‹ Histoire de l'établissement, des progrès et de la décadence de la monarchie des Goths en ItalieChapitre 23 sur 27 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Ildebalde ou Thibaud.

C’est un bien rare el bien glorieu K exemple, que de voir un illustre capitaine, chéri de son armée , noirci à la cour par la calomnie (a) (65) , outragé par les soupçons d’un prince timide et ingrat , refuser deux fois l’empire que sa valeur a conquis et que sa valeur peut garder; repousser un hommage d’autant plus séduisant, que ses vertus seules l’ont arraché à ses ennemis vaincus, et faire taire l’orgueil, le dépit, l’ambition , pour conserver sa foi au prince qui le méconnaît. Telle fut la double victoire que remporta Bélisaire. Comme il ne remplissait point la promesse qu’il leur avait fuite d’accepter la couronne , les Barbares allèrent l’offrir à W ratas, neveu de \ iligès. Wraïa^ut la modération de renvoyer

An 54o.

(a) Proc. Bell. Got. , lib. a, cap. 3o.

26a monarchie des gotiis

ce présenta Ildebalde, qui pouvait obtenir de Theudis , son oncle, alors roi des Visigoths, en Espagne, des secours pour sa patrie (a). Ildebalde lit solliciter de nouveau Bélisaire, lui reprochant de préférer, à la pourpre royale , les fers de la servitude. Le grand homme resta inébranlable. Il partit de l’Italie, ctalladans Bysance, mettre aux pieds de Justinien les gages de son dévouement , tous les trésors du royaume des Golhs et leroilui-même.Pourrécompense, on le priva des honneurs du triomphe (b).

Bélisaire aurait été bien malheureux , si la conscience de sa vertu et l’opinion publique 11e l’avaient pas vengé.

La cinquième année de la guerre finissait , et la monarchie des Goths était entièrement ruinée (c). Les Grecs possédaient presque toutes leurs richesses et toutes leurs places fortes en Italie (d). La plupart des seigneurs les plus distingués avaient

(«) Sig. Occ lmp. , lib. iB ; voce Vingès , in fine. — Leon Arct. Hist- Bell. Got. in lib. 2.

(i) Proc. Befl. Got. , lib. 3 , cap. Iw

(c) Jd. , ibitl . , lib. 1 , cap, 3 o.

(d) ld . , ibid . , loto a 0 , lib.

suivi captifs leur vainqueur à Constantinople («). La foule qui restait, à la voix de Bélisaire , avait mis bas lés armes , et s’était dispersée dans les campagnes endeçà du Pô (b). Tous les anciens habitans Reconnaissaient l’empereur pour souverain et pour maître (c). La consternation tenait les vaincus enchaînés.

Rassembler ces débris et relever l’empire de Théodoric, paraissait une entreprise impossible , et les Goths alors n’osaient pas même la concevoir. Rien ne pouvait détruire les victoires des Grecs, que les Grecs eux-mêmes. Bientôt ils firent tout changer de face.

On s’étonne des vicissitudes des royaumes et des nations ; et l’orgueil des hommes s’en prend à la fortune. Les exemples sont perdus. Deux cent mille combattans , pourvus abondamment de toutes les munitions de guerre, venaient d’être défaits, taillés en pièces ou mis aux fers par sept

(n) Proc. Bell. Got. , lib. 3 , cap. 1 .

{b) Id. , ilid , lib. 1 , cap. ag.

(c) Id-, ibii. — Leon. Aret., lib. 2 , 3;

2fi4 MONARCHIE DUS GOTHS

mille guerriers (a). Maintenant une faible troupe, échappée à la servitude, va renverser les trophées des conquérants. Mêmes événeniens, mêmes causes; orgueil, impéritie, avarice, cruauté.

Après le départ de Bélisaire, l’armée des Grecs demeurait séparée dan^ plusieurs villes, sous les ordres de différens capitaines indépcndans les uns des autres ( b ).

Il n’y avait plus de conseils en commun.

Autant d’officiers, autant d’armées. L’intérêt de l’Empire n’était compté pour rien; leur premier, leur unique soin était d’assouvir leurs passions et leur cupidité (c).

Ils sehâtaient depillercesprovinces, comme s’ils devaient en être bientôt expulsés. Mais toutes leurs violences n’égalaient point encore la tyrannie raffinée des hommes de iinance, et les misérables supercheries qu’ils inventaient pour vexer les habitans. Justinien, qui ne découvrait d’abord rien autre chose dans une conquête, qu’une augmentation des revenus du fisc, avait envoyé

(«) Proc. Bell. Got. , ’ib. 3 , cap. 8 , ai.

(b) Id.\ ibid., cap. i , 3 ,<j.

(c; Sigon. Occ. lmp. , lib 18 . — Leon, Arct. , lib. 3.

sans délai des agens pour asseoir et pour lever des impôts (a) ; voilà ce qu’il appelait établir son gouvernement et organiser scs nouveaux états. Si les conquérans pouvaient se persuader qu’ils ont des maux à réparer avant de jouir des droits de la victoire , et qu’il est juste, avant d’exiger des tributs , de lesmériter par des*bienfaits, on ne verrait pas des exemples si fréquens de puissances tout à coup élevées et tout à coup abattues. Encore , s’il n’y avait que le prince à contenter! Mais l’avidité insatiable des traitans et des gens d’affaires !

Dans l’Italie , grâce à l’indolence de l’empereur , ils purent agir avec pleine liberté (b). Les exactions arbitraires et les persécutions pour arracher l’argent des nouveaux sujets, mirent ces malheureux au désespoir. Déjà épuisés par la guerre , par la peste , par la famine , il 11e leur manquait que ce dernier fléau. On imagina de faire rendre compte de tout l’arriéré depuis Théodoric, et même de forcer les vil—

(a) Proc. Bell. Got. , lib. 3 , cnp. i , 3.

(b) hl. , ibid. , cap. i , ai. — Leon. Arct., lib. 5°. , ineuntc. — Sigon. Occ- lmp. , lib »S; yoce Ildeb.

sf>6 MONARCHIE DES GOTHS

les à fournir les contributions promises aux Goths. Qu’on se fasse , s’il est possible , l’idée de toutes les horribles injuslicesqu’une pareille mesure dut produire , dans unpays où, depuis cinq ans, régnait le droit de la guerre bien plus que le droit politique; où il n y avait presque plus de traces d’une police et d’une administration régulières; où les Goths avaiertt exigé et enlevé des contributions forcées, comme en pays ennerf) i.

Malgré les sommes prodigieuses qu’on extorquait dans toute l’Italie, on ne trouvait pas encore moyen de payer la solde des troupes (n). Elles étaient presqu’entièrement composées de Huns, d’Hérules , de Massagètes , d’Isauriens et d’autres Barbares mercenaires qui n’étaient animés que par l’espoir des largesses de l’empereur.

Cette fraude éteignait leur courage , anéantissait la discipline (b). Ils ne voulaient plus supporter les travaux , ni les périls de la guerre. Autorisés d’ailleurs par l’exemple

des chefs , ils s’abandonnaient à une licence effrénée. .Tout était exposé à leur violence, à leur avarice , à leur brutalité. Enfin, tel fut l’excès des maux qui opprimaient les Italiens , qu’on les réduisit à regretter le règne des.Goths (a). Les Grecs n’avaient plus l’œil sur leurs ennemis; ils ne songeaient qu’à se partager le butin : malheur à eux si les vaincus trouvent un chef!

Ildebalde restait avec le titre de roi et avec son courage. Environ mille compagnons d’infortune, et les murs de Pavie , c’était tout ce qu’il avait conservé (b). Voilà l’origine d’une guerre de treize années ; voilà cette armée naissante qui va remettre dans l’incertitude les destinées de l’Italie. Les Grecs semblaient donner à Pennemile signal de tout oser. Ildebalde profita de leur foile sécurité. Sa petite troupe se grossit d’un grand nombre de mécontens. Il engagea peu à peu ceux qui étaient dans la Ligurie etdans la Vénétie à se réunir sous ses étendards. La révolte se propageait , et les Barbares , situés de l’autre côté du Pô, épiaient

(à) Proc. Bell Got. , lib. 3 , cap i,g.

(A) Id. , ibid ■ , cap. 1. — Sig. Occ lmp. , lib- 18 — Leon. Aret , lib 3-

268 MONARCHIE UES C'OTHS un instant favorable. Cependant, on ne pensait point au péril , et de touS les capitaines grecs, le seul Yitalien, qui campait dans la Vénétie, voulut s’opposer aux efforts d’Jldebalde (a). Celui-ci, quoiqu’inférieur en nombre, osa le combattre, mit son armée en déroute, et cette victoire signalée remplit ses partisans d’espérance et d’ardeur. On eût dit que les Goths, à peine abattus , avaient retrouvé une nouvelle énergie. J’aime à considérer les tentatives de cette nation, que la puissance, les richesses et le luxe avaient séduite et amollie, mais non pas encore entièrement corrompue, et qui, animée par le sentiment de sa dignité , trouve les .moyens de combattre, là où une nation vieillie n’aurait vu que la nécessité de servir.

Les succès des Goths passaient leurs espérances (b). Plusieurs villes de la Vénétie et de la Ligurie étaient rentrées sous leur domination. D’autres contrées de l’Italie n’attendaient plus que de nouveaux succès, lorsque la mort d’Ildebalde interrompit ces généreux efforts. On s’afflige de

*) Proc. lirll Got. , lib. 3 , cap. i.

(I) ld., ibid. — Leon. Aret.,lib. 3.

IÎN ITALIE. 26g

voir périr un guerrier, défenseur de la liberté et des droits de sa nation ; mais on doit s’affliger encore plus, sa mort fut la punition d’un crime (a).

Alors les Ruges , qui faisaient partie de la nation des Gotlis , élevèrent à la dignité royale un seigneur choisi parmi eux, et qu’on nommait Eraric (b ; mais au lieu de seconder leur courage, il négociait secrètement la reddition de ce qui leur restait:

ses sujets le poignardèrent.

Tous ces événemens tragiques feront connaître mieux la nature du gouvernement , ainsi que l’état des mœurs chez les Qoths en ce tems. Le prince revêtu du titre de roi n’étoit plus que le premier officier des troupes , et son peuple était une armée.

Quant au caractère , on y voit toute la rudesse et l’impétuosité d’une nation non encore civilisée : joignez à cela le goût des voluptés qu’ils avoient pris chez les Romains; voilà les Goths depuis Théodoric.

(n) Il venait de sacrifier h ses soupçons jaloux: Vraïas , dont la sagesse et la modération lui avaient fait décerner la couronne. Ce meurtre révolta les Gotlis et il fut lui-même assassiné bientôt après.

(b] Proc. Bell. Got. , lib, 3 , cap. a. — Sig. ,lib. iS ; reg. Erarico

An 54> à 55a.

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