‹ Histoire de l'esclavage dans l'antiquitéChapitre 23 sur 213 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

DU NOMBRE ET DE l'eMPLOI DES ESGLATES.

L'esclave est un homme dépouillé de son caractèi*e, pour n'élre plus qu'un instrument au service des besoins d'un autre : instrument jugé d'autant plus propre à cette destination, que, les pouvant mieux connaître, il peut mieux les satisfaire. Aussi l'esclavage se répandit-il déplus en plus dans Tusage de Rome, à mesure que les sources en devenaient plus abondantes, et il y eut un moment où, se substituant presque partout au travail libre, il supporta en quelque sorte à lui seul tout le poids de la société romaine; changement grave qui, sans l'aveugle confiance de Romedans ses destinées, aurait dû l'épouvanter pour l'avenir : la vie d'un peuple entre les mains des esclaves f Pourtant, l'esclavage, né de la force, ne pouvait se perpétuer que par la force ; or, en supposant Rome toujours capable de le maintenir, était-elle assurée de le renouveler incessamment? et, si un jour les sources venaient à s'en tarir, que devenaient le travail et la vie? Qui ramènerait Thomme libre à cette place d'où l'esclave l'avait chassé ; et quelle garantie d'équilibre pour la société, pendant le temps de crise où s'accomplirait cette révolution dans ses bases?

Tels sont pourtant les deux mouvements contraires qui se

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succèdent dans le monde romain : substitution de Tcsclave à l'homme libre, substitution de Thomme libre à l'esclave. Le premier mouvement commence à se produire dès l'âge de la conquête ; il ne s*opéra point sans secousse ; l'esclave se releva contre le joug, et l'homme libre réagit lui-même contre la tendance qui, en le privant du travail, menaçait son avenir. Mais là, du moins, le danger était dans une exubérance de vie, dans le choc de ces deux forces mises en présence et en lutte, et la république fut assez vigoureusement constiluée pour résister. Il en fut autrement quand l'administration impériale sentit le besoin d'imprimer le mouvement contraire. Le travail scrvile se réduisait tous les jours, et le ti*avail libre n'était plus capable de le remplacer : c'était le vide qui se faisait sous les fondements mêmes del'empire. Aquelle puissance eu t-il été donné de le maintenir?

La population servile était peu nombreuse encore» au commencement de la république; et un texte de Denys d'Halicarnasse nous a permis de l'évaluer approximativement. Elle faisait la huitième partie tout au plus, et peutêtre seulement la seizième partie de la classe libre. Le peu d'étendue du territoire romain à cette époque (476 avant J.-C.) en donne la raison. Rome» serrée de près par les Etrusques^ les Sabins et les Volsques, ne possédait encore, sur la rive droite du Tibre, qu'une lisière étroite jusqu'au Crémèrc, aux frontières de Véies ; au N. la Sabine en deçà de Cures; à l'Ë. l'ancien Latium, placé dans sa dépendance parla bataille du lac Rhégille, et une faible portion de pays récemment enlevée aux Volsques par la conquête (Yélitre,

LoDgula. Pollusca, Corioles), avec deux ou trois villes de rinlérieur (Norba, Ecelrae et Suessa-Pometia). Dans des limites aussi restreintes, elle ne pouvait faire face à ses ennemis que par une nombreuse génération de soldats, et il n'y avait que peu de place pour les esclaves. D'ailleurs comment, s'ils n'étaient point nés dans la maison, les y garder, au voisinage de ces populations toujours hostiles d'où la guerre les eût enlevés jadis? On comprend donc qu'il n'y en ait pas eu dans chaque famille ; on comprend que beaucoup de Romains aient cultivé, par eux-mêmes et sans aide, leur petit héritage, à l'exemple de Cincinnatus, que les députés du sénat trouvèrent occupé de ses travaux rustiques, lorsqu'ils vinrent l'appeler a la tète des légions.

Mais le territoire de Rome s'agrandit, et, dans cette suite de guerres incessantes qui portëi^nt sa domination aux bornes de l'Italie même, les occasions d'asservissement se multipliaient, en même temps que diminuaient pour les captifs les chances d'échapper h l'esclavage. Sans doute, des concessions nombreuses furent faites aux peuples vaincus pour les retenir à l'obéissance, et bientôt l'Italie allait former un corps privilégié au milieu des provinces asservies : c'est à ces conditions que Rome fut si forle, et que, sans ouvrir encore aux Italiens les portes de la cité, les rangs de la légion, elle put les introduire dans son système politique et les compter parmi ses soldats. Mais ceux qui, dans la lutte, avaient été pris et réduits en servitude, restèrent soumis à ce droit de la guerre. Aussi voit-on le nombre des esclaves s'augmenter dans une proportion bien plus considérable que celui des ciloyens, pendant la période qui s'étend de la prise de Rome par les Gaulois à la deuxième guerre punique. Le nombre des citoyens s'ac-

croit par le développement de plusieui's colonies, par la formation de quelques tribus nouYcUes et par l'admission des magistrats de villes municipales aux privilèges de la cilé : recrutement désormais médiocre qui le laissa dans les limites de 120 000 à 300 000 hommes capables de servir, depuis le temps des rois jusqu'au temps des guerres puniques. La population scrvile se forme de masses entières d'Italiens que l'on cesse de ménager après tant de défaites : de prisonniers que fournissent l'Afrique el les deux lies enlevées à Garthage, la Corse et la Sardaigne, si souvent rebelles au joug nouveau de Rome ; et, après la seconde guerre punique, elle devait prendre à toutes les races de l'Orient et de l'Occident. Or, sur sur ce nombre, aucun renseignement spécial ne se trouve chez les anciens. Comment suppléer à leur silence ?

Les historiens, qui se taisent sur les esclaves, ont quelquefois parlé de la population libre de l'Italie. Si l'on pouvait ramener leurs eslimatH)ns à un nombre précis, et si, par quelque autre moyen, on arrivait à déterminer le nombre total des habitants de la presqu'île, la différence de l'un à l'autre donneraitdirectement le nombre des esclaves. C'est par cette méthode que Dureau de la Malle a essayé d'atteindre au but proposé.

Et d'abord quelle était la population totale de l'Italie ? L'auteur entreprend d'évaluer le nombre des hommes qu'elle* devait porter par la quantité de blé qu'elle pouvait produire. Il prend cette contrée dans les limites de la domination romaine au commencement de la deuxième guerre punique, c'est-à-dire toute la Péninsule jusqu'au Rubicon et à la Macra. Il cherche ce qu'elle pouvait produire, c'était alors ce qu'elle devait consommer ; et, par le rapprot*hement de la consommation totale et de la consom-

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inalion individuelle, il arrive au nombre probable des habitants.

Voyons en premier lieu la production de Pltalie. L'Italie, dans les limites que nous avons acceptées, a, selon Malte- Brun, dont Dureau de la Malle prend les nombres, 7 774 lieues carrées ou un peu plus de quinze millions d'hectares (15 556 109). Mais de cette surface quelle partie était cultivable et quelle, en effet, cultivée? A défaut de documents généraux sur Tltalie moderne, Dureau de la Malle a cherché ce rapport dans les tableaux statistiques de la France publiés par le ministre de Tagriculture, en 1836. L'étendue des terres labourables y est donnée comme à peu près moitié de la surface totale, soit plus exactement, pour ritalie romaine (en deçà du Rubicon), 7 437 906 hectares. Mais il faut tenir compte des jachères, et, selon l'évaluation moyenne de Columelle, elles prenaient annuellement 55 arpents sur 100 ; les terres réellement cultivées ne seront donc que les -^ ou environ les 2/3 des terres cultivables ; et ainsi il ne faudra compter comme productif x|u'un peu moins de 1/3 de la surface totale, soit environ cinq millions d'hectares (4 834 653)'.

Nous nous écarterons, sur ce premier point, des résultats de Tauteur.

Les tableaux auxquels il a emprunté les éléments de ses calculs, quelque supérieurs qu'ils fus^^ent aux données anciennes de la statistique, laissaient cependant à désirer pour la précision. Tout n'avait pas été étudié encore : on avait évalué en gros et approximativement ce qui manquait à l'observation, afin de présenter, au plus vite, les résultats généraux ; et cela est surtout sensible à l'article des terres

i, Bcan. polit. II, 5, 1. 1, p. 381 et suiv.

labourables, évaluées en masse à presque la moitié de la surface du pays. La grande publication de 1840-1841 est venue combler les lacunes et redresser quelques-unes des erreurs de ces estimations trop générales. Ces nouvelles tables, dont nous avons fail usage pour le calcul des produits de l'Attique, présentent, pour chaque région de la France, une analyse plus spéciale des divers genres de culture, avec la place qu'ils tiennent sur le sol. Prenons, comme nous Tavons fait pour TAttique, la région S. E. (à TE. du méridien de Paris, et au S. du 47™' parallèle), région qui touche à l'Italie et lui ressemble en plusieurs parties par ses montagnes et son climat. La surface en est de 13 287 463 hectares, et l'étendue des cultures en céréales (froment, orge, miïs, etc.), de 2,490,591. Si nous appliquons ce rapport à l'Italie romaine, nous aurons là proportion

13 287 463 : 2 490 591 : : 15 356 109 : ^ = 2 878 356 hectares ,

en nombre rond, un peu moins de trois millions.

La différence sur ce point est grande, puisque nous passons du tiers au cinquième. Quelle était lu production spécifique?ljdi question, malgré les textes des anciens, et peutêtre à cause de ces textes, présente quelques difficultés encore. Le rapport du produit à la semence était, selon Varron, de 10 et de 15 pour 1, en Étrurie et en plusieurs contrées de l'Ilalie* : ce sont des cas extrêmes de fertilité, etColumelle semble s'être placéà rextrémifé opposée quand il le réduit en général à 4 pour 1 *. Dureau de la Malle Té-

i. Varr. De re rusL I, xliv, t el 2.

2. S'il en parle d*une manière plus générale, au moins ne remontet-il pas au delà d*une époque où la cullure avait déjà bien décliné.

lève à 5 pour 1, en invoquant l'exemple de plusieurs parties de rilalie moderne, et c'est à peu près la moyenne de la région S. E. de la France. Quant à la semence qui forme l'unité dans ces rapports, Vamm l'évalua il à 5 boisseaux (modii) par arpent {jugerum), plus ou moins, selon la nature du sol : ce seraient, dans nos mesures, 45""**,355 pour 25"",38 ou 1»»*^^»>,71 par hectare ; Cicéron l'estimait à 1 médimne ou 6 boisseaux (52"''**,025), soit.2^'****,05 par hectare, pour les meilleures lerres de la Sicile ^ Mais ces terres de Sicile avaient leui^s analogues dans l'ancienne Italie ; et d'ailleurs^ les régions les plus productives ne sont pas celles qui prennent le plus de semence ', Il est donc utile de contrôler encore ces témoignages parles résultats des recherches modernes. Or la mesure de Varron est audessous de la limite inférieure de la région S. E. de la France* ; celle de Cicéron approche, au contraire, de la moyenne. Cette moyenne (2*^*'*',08) produisant M ^''"^^ 27 est la base que nous avons prise pour le calcul de la production de l'Attique. Si, avec ces autorités déplus, on l'accepte pour l'Italie, moins bien cultivée peut-être, mais généralement plus fertile, on trouve (à H hecloliires par hectare) un peu plus de trente millions d'heclolitres de produit (31 661 696), et, après le retranchement de \

« Nam fmmenta majore qiiidem parte Italise quando cum quarto res- « ponderint, vix meminisse possumus. » (Colum. III, m, 4.)

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