CHAPITRE XIII
Quel fut le gouvernement de Thèodoric , et quelle influence il exerça.
Le principe du gouvernement, despotique , a dit Montesquieu ( a ) , c’est la crainte. A ne considérer que la lettre de cette définition, à n’écouter que des auteurs qui ont exalté le nom de Thèodoric , à voir même les choses, niais parées de cet éclat de renommée qui séduit, on serait tenté de croire que les Romains , en recevant le roi des Ostrogoths, ne reçurent qu’un monarque et non point un despote , et que ce fut plutôt une délivrance qu’une invasion. Cependant si l’on réfléchit que le despotisme existe là où il n’y a point de patrie, ni de citoyens mais des esclaves et un maître qui tient en sa main leur fortune , leur vie , et jusqu’à l’honneur, qu’ils ont aussi à leur
(<i) Esp des Lois,liv. 3,chap 9.
manière ; si l’on considère que la modération fut dans la volonté seule de Tliéodoric,et non dans les dispositions des lois; alors on se convaincra que les Romains sont toujours restés dans une condition précaire et servile, et que le gouvernement, plein de douceur en apparence, était, par sa nature, un gouvernement violent.
En douterions -nous? ses panégyristes prendraient soin de nous l’affirmer : Excellent maître ! s’écrient-ils , qui veut bien imputer au dévouement la dette que luipaient ses esclaves ! (a).
Théodoric lui-même , parmi toutes se»
maximes de douceur, avertissait aussi quelquefois les Romains des sentimens qu’ils devaient entretenir dans leur cœur. « Rien ne peut paraître admirable après notre personne. y> a Le plus grand mérite est d’acquérir les bonnes grâces du prince. »
Et à qui adresse-t-il ces discours? c’est au sénat romain , au sénat assemblé pour recevoir le premier magistrat de Rome ( b ).
(0) Enaod. Panegyr. Theod. , in fine-
(1) Case. , lit. 5 , ep. 4<>. — /d. , lib- i , ep. 43-
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Mais ne nous arrêtons point à de simples paroles , examinons les faits.
Pour qu’il y eût quelque liberté dans le gouvernement de Thcodoric, il fallait une autorité capable , sinon de balancer , au moins de modérer la puissance du monarque , en s’appuyant sur les lois. Mais quel contrepoids aurait résisté à cette force qui entraînait tout? Eùt-ce été le pouvoir des consuls, qui n’avaient plus d’autre prérogative de leurs charges , que celle de se ruiner par des largesses, et de mettre leur inaction plus en évidence (a)? Eût-cc été l’empire du sénat, dont tous les actes se réduisaient à installer, avec les cérémonies d’usage , les officiers du palais et de la ville nommés par le roi (46)? Ce sénat, qui n’avait plus la délibération, ni même la simple connaissance des affaires du royaume !
Mais pourquoi chercher des signes du despotisme , quand on voit si clairement ceux de la tyrannie? Quelle institution l’a jamais mieux caractérisée à Rome, que les lois sur le crime de lèze-majesté, et l’extension immense de ces lois? De quelle
(a) Ca 5 s , lia. 6, ep. 1 , ao.
arme plus terrible la puissance arbitraire des Césars a-t-elle frappé les Romains ?
« C’est le crime , dit Pline (a) , de ceux qüi n’en ont pas; » c’est le crime qui fait tomber les têtes qui portent ombrage ; c’est le crime qui met les soupçons, les défiances, les caprices du monarque à la place des lois.
Théodoric a-t-il abrogé, a-t-il restreint les lois sur le crime de lèze-majesté ? Au contraire , c’est pour ce crime qu’il a autorisé la déposition des amis contre leurs amis, des membres de la famille contre le chef de la famille. C’est pour ce crime qu’il a ordonné d’écouter le témoignage des esclaves contre leur maître (b).
Considéron&quelie influence le règne de Théodoric exerça sur les vaincus. On ne remarquera point ces grandes révolutions, que de grands événemens ont quelquefois opérées dans l’esprit des peuples : comme la domination des Romains dans la Grèce ; comme chez ces mêmes Romains, le passage du gouvernement populaire à l’empire des Césars; et ensuite l’introduction
($) Trajan. Paneg.
{b) Ed, Th., art. u3, i/j g .
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du christianisme. L’état dans lequel Théodoric prit les Romains , et surtout son système d’adiuinistration , n’admettaient pas un tel changement. L’effet de ses institutions est donc moins sensible. Ce prince ne fut point le premier moteur; mais il suivit, mais il fortifia, mais il précipita l’impulsion que les esprits avaient déjà reçue : et c’est en cela qu’il est condamnable. Il ne songeait qu’à assurer son ambition. Les Romains alors ne préféraient pas une liberté périlleuse à une servitude sans danger. La lassitude les invitait au repos ; ce repos était utile à ses desseins , il favorisa la paresse et l’indolence des Romains.
Dans les dernières années de l’empire d’Occident, tout affaiblis qu’ils étaient, ils se ranimaient par intervalle. Les principaux personnages prenaient part aux affaires. Le sénat avait au moins une faible autorité; les empereurs le consultaient; il élisait même encore quelquefois ceux qui devaient commander. Si les Romains n’avaient point le courage qu’inspirent l’honneur et l’amour de la patrie , ils étaient excités par la secousse des guerres intestines. S’ils n’avaient plus la fermeté de la vertu ,
Digiti^ed
ils étaient sou Aus au moins par l’orgueil.
Ils rougissaient du joug d’un Barbare ; ils témoignaient de l’impatience. On les avait vus , du tems d’Honorius , refuser le titre de général des armées romaines au puissant Alaric. #
Mais sous Théodoric, remplis de sécurité par une apparence d’équité et de bienveillance , séduits par de frivoles plaisirs , enivrés par quelques fiat teries,ils se voyaient désarmer sans inquiétude ; ils se disaient esclaves d’un Goth sans penser à la honte; ils se plaisaient dans leur paisible ignominie; enfin, il ne leur restait plus aucune impression de sentimens généreux , pas même le regret de leur ancienne grandeur, pas même l’orgueil de leur race.
Montesquieu ( a ) a blâmé Cyras d’avoir imposé aux Lydiens des lois qui les avilissaient. Il a noté aussi cette précaution qu’un ' petit tyran de Cumes avait prise d’énerver la jeunesse par une éducation efféminée.
Théodoric ne fit-il pas à peu près comme eux, et à l’égard de quel peuple? C’étaient a la vérité des Romains dégénérés , mais
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le norn romain leur restait^ ce nom méritait d’être respecté. La seule différence qu’il y ait entre la conduite de Théodoric et celle du roi des Perses et d’Aristodème, c’est que l’outrage fait aux Romains fut moins grossier que ceux qu’endurèrent les Lydiens et les liabitans de Cumcs • c’est qu’il les séduisit et ne les violenta point. Il les amusa par des prestiges, et gagna même les cœurs. Mais il n’y a pas de tyran plus dangereux , que celui qui a l’art de faire adorer sa puissance.
On a déjà vu les différences que Théodoric avait établies entre l’homme goth et l’homme romain ; celle qui eut lieu entre l’une et l’autre nation fut énorme : c’était la même qu’entre la splendeur et l’obscurité. Tandis qu’il se vantait, dans l’intérieur du royaume , d’être le génie tutélaire des Romains, au-dehors il détruisait incessamment leur existence politique. D’un côté , de pompeuses paroles semblaient rehausser leur dignité; de l’autre, il effaçait le nom romain aux yeux des étrangers. Il n’y avait plus de peuple romain dans l’univers.
C’était le roi des Goths avec qui les au-
1res princes étaient unis par des alliances.
C’était auprès du roi des Gotlis que venaient les ambassadeurs. C’était contre l’armée des Goths que l’on avait à combattre. , C’était au roi des Goths que les conquêtes appartenaient. Alliés, sujets, ennemis, le Goth se montrait à tous les regards, en tous lieux ; le Romain était ignoré.
Voilà donc l’effet que produisit ce règne pour la nation subjuguée : torpeur au-dedans , anéantissement au-dehors.
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