CONCLUSION
II, ne reste plus qu’à examiner les règles et les opinions qui m’ont guidé en écrivant cet ouvrage.
J’ai blâmé Théodoric d’avoir mis toute la force dans la main des Gotlis; j’ai blâmé ses premiers successeurs , et principalement Cassxodore, d’avoir favorisé les Romains.
Ces deux sentimens paraissent se combattre; mais ils découlent de la même source , c’est-à-dire , la nécessité de maintenir l’équilibre entre les différentes partiesd’un état.
Or tel était le système de la législation de Théodoric, qu’il avait laissé l’Empire dans une tranquillité factice, et les peuples dans une situation forcée. Il avait imposé la loi à Ceux qui le suivraient, d’entreprendre, comme lui, un travail difficile et continuel, ou de relâcher peu à peu et avec précaution les ressorts trop tendu»
de la constitution politique.
en Italie. 291
Cassiodore, romain et catholique, ne fut frappé que de l’abaissement des Romains et du clergé, mais point des inconvéniens d’une crise violente; il 11e se donna pas lé temps de corriger d’une manière insensible le vice d /3 l’établissement, et de faire goûter la correction; ce fut un changement, ou pour mieux dire un (renversement subit.
Les Goths s’étaient accoutumés à trouver dans Théodoric un juge impartial et sévère; mais aussi un chef qui les honorait, un bienfaiteur généreux. Tout à coup un enfant, une femme, et ensuite un vieillard, imbus des principes des Romains, se montrent à la place de Théodoric , conduits par un Romain : c’était déjà un motif de défiance. Toutes les attentions, tous les soins vont chercher le peuple vaincu ; et les arts et la religion de ce même peuple sont environnés d’éclat et de gloire ; la rigueur des jugemens semble réservée pour les Goths. De là naît le ressentiment, la rébellion ; alors ils pensent que leur premier ennemi n’est plus le Grec ou leFrane, mais leur roi.
Cassiodore favorisait sa nation , et tous
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ses réglemens tendaient à la faire fleurir.
Quant aux Barbares, s’il tâchait de les corriger, ce n’était pas pour les rendre meilleurs, mais pour les empêcher de nuire aux Romains.
Les jnesui’es d’ordre qui, sous Tliéodoric, avaient l’autorité d’une équité sévère, étaient reçues alors comme une injure; et ces Barbares étaient sensibles au point d’honneur.
Un tel état pouvait-il subsister? Sur quel fondement était appuyée celte prétendue supériorité des Romains? Quelle force avait-on pour arrêter la fougue impétueuse deS Goths? eux seuls maniaient toujours le glaive ; les Romains ne s’étaient point défaits de leur lâcheté : et l’on voulait ravaler au second rang ceuxqui avaient tant de moyens de rester les maîtres ! L’indignation fortifiait en eux le mépris pour le roi , pour l’autorité royale. Soldats et Barbares, ils se raidissaient contre des lois impuissantes et importunes. De là les désordres et le trouble , précurseurs de la ruine de l’état.
Je dirai plus, il est à présumer que les Grecs ne firent que hâter la révolution , et
que les Gotlis auraient eux-mêmes fini par renverser le royaume, où ils étaient ennemis autant que sujets. C’est une conjecture que rendent probables les défections de tant de capitaines distingués, au commencement et dans le cours de la guerre.
Les uns livraient les places qu’ils avaient à défendre (a); les autres allaient se jeter aux pieds du général ennemi, et briguaient l’honneur de servir les destructeurs de l’Empire (b). Le nom, le crédit, la réputation des transfuges inspiraient aux autres le découragement et la défiance. Les suites de la désertion étaient plus funestes que la désertion même.
Recherchons les causes de' la rapidité des triomphes de Bélisaire , dans sa première expédition, celle où il renversa la monarchie des Gotlis, où il prépara leur ruine entière.
Il avait si peu de troupes à sa disposition •> il était si mal secondé par la cour de Byzance et par ses propres officiers, que,
(a) Procop. Bell. Got. , lib. i , cap. 5 , 1 5.
(i) Joru de rebus. Get. , cap. Go. — Procop. Bell. Got. ,-lib. i , cap. S.
sg4 monarphie des goths
malgré les ressources de son génie, il ne serait jamais peut-être parvenu à la conquête de l’Italie, s’il n’avait été aidé dans son entreprise par ceux même qu’il attaquait.
On eut lieu.de voir, dès le commencement , les effets de la haine que les violences des Goths avaient inspirée; dans Ips contrées où Bélisaire se présenta d’abord , les habitans le reçurent avec joie.
Ainsi la Sicile vint en son pouvoir; ainsi la Calabre se rangea sous son obéissance ; ainsi la Dalmatie échappa aux Goths (a).
Voilà le mal du gouvernement qui mettait deux peuples dans un même royaume, l’un entièrement livré aux armes, l’autre destiné à nourrir les guerriers.
Il faut ajouter à cette première cause, de la chute de l’Empire, l’indifférence des Goths eux-mêmes pour l’état, et plus encore, l’altération de leur vigueur, et l’ai— faiblissement de leur courage.
Ne parlons point des batailles rangées^
(a) Procop. Iîell-Cot., lib- i , c- 5, g, i5. — Jorn. «le rcb. Get. , cap, 60. — Ste.-Marlhe, Vie de Cassiod-, liv. a , cap . 6 Sigon. Occ- lmp., lib. 17.
dont le sort se décide par les savantes dispositions du général , autant que par la valeur des soldats; ne parlons pas des siégea où l’impéritie des Goihs les mettait si fort au-dessous des troupes conduites par Bélisaire : quelquefois ils cédèrent, non point aux armea des ennemis, mais à leur approche («).
Dans des actions particulières, dans des rencontres où la force du corps devait prévaloir , ils succombèrent. Ne vit -on pas un Massagète (ù) sortir vainqueur d’un »
combat soutenu contre soixante-dix Goths, et après en avoir tué un grand nombre ?
Bélisaire à la tète de mille cavaliers, surpris par l’avant-garde de l’armée des Barbares, ne se défendit-il pas pendant une journée entière et ne les força-t-il pas enfin à reculer (c) ? Lorsque Yitigès, à la tête de cent cinquante mille combattans, tâcha de prendre Rome qui était défendue par cinq mille hommes de garnison (d ) , les sorties
(a) Proc. Bell . Got. , lib. a , cap. 10, 16 Sigorn.
Occ. Itnp. ,lib. 17,18.
(b) Proc- Bell. G,ot. , lib. a , cap. 1.
(e) JJ,, ibid., lib. 1 , cap- 18-
(d) Id.,ibid,, cap. 16,17,18, a4; lib. 2, cap- u.
2 gfi MONARCHIE DES GOTHS
des Grecs répandaient la terreur parmi eux, et ils perdirent un jour trente mille hommes (a).
Les Francs les faisaient trembler, et if n’y avoit point de sacrifice qu’ils ne fussent tout prêts à faire ou pour se les attacher, ou du moins pour détourner leurs coups (b).
Reconnaît-on les Goths qui, par quatre victoires complètes, réduisirent Odoacre avec ses troupes «à recevoir la loi qu’ils voulaient leur imposer; les Goths, qui dans la Pannonie mirent en fuite les Gépides , taillèrent en pièces les Grecs réunis aux Bulgares; les Goths qui chassèrent de la Septimanie les formidables armées de Clovis, et qui garantissaient jadis leur empile par la seule terreur de leur nom ?
On attribue en partie leurs revers aù désavantage de leurs armes ( c ). Mais elles étaient les mêmes lorsque Théodoric menaçait fièrement l’empereur, et lorsque Vitigès était envoyé captif à Constantinople.
(a) Proc Bell. Got. , lib. i , cap. a3 , 37 .
(b) Jd., ibid - , cap. i3.
| (c) ftlontesq. Grand, et Décati. , ch 17.
Je vois toujours les mêmes armes , je ne vois plus les mêmes guerriers.
Ces Barbares avaient passé subitement d’une vie errante à une condition stable et tranquille, de la pauvreté à la richesse, des fatigues et des alarmes au repos et à la sécurité. Ils se trouvaient transplantés dans un pays où les premières séductions venaient de la nature même. Au terrain inculte et sauvage du Nord, aux forêts, aux rochers, avaient succédé des habitations commodes dans les riantes et fertiles campagnes de l’Italie. Au lieu d’un âpre cümat, ils avaient devant les yeux un ciel toujours serein dont la douce influence les invitait à la mollesse et à l’oisiveté.
Les arts offraient à leurs sens des tentations encore plus pressantes; la magnificence des appartemens et des jardins, la somptuosité des repas, les agrémens des bains et des spectacles, et toutes les superfluités qui deviennent si promptement des besoins.*
Combien le chef de l’état ne devait-il pas avoir de vigilance? Combien ne devait-il pas faire d’efforts pour préserver ses guerriers des dangers de la corruption
au milieu de tant de délices, dont Paîtrait, nouveau pour ces Barbares , était plus à craindre ?
On sait quelles barrières Théodoric mit entre les Gotbs et les plaisirs qui auraient pu les énerver. Mais sous les règnes d’Athalaric, de Théodat, c’est-à-dire, sous le gouvernement de Cassiodore, tout changea. On suivait bien les lois de Théodoric , on n’en observait pas l’esprit. Les armes et l’ignorance restaient aux Barbares, les occupations paisibles aux Romains. Mais tandis qu’on avait grand soin d’entretenir les écoles où l’on enseignait la grammaire, la rhétorique, la philosophie, on s’inquiétait peu de la discipline des Goths (n). Es furent abandonnés à euxmêmes. Qu’on juge s’ils s’enivrèrent avidement de toutes les voluptés (6). Les travaux, les exercices militaires leur devinrent à charge et tombèrent presque en oubli. La crainte de leur violence lit qu’on
(a) Cassiod., lib. g , ep. 21. — Jd. , Præf in t il». « 1 * Divin, lect. — Sig. Occ linp. , Mb- 17. — Grotii Proleg. ad Hist.Got.
(b) Proc. Bell. Got. , lib. 1 ,cap. 2.— Grolit Prolog . ad Hi|t. Got.
les laissa d’abord se corrompre. On croyait les adoucir en diminuant leur force; mais ce fut une mauvaise politique. Comme leurs passions s’irritaient par les jouissances, et que leurs désirs croissaient avec leur mollesse, plus ils se rendaient incapables de défendre l’état, plus ils durent exercer de vexations dans l’intérieur. Ils formaient, pour ainsi dire, une armée qui était campée dans tout le royaume. La licence des soldats avait jusqu’alors paru incommode, elle devint insupportables lorsque leur luxe augmenta leur avidité. Fallait- il piller les propriétés, au sein de la paix? ils étaient Goths. Fallait-il repousser l’ennemi? ils étaient Romains.
L’origine du désastre des Vandales fut la même. Bélisaire les avait trouvés efféminés et languissant dans les débauches («).
Les événemens confirment mon opinion .
Après la première conquête de Bélisaire, lorsque les Goths curent perdu leur puissance, Udebalde et Totila les relevèrent d® leur abattement et avec moins de ressources, ils firent alors une résistance bien,
(i?) Procop, Hist. Vand. , lib, i.
300 MONARCHIE DES GOTHS plus longue et bien plus vigoureuse. C’est qu’avec de si grands capitaines, et endurcis par l’habitude des combats et par leurs malheurs mêmes, ils avaient recouvré leur énergie.