CHAPITRE X
Commerce .*
Lk commerce ne fut jamais cultivé par les Romains , que comme un moyen de satisfaire aux besoins du luxé. Autrefois, loin d’augmenter les revenus de la république, il était même dispendieux. Une grande partie des richesses qu’on tirait des nations par les tributs, allait chaque annéô s’engloutir dans les Indes et dans l’Arabie, en échange des productions de ces deux contrées. Mais les avantages compensaient bien les pertes. Une marine puissante parcourait les mers; le peuple qui ne pouvait plus vendre ses suffrages , vendait son travail ; la richesse circulait par mille canaux , et se répandait sur la classe indigente , et Rome soutenait sa dignité aux yeux des nations , en se parant des trésors de l’Orient («L - .
{a) Montcsq. K«p. des Lois , lir. 21 , chdp. t/f.
i6q monarchie des goths
Mais il vint un temps où l’on perdit, avec la puissance , les tributs qui entretenaient l’opulence de Rome ; où la division de l’Empire rendit l’État misérable. Le goût de la magnificence ne subsista pas moins chez les particôliers : des mœurs de leurs pères , c’est là tout ce qu’ils surent imiter.
Les Romains n’étant plus dominateurs , auraient dû devenir commerçans : il aurait fallu que l’activité suppléât à la faiblesse , l'industrie à l’indigence; enfin, que le produit du négoce remplaçât les tributs.
Mais quelle consistance le commerce pouvait-il prendre , au milieu des secousses et des révolutions continuelles qui avaient troublé tout l’Empire? Ajoutez que les Romains, ne possédant point de vaisseaux, étaient réduits à emprunter le secours des Grecs, qui pouvaient apporter dans l’Italie , et en emporter toutes les marchandises qu’il leur plaisait, et comme il leur plaisait (a). Les Romains étaient devenus leurs tributaires, et dépendaient entièrement d’eux, non-seulement pour les ob-
(a) Srg Occ. Iinp., lib. i6. — Leb Hist. ilu Bas- Empire , liv. 37.
UN ITALIE. iGl
jets de luxe, mais pour les choses nécessaires à la vie.
Un sol fertile , un grand nombre de fleuves navigables , des ports commodes , la proxi-:
mité de pays opulens, telles étaient les ressources que l’Italie offrait , et dont on n’avait pas encore su profiter. Cependant le besoin et l’appât du gain devaient éveiller les esprits. Qu’attendaient -ils pour agir?
des circonstances plus heureuses.
Le commerce a besoin d’ètre encouragé par la paix de l’Etat , et par la solidité du gouvernement. Le règne de Théodoric devait de lui-même le.faire fleurir, quand ce prince n’y aurait pas apporté une attention particulière. Cependant Théodoric protégea le commerce seulement en ce qui s’accordait avec son plan général , et y contribuait. Comme l’esprit national éloignait les Goths toute occupation mercantile, et que les Romains jfcuvaient seuls s’y adonner , Théodoric craignait qu’ils n’allassent puiser des idées contraires à sa domination dans des pays étrangers. Le commerce au dehors fut négligé entièrement, et il semblait même leur être interdit. Lorsque Théodoric créa une marine, il
ne fit construire que desbàlimens légers(a) qui pussent servir sur les fleuves, aulourdes côtes , où tout au plus à de petits trajets , à des courses dans les parages voisins. Il facilita les importations des autres pays(6). Mais pour le trafic dans l’intérieur, qui n’avait d’autre résultat que l’abondance des villes et le luxe des Romains, tous les soins de Théodoric tendaient à le favoriser.
En général, on ne remarque pas qu’il ait eu de grandes vues d’amélioration pour le commerce ; il sembla même à cet égard partager le dédain de sa nation (c). Il ne le regardciit pas comme le développement de l’industrie des sujets, et comme une source de richesses , mais comme un instrument secondaire de ses desseins. Ainsi ce fut pour lui une matière de police , plutôt qu’une branche d’administration poli tique. »
N éanm oinsffhéodoric fi t pl usieurs choses
très- utiles au commerce. 11 établit la tran-
quillité partout, il renversa le despotisme
(o) Cassioil. , lib. 5 , <*p. iG- Dromones •
(b) ld . , lib. 7, ep. g , a3.
(c) Eil Th . , art. 62.
F.N ITALIE. l63
des grands ; il donna des vaisseaux à l’Italie ; rassura la foi publique. .
Le royaume n’ayant plus qu’un seul maître , le trésor n’était plus comme autrefois pillé par une foule de petits tyrans, tons d’autant plus avides, que leur puissance était plus injuste et plus fragile. L'état * florissant des finances mit Théodoric à même de négliger un secours trop souvent employé avant lui, et dont les suites furent toujours funestes; je veux dire l’altération des monnaies. Il voulait qu’elles fussent conservées dans toute leur intégrité ( a ).
Il supprima les taxes inventées par l’avarice , grossies par la fraude , et qui désolaient le négociant ( b ).
Le péage onéreux exigé par les officiers > publics , dans plusieurs villes maritimes , en défendait l’approche aux marchands étrangers. Cette barrière fut renversée (c ) , et les vaisseaux furent attirés dans les ports de l’Italie par la facilité de l’accès, ce On ne devait demander gu’ un don volontaire ,
(«) Cass. , lil». 7 , ep. 3 i-
(b) Id . , lib. 2 , ep. 26.
(c) Jd. , lib. 7 , ep. 9
r64 MONARCHIE DES GOT1IS
une espèce de présent d’hospitalité. » On reconnaît là son attachement aux maximes des Germains.
Mais on reconnaît aussi partout la supériorité de ses lumières. Tandis que dans les Gaules on permettait d’occuper la moitié du lit des fleuves, pourvu que l’autre moitié çestât libre pour les filets et pour les bateaux (a) , Théodoric défendait expressément de mettre aucun obstacle à la navigation (&,).
Après avoir rétabli la confiance par rap-* port au gouvernement , il lui restait à faire revivre la bonne 1 foi dans les relations commerciales des citoyens entre eux. On pensera sans doute que, dans les temps d’anarcbie, elle avait dû recevoir de funestes atteintes. Peut être une extrême sévérité était-elle nécessaire. La mort fut le châtiment du crime de faux (c), et pour les»
auteurs et pour les complices. De toutes les tromperies , en fait de commerce , ce fut celle qu’il punit le plus rigoureusement,
(<*) Lex Visig., lib- 8 , tit. 4 , §. 9 .
{b) Cans. , lib. 5,ep. 17.
(o) Edict. Tkeod, , art. 4< > 4».
soit que ce genre de délit attaquât la garantie du gouvernement dans la fortune des particuliers; soit que ce prince fût plus révolté d’un crime inconnu chez des peuples ignorans, et presque nouveau pour lui; soit qu’il voulût prémunir la simplicité de ses Gotlis, qui n’étaient point en garde contre de telles ruses.
Quant aux autres supercheries dans les ventes, et principalement dans le trafic des esclaves, elles furent arrêtées sinon par une peine aussi terrible, du moins avec autant de vigilance ( a ).
L’esprit d’ordre qui le guidait partout, ne lui permit pas de tolérer la cupidité subtile de l’homme opulent, toujours prêt à saisir les occasions d’envahir les foVtunes médiocres. Souvent un citoyen pauvre , artisan ou marchand , se trouvait forcé d’engager tout ce qu’il possédait pour une somme légère. Le riche survenait, se rendait caution de la dette, et abusant de la gêne où était ce malheureux, il rachetait l’objet engagé, et se l’appropriait. De cette manière, une foule de citoyens se trou-
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vaient exposés à perdre l’instrument de leur industrie , l’unique moyen de subsistance pour eux et pour leur famille. Théo- * doric obligea de restituer les objets rachetés du créancier, toutes les lois que le débiteur rendrait la somme prêtée («). Il empêcha que ce qui devait être un bienfait, ne fût tourné en vexation.
L’usure , qui causait la ruine des particuliers et du commerce , fut proscrite avec toutes ses fraudes et ses supercheries; et le remède était d’autant plus efficace et plus sur , qu’il n’agissait pas avec vio- * lence (6). Par un excès de rigueur contre les usuriers , quelquefois on fait un grand mal à ceux qui ont besoin d’emprunter , parce qu’il faut , comme dit Montesquieu , payer pour le prêt de l’argent et pour le danger des ppines de la loi. Théodoric se contenta de rétablir le taux fixé par les anciens usages, et qui était de douze pour cent. Un pareil intérêt noua semble encore exorbitant ; mais il ne faut pas juger de ce qui se faisait alors, par ce qui s’est fait
(a) Ed. Tli , art. laü.
(b) Ibid. , art- 1 34-
dans les temps modernes , depuis que l’or et l’argent ont coulé de tant de sources en Europe, et que devenus plus communs,
leur prix a nécessairement baissé. Chez les
Romains, ceW intérêt était regardé comme légitime. Théodoric , d’ailleurs , désirait se ménager l’amour des nobles et des riches j et tous les principaux citoyens étaient les créanciers du peuple. Une réduction nouvelle les aurait révoltés.