclaves avant que le nom de Slave devtnl, parmi les peuples modernes, le nom générique de cette condition*. Et en attendant les
1 . 0 felix una ante alias Priameia virjço, Uoatilem ad tumulum Trojae sub mœnibus altis Jussa mori ! quse sortitus non pertuUt ullos, Nec TÎctoris heri tetigit captiva cubile.
Nos patria incensa diversa per sequora vecUe, Stirpis Acbillese fastus juTenemque superbuni, Senritio enixœ, tuiimus; qui deinde secutus Ledaeam Hermionen Lacedaemoniosque hymenseos, Me famulo famulamque Ueleno transmissit babendam.
(£neid, III, 320 et soi v.)
2. Strab. VII, p. 504, et Plaute et Térence, poMtm. L'esclave se nomme schiavo en italien, eiclavo en espagnol, sklav en allemaml, tlavc en anglais, en danois, tklabu en valaque, etc.
Daves, les Gètes figurent communément parmi les esclaves de la scène ^ Il semblait que Tesclavage dût s'en tenir là, et que la domination de Rome, en se portant ainsi au loin, promit sécurité aux pays rangés dès lors dans son obéissance. Il n'en fut rien. Ce n'était pas quand Rome recevait, parle contact permanent de la Grèce et de TAsie, tous les goûts d'une civilisation plus raffmée, qu'elle pouvait se réduire à des esclaves barbares. La Syrie, la Cilicie, la Cappadoce, donnent plus souvent que jamais leur nom aux esclaves de la comédie : origine fort médiocrement estimée alors, comparativement à ces autres esclaves que les villes florissantes de l'Ionie et les plus nobles régions de la Grèce envoyaient au service des grands de Rome*.
. Ainsi les pays placés dans la dépendance ou sous la protection de Rome continuaient d'être frappés par l'esclavage, et l'autorité même qui les en devait défendre en fut trop souvent la cause ou la complice. Ces consulaires, chai'gés de gouverner une province avec quelques légions, ne pouvaient pas se croire dépouillés par la paix du droit de la guerre ; et ils n'avaient plus besoin de bataille pour
1. Ovide parle de la dépopulation de ces bords du Pont-Euxin où il était en exil. Les barbares y venaient enlever des captifs qu*ils tix>u- Taient sans doute à revendre. (TrisL III, x, 50 et suiv. ; Cf. IV, i, 65- 85; Ex Ponto Epiit. I, n, 26, et I, vin.) 3. Sed si panra lui munuscula quaeris amici
Commendare, ferat carmina nostra puer :
Non qualis Geticœ satiatus lacté Juvencœ Sarmatica rigide ludit in amne rota ; Sed llitylensei roseus mangonis ephebus,
Vél non csesus adbuc maire jubente Lacon. At tibi captive famului mittetur ab Istro Qui Tiburtlnas pascere possit oves.
(Martial, Epigr. VII, lxxx, 5.
Yoyez aussi la note 5 à la fin de ce volume.
iO LlVnK H. CHAl'lTRK II.
envoyer à l'esclavage, comme à la mort, des sujets dans lesquels ils voyaient toujours des ennemis *. Quant aux chevaliers, hommes de finances sous leur litre militaire, ils en lrouvai«nt des 0( calions plus communes et plus légales dans leur méter de puhlicain et dans Tadministrationm6mc de l'impôt. Cef* peuples, en effet, souvent ruinés par les suites de la guerre, et qui devaient ajouter à leurs charges anciennes un tribut envers les Romains, ne se tro'ivaient pas toujours, au terme fix«\ en mesure de payer. Mais il y avait avec les publicains des accommo lements. Ils offrâent dts avance^, malgré la loi Gabiiiia qui l'avait défendu ; ils ouvraient un compte au débiteur du trésor, ils en faisaient leur débiteur à eux. Une loi de Rome avait ja«lif: supprimé le taux deTintérôt : on le réglait donc à l'am'able. Le stoïque Bru tus prêtait au sénat de Salamine à 4 pour 100 par mois, 48 pour 100 par an. Il avait obtenu deux décrets du sénat afin de couvrir ce que cet emprunt, fait pour acquitter le tribut, avait d'illégal dans son orijrme ; et, pour se faire payer les intérêts, Scaptius, son homme de paille y avait obtenu d'Appius, gouverneur de Cilicie, un commandement et des troupes ; avec elles, il assiégea le sénat, ou, si Ton veut, il le bloqua seulement, mais si bien, que plusieurs sénateurs moururent de faim'.Les Salaminiens voulurent à tout prix se libérer de leur dette; ils réunirent, pour la payer, intérêts et capital: mais ce n'était point le compte de Drutus. Son homme d'affaires refusa le capital ; il ne voulait que les
i. Serv. Galba, en Espagne» réunit les Lusitanien^;, choi<;it sept mille jeunes gens, e(» après les avoir désarmés, tue les uns et vend les autres. (Val. Max IX, vi, 2.)
2. « luclusutn in curia sen^tum habuenint Snlaminiiim ita rauI|os c dii^s ut iuterierint nonnulli famé. § (Gc, ad AU. Yl, ii, p. 616, éd. ternaire.)
SOURCES DE L'ESCLAVAGE A ROME. i\
intérêts et faisait demander à Cicéron, successeur d'Appius, de nouvelles Iroupes, rien que cinquante cavaliers^... Après quoi Brutus n'avait-il pas le droit de s'écrier à Phi* lippf*s : «Vertu, tu n*es qu'un nom * !»
Les exactions fiscales, grossies par de tels accessoires, constituaient pour les provinces une dette énorme. La province d'Asie, imposée par Sylla et forci'»e de recourir aux publicains, avait payé deux fois la valeur de l'impôt et il sVn fallait dti quadruple encore quMleTût quitte ^ Les chevaliers avaient donc le secret de se faire un revenu des revenus de TÉtat sans en rien diminuer, un art vraiment unique de nourrir et de féconder une créance ; et, quand elle avait rendu tout ce qu'il était possible d'en tirer, quand les débiteurs étaient au bout de leurs ressource$, alors ils invoquaient la loi sur les dettes, qui n'avait point été abolie pour les provinces, et, après avoir pris l'argent, ils prenaient les hommes. On verrait volontiers, dans ce tableau, une amplification faite à plaisir d'une chose, possible d'ailleurs, si Ton n*avait, pour la confir-
i. « Non amplius, înquis, quinquflgînta. . . Sed jam quid opus equin tatu T Solvuiit enim Salaminii. Nisi forte id voiumus armis efficere a ut fenus qunternis centesimis ducanl ! x> (AdAit.W^ ii.) Cicéron re-: fusa donc les cavaliers à Scaptius; mais il refusait aux Salaminiens de recevoir Targent en consi},'nation, de sorte que les intérêts couraient toujours, à 48 pour 100. (Ad Attic, V, xxi.)
S. Dans toute cette alfaire, Scaptius ne fut que rhomme de Brutus. Brutus Pavait avoué; il avait déclaré que la créance était à lui, il avait écrit à Cicéron plusieurs letti*es obstinées, aigres, arrogantes, pour quil donnât ^ Scaptius un commandement militaire dans le lieu où étaient ses débiteurs. {Ad AUic. VI, i, p. 5!i6, éd. Lemaire.) Voyez, sur ces actes de prévarication et autres semblables, un trè^^-bon chapitre de M. Dumont. (Histoire rotnaine, t. H, p. 239 et suiv.)
5. Plut. Luc. âO. La contribution imposée par Sylla était de 20,000 talents. L*Asi6 en avait payé 40,000, et il lui en restait 80,000 à payer encore, pour s*acquiUer des intérêts et du principal.
mer, un grave témoignage prouvé par un grand événement. Quand Marins, en verlu des ordres du sénat, demanda à Nicomède, roi de Bilhynie, son contingent de troupes auxiliaires, Nicomède répondit qu'il n'avait plus de sujets valides , qu'i Is avaient été prelique tous enlevés et condu its comme esclaves en diverses provinces par les fermiers chargés de la levée de l'impôt*. Le sénat s'émut d'une déclaration qui, sous celte humble forme, portait contre l'adminis* tration romaine une accusation si grave. Il voulut rassurer le monde en lui donnant une sorte de réparation pour le passé, d'engagement pour l'avenir, et il fit en ce sens un décret qu'il ne sut pas accomplir : mais ce ne fut pas impunément. Ces instincts de liberté, réveillés par l'espéi^nce, ne se pouvaient plus aussi facilement comprimer ; ils éclatèrent en un vaste soulèvement : la seconde et la plus grave des guerres dont la Sicile fut le théâtre.
Au mal que l'administration romaine fit dans le monde par ses rigueurs ou par ses abus, joignez celui qu'elle laissa faire par son indifférence. Rome n'avait jamais prétendu tenir la mer ; il lui suffisait qu'aucune autre nation n'y parût capable de lui faire ombrage. Elle détruisait les flottes ennemies, et, victorieuse, laissait périr les siennes. Cette domination, qu'elle refusait aux autres, sans la vouloir pour elle, échut aux mains des pirates. La destruction de la marine carthaginoise après la bataille de Zama, et la ruine des flottes d'Ântiochus, furent un premier ache-