Ibericis peruste funibus latus
Et cmra dura coropede, Licet superbus ainbules pecunia»
Fortuna non mutât genus, etc.
(Horace, Epod. rr, 3-17.)
entière sur une table d'airain, qu'il déposa au lieu le plus apparent de Rome, près de la statue de Jules César : témoignage moins éclalant sans doute de la modération de l'affranchi que de sa propre bassesse*. Avec un tel prince et une pareille assemblée, on comprend le rôle de Pallas et de ses émules dans Tempire : pour gouverner ce peuple d'esclaves, le nouveau maître de Rome avait bien le droit de prendre parmi ses affranchis.
L'affranchissement, si large qu'il parût être à Rome, vers le commencement de l'empire, ne fut donc pas un acheminement à la suppression de l'esclavage, mais une suite naturelle et forcée de l'institution même, une issue par où se déversait l'excédant d'une époque trop abondante en esclaves, un moyen de renouveler cette masse, gâtée, avant d'être perdue, par l'influence délétère de cette condition. Comme une eau, détournée de son libre cours, se corrompt dans le bassin qui la relient captive : on l'en rejette alors, mais, rendue libre, elle ne sera pas autre que ce qu'elle était devenue, croupissante ; et, de même, il ne faut pas attendre que ces instincts faussés par Tesclavage, ces habitudes dépravées dès l'enfance se réforment et se redressent dans l'âme de l'affranchi sous Tinfluence d'une tardive liberté. Jeté au sein d'une société viciée elle-même par le mélange de l'esclavage, il y devint plus librement mauvais, plus dangereusement encore. Ainsi Taffranchissement ne remédiait point au dépérissement
1. « Ilaque quum..>PalIantis spectalissima fides atque innocentia « exemple provocare studiuii lam honeslae aemulalionis possil. ea quae « IV kal. febr. in amplibsimo ordine optimus princeps recitasset, se- « natusque consulta de iis rébus facta in aes inciderenlur, idque xs « figerelur ad slaluam loricatam divi Julii. » — Pline ajoute : t Ut « vellent in oculis omnium figi Pallas insolentiam suam, palientiam c Gœsar, humilitatem senatus. (Ep, VIII, 6.)
des citoyens ; il ne servit pas même à rendre meilleure la condition des esclaves. L'esclave, dans ses rêves de grandeur, convoilail, avec toutes les jouissances de la richesse, des serviteurs à lui^ Affranchi etélevé, en effet, au pouvoir, il méprisait et accablait son ancien état: l'affranchi Pallas faisait des lois contre les esclaves' !
Nous avons dit la fatale influence de l'esclavage dans la famille et dans l'État, et comment elle fut souvent con* tinuée par l'affranchissement, loin d'être détruite. Il est une aulre sphère encore où nous devons la suivre pour apprécier, d'une manière plus complète, les effets de Tinstitution ; je veux' parler de l'ordre intellectuel, de ce domaine de la civilisation, cultivé par le travail de la pensée, et des produits de ce travail : les lettres, les sciences et les aris.
La Grèce en ferma l'accès aux esclaves. C'est pour se réserver les loisirs de cette vie supérieure des âmes qu'elle prétendit leur imposer le travail grossier des mains ; et nous avons vu si celte condition était indispensable au développement et au progrès de l'esprit. Certes la carrière des lettres, des sciences et des arts, n'avait rien à redouter du voisinage de cetle carrière plus
1. Jam ubi liber ero, igitur demum instruam agnim, sedeis, mancipia.
(PUute, Rud. lY, ii, 837.)
2. Le sénatus-consulte Claudien, contre les mariages d'esclaves et de femmes libres. — On sait quel mépris il témoignait pour eux dans son intérieur; il dédaignait de leur adresser une parole de commandement; il n'usait que du geste, ou de récriture, s'il fallait y joindre quelque explication : « Nutu aut manu, vel, si plura demonstranda essent, scnpto < usum, ne vocem consociaret. » (Tac. Ann. XIU, 23.)
428 LIYRE II. CHAPITRE X.
large ouverte, au-dessous d'elle, au commun des hommes libres ; elle n'eût rien perdu de sa considération, si l'on eât pu descendre de Tartiste au manœuvre, ou remonter des degrés inférieurs aux degrés les plus hauts du travail,.sans sortir de la liberté; et, d'ailleurs, les faits sont décisifs. Entre Sparte, qui proscrivait absolument le travail manuel, et Athènes, qui le commanda quelquefois, qui le permit toujours à ses citoyens, l'histoire n'a jamais balancé ; et Ton sait où il faut chercher la source la plus féconde de la pensée et le vrai foyer de la civilisation hellénique.
Rome n'était point dans de semblables conditions, et les différences qu'elle présente confirmeront le principe que nous avons établi.
Le peuple romain était un peuple d'action, et cetle action fut tout entière de gouvernement et de conquête. L'art de la guerre, la science de Tadministralion, voilà l'élude sérieuse de Rome : hœ tibi erunt artes ; joignez-y les moyens qui peuvent concourir au même but, dans la méditation de la retraite ou dans les discussions du forum: la jurisprudence qui fait l'homme d'Élat, Péloquence qui lui donne puissance sur le peuple assemblé, et l'histoire qui retrace les grands souvenirs de la pairie, pour former à l'exemple des ancêtres les nouvelles générations. Voilà les genres vraiment romains, les genres dignes de les occuper, voilà les arts civils. Ce sont des patriciens que vous Irouvez aux sources mêmes de la jurisprudence et de l'histoire, dans les mystères des formules juridiques, dans la composition des grandes annales ; ce sont les plus nobles de Rome qui continuent de développer le droit comme préteurs ou comme jurisconsultes : les Âppius Claudius Caecus, les Tiberius Corun-
canius, les Licinius Crassus, les deux Scœvola, Taugure elle pontife; ce sont des consulaires, des sénateurs, des prétoriens, qui tirent l'histoire de ces archives sacrées pour la rendre plus accessible à tous : Fabius Pictor, Galon le Censeur, Fulvius Nobilior, Calpurnius Pispn Frugi, Sempronius Tuditanus ; et le mouvement se continue après les Gracques par les préteurs Q. Claudhis Quadrigarius et Licinius Macer, par les consuls iEmilius Scaurus et Luialius Catulus, en un mot, par les plus grands noms de la république ou de Tempire. Le fond romain demeure sous ces formes que le génie grec est venu polir. Aussi, grâce à celte libre culture, Rome a-t-elle, dans chacun de ces genres, ses litres originaux. En histoire, si elle n'a point Hérodote et celte autre épopée, digne des guerres médiques, avec la grâce aimable de ses divagations» elle a, du moins, César et ce récit rapide qui veut hâter ce que Taction réelle a de trop lent au gré de son génie ; et, dans un genre plus analogue, à côté de Thucydide, inspiré du triste spectacle de ces guerres où s'évanouit le sentiment de la nationalité commune de la Grèce, elle peut placer, à une moindre distance. Tacite, en qui se réveillent avec tant d'énergie, avant de s'éteindre, les dernières lueurs du génie de la liberté. En éloquence, Rome prend son rang au niveau de la Grèce, et oppose, à des titres divers, à Démosthëne Cicéron ; en jurisprudence, elle est sans égalée
Le reste fut moins national ; mais pourtant, sous l'influence de la Grèce, le Romain de la société nouvelle put
1. Ces deux grands arts, jusque dans les misères d*une carrière trop encombrée et malgré les traits beaucoup trop sou?ent justifiés de i'épigramme et de la satire contre la chicane et le charlatanisme, soutinrent la dignité de la profession d'avocat. C'était encore, au temps de Tacite, le chemin qui menait aux honneurs de la vie publique.
s'y hasarder aussi. Les écoles diverses de la philosophie grecque laissèrent leur trace, à Rome, dans les poèmes de Lucrèce, dans les élégantes discussions de Cicéron, dans les traités et dans les conversations familières de Sénèque. Quant à la poésie, dont les essais avaient dû précéder la prose, Naevius, Ennius, avaient depuis longtemps introduit à Rome les formes nouvelles du théâtre et de l'épopée de la Grèce, deux genres qui, en se séparant, trouvèrent au«si leur génie propre: Plaute attaquant les mœurs nouvelles ayec la vei've du plébéien; Virgile rattachant les traditions de sa patrie aux traditions d*Homère, sous rinvocation de la muse qui l'avait inspiré. Et toutes les variétés de la poésie eurent leurs imilalions, quelquefois même davantage, dans cette brillante phalange du siècle dont Auguste tient le milieu et auquel est demeuré sonnom^
Mais, dans tout ce mouvement littéraire, quelle fut la part de l'esclavage*?
L'esclave fut repoussé des arts vraiment romains. A quel titre eût-il pratiqué la science du droit? à quel propos l'éloquence? et, pour l'histoire, qu'avait-il à chercher dans les mémoires des familles ou dans les traditions du peuple de Romulus ? Seulement, dans le dernier siècle de la république, un affranchi, Cœcilius, écrit un livre sur les guerres serviles', un autre, Épicadus, recueille et achève les mémoires de son maître Sylla ; un troisième, Alteius Phi-
1. Nous devons le fond de ces notions sur la littérature latine à l*excellent cours que nous faisait autrefois, à TËcole normale, M. Rinn, depuis professeur au Collège de France.
2. Il y a sur ceUe question une thèse d'histoire et de droit, soutenue, devant l'université de Leyde, par M. Gevers, De iervilis conditions hominibust artes, liilerai et êcientias Romœ colentibiu (1816). Si l'on n'y trouve que peu de chose, c'est un peu la faute du sujet.
3. Athén. VI, page 273. (Voy. Hiit. grœc. fragm., t. m, p. 531.
lôlogus, rassemble des matériaux pour l'histoire de Sallusle * ; un outre encore, Otacilius Pilitus, aborde un peu plus directement la science sous le patronage de Pompée, et pour raconter sa vie*. Ainsi firent plus tard Timagène et Maralhus, aifranchis d'Auguste', iEliusMaurus et quelques autres peut-être : écrits d'où furent tirées plus tard ces pauvres biographies qui nous restent des empereurs, sous le nom commun d'Histoire Auguste^.
Ces genres étaient donc le propre des citoyens. Il y en avait un autre réservé aux esclaves, la grammaire ; et il n'est pas étonnant qu'ils y aient été nombreux et habiles : laGrèce était captive, et les Romains, (oui en dédaignant encore la pratique de cet art, commençaient à payer fort cher non-seulement des maîtres pour leurs enfants, mais des savants pour eux. Cet art, né aussi dans la liberté parmi les libres produits du génie grec, se développa donc à Rome par l'esclavage et dans l'esclavage (71). Si les hasards de la guerre ne livraient point assez d'hommes instruits aux marchands pour les vendre comme grammairiens ou philologues, ils en faisaient faire : on en dressait sur commande. Mais, de tous ceux qui se distinguèrent, un seul est dit positivement né dans Tesclavage (vema)j
1. i Breviario rerum omnium romanarum, ex quibus, quas vellet, c eligeret. » (Suét. De ill. gramm. 10.)
2. « Primas omnium libertinorum,ut Corn. Nepos opinatur, scribere « historiam orsus, non nisi ab iionestissimo quoque scribi solitam. t (Suét. De clar, rhei. 3.) Tiron, raiïranchi de Cicéron, composa aussi la Tie de son ancien maître.
3. Timagène, fait esclave par le sort des armes, était devenu cuisinier, puis porteur d'Auguste, qui le prit en amitié; mais il en abusa, et, chassé pour des insolences, il brûla les histoires qu'il avait composées sur lui. (Sénèque le père, Controv, V. 34, p. 459.) Cf. Sén. De ira, UI, â3. Voyez encore Suidas, et Fragm, HUt. Grœcor,, t. III, p. 517, 518.