‹ Histoire de l'établissement, des progrès et de la décadence de la monarchie des Goths en ItalieChapitre 18 sur 27 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Jugement sur le système de Théodoric.

On dit qu’un prince abandonna un de ses palais , parce que de là il apercevait le lieu de la sépulture royale. Ces maîtres des humains ont peine à se voir soumis à la loi continu ne. Le passage du trône au tombeau les épouvante , et il y en a bien peu qui sachent regarder au-delà de leur rogne.

Théodoric sentait la force de son esprit égale à toutes les fatigues, et il ajusta en conséquence toutes les parties du gouvernement. C’était le roi qui nommaitles moindres magistrats, les moindres officiers; c’était à lui qu’ils devaient rendre copipte. On ne voit presque aucune relation , aucune correspondance indiquée entre les divers agens qu’il emploie : ils n’ont les yeux que sur lui (a). Depuis le préfet du Prétoire jusqu’au tribun des plaisirs, depuis le comte

(a) Vide totum G et 7 llbram Formul- Cassiod .

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île province jusqu’au simple décurion, ils ne sont tous, pour ainsi dire, que les exé- «cuteursde ces ordres immédiats. Soit pour les finances , soit pour le commerce , soit pour la guerre , soit pour la police, il esta la fois législateur , ministre , inspecteur et juge. Il conduit tout, il fait tout, c’est sur lui que tout repose. Théodoric put résister à cet effort : ceux qui vinrent après lui succombèrent.

Ce n’est pas là encore la première cause de tous les désastres qui ont suivi son règne. On la trouvera dans le partage exclusif des occupations civiles pour les Romains, des travaux de la guerre pour les Goths.

L’intention de Théodoric était de mêler les deux peuples et de n’en faire qu’un seul corps. On en juge ainsi et par la division du territoire, et par l’adoption du Code Théodosien , et par ses soins à entretenir la concorde. Mais il se contredit lui-même étrangement, mais il contraria ses propres desseins. On eût dit qu’il se plaisait à irriter la férocité des Goths , et qu’il fie les rapprochait du peuple vaincu , que pour tenter leur obéissance et pour éprouver son ascendant sur eux. Dans leurs mains

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était toute la force , dans leur cœur était tout le courage, dans leurs mœurs était toute la rudesse militaire. Ils furent, le dernier jour du règne de Théodoric , ce qu’ils furent après la première victoire , étrangers, barbares, conquérans dans l’Italie.

On a beaucoup vanté cette institution qui paraissait établir une égalité parfaite (a) : « Si un différent s’élève entre deux Gotlis, » le comte goth prononcera seul ; si en- » tre deux Romains , les juges de cette j) nation; si entre un Goth et un Romain , » le comte goth , assisté d’un prud’homme » romain. » Mais cette seule distinction ne permettait pas aux peuples de se confondre ; elle les avertissait qu’ils étaient ennemis l’un de l’autre , et les tenait dans une défiance réciproque.

Voici encore un nouveau motif de séparation : Quoique le code théodosien fût le seul dominant dans tout le royaume , cependant Théodoric laissa aux Goths la faculté de suivre leurs coutumes dans les démêlés qu’ils avaient entre eux. Ainsi ifs

(a) Cass. , lit». 7 , ep. 3.

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conservaient ces coutumes , ils y restaient attachés, et se soumettaient plus difficilement à la loi romaine.

Enfin, une autre faute grave, que n’aurait pas dû commettre un politique aussi habile que Théodoric , ce fut de les affermir dans l’arianisme , par le zèle qu’il témoigna , surtout dans ses dernières années, pour cette hérésie.

Ainsi Théodoric, en mourant, laissa les Goths étrangers atix Romains, par leurs usages, insupportables par leur oppression, odieux par leur impiété.

Cependant ces vices de la constitution restèrent insensibles , tant que ce prince , par la force de son caractère , suppléait à l’insuffisance des lois. Mais sa mort rompit les liens qui tenaient les deux peuples attachés l’un à l’autre. La férocité des Goths, exaspérée par le ressentiment d’une longue contrainte , se déchaîna tout à coup , produisit des maux incroyables , et les perdit eux-mêmes. Fatigués de leur fureur, exécrant leur culte , les Romains étaient prêts à se livrer au premier ennemi qui entreprendrait la conquête.

Puisque Théodoric voulait fonder un

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empire durable , suffisait -il d’enchaîner au même joug les Goths et les Romains? N’y avait-il pas une pratique plus heureuse et plus sûre , celle de fondre les deux nations ensemble, par l’uniformité de mœurs, de discipline , de religion ? Ne pouvait -il pas détacher insensiblement les Barbares de leurs habitudes , de leurs préjugés , par l’offre d’un état plus doux, sans chercher à les amollir? Ne pouvait-il pas les inviter, les attirer peu à peu «à Ta culture des sciences et des lettres , par l’appât des récompenses? enfin, les amener dans le sein de l’église romaine? Par l’usage qu’il fit de son autorité dans un mauvais système, on juge combien il avait sur eux d’empire. Son exemple entraînait le reste de la nation , et s’il eût renoncé à l’arianisme , elle se lavait après lui de cette tache horrible aux yeux des Romains.

Quel bien n’eût pas découlé de la conversion des Goths? Alors les mariages auraient allié les deux nations. La beauté, les agrémens des femmes romaines, la richesse de leurs familles tentaient naturellement ces Barbares. Les Romains qui, par les lois, avaient le droit de disposer librement de

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la main de leurs filles (a ) , n’auraient plus frémi de souiller leur race par la contagion d’un sang hérétique. Ainsi le mélange des familles aurait entraîné celui des deux peuples ; ainsi tous lessentimens les plus chers et les plus puissans , l’amitié des parens , l’amour conjugal , la tendresse paternelle auraient été autant de liens indissolubles.

Il fallait changer, non pas les mœurs, mais les manières de la nation conquérante : et qui pouvait mieux faire cette métamorphose que les femjncs ? Cet empire du sexe le plus aimable sur le plus fort ; les charmes d’une épouse , augmentés par l’éducation; l’envie de lui plaire ; le penchant si naturel qui nous porte à imiter ce que nous aimons : tout aurait contribué à fléchir la sauvage rudesse de ces guerriers.

Enfin un dernier, un infaillible moyen restait à Tliéodoric’, s’il n’avait pu ployer la génération présente à ces innovations , autant qu’il l’aurait désiré : il lui était aisé de façonner à son gré la génération future, il tenait dans ses' mains l’éducation de lu jeunesse.

(a) £d. Th., art.

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D’un autre côté , comme il prétendait être le réparateur de l’Italie , n’était-il pas convenable d’établir une égalité réelle, et pourcela de mettre dansl’àmedes Romains la vigueur des Barbares , de les exciter aux vertus guerrières , de les régénérer pour l’honneur? il n’avait qu’à faire agir le mobile le plus puissant sur tous les cœurs , l’ambition.

Il pouvait aussi les rendre capable; de gloire. S’il leur eût mis les armes à la main , s’il eût fait briller à leurs yeux l’espoir de régner encore sur Cartilage, s’il leur eût montré les trophées des Scipions, il n’était pas impossible de les ranimer. Je n’en veux d’autre preuve que cette énergie qu'ils retrouvèrent dans la suite sous les Othons.

D’ailleurs , l’expédition d’Afrique était utilp à sa grandeur, sans présenter des obstacles insurmontables. Majorien l’avait bien tentée avec moins de forces , et contre le terrible Genseric. Mais Majorien était Romain.

Il me semble que Théodoric aurait dû réunir les Romains et les Gotlis dansles gymnases, dans les académies, dansles temples, dans les camps. De celte manière, il aurait

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ôté l’antipathiequi sépare tou jours l’homme poli dn Barbare, le vaincu du vainqueur, lecatholique de l’hérétique. Les distinctions auraient existé entre les conditions seulement , et non plus entre les peuples. C’était le seul moyen de donner de la consistance à l’état civil et politique de son royaume.

Un tel projet, dira-t-on, était d’une exécution trop difficile. Mais Théodoric trouvait tant de ressources dans son génie, dans la confiance et le respect desGoths, dans une séduction honnête , qu’il aurait pu aplanir tous les obstacles. Il ne fallait pas

une révolution subite et violente. Mais ,

dans un règne de trente années, n’avait-il pas le tems de préparer, d’amener, d'opérer beaucoup et de grands changemens ?

On pourrait encore objecter qu’il était dangereux de se fier aux Romains ; quo c’étaitles armer contre soi-même. Mais une fois tous les motifs de jalousie et de haine enlevés, songeaient-ils à la rébellion ? Ce n’était pas contre Théodoric que les Romains -se révoltaient , c’était contre les Goths. Je vois les avantages de la réforme , je ne * ois pas où sont les inconvéniens. Il augmentait sa puissance , bien loin de l’af-

196 MONARCHIE DES GOTHS, etc.

faiblir. Les Goths ne se corrompaient point, ils se polissaient ; ils ne perdaient pas leur force, ils n’en perdaient que l’abus, qui est la violence. Les Romains devenaient de bons et de braves sujets, au lieu d’esclaves impatiens et bâches.

Enfin, supposons encore que Théodoric eût échoué dans.ce projet ; croit-on qu’il aurait laissé à la postérité un nom moins illustre et moins vénérable , pour avoir essayé en vain d’éclairer , de civiliser une nation barbare, et de tirer, de l’opprobre où elle languissait, une nation corrompue et avilie?

Il y a cette différence des entreprises vertueuses ïtux entreprises injustes ; cellesci ont besoin du succès pour avoir de l’éclat ; dans les autres , la tentative est aussi honorable que le succès.

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