CHAPITRE vin
Police.
Lorsque Je peuple Romain était devenu plus timide et plus faible en vieillissant , il avait pris en même temps un esprit plus mobile, un caractère plus inégal et plus prompt à s’irriter : la moindre étincelle allumait la sédition. A la vérité, ce courroux impuissant s’évanouissait bientôt ; mais l’agitation, quelque légère qu’elle fut, conti'ariait toujours Théodoric , parce qu’elle réveillait le peuple pour quelques instans.
Rien n’est à négliger dans une domination nouvelle : le mouvement peut se communiquer de proche çn proche, et à la fin produire yne commotion violente. Comme le système de Théodoric, qui était d’agir sourdement, ne lui permettait pas d’im- * primer la terreur, il évita, autant qu’il lui fut possible, d’effrayer par les punitions.
C’est ce qui le distingue encore des rois Barbares : il sut empêcher, par une police
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attentive, qs que les autres ne faisaient que comprimer par la force.
Deux objets principaux l’occupèrent d’abord : ces deux points obtenus, le reste s’arrangeait sans peine. x°. Il enchaîna la main violente du militaire, ou guérit le mal qu’elle faisait ; 2°. il entretint l’abondance des vivres.
Après avoir ouvert aux Romains l’asile des lois , pour tout ce qui pouvait s’appliquer à l’une et à l’autre nation indistinctement, il était nécessaire que la vigilance du souverain obviât à des inconvénient qu’il ne devait pas trop faire connaître par d(?S édits publics.
! Cette espèce de composition entre la force et la justice , demandait toute la prudence de Théodoric. Il devait tout â ses Goths , et ils lui conservaient encore toüt.
C’était un besoin pour lui dé les ménager.
Il fallait qu’il les domptât sans les effaroucher ; qu’il nourrit leur vigueur , et qu’il les tînt dans l’obéissance. Il se servit habilement de l’ascendant que lui donnaient sur eux et la noblesse, de sa race, et la gloire de ses exploits guerriers, et le mérite de les avoir mis en possession de l’Ita-
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lie. Il usa plus souvent de son autorité que de sa puissance. Au moins il essaya toujours la première avant d’avoir recours à la seconde , et il réussit. Le Barbare était •comme un lion qui ne connaît que la voix de son maître , prêt à dévorer tout le reste..
Durant la paix, les Goths, rentrant dans leurs foyers, étaient plus faciles à contenir ; ils étaient presque rendus à l’état civil. Dès comtes et des ducs de leur nation, responsables au Prince de tous les excès (a) , des juges punis pour la faiblesse aussi bien que pour la vénalité (b), lç Prince , qui les. avait sous scs yeux, mettaient des barrières à la licence. Mais quand le signal de la guerre était donné, quand par devoir ils se préparaient au carnage; quand Je bruit des armes excitait leur fureur,, c’est alors que le maître du royaume devait redoubler d’attention pour mettre à l’abri des hostilités les provinces amies, à travers lesquelles ilslaisaient leur route. Avant le passage de l’armée, des officiers royaux avaient fait tous les préparatifs pour la
(a) Cas*. , lib. 6, ep. ai . 21 ; ]ib- 7 , *p. i ,3 , /J. (i>) Ed. Th. , art. 1 , 3 , 3 , etc.
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recevoir (a). Les habitans étaient-ils obligés de nourrir les militaires dans leur marche ? les chefs veillaient à ce que ces derniers fussent pourvus abondamment; mais qu’ils n’exigeassent que ce qui leur était nécessaire et accordé par les édits du roi.
Quelquefois pour ne laisser aucun prétexte aux désordres, il faisait établir d’avancé des magasins et des convois (b). Les citoyens étaient exemptés de l’entretien des troupes , et d’une chose plus fâcheuse en+ core, de l’introduotion des soldats dans leurs maisons. Il avait encore un autre moyen de faire régner l’ordre , c’était d’accorder à son armée , au lieu de l’étape ordinaire , une solde réglée.; qui était payée chaque semaine (c). De cette manière là fourniture des vivres n’était plus une occasion de pillage , mais un commerce entre citoyens et les soldats, sous la surveillance des officiers (45).
Si, dans la marche, il arrivait que les chevaux épuisés ne pussent plus suffire à
(a) Ca*siod.,lib-4, ep. iô; lib 5 , ep. 10 , lï. {!>} Id., lib. 3, ep. 38, 4> , 4*- (c) Id. , lib 5, «p. Ils
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la fatigué , les habitans , selon les régiemens, étaient tenus de remonter les cavaliers; mais afin de conserver l’égalité dans cet échange , Tbéodoric voulait que l’on donnât des chevaux frais d’une qualité ou d’une taille inférieure à ceux que l’on prenait en mauvais état (a). Je ne fais mention de cette particularité, peu importante en elle-même , que pour montrer l’exactitude rigoureuse de ce prince à maintenir l’ordre et la justice.
Enfin, si l’armée , en se répandant comme un torrent dévastateur , trompait sa prévoyance et- rendait ses mesures vaines ; il réparait ensuite les maux qu’il n’avait pu prévenir.. Tantôt il exemptait de tributs les provinces qui avaient souffert (b), tantôt il faisait répandre , parla main des évêques, des sommes tirées dé son épargne ( c ). Ainsi, même en détestai^ lès Barbares, on ne cessait pas d’aimer le rôh
On peut faire ici une nouvelle observation sur le caractère de Thcodoric : plus
(a) Cassiotl. , lib. 5 -,ep. 10.
(I) Ici . , lil>. 4 , ep-- 36 ,
(f ) ld . , lib. a , cp. 7. — Cocchl. Vit. Theod. , c.- 9.
les provinces étaient éloignées du centre du royaume et plus sa domination y était nouvelle , plus il s’empressait de soulager les habitans (a). Il voulait que la tenue de ses soldats inspirât de la confiance dans le prince. A quoi devons-nous imputer toutes ces bienveillantes dispositions ? Est-ce à son humanité i je ne saurais l’affirmer.
Est-ce à sa justice? on le pensera peut-être. Est -ce à sa politique ? il y a plus de raisons de le croire.
L’approvisionqement des vivres pour le royaume , et principalement pour Rome, ne lui donnait pas tant de soucis , et lui offrait un succès plus sûr et plus présent.
Montesquieu (û) blâme Constantin d’avoir établi dans sa nouvelle ville des distributions de blé, à l’instar de celles qui se faisaient à Rome. Dans un gouvernement où le peuple ne se mêle point des affaires publiques, une telle coutume ne peut qu’être pernicieuse. La sécurité où il est sur sa subsistance ne sert qu’à entretenir sa paresse,, sa vanité, ses vices.
. (o) Cass. , lib. 3 , ep. 58 , 4a.
(£) Grand, et décad. des Rom. , cb . 1 7.
*4a monarchie des goths
On a toujours remarqué, parmi Jes nations policées, que celles où l’on a le plus d’oisiveté et le moins d’industrie, sont les plus indolentes et les plus lâches , quand il s’agit de prendre les armes.
Mais cet abus à Rome était un mal nécessaire. L’habileté du prince consistait à changer pour lui le mal en bien.
L’Italie , par sa fertilité , aurait pu se suffire à elle -même. D’ailleurs, Théodoric l’avait pour ainsi dire fécondée : la paix qu’il avait fait renaître encourageait les travaux de l’agriculture. Le royaume devait être dans l’abondance.
Rome seule rompait l’équilibre. Elle consommait beaucoup et nerendait rien. Cette tête énorme avait été ajustée d’abord sur un corps immense , tel que l’empire romain ; mais elle était devenue monstrueuse , à mesure que l’Empire avait décru , et elle le surchargeait d’un poids incommode. Plus les limites s’étaient resser- ' rées , plus le fardeau s’était appesanti ; parce que les besoins ne diminuaient pas en proportion des ressources. *
Quelquefois , avant la perte de l’Afrique, et très-souvent depuis cette époque, les
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Romains éprouvèrent les tourmens de la famine. On ne savait point profiter des récoltes d’Italie , et l’égoïsme des particuliers semblait être d’intelligence avec le# ennemis de l’Etat. Des propriétaires avides et sjans pudeur chargeaient de blé des vaisseaux étrangers , tandis que la disette affligeait leur pays.
C’eût été un prodige qu’une multitude désœuvrée , comme le peuple Romain , et au milieu de pareilles angoisses, n’eût point fait éclater de séditions. Rien ne pouvait la consoler , rien ne pouvait la distraire de ses maux; son impatience éclatait.
Théodoric courut au devant de ce danger. Il commença par ordonner aux inspecteurs des côtes , d’empêcher qu’aucun particulier ne portât du blé sur les navires des autres nations, avant que l’on eut recueilli tout ce qui était nécessaire pour entretenir l’abondance dans le royau- $ me (a). La Campanie, la Pouille , la Calabre, et les campagnes les plus productives, fournirent aux besoins des autres
(«) Cms- , lib. i , ep. » 4 •
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contrées (a). Une économie salutaire, en rétablissant l’harmonie dans le corps de l’État , dispensait avec mesure les sucs nourriciers à tous les membres , et ne permettait pas que ce qui était superflu à quelques parties fût dérobé au reste du corps , et allât engraisser des étrangers. Il fît aussi venir des grains de l’Espagne (4). De plus , lorsqu’il eut construit une marine, qui manquait entièrement avant lui, elle servit à tous les transports sur les fleuves, et autour des côtes; et elle enleva aux Grecs l’impôt que la faiblesse des Romains leur avait payé jusqu’alors (c).
Quels soins ne prenait pas Théodoric pour prévenir jusqu’aux moindres murmures? C’était au premier magistrat de l’Empire, au préfet du Prétoire qu’il commettait l’intendance générale ( d ) des approvisionnemens. Ensuite il y avait un ol- ^ ficier (<?) chargé de présider aux transports
(a) Cas». , lib i , ep. 16 , 35.
(b) Cocchl. Tb Vit- , cap. 7.
(c) Id. , lib. 5 , ep. 17.
(d) Id ■ , lib 6 , ep. 3 , iS.
(«) Cassiod. , lib. 1 , ep. 34 > 35.
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des vivres , d’avoir l’œil sur les fermiers , d’accélérer les convois, de remplir les greniers publics. Mais Théodoricne s’en tenait
Croiraitît le l'ival
des empereurs d’Orient , s’occupât des plus petits détails de la préparation du pain ?
qu’il entrât, pour ainsi dire, avec le préfet de l’annône et les autres officiers subalternes («) , dans le laboratoire et dans la boutique des marchands, afin de prévenir toutes les fraudes, soit dansda qualité, soit dans le poids des vivres ? Comme il vante à ces officiers l’importance de leur emploi ? Quelle vigilance il exige ! Combien il recommande ( je me sers de ses expressions ) de rassasier le peuple , pour ne lui point donner sujet de se mutiner! On a eu lieu dè remarquer déjà plusieurs fois à quel point il craignait les émeutes. Jamais, il ne l’a plus laissé voir que dans ces ordonnances.
C’est la même appréhension , qui lui fit apporter à la police des spectacles une attention si sérieuse. Les grands et le peuple se divisaient dans le Cirque et dans les-
(o) Cassiod. , lib. 6 , ep. G, iS.
pas à cette surveillance générale on que le conquérant de l’Italie ,
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théâtres, en différentes fanions dont l’animosité occasionnait des querelles et des batailles sanglantes. Ces Romains , qui n’avaient plus le courage de s’exposer pour leur pavR, se faisaient la guerre avec furie pour un cocher ou un danseur (a). Le préfet de la ville eut ordre de rechercher et de punir ceux qui , par des cris injurieux , excitaient quelque trouble. Il y eut un tribun des plaisirs (b ) , dont les fonctions étaient de pourvoir à tout ce qui devait procurer l’agvhnent et le calme. Et l’on publia lin réglement qui fixa aux pantomimes la place où ils devaient faire leurs exercices, et de quelle manière (e) , afin qu’il n’y eût de préférence accordée à aucun parti, et que l’égalité ôtât tout sujet de discorde. C’est ainsi qu’à la licence et au tumulte , le prinoe fit sücoéder l’ordre et la décence.
On trouve dans le recueil de Cassiodore , une formule (d) d’après laquelle on peut
(«) Cass. , liï>. i , ep. 20 , 3o, 3i , 3? j lib. 6 , «p. 4- — Sigon. Occ. Imp., lib. 16 .
(b) Cass. , lib. 7 , ep. io.
(c) Idem , lib. i , ep. 3i .
(d) Id. , lib. 6, ep. 36. — Cocebl. Vit. Th. , cap. 6.
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conjecturer «fuel était alors l’état de Rome et de ses habitans. Depuis que le siège de l’Empire et la cour du prince avaient été transférés en d’autres lieux , la splendeur 1 de l’ancienne capitale du monde s’était bien éclipsée ; ce séjour n’oifrait plus rien d’attrayant à l’orgueil des principaux ciloyeus; il était plus propre à inspirer desregrets , si les -Romains avaient pu en avoir. Les riches .préféraient leurs habitations de la campagne. Mais Théodoric, qui s’appfté quait à rendre les villes populeuses et llorissanteg , ne souffrait pas 'que l’éloiguemertt des riches privât Rome de leur luxe etd’un grand nombre de citoyens qui 'les snivaient en qualités de cliens. Ils frirent obligés d’habiter la ville au moins pendant neuf mois de l’année, ej ils n’avaient la permission de s’absentef que jurant l’automne. Encore fallait-il qu’ijs obtinssent le congé du roi; encore le lieu <OÙ ils allaient et le temps qu’ils devaient rester étaient-ils désignés d’une manière précise.
Je ne finirai pas ce chapitre sans parler de quelques ordonnances de Théodoric au sujet des sépultures. Ces ordonnances sont une nouvelle preuve de son em-
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pressentent à gagner l’affection du peuple vaincu.
On sait que les Italiens étaient une des nations les plus scrupuleuses sur les devoirs à rendre aux morts. Favoriser ce zèle pieux , faire respecter la sainteté des tombeaux, c’était acquérir des droits à leur reconnaissance. Il réprima l’avidité de ceux qui s’emparaient des lieux de sépulture, et qui rançonnaient les citoyens pauvres, lorsqu’ils voulaient confier à la terre les restes de leurs parens (a). Il punit ceux qui par avarice , ou par vengeance , profav. naient les tombeaux (6). ,
Enfin, il se servit de son autorité pour abolir la coutume pernicieuse d’enterrer les morts dans l’enceinte de Rome (c).
(a) Cas*. , lib. 3 , ep. 19.
(4) IA. , lib- 4 » ep. • 8. .
(c) Ed. Theod , art, 1 it.