CHAPITRE V
Totila ou Baduillas.
Un grand capitaine, un grand prince paraît , c’est Totila, capable de rétablir la puissance des Goths, si elle pouvait être rétablie. Neveu d’Ildebalde , il avait craint d’être enveloppé clans sa ruine (a) ; il avait envoyé des députés aux généraux des ' Grecs qui se tenaient à Ravenne , pour leur proposer de remettre en leurs mains la ville de Trévise, dont la garnison était sous ses ordres. Cependant les Goths commençaient à regretter Ildebalde. Eraric leur avait appris à l’estimer ; misérable prince , qui faisait oublier ainsi les fautes de soit prédécesseur! Les Goths, pour expier la triste joie qu’ils avaient montrée de la mort d’Ildebalde, déférèrent le commandement
(a) Proc. Bell. Cot. , lib. 3 , cap. ». ■— Sigon. Occ. lmp. , lib. 19.
à Totila. Simple particulier > il songeait à son salut ; chef de la nation , il veut lui rendre sa gloire, ou périr.
Il y avait déjà plus d’un an que les Gotlis avaient commencé à se mettre en mouvement, et à réparer leurs défaites , lorsque le bruit en parvint aux oreilles de Justinien : vigilance digne du chef d’un grand empire!
C’étoit la renommée qui lui apprenait le succès de ses entreprises et les opérations de ses généraux. Ce prince ne pensait pas qu’ils prenaient exemple de lui-même; il les réprimanda sévèrement de leur paresse et de leur lâcheté (a). Ces reproches les réveillèrent enfin , et ils s’assemblèrent à Ravenne avec toutes leurs forces qui compo- S «aient douze mille hommes ; il fut décidé dans le conseil que l’on irait chercher le roi des Goths à Pavie.
Mais Totila, qui avait autant de prudence et d’activité, que ses adversaires avaient d’orgueil et d’inertie, ne se donnait point de repos qu’il n’eût amassé les munitions nécessaires, enflammé ses com-
(a) Proc. Bell. Got. , lib. 3 , cap. 3.
272 monarchie des goths
pagnons, arme de nouveaux défenseurs (o), Enfin , à la tête de cinq mille hommes , il ’ marche droit à l’ennemi , persuadé qu’il faut saisir la fortune propice, et que l’audace peut seule en ce moment la fixer ( b ). Malgré l’infériorité du nombre, il traverse le Pô presqu’à la vue des Grecs, et la victoire couronne son entreprise (c).
Totila profile de cet avantage. Sans s’arrêter à réduire les villes de Toscane qui lui opposent de la résistance, il emporte rapidement plusieurs places de la Gaule Cisalpine; et, passant ensuite dans les contrées méridionales, il parcourt en vainqueur la Campanie , le Samnium , s’empare de Bénévent , et met le siège devant Naples (r/).
L’armée ne restait pas oisive dans ses lignes : s. des détachemens subjuguaient l’Abruzze, la Calabre , la Lucanie , la Fouille. La possession de ces provinces , les plus fertiles de l’Italie , mettait les Goths dans l’abondance et désolait leurs adversaires, qui se voyaient
(a) Proc. Bell. Got. , lib. 3 , cap. 3 .
(3) Id. , ibid . , cap. 4-
(c) Sigou. Occ. Imp., lib. «9. — Leon. Aret.,lib. 5 .
(d) Proc. Bell. Got. , lib. 3 , cap. 6.— Aret. Leon., lib. 3 .— Sig. Occ- lmp., lib. 19.
fek ITALIE. 275
privés de secours considérables en vivres et en argent. Totila ne trouvait aucun obstacle au progrès de ses armes. Les généraux des Grecs, enfermés dans Rome , dans Ravenne , Spolète , Florence , Pérouse , n’avaient plus de communication entre eux.
Il y avait déjà près d’un an que , sans être troublé, ni même inquiété, il pressait avec ardeur le siège de Naples > et qu’il étendait au loin ses conquêtes (a).
Justinien, apprenant l’état des affaires, envoya une flotte au secours de Naples.
Mais le général qui en avait la conduite semblait conspirer avec les Gotbs , par ses reiardemens et par ses irrésolutions continuelles (b).
La tempête jeta les vaisseaux sür le rivage j à la merci des Goths , et tout fut pris , ou abîmé dans la mer. Les assiégés, près d’expirer d’inanition ; sans espoir, sans resr sources , se livrèrent à discrétion à Totila (c). Il les avait exhortés plusieurs fois à
(a) Procop. Bell. Got , 11b. 3 , cap. 5. — Leon. Aret. , 11b. 3.
(£) Procop. Bell. Got. , lib. 3 , cap. 6 .
(c) Proc. Bell. Got. , lib. 3 , cap. 7 . — Sigon- Occ. lmp. , lib. 19 .
ne pas vouloir se perdre par leur opiniAtreté ; mais ils avaient toujours rejeté avec hauteur ses propositions. On pouvait penser qu’irrité de tant d’obstination , Totila les accablerait de sa vengeance 5 il sembla ne les avoir vaincus que pour les sauver (a).
11 employait à son tour les armés dont Bélisaire s’était si heureusement servi contre ses prédécesseurs. Après ses victoires , il traitait avec douceur les prisonniers : sa x générosité touchait un grand nombre de ces soldats , et ils s'attachèrent à lui , aimant mieux suivre sa fortune que d’obéir à d’indignes généraux ( b ).
C’était alors dans le camp des Barbares que se pratiquaient les vertus des Scipion.
Plusieurs femmes de sénateurs étant tombées en son pouvoir, il les garantit de toute insulte , et les renvoya sans rançon (c). Une autrefois, il punit de mort un de ses ga!rdes qui avoit déshonoré la fille d’un Romain ( d ). Qu’on juge de l’effet que devaient produire
(a) Proc- Bell. Got., lib. 3, cap. 8.
(£>) Id , ibid., cap. 5 , 8.
(c) Id , ibid. , cap. 6.
{d) Id. , ibid. , cap. 8-
Eït ITALIE.
Ces traits^ de modération et de justice, mis en parallèle avec la conduite des généraux de l’empereur d’Orient , qui n’avaient rien de sacré, et dont les débauches et les fêtes scandaleuses insultaient encore aux douleurs de tous les habitans des villes dont ils étaient maîtres (a).
Les Goths remportaient tons les jours de nouveaux avantages , et l’empereur Commençait à redouter un autre Théodoric. Rien ne pouvait plus défendre l’Italie, et l’on était déjà sur le point tle ne plus met* tre cetté expédition au rang des conquêtes.
Dans cette situation critique , on tourna les yeux vers Bélisaire (b). L’empereur le tira de l’armée de Perse, pour l’opposer aux Goths triomphans. Bélisaire va reparaître sur le théâtre de ses victoires. Mais combien nous le trouverons différent de ce qu’il était autrefois ! Nous ne le suivrons qu’à regret dans cette guerre. Il est si triste de voir^ un homme dont on a admiré les vertus et le génie, et qu’on voudrait admi-
(a) Proc. Bell. Got., lib- 3 , cap. 9 . — Leon. Aret. , lib- 3.
(i) Proc. Bell. Got- , lib. 3 , cap. 9 .
876 MONARCHIE DES COTHS.
rer encore , descendre au - dessous de luimême ! Durant cinq années , Bélisaire reste dans une entière impuissance. On eût dit que l’empereur , les hommes , le sort et lui-même étaient conjurés pour ternir sa gloire.
Au lieu de tenter la fortune, ou d’inquiéter au moin s les Goths avec lçs troupes qu’il avait pu rassembler, il se tint dansRavenne (a), ou se contenta de munir quel* 1 ques places peu importantes. U sollicitait Justinien de lui envoyer des renforts nécessaires. Cependant les ennemis se répandaient de tous côtés impunément, prenaient un grand nombre de villes dans le Picénum et dans la Toscane ; ils assiégeaient Rome et y mettaient la famine; Bélisaire se tenait dans R avenue (b).
A la fin ses instances obtiennent de Justinien une armée (c). Sans doute il va combattre Totila. Il va réparer sa honte. C’est maintenant qu’il faut opposer audace à au-
(«) Proc. Bell. Got. , lib- 5, cap. 11. — Leon.Aret, , lit», ’i.
(b) Proc. Beli. Got., lib. 3, cap. ta. — Sigon. Occ.
Lnp , lib. «y.
(e) Proc. Bell. Got. , lib. 3, cap. i3.
dace, et ravir à l’ennemi l’avantage qui double la force , et peut quelquefois y sup»
pléer , la renommée. Il envoie d’inutiles secours aux assiégés , et Totila prend Rome (a).
Mais le vainqueur n’avait en sa puissance que des murailles, une partie des habitans avait cherché un asile dans les contrées voisines. Les autres étaient morts de misère (fi 6).
Totila étant obligé de passer dans le midi de l’Italie avec son armée , et ne pouvant laisser de garnison dans Rome , voulait détruire cette ville de fond en comblé. Il se laissa fléchir par les lettres de Bélisaire , qui lui représentait que sa gloire était inté- • ressée à ne pas détruire l’ancienne capitale du monde. Totila prouva qu’il était digne de sa renommée, il épargna Rome ( b ). Mais les ennemis recouvrèrent cette ville, tandis qu’il subjuguait la Lucanie et la Calabre révoltées (c).
Bélisaire, cependant, n’osait pas encore se mettre en campagne. Justinien lui an-
(<*) Proc. Bell. Got. , lib. 3, cap. i5.
(f>) 14 -, ibid., cap 18 .
(c) Id. , ibid, , cap. a,3.
nonça qu’il lui envoyait une armée, et lui ordonna d’aller au-devant, et de faire sa jonction dans la Calabre , pour revenir ensuite pousser la guerre avec plus de vigueur («). Un tel plan aurait été très-bon, si Bélisaire avait eu des forces assez imposantes pour contraindre lès ennemis à quitter toutes leurs positions. Partant ainsi de l’extrémité de l’Italie , et chassant toujours devant lui les Goths, ils se seraient enfin trouvés tous pressés entre les Grecs et les autres peuples barbares, qui ne s’étaient pas seulement emparés des pays annexés à l’empire deThéodoric (b), mais qui avaient envahi même la V énétie, les Alpes cottienries, et une partie de la Ligurie (c). Combien de calamités produisait ce flux et reflux de Barbares, et sur combien de pays elles s’étendaient! L’II]yrie,laThrace,la Pannonie, et tout l’Occident, étaient dévastés par le fer et par le.Ieu , et livrés en proie au brigandage et à la brutalité de plusieurs peuples féroces.
Bélisaire obéit sans tarder aux ordres de
(«) Proc. Bell. Got. , lîb. 3, cap. 27.
(£) Id. . ilid. , cap. 33. — I.eon. Arct , lib. 3.
(c) Proc. Bell. Got. , lib. 3 , cap. 33 ; lib. 4 , c. 24.
'Digitlzedb]
ITALIE. 279
Justinien (a). Mais il essuya plusieurs échecs qui le déterminèrent enfin à demander son rappel. Ce général se retira de l’Italie (b) , où il s’était autrefois illustré , et dont la vue devait lui être désormais importune.
Car il n’y a rien de si pénible et de si inquiétantque le souvenir de sa gloire passée, quand on ne la soutient pas. Pendant cinq années , il ne fit que courir presque furtivement de ville en ville, ne songeant au’à sc défendre dans un pays dont il venait faire la conquête. Justinien , il est vrai , partage la honte de ces mauvais succès, parce qu’il ne lui avait pas donné les forces nécessaires. Mais Bélisairen’en eslpa$moins condamnable. Il y avait long-tems qu’il aurait dû exiger une armée suffisante, ou quitter le commandement. Il se serait exposéà la disgrâce du prince; mais un homme tel que Bélisaire songe avant tout à l’honneur.
Le roi des Goths faisait de rapide?
progrès. Il se montrait partout en même tems , et toujours vainqueur. Seslieutenans
(a) Proc. Bell. Got-, lib. 5 , cap. 27.
(£) Id. , ibid . , cap. 55.
s 8 o monarchie des goths en lièrent en Dalmatie; lui-même il assiégea et prit Rome pour la seconde fois (a).
Mais rien n’annonça un conquérant el un en^mi. C est plulôt comme libérateur et comme roi qu’il revint dans la capitale de l’Italie. Il ne souffrit aucun désordre , aucune violence (è.ll s’empressa de rétablir les murs, et de rappeler dans leur patrie ceux que l’effroi de la guerre en avait chassés (c). Il s’appliquait à porter remède aux maux de cette ville , et il se montrait digne d’un sort plus heureux que celui qui l’attendait. ' ■
Quel était le génie des Romains ! Au milieu de toutes ces horreurs de la guerre, ils n avaient point perdu leur passion pour les jeux du cirque et les spectacles. Totila en fit célébrer avec magnificence (rf).
Le soin de Rome n’absorbait point toute, l’activité de son esprit. Ses armes paraissaient à la fois aux deux extrémités de l’Italie. La conquête de Rimini lui ouvrait le,
(a) Procop. Bell. Got.,lib.i, C«p. 36,
(b) Id..ibid."' ' • ^
(c) ld . , ibid. , cap. 3;. ‘
(à) ld. , ibid.
. .DigitiiedbyXieQ
EN ITAEIE. a 8,
chemin de Ravenne (a). Tarente, avec Ruscia, tombées en son pouvoir, le mettaient dans la position la plus favorable pour les expéditions sur la Méditerranée , et dans les provinces méridionales (b). Enfin , la prise de Reggio (c) joignait pour lui la Sicile à l’Ilalie. Et il travaillait sans relâche à se former une flotte des vaisseaux qu’il construisait et de ceux qu’il enlevait à l’ennemi.
Qu’opposait l’empereur d’Orient à cette Vivacité dans les conseils, à cette impétuosité dans l’exécution? Renférmé au fond de son palais, plongé dans les disputes de théologie ( d ) , il oubliaitl’empire.En vainle bruit des victoires de Totila importunait son oreille j en vain tous les plus nobles des réfugies d Italie le sollicitaient , le pressaient d’arracher l’empire romain aux Barbares} il promettait, et trompait leur espoir ; ou s’il s occupait un moment des affaires de l’état, ç était pour se livrer à des irrésolutions
sans fin (a). Il concevait un projet et l’abandonnait aussitôt. Il hésitait entre deux généraux sans pouvoir fixer son choix ; il en nommait un, et il le révoquait. Voilà comme il laissa reprendre Rome , lorsqu’il lui était aisé de conserver une ville si itnportante; voilà comme il facilita encore , pendant une année entière , toutes les entreprises de l’ennemi. Totila, vainqueur, lui avait proposé, pour la seconde fois, la paix avec un traité d’alliance ; mais il ne Youlutmêmepasrecevoirl’ambassadeur(ô).
Cette fierté aurait été digne d’un empereur romain, si les actions y avaient répondu.
Cependant, le terme des exploits de Totila est arrivé. La supériorité des forces de l’ennemi va bientôt confondre sa prudence et son courage. Il a soutenu , tant qu’ont duré ses forces, l’espérance de l’empire qui lui était confiée; il succombe à la fin ; mais il succombe les armes à la main ; il succombe en roi , sans avoir désespéré de l’état , sans avoir songé un moment à son propre salut.
(a) Procop.Bell.Got.,lib.3,cap.36, 37,39.
{b) Jd - , ibid . , cap- 37-
EN ITAT.IE.
La dix-huitième année de la guerre , Narsès prit le commandement de l’armée des Grecs (a). Distingué par ses talens militaires , il avait, de plus que tous les autres capitaines, cet ascendant sur l’esprit du maître et ce crédit à la cour, sans lesquels il était impossible de réussir. Il obtint des sommes immenses, et ses libéralités lui attirèrent une infinité de nouveaux soldats , et ranimèrent l’ardeur des anciens.
Narsès craignait de laisser refroidir le zèle que sa munificence avait inspiré aux troupes, et de donner le temsaux Gatbsde se remettre del’étonnement dont ils avaient été frappés à la vue de l’appareil imposant qui l’accompagnait. Ce général , impatient de joindre l’ennemi , courait sans s’arrêter, et laissait derrière lui les forteresses remplies par les Goths. Enfin les deux armées se rencontrèrent aux frontières de la Toscane , dans un lieu déjà célèbre parla victoire de Camille sur les Gaulois [b).
Ce combat allait décider si les Çrotjip pouvaient encore prétendre à l’propire ,
(a) Proc. Bell. Got. , lib. 4 ) çop. 3i.
{I) ld. , ibi d . , cap. 29.
a84 monarchie des goths
ou s’ils allaient être traités en usurpateurs et en Barbares. D’un côté, l’avantage de la position, du nombre, de la diversité des armes ; de l’autre , le courage , la nécessité qui devait être l’aiguillon le plus puissant : les deux chefs étaient de dignes rivaux.
Après des escarmouches assez fréquentes, et qui se prolongèrent plusieurs jours , on en vint à une ac^jon générale (a). La mêlée fut sanglante, et la victoire longtemps disputée. Totila , vêtu en simple soldat , combattait aux premiers rangs.
Atteint d’un trait mortel, sa blessure le contraignit de se retirer. Ses soldats, déjà inégaux en force , découragés encore par ce malheur , se laissèrent enfoncer. Les Grecs en tuèrent un grand nombre : les autres, mis en déroute, n’échappèrent à la mort que par la fuite. Totila expira bientôt après , emportant avec lui la gloire et la fortune des Goths.
Les restes del’armée allèrent se renfermer dans Pavie, et s’y fortifièrent. Là , les Goths réunis élurent pour leur roi Téïas ,
(«) Proc- Bell. Got. , lib. 4 1 cap. 29 , 3 o , 3 1 , 5 z. — Paul. Warnef. de gest. Lang, , lib. a, cap. 1.
neveu de Totila , digne de lui succéder, digne , dans cette situation désespérée , de mourir comme lui (a).
Ce prince résista encore plusieurs mois, mais ayant été forcé, par une trahison , de sortir d’un poste avantageux, il périt dans un combat inégal , après avoir fait des prodiges de valeur (b). Sa tête fut élevée au bout d’une pique , à la vue des deux armées. Loin d’abattre le courage des Goths, comme on l’espérait, cet aspect redoubla leur fureur. Ils se battirent en hommes qni ne voulaient plus que vendre chèrement leur vie. La nuit suspendit le carnage. Dès le lever du jour , il recommença avec un nouvel acharnement, et dura jusqu’au soir.
A la fin , épuisés par tant de fatigues et par tant de sang répandu , ils demandèrent la paix; voici les con ditions qu’ils proposai n t : qu’on les laissât sortir tranquillement d’Italie ; qu’on leur permît d’emporter les trésorsqu’ilsavaientdansplusieurs forteresses; ils promettaient de vivre désormais en re-
{«,) Procop. Bell. Got. , lib. 4 , cap, 33.
(4) ld. , ilid. , cap. 34, 35*
â86 MONARCHIE DES GOTRS
pos , niais avec leurs lois, et sans être soutins à l’empereur (a).
Narsès hésitait : il céda aux représentations de ses généraux , et le traité fut conclu.
Pendant les négociations, mille hommes s’échappèrent du camp des Goths, et coururent se jeter dans Pavie et dans les contrées au-delà du Pô. Us excitèrent à la révolte ceuxde leur nation qui s’ÿ trouvaiènt, et ils appelèrent les Francs à leur secours.
Mais tous leurs efforts n’aboütirent qu’à inonder l’Italie d’un nouveau déluge de Barbares, qui furent à leur tour chassés ou détruits par Narsès (b).
Enfin six mille guerriers, sous lès ordres d’un capitaine goth, se défendaient encore dans un château fort. Narsès tua leur chef, les contraignit à se remettre entre ses mains , et il les fit passer à Constantinople, pour ôter tout sujet d’inquiétude (c)
C’est ainsi que les Goths , soixante ans
(a) Proc. Bell. Got. , lib. 4 , cap. 35.
(l>) Id. Agath , lib. i,a. — Panî.Warnef.
de Gest. Langob. , lib. a , cap. a.
>c ) Agath., lib. a. — Panî.Warnef. de Gest. Lang. t lib. a , cap. 2 .
après leur invasion , et au bout de dix-huit ans de guerre , sortirent de l’Italie couverts de leur propre sang et de celui des Romains. Ainsi le peuple de Théodoric fut retranché du nombre des peuples conquérans.
Peut-être on aura remarqué que, dans ce récit de la guerre entre les Goths et les Grecs , il n’est presque point parlé des habitans de l’Italie. Si l’on ne faisait quelquefois mention des calamités sous le poids desquelles ils ont gémi si long-tems, on oublierait qu’il y avait alors des Italiens
et des Romains dans celte contrée. Us 3 enr- . *
blaient s’être tous retirés pour laisser le champ libre aux deux nations rivales ; on eût dit que*s combatlans se disputaient un désert , tant les peuples se tenaient , autour d’eux , immobiles et en silence.
Us auraient pu, s’ils s’étaient déclarés ouvertement pour un des deux partis , et s’ils l’avaient soutenu avec vigueur , avancer le terme de leurs maux ; ils attendaient leurs maîtres.
Les campagnes n’étaient plus cultivées; les colons eux-mêmes devenaient ou soldats ou brigands. Le commerce était anéanti. Il n’y avait plus aucun moyen d’exis-
288 MONARCHIE UES G-OTHS
tence (a) ; et les deux nations , ainsi que leurs alliés (b), mettaient le comble à ces misères par des extorsions de toute espèce, par des ravages continuels.
Dans cette lutte, où l’on ne pouvait pas distinguer l’ami de l’ennemi , chaque fois que les villes étaient prises et reprises, elles étaient dépouillées par le vainqueur. Les deux partis combattaient pour les défendre ou pour s’en emparer, comme s’ils eussent dù les conserver toujours ils lés pillaient et les dévastaient comme s’ils eussent été certains d’en être bientôt chassés.
Quel stupide abrutissement tenait alors les Romains dans l’inaction ! Ce vaste incendie, qui embrasait tout autour d’eux, la vue dés batailles , l’excès de leurs maux , rien ne les excitait. On voulut les armer j ils craignaient de combattre (c) , ils repoussèrent les armes qu’on leur présentait. Que dis-je combattre? on ne voit pas qu’ils aient
(b) Proc. Bell. Got., lib. 3, cap. a a. — Cass.,lib. ia; *p. a 5.
(b) Proc. Bell. Got. , lib. 3, cap. i , G , g. — Jd.,ibid. i lib. 4 1 cap. 33.
(c) Id . , ibid. , lib. 3 , cap. G.
Digii
pris part aux événemens , même par la trahison , cette ressource dos faibles.
Selon le caprice du vainqueur, ils abandonnaient leurs foyers ; ils y rentraient.
Plébéiens , nobles , amateurs , on les chargeait de fers , on les dispersait dans les campagnes, on Tes égorgeait comme des troqpeaux (a). Pendant dix-huit ans, la famine et la guerre parcoururent l’Italie , et la couvrirent de morts et de ruines ; pendant dix -huit ans, les habitans de l’Italie souffrirent la famine et la guerre sans s’indigner, sansélever demurmures. Ilsavaient cette lâche patience que donne l’amour de la vie , et qui rend la vie plus misérable et la mort plus honteuse.
(a) Procop. Bell. Got. , lib. 1 , cap. 1 1 , 26 ; lib. a , cap. 21 j lib, 3 , cap. 22 , 37 ; lib. 4 » cap. 34.