CHAPITRE PREMIER
Précis sur les Goths.
Les Goths, sortis des contrées les plus septentrionales de l’Europe (i), vinrent, toujours combattant, s’établir sur les bords de l’Euxin, dans la Scythie et le Pont. Ils se divisèrent en deux peuplades (n); ceux qui étaien tlesplus rapprochésde l’Orient prirent le nom d’Ostrogoths; on appela Visigoths ceux qui se répandirent vers l’Occident, aux environs de la Mœsie, dans la Dacie et même jusqu’aux Alpes ( b ) (2).
Malgré cette distinction, ils ne formaient dans les premiers tems qu’un seul royaume.
(a) Jorn.dereb. Get. , cap. i/ t .
(è) Isidor. Chron. æra , •394.
6 monarchie des goths Mœurs, gouvernement, guerres, conquêtes, tout leur’ était commun («). Ils avaient soumis les Marcomans, les Quatles (5) et les Vandales, et se rendaient formidables aux Romains. Tantôt alliés (4), tantôt ennemis de l’Empire (5) , ils arrachaient à la faiblesse des Césars des tributs considérables, ou ravageaient leurs provinces (b) (6).
Il se fit une révolution soudaine dans l’état de ces Barbares (c). Des multitudes de Huns ayant traversé les Palus -Méotid es, soumirent les peuplades qu’ils trouvèrent sur leur passage : les Ostrogolhs subirent des premiers le joug du vainqueur , et ils ne s’en affranchirent dans la suite qu’après la mort d’Attila. Les Visigoths épouvantés abandonnèrent leurs alliés et leurs frères , et vinrent, comme dit Montesquieu, demander à mains jointes un asile à l’empereur Val eus , offrant d’embrasser le christianisme. Ce prince céda à leurs prières, et voulant se faire un rempart de ce
(a) Jorn, de reb.Get.
(i) Idem , cap. 16.
peuple sur la frontière du côté du Danube , il leur assigna des terres dans Ja Mœsie et dans la Thrace. Comme il était arien , il envoya des prêtres de sa secte pour les instruire. C’est ainsi que l’arianisme devint la religion de ces Barbares ; et dans la suite il se communiqua aussi aux Ostrogoths.
Ces nouveaux sujets de l’Empire ne connaissaient pas l’agriculture (7)5 on les frustra du blé qui leur étoit promis ; ils furent en proie à ia famine («); on abusa de leur détresse pour leur faire soufTrir d’horribles vexations (8). Cependant l’avarice des officiers de Valens leur avait laissé les armes à la main , malgré les conditions prescrites^ Une trahison infâme (9) pousse à bout leur patience , et fait éclater la révolte. Ils dévastent la Mœsie , la Thrace , et portent la guerre jusque sous les murs de Constantinople. Enfin l’empereur périt, après une défaite, dans une cabane où il s’était réfugié, et à laquelle les Visigoths mirent le feu sans savoir qu’il s’y trouvât. Depuis ce tems, ils ne cessèrent de désoler les Romains, mal-
(«^ Jorn.de reb.Cet., c. 16: — Isid. Chron. sera, 4.16.
An de J.C.
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gré les échecs qu’ils reçurent en diverses rencontres.
Sous des rois vaillans, ( si toutefois l’on peut donner ce nom à des chefs de Barbares qui vivaient sans lois et sans principes certains de gouvernement) sous ces rois , dont l’impétuosité secondait l’ardeur inquiète de la nation, les Visigoths étendirent au loin leurs conquêtes (a). Alaric, Ataulphe, les conduisirent dans l’Italie, dans les Gaules et en Espagne. Mais jusques en 4i6, ils ne se fixèrent en aucun lieu. Du carnage et des ruines, voilà quel était le résultat de leurs exploits. Ce ne fut que sous Vallia, qu’ils commencèrent à former un royaume stable. Vallia se rendit maître de quelques pi’ovinces de l’Espagne, et les Romains ( 10 ) lui cédèrent l’Aquitaine avec plusieurs villes voisines ( b ). Ceux qui régnèrent après lui ne cessèrent d’affermir et d’augmenter ce nouvel empire, qui reçut son plus grand accroissement sous Euric. Ce prince, à la fois politique et guerrier , sut profiter de la faiblesse des monarques de Rome.
(a) Isid. Chron. — Jorn. , cap. 3i , 33.
(i) laid. CUron., æra 4'>4*
EN ITALIE. g
Les combats et les traités servaient tour à tour à son agrandissement (a). Il conquit Arles et Marseille; un traître lui livra Narbonne ; l’empereur lui abandonna l’Auvergne. Ses états dans les Gaules s’étendaient depuis l’embouchure du Rhône jusqu’à l’Océan, et depuis, les Pyrénées jusqu’à la Loire ( b ). En Espagne, il possédait une partie de là Galice, Mérida, Pampelune et Sarragosse. Il fut le premier qui donna des lois écrites aux Visigoths (c).
Cependant les Ostrogoths servaient toujours les Huns, non point comme sujets, mais comme vassaux. Leur dépendance consistait dans l’obligation de fournir des troupes aux vainqueurs; mais ils obéissaient à des rois de leur propre nation (d).
Iis étaient restés long-tems inconnus et sans gloire au fond du Nord, lorsqu’ils parurent avec éclat dans la fameuse bataille des plaines de Châlons, qu’ Attila, roi des Huns,
(a) Jornand. de reb. Get, 45. — Lcb. Hist. du Bas- Empire. — Isid. Chron Got.
(£) Jornand. de reb. Get, cap. 45,47-
(c) Isid. Chron. æra , 5o4.
(d) Jorn, de reb. Get , cap. 14 , 33.
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ÎO MONARCHIE DES COTHS
livra aux Romains (a). Ils combattaient, sous les drapeaux de ce prince, contre les V isigoths ail iés de l’empire d'Occiden t .Ainsi une guerre étrangère devenait pour ces deux peuples une guerre civile.
Après avoir asservi tous les Barbares depuis les Palus ■ MéotideS j usques aux Gaules, après avoir fait trembler les empereurs d’Orientet d’Occident, Attila mourut; et lesdivisionsde sesfils rompirent la chaîne qui resserrait en un seul corps tant de peuples divers [b). Ces peuples retombèrent tous sur l’empire d’Orient, et ils occupèrent différentes provinces. Les Ostrogot!) s,, qui étaient alors gouvernés par trois frères d u sang royal (i 1), Valemir , Thcodemir et Videmir, reçurent en partage la Pannonie (c). A peine rendus à la liberté, la terreur de leurs armes leur valut des conquêtes. Ils portaient le titre d’alliés de l’Empire et jouissaient de l’avantage attaché à ce titre, c’est-à-dire, du tribut que l’empereur payait pour obtenir
(<i) Jorn. de reb. Get. ; cap. *JS.
(h) Cass. Ctironic. — Jorn. de reb. Get. , cap. /jg. (c) Jorn. de reb. Get. , cap- 5o, 5a-
la paix. On voit combien ils étaient déjà formidables. Ayant été frustrés des dons annuels, ils ravagèrent aussitôt l’Hlyrie, et l’on ne trouva d’autre moyen de les arrêter que de leur envoyer des présens considérables accompagnés de promesses flatteuses. On fit alors avec eux ifn nouveau traité d’alliance; et Théodoric, fils de Théodemir ,un des trois princes qui les gouvernaient, fut envoyé, comme otage, à Constantinople, Ces Barbares ne savaient pas cultiver la terre (voy. note 7.) : les tributs de l'empereur étaient insuffisans pour leur subsistance; ils faisaient une guerre continuelle aux peuples limitrophes et vivaient de butin (a). Mais les pays une fois épuisés ne pouvaient plus suffire aux rapines. Alors, pressés par la disette et se trouvant gênés dans leurs limites, ils avaient besoin de se déborder dans d’autres contrées. Ils se divisèrent en deux armées , ouplutôten deux peuplades : car , femmes , enfans , vieillards, tousalluient partager les périls (b) et les fruits
(a) Jorn de reb. Get. , cap. 53, 54- (i>) Coccbl- Vit. Th. , cap. 4 - — Joro. de reb- Get., cap- 56.
de l’expédition. Videmir en conduisit une purtie contre l’Italie; mais Glycerius, empereur d’Occident, conjural’orageen offrant au barbare des présens magnifiques, et lui persuadant de tourner ses pas vers la Gaule, où il trouverait les Yisigoths ses alliés naturels, et par conséquent des conquêtes plus faciles.
Théodemir , qui avait retiré son filsThéodoric des mains de l’empereur d’Orient, partit avec lui à la tête de l’autre armée (a). Il traversa en vainqueur la Dacie, laThessalie, la Macédoine, enlevad’immenses richesses , et arracha plusieurs villes à la domination des Orientaux. Ce roimourut au milieu de ses triomphes , et laissa à son fils , qui depuis régna dans l’Italie, une multitude victorieuse à diriger, et sa gloire à soutenir.
A peine Théodemir avait-il expiré , que l’empereur Zénon envoya féliciter le jeune prince sur son avènement; et l’ayant engagé à venir à Constantinople , il le nomma consul ordinaire , l’adopta pour fils d’armes (1 2 ' , lui décerna les honneurs du triomphe,
(«) Cocchl. Vit. Th , cap. 4 . — Jorn- de reb. Get. , cap. 56.
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et lui fit élever une statue équestre dans le vestibule de son palais (a). Des auteurs ont dit que toute la majesté de l’empire romain avait passé en Orient. Quelle majesté! Un empereur obligé d’amuser par des flatteries un jeune chefde Barbares pour l’empêcher de piller ses provinces !
(a) Jorn. , cap. Sy . — Cocchl. Vit. Theod. , cap. 3.