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D. Cass. LXII, 15, p

niers rangs de la plèbe, aux tribus urbaines, elle avait adopté l'agriculture comme la plus noble occupation du citoyen, comme la meilleure école du soldat^. C*est par le travail de la terre que, bien supérieure à Sparte en intelligence politique, elle forma cette robuste population qui soumit ritalie et fit de l'Italie l'instrument de la conquête du monde.

Nous avons dit, en parlant du travail dans cette première période de son histoire, quelle sage et grande politique elle avait d'abord appliquée aux peuples vaincus. Elle avait commencé par les attirer, hommes et terres, dans le sein même de la cité ; et, quand elle se montra plus avare de ses privilèges envers Jes hommes, elle continua encore à faire d'une portion de leur terriloire un sol romain. À chaque progrès de sa domination, une partie de la contrée soumise était laissée aux anciens habitants, qui entraient à des degrés divers dans la hiérarchie de son alliance; l'autre, enlevée par le droit de la conquête, appartenait à l'État. On la distribuait, à l'image de l'ancien territoire de Rome el dans une mesure analogue, entre un certain nombre de colons. Quant aux parties incultes et à celles dont on réservait le partage, on les abandonnait à qui en voulait, mais seulement à titre de jouissance et moyennant une redevance déterminée : c'était, en général, un dixième des fruits de la terre, un cinquième du produit des arbres et un impôt proportionnel sur le bétail, grand ou petit* Par là Rome assurait la vie, le bien-être et l'accroissement de ses citoyens ; elle maintenait à côté d'eux, sous leur garde, et protégeait, dans les conditions de son alliance, la population libre de Tltalie ; elle alimentait el

i. Denys d'Htlic. U, 28.

IMFLUENCr SUR LES CLASSES LIBRES. 339

grossissait la double source de sa force militaire, auxiliaires etjégions*.

Mais ce plan, si fermement conçu par la haute sagesse qui gouvéniait TÊtat, fut Ira versé de bonne heure par l'avarice des particuliers. Le noble avait àccaparét par l'usure, le patrimoine des citoyens ; il avait accaparé, par des surenchères, la possession des ferres publiques. Maître de la propriété privée et fermier du domaine, il menaçait d'une usurpation semblable la propriété même de rÉtat. Bientôt, en eflet, par la continuation ou la perpétuité des baux et l'omission des fermages, par le déplacement des bornes, et surtout par la connivence des consuls ou des censeurs, les terres publiques se confondirent dans leur domaine privé. Le temps, recouvrant la fraude, consacrait la fusion, et cette propriété nouvelle, passant d'un maître à l'autre, venait, à chaque mutation, demander à l'autorité publique comme une sanction de plus.

Terres privées et publiques, terres divisées ou réservées, tout allait donc s'absorber et se perdre dans cette forme unique de propriété, les grands domaines, latifundia.

Ce seul fait et la simple substitution de la grande à la petite culture portaient déjà une grave atteinte à la constitution de Rome, et menaçaient la sûreté de l'État. Au premier abord, l'assertion peut paraître étrange: car la grande culture donne un produit net plus considérable, et ç% produit est l'élément principal de larîchesie d'une nation. Mais à quel prix est-il obtenu ? Si la petite culture^ au point de vue économique, le cède à la grande, si elle laisse disponible une moindre part de son produit brut, c'est surtout ^parce qu'elle en donne davantage au salaire

i . Âpp. Guertei eimUê^ I, 7.

du laboureur, c'est parce qu'elle entrelient plus de bras. La grande culf ure dépense moins et donne plus de revenus; la petite culture consomme davantage, et, dans un pays qui n'a point d'industrie, assure une plus nombreuse population de travailleurs. Or que fallail-il à rilalie ? La richesse? La conquête lui livrait celle du monde. Il lui fallail, pour mainlenir son empire, une nombreuse population d'hommes libres. Sa force était donc véritablement rattachée au maintien de la pclite culture, et ce n'est pas sans raison que ceux qui voulaient poser les fondements de Rome pour l'élernité mesuraient, d'une main si avare, le champ où se devait contenir le citoyen. Les latifundia, par le changement que leur exlension apportait au régime agricole, diminuaient donc la population libre. Quand cent domaines n'en formèrent plus qu'un seul, pour cent maîtres il y en eut un, et les autres ne pouvaient déjà plus rester . tous sur leur terre aliénée, même à titre de cultivateurs à gages. Mais ce mal eût été peu de chose, si ^escla^age n'eût été là pour l'aggraver. Chassé de son patrimoine comme maître, chassé du domaine de l'État comme fermier, le plébéien se vit en outre presque généralement exclu du travail rustique. On l'y retint moyennant redevance ou encore comme colon parliaire pour ces terres éloignées où le villicus esclave se fût trouvé presque en dehors de tout contrôle, on l'y retint à des conditions où l'on ne comprend pas qu'il ail pu vivre. Ce bail que nous appelons à mi- fruits, et qui laisse au fermier la moitié des productions, devait, selon la règle de Caton, lui en abandonner le neuvième quelquefois, et le cinquième tout au plus*. On prit encore l'homme libre comme ouvrier pour

1. C'est le bail qu'il appelle /?o///io. (De re runL cx.\xvi. Cf. Dureau

CCS terres insalubres ou la vie de resclave, capital précieux, eût été trop compromise, pour ces gros ouvrages qui n'ont qu'un temps et demandent un surcroît d'activité et de courage, la récolte, la vendange. On l'appelait aussi, comme mercenaire, pour tous les soins que le service intérieur ne réclame qu'accidentellement*. Mais, en toute autre occurrence, on aimait mieux l'esclave , comme un ouvrier que le voisin ne pouvait pas attirer à lui par l'appât du salaire, que le consul lui-même ne pouvait pas en^i lever brusquement pour le service de la légion. Ainsi l'inlérêl public s'effaçait devant Tintérét privé. Cette population rurale que le sénat voulait libre pour la garder militaire, le citoyen la faisait esclave pour la soustraire au service de l'armée, usurpant ainsi non plus seulement la propriété, mais la force môme de l'État".

Un coup d'œil, jeté sur l'ensemble des révolulions intérieures de Rome, nous fera suivre le progrès de cette fatale influence, dans le tableau môme des eflorts tenlés vainement pour y porter remède.

Le mal était ancien : il nous est signalé, des les premières années de la république, par [une loi où se produisit la seule pensée de réforme possible, la loi agraire de Sp. Cassius (486 av. J. C). Il voulait reprendre aux

de la Malle, Écon, poHL des Romains, t. Il, p. 59 et suiv. et la note 4'i à la fin de ce volume.)

1. Calon, V, 4; Varron, I, xn, 4; xvii, 2; Columelte, ï, vu, 4 et C.

xàç 9T^Tiîa^ à«o TT.ç ^p^îx; «toio^âv. (App. G, civ. t, 7.)

542 LIVRE IL CHAPITRE lî.

riches, pour les partager au peuple, ces terres dont ils commençaient à faire leur propriété par un usage continu ^ Mais sa loi, juste à Tégard du peuple, ne l'était pas moins envers une nation vaincue, les Herniques, admis au partage par une autre proposition relative à leur territoire. Le sénat en profita pour le perdre, et la loi ne resta que comme une arme impuissante entre les mains des tribuns, jusqu'à Licinius Stolon (367).

La loi de Licinius réduisait à 500 arpents les possessions des citoyens dans le domaine public, et partageait le surplus aux pauvres, probablement en lots de sept arpents, selon l'ancien usage * ; elle faisait une part à la petite propriété à côté de la grande ; elle faisait une part au travail libre, même sur la grande propriété, en ordonnant que l'homme libre y fût employé, dans une proportion dé* terminée, à côté de Tesclave ; elle fixait enfin une limite à l'entretien des troupeaux comme à la possession des terres (100 têtes de gros bétail et 500 de petit) : tous les abus que Rome avait à craindre se trouvaient réprimés ou prévenus (43).

Quand bien même Licinius eût respecté le passé, sa loi eût été le salut de Rome, si elle avait pu s'imposer à l'avenir et se perpétuer sans atteinte. Le territoire de la république n'était rien encore. On se trouvait au lendemain de l'invasion gauloise et seulement à la veille de la guerre des

i. « Àdjiciebat huic muneri agri aliquantum, quem puhlicumpouideri • aprivaiiê criminabatur. Id multos quidem patrum, ipsos possessores, € periculo rerum suarum terrebat. • (T. Live, 11, 41.)

2. U ne faut pas, du reste, confondre avec ce tribun un Licinius (Grassus), qui, trois cent soixante-cinq ans après l'expulsion de^ rois, en 609 de Rome (144 avant J. G.), présenta, dit-on, une loi pour faire au peuple un partage de terres par lots de 7 arpents. (Varron, I, n, 9. Cf. Colum. 1, ni, 10.^

Samniles : rÉtrurie, le Latium, étaient encore à combattre et à conquérir presque entièrement. Mais la victoire avait corrompu les mœurs publiques ; le sénat, moins inquiet de ri<)Sue des luttes engagées au dehors, tint moins fortement la main à l'emploi si judicieux des terres de l'Italie ; et les nobles, qui avaient perdu le frein du tribunat depuis que les chefs du peuple se voyaient attirés dans leurs rangs pai* le partage d'honneurs plus élevés, ne ménageaient pas plus les alliés qu'on ne faisait jadis les plébéiens. Les domaines s'étaient donc agrandis comme autrefois, et dans une bien plus large mesure, par l'absorption légale des propriétés privées et par l'usurpation des terres publiques ; les latifundia s'étaient étendus à l'Italie entière, et l'esclave, venant à la suite, chassait de toutes les parlies du sol la race libre. On ne s'arrêta point là : lesclave substituée l'homme libre dans tous les détails de la ferme, direction ou travaux, dégoûta de cette forme d'exploitation par des infidélités ou par des négligences qui en compromettaient les profits^ A la grande culture, qui avait diminué déjà le nombre des travailleurs, on préféra un autre mode qui permit de le réduire encore et de le moins surveiller, qui demandât moins de mise de fonds, qui courût moins de chances de perte, qui donnât, en un mot, un produit net plus grand et plus sûr ; et on crut le trouver dans le système des pâturages *. Les pâturages enva-

1. • Praecipue fnimentarium (agrum) quem maxime vexant servi, « qui boves elocant eosdemque et caetera pecora maie pascunt, nec € industrie terram vertunt, longeque plus imputant seminis jacti quam • quod severint; sed nec quod terrse manda verint sic adjuvant, ul c recte proveniat : idque quum in aream contulerint, per trituram € quotidie minuunt, vel fraude, vel négligent ia ; nam et ipsi diripiunt € et Bh aliis furibns non custodiunt, » etc. (Colum. I, vii. 6.)

2. • Alii dant primatum bonis pratis, ut ego quoque : a quo antiqui € prataparata appellarunt. • (Varron, I, vu; 10.) « ...pratirui vetere?

74i LIVRE II. CHAPITRE IX.

hîront les cultures, les latifundia devinrcnl des déscrls où le paire errait librement avec ses troupeaux..

Telle fut la marctie de la décadence: les grands domaines avaient réduit considérablement le nombre des maîtres ; le travail servile réduisit le nombre des hommes libres dans la même proportion, et les pâturages venaient a leur leur restreindre le travail sous Tune et l'autre de ces deux formes. Les pauvres voyaient leurs ressources diminuer et le pain renchérir ; mais les riches, moins préoccupés de leurs champs, pouvaient s'adonner entièrement à tant d'autres moyens de s'enricliir, offerts par la conquête du monde : les fournitures des armées, le fermage des impôts, la vieille usure, étendue aux provinrcs, dans un monde placé, en quelque sorte, hors la loi ; et, si ritiilic ne produisait plus de quoi fournir à la subsistance de ses habitants, qu'importait à cette fière aristocratie? Le monde n'était-il pas esclave de Rome, et ne pouvait-il suffire à ses besoins?

Chaque pas que l'on fit dans celte voie funeste est marqué par un progrès de l'avidité des maîtres ; et Caton, ce type du vieux Romain, avait, en quelque sorte, tracé la route par ses livres et par ses exemples. Déjà, en commençant son traité sur l'Agricullure, il se demande s'il ne faut pas la sacrifier à ces manières plus lucratives d'employer son temps et son argent ; et, s'il persiste dans son premier dessein, ce n'est pas seulement parce que les soins rustiques ont pour eux Tautorité des ancêt^'es, parce qu'ils produisent une plus forte race d'hommes, parce qu'ils donnent un gain plus honnêle : c'est aussi parce que, après

« Romani primas in agricolatione tribuerunt, • etc. (Colum. II, x?i, i.) Caton, dans son Traité d'agriculure (i, 17] donnait aux prairies le cinquième rang; mais le blé n'avait que le sixième.

tout, ils donnent des profils plus sûrs ; il écrit son traité, afin, s'il est possible» de les rendre plus grands*. Aussi, n^y a-t-il pas de plus redoutable adversaire du Iravail libre; et, s'il faut y recourir, il a grand soin de défendre qu'on ne garde le colon ou le mercenaire au delà du terme convenu, comme s'il craignait une sorle de prescription contre le droit du maître sur le fond même de sa propriété*. Mais ces cuUures, où il ne voudrait que des hommes à lui, ne le satisferont bientôt plus. Il les abandonne pour les pâturages, pour ce mode d'exploitation qui dépend moins des hommes et du temps, « qui peut braver ^ « Jupiter, » et il érige sa méthode en système sous la forme la plus absolue: « Que doit être, » lui demandaiton, « le père de famille, pour le plus grand intérêt de son « bien ? Bon éleveur de troupeaux. Et en second lieu? Éle- « veur médiocre. En troisième lieu? Mauvais éleveur. » L'agriculture ne vient qu'après ce troisième degré de l'art pastoral mal exercé, au quatrième rang' ; et il la fera descendre plus bas encore, car bientôt les pâturages ne seront plus à ses yeux le meilleur parti qu'on puisse tirer d'un patrimoine : le bétail peut mourir ! il ne cherchera plus à faire fruclifier que son argent ; et, malgré ses premières malédictions, il en arrivera à l'usure et aux formes d'usure les plus décriées : il faut y joindre seulement une dernière

1. « Est interdum prsestare mercaturis rem quserere, ni tam pericuc losum siel; et item fenerari, si tam inhonestum [non] siet, t etc. (Caton, De re rusL pra^f. i.)

2. « Operarium, mércenarium, politorem, diutius eundem ne liabeat « die. » (Cat. y, 4.)

3. • A qno quum qusererelur» quid maxime in re fumiliari expediret , c respoiidit : Bene pascere. Quid secundum? Satis bene pascere. Quid • tertium? Maie pascere. Quid quarlum? Arare. Et quum ille,qui quae- « sierat, dixisset : Quid fenerari? Tum Gato : Quid hominem, inquit, « occidere?. . . » (Cic. De off. Il, 25. Cf. Colum. VI, Prœf. A.)

industrie, la méprisable industrie d'éleveur et de marchand d'esclaves* !

Deux principes, antérieurs à Caton sans doute, mais énoncés par lui et consacrés de son autorité, expliquent donc la double révolution qui s^était accomplie à la campagne : <x Mieux vaut l'ouvrier acheté que loué, » et Tesclave avait supplanté l'homme libre dans presque tous les travaux rustiques ; «Pâturage vaut mieux que labourage : » et l'esclave, qui avait chassé l'homme libre de l'agriculture, s'en voyait presque chassé à son tour. Nous en avons dit les causes : quelles en furent les suites î

L'esclave, chassé de la culture, était pourtant resté sur le domaine du maitre ; et, en attendant que Féquilibre se rétablit entre les besoins du travail et le nombre des bras, instrument inutile, il ne vivait que de privations ou de vols. La vie servilc fut comme un mélange des misères de Vergastulum et des brigandages de la vie pastorale : il en sortit la haine du joug avec plus de moyens de le rompre, ces guerres serviles dont nous avons parlé. Le citoyen, réduit à la même condition, eut aussi sa forme de brigandage dans ces lointaines expéditions où il était invité à s'enrôler pour des intérêts qui ne le touchaient plus beaucoup (44). S'il répugnait à ces fatigues quelquefois productives, mais souvent mortelles, il trouvait, lui aussi, dans la ville, les misères de YergasttUum. C'est là que s'entassaient, chaque jour, ces familles chassées de la campagne ; et qu'y rencontraient-elles? Pesclavage exploitant encore, au service ou au profit des riches, la plupart des métiers.

Il y a, dans la situation de Rome à cette époque et dans

i. mi.Cat,r Ancien, Sii.

celle de TAngleteiTe jusqu'à ces derniers temps, des analogies et des différences qu'il n'est pas sans intérêt de rapprocher icit En Angleterre aussi règne le système des latifundia. Les grands domaines couvrent le pays ; et les riches, maîtres du sol, ont chassé la plus grande partie de la population vers les villes'. Mais, dans les villes, les pauvres trouvent Tindustric ; et ainsi il s'était feit comme une double part entre les deux classes : l'une fournissait à la subsislancej'autre aux besoins diversde la vie ; et,comme pour établir un plus juste équilibre entre la production et la consommation des deux côtés, en même temps que l'Angleterre maintenait à son agriculture le monopole du marché national, elle voulait ouvrir à son industrie le marché du monde. Pourtant les deux parts ne sont pas égales. En effet la production agricole, si longtemps protégée contre la concurrence extérieure par les tarifs, l'est aussi et le sera toujours contre la concurrence intérieure par les limites mêmes du sol ; la production manufacturière, sans limites au dedans, se trouve de même, au dehors, sans garantie suffisante. L'aristocratie est sûre du placement de ses blés; l'industrie ne Test pas autant de l'écoulement de ses marchandises : si le travail intérieur dépasse le niveau ordinaire, si quelque voie se resserre, si quelque nation jalouse élève, par des tarifs, des digues imprévues à cette inondation ! Il y a donc là un double danger. Pour le vaincre, on fera plus d'efforts ; on réduira le prix de revient, on réduira le nombre des travailleurs dans Patelier : car il y a entre les classes inférieures de

i. D*aprés le recensement de 1871, la population agricole des Iles Britanniques (1657138) n'est pas même le tiers de la population industrielle (5157 725), ce derniernombres'appliquant exclusivement aux fabriques le commerce, les métiers et la domesticité sont recensés à part.

l*AngIeterre et de Rome une analogie en ce point même ou nous avions signalé une différence. Celte population, chassée par la grande culture de la campagne vers la ville, trouve encore là des maîtres, et des maîtres ayant aussi, pour exploiter l'industrie, de redoutables instruments, des instruments, en quelque sorte, animés, comme on le disait des esclaves : les machines, dont le travail sera de jour en jour étendu et rendu plus ingénieux et plus actif, afin de remplacer un plus grand nombre d'ouvriers salariés'. Aussi, dès à présent, les familles agricoles qui sont chassées par rinsuffisance du travail vers les manufactures n'y trouventelles plus de place : et combien de familles ouvrières sont rejetées hors du mouvement de Tindustrie, comme des bras inutiles? Que deviennent-elles? Elles avaient jadis la taxe des pauvres que nous retrouverons à Rome sous une autre forme : elles ont aujourd'hui «la maison de travail», le workhouse : il semble qu'on ait voulu traduire le mot ergastulum ! Véritable esclavage, en effet, et la plus dure des formes de l'esclavage : c'est la vie assurée, à la condition de renoncer à la famille ; le pain de chaque jour avec le travail de la meule*. L'esclavage antique, avouons-le, réservait ordinairement ce supplice aux criminels ; et, quant à la famille, on ne la reconnaissait pas légalement, il est vrai, mais, en général, on ne la divisait pas.

1 . D après le D' Engel, les machines dans la Grande-Bretagne, représentent plus de 20 millions de manœuvres (qualre fois le nombre des ouvriers de fabriques).

"2, Voyez sur tous ces points, auxquels nous ne faisons que touclier, les détails pleins d'un si triste intérêt du livre de M. Buret, De la mi" êère des cloues laborieuses en France et en Angleterre, Depuis, M. Louis Blanc, dans ses lettres de Londres (Temps, il novembre 1866), a cité lexemple d'une femme qui, réfugia dans un workhouse avec son enfant et séparée de lui, voulut le ravoir et dut sortir. Le lendemain, cédant au désespoir de la misère, elle se jetait dans un puits

Tels sont de nos jours, et jusque chez un peuple qur tient un des premiers rangs dans la civilisation du monde, les conséquences d'une vicieuse organisation sociale. La race anglaise ne périra pas, sans doute : les machines, si puissantes qu'on les crée, ne remplaceront point pailout le travail libre ; et les workhousesy aulre machine inventée, non pour recevoir, mais pour repousser par la terreur*, si nombreuses qu'on les fasse, ne suffiront heureusement jamais pour engloutir les malheureux. Ils vivront! Tarislocralie seule est menacée dans ses privilèges, et elle est entrée, sous la conduite de chefs éclairés, dans les voies d'une sage politique de concessions : elle a renoncé, par l'abolition des tarifs, au monopole qu'elle assurait sur le marché national aux produits deses terres. Mais Rome, grâce à l'esclavage, voyait s'éteindre l'antique population italienne, et par là tout était compromis. Comment soutenir, en effet, sans les légions d'Italie, le poids de ce vaste édifice, si lourd au monde? Comment, avec une assemblée presque indifférente aux anciennes traditions, rendue vénale par la misère, prévenir les projets des ambitieux ? Comment enfin être assuré de vivre, si tout le travail était abandonné aux mains des esclaves ? et la guerre servile venait d'apprendre ce qu'on devait attendre d'eux ! Mais le danger n'étaitpoitit seulement dans la situation de la race libre des campagnes, il était dans le dépérissement des cultures. Rome élait-elle certaine d'avoir toujours le monde pour Iributaire? et, si un jour il échappait à sa main affaiblie, pouvait elle compter que ce sol négligé donnerait encore ce que, depuis si longtemps, on ne lui demandait plus? Le femps a répondu. Celte terre,

1. C'est ce qui a élé assez naïvement avoué dans des pièces offîcielles. Voy. Buret, ouvrage cité.

abandonnée en vagues pâturages, a lentement absorbé les eaux des pluies et du débordement des rivières: le soin que l'ancien colon prenait de les aménager pour la rendre plus salubrc, fut oublié ; et ces inGltrations, qui l'eussent fécondée dans la culture, Tout corrompue dans la stagnation, * C'est de cette cause que proviennent, selon les conjectures les plus vraisemblables, ces exhalaisons pestilentielles qui échappent à l'analyse de la science et empoisonnent l'air le plus pur^ Les plus belles portions de ce champ romain, si convoité, si délaissé, ce sont aujourd'hui et c'étaient, dès l'antiquité déjà, les marais Pontins et la Maremme I

La force, la liberté, la vie même de la république, étaient donc en péril quand parurent les Gracques. Leur époque est décisive dans l'histoire du travail libre et de l'esclavage : c'est le moment où la question se pose et se résout ; on nous permettra donc de nous y arrêter un peu davantage *.

Les Gracques, issus d'un illustre plébéien, et, par leur mère, du chef reconnu delà race patricienne, de Scipion l'Africain, avaient, à ce double titre, leur place marquée dans l'aristocratie de Rome : ils préférèrent la prendre à la lôte du peuple. Le tribunal fut pour eux, non pas un marchepied vers des honneurs plus élevés, mais unbut ; et ce fut dans la pensée de lui rendre son action et sa

1. Dureau de la Malle, Ècon.poL detRùmaim, t. Il, p. 47 et suîy.

2. Nous renvoyons d'ailleurs aux histoires générales de MM. Poirson, Michelet, Dumont et Duruy, à Thistoire plus récente de M. Mommsen et au savant traité Des lois a^aires^ publié par M. Â. Hacé.

force, que Tiberius, l'aîné des deux frères, s'y fit porter, en 133 (av. J. C).

On attribua sa résolution à son ressentiment contre le sénat, qui, pour se dégager des conditions du trailé de Numance, avait voulu le livrer pec le consul, par une comédie renouvelée des Fourches Caudines. On disait aussi qu'il avait subi l'influence du rhéteur Diophane, du philosophe Blossius el de sa mère^ Il est possible que cette philosophie de Zenon, si forie parmi les disciples qu'elle eut en Ilalie, ait contribué à affermir sa volonté, et que la grande âme de Cornélie ait été complice de son âme. Mais il ne s'inspira que de la vue des misères publiques et du sentiment des dangers de l'État. Il avait été frappé de ce grand et triste contraste de Rome et de l'Italie : en Italie, ces terres sans culture, à Rome ces bras sans emploi ; la terre et le peuple se corrompant également dans cet isolement stérile *. Que fallait-il pour leur rendre la force avec la vie? Les rapprocher, les réunir; rendre ces hommesdésœuvrés à ces terres délaissées. Ce fut la pensée de Tiberius : il la mûrit avec les plus sages patriciens, les plus graves jurisconsultes de Rome, un Crassus, un Mucius Scœvola, un Appius Claudius ; et, nommé tribun, il proposa sa loi agraii^. C'était au fond la loi de Licinius : la part des possesseurs dans le domaine public réduite à 500 arpents'. MaisTiberius

i. Plut. m. Gracch. 8. Cf. Florus, III. xiv,2.

2. « Son frère Caîus a écrit dans un Mémoire, que Tiberius, traversant la Toscane pour se rendre à Numance et voyant cette solitude du pays, et, pour laboureurs ou pâtres, des esclaves étrangers ou barbares, conçut la pensée de cette loi, qui fut pour eux la source de tant de maux, i (Plut. Ibid,)

3. Liciniuf avait joint h sa loi Tobligatiou d'entretenir sur ces terres un certain iu>ml>r« d'hommes libres au moins comme inspecteurs des travaux,' «t t« '^^H^* ^Xo^uv n xaî fUQv^tfitv l(AéXXcv« (App. Guerre* ci-viUi, I, 8.) Cette clause n'est point rappelée par Âppien à propos de la

ajoulail à sa proposition plusieurs mesures qui en adoucissaient la rigueur : le père de famille pouvait, avec les 500 arpents, en retenir 250 pour chaque fils non émancipé ; et quant au surplus, on ne le reprenait pas, on le rachetait, moyennant une convenable indemnité, pour le diviseraupeuple. Cette portion des terres publiques, laissée aux riches, on la leur donnait en pleine propriété, avec le droit d'en user comme de leur bien * ; ces parts failes aux pauvres, on les déclarait ina liénablcs, comme le propre domaine de l'État ^.

La loi était donc juste. Le domaine de l'Éfat est imprescriptible ; et ces terres, primitivement données à ferme, par quelques détours qu'elles fussent arrivées à se fondre dans la propriété du ciloyen, à quelque tilre qu'elles fussent échues au dernier détenteur, n'en étaient pas moins terres publiques, et pouvaient être reprises purement et simplement par l'État. La loi était équitable : car, loin d'user de la rigueur du droit, elle donnait en propriété ce qu'elle ne reprenait pas ; elle payait ce qu'elle devait reprendre, faisant ainsi une part, à côté des nécessités publiques, aux habitudes de la grande propriété et aux faits accomplis'. Elle était enfin, je

loi de Tibérius. l\ ne parle que de rarticlc principal on disant qu'il renouvela l'ancienne loi : àvtxa'viîli xbv vo'acv (lY^éva t»v irtvtoxca'ttv irXidpwv «Xeov iyM, (Ibid, 9.)

1. Tr.v iÇaîpîTcv âvrj tiu.r.ç )6Tiîaiv i; àil PÉôaftv. (Ibid, 11.)

2. (XtSi wvÉÎoÔai îcasà T.av xXïip:u(xsvwv. Ô -yap toi TpcUxoç, xxi rdSi irpctt^oacvo^, dtirYj^op£ut {ivi ruXtiv. (Ihid, 10.)

5. «Et il semble,dit Plutarque, que jamais l'injustice et la cupidité ne furent attaquées avec plus de modération et d'indulgence; car ces hommes, qu'il aurait fallu punir de leur mauvaise foi et dépouiller, avec amende, des terres qu'ils avaient usurpées contre les lois, il se contenta de les en faire sortir avec indemnité, laissant la place aux citoyens pauvres. » (Plut. Tib, Gr. 9.) Voir, sur le vrai sens de cette loi, la note 45, ù la An du volume.

ne dis pas opportune, mais urgente: c'était le salut de Rome et de l'Italie. La population libre avait abandonné les campagnes aux esclaves ; et que ne devait-on pas craindre, s'jIs prétendaient les tenir à d'autres conditions que celles de Tesclavage, comme ils venaient de le tenter en Sicile ? Un exemple si récent devait frapper les esprits ; et Tiberius, opposant au dépérissement de la race libre Taccroissement de la classe servile, tirait ses principaux argumenis des souvenirs de ce danger. Mais il fallait surtout convaincre les riches, et, pour les entraîner, Tiberius mettait en jeu tout ce qui pouvait les émouvoir : «Les bétes sauvages qui habitent Pltalie, » disait-il, «ont un antre et une tanière où elles peuvent s'abriter, et ces braves, qui combattent et qui meurent pour la défense de ritalie, n'ont que l'air et la lumière, et rien d'autre en commun ; sans demeure, sans une pierre où ils puissent reposer, ils errent avec leurs enfants et leurs femmes. Leurs généraux mentent lorsque, dans les batailles, ils les exhortent à combattre pour leurs tombeaux et leurs foyers sacrés. Parmi tant de Romains, il n'y en a pas un seul qui ait un autel de ses pères ou un tombeau de ses aïeux. C'est pour le luxe et la richesse d'autrui qu'ils combattent ou qu'ils meurent ; et on les appelle les maîtres du monde, lorsqu'ils n'ont pas à eux une seule moite de terre*.» Il faisait appel à leur pitié, à leur justice; il s'adressait aussi à leup ambition, quand il leur montrait ce qu'avait donné dans le passé, ce que promettait pour l'avenir une forle et nombreuse population d'hommes libres : tant de provinces conquises, tant de royaumes encore à conquérir ! Et la conquête leur créait des inté-

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