CHAPITRE II
Précis sur V Empire d’ Occident .
La division de l’Empire; la translation du siège impérial et de la plus grande partie des citoyens à Constantinople; l’imprudence qu’on eut de dégarnir les frontières des troupes qui contenaient les Barbares ; l’incorporation des soldats étrangers aux troupes nationales; l’oubli de la discipline militaire ; la coutume dangereuse de payer aux Barbares des tributs annuels sous le nom de présens ( 1 5); l’accroissement excessif des impôts , qui n’étant plus proportionnés avec les fortunes et les ressources, ruinèrent le peuple et par conséquent l’état ; telles furent, selon Montesquieu (a), les causes principales de la décadence des Romains, surtout en Occident. Tous ces coups ébranlèrentfortement leur puissance depuis
(a) Grand- et décad. des Rom. , ch. 16 et suif.
Constantin jusqu’aux règnes d’Arcadius et d’Honorius : mais à partir de cette époque , l’Empire ne déclina plus par degrés, sa chute fut précipitée. Abattu et démembré par les Barbares, tourmenté par les hommes puissans, ensanglanté parles guerres intestines, il végéta encore quatre-vingts ans, jusqu’à ce que le vain simulacre qui en restait, fut détruit.
On serait tenté d’attribuer une partie de ces malheurs àla fortune. Elle semblait avoir mis en réserve , dans les profondes retraites du Nord , ces multitudes innombrables de Barbares pour les pousser tous en même temps contre les Romains. Mais ce peuple n’eut pas d’ennemis plus pernicieux que ses princes. Tous ses malheurs découlent de la même source : et quelle est - elle ? la faiblesse des empereurs. C’est le vice le plus funeste dans la personne des gouvernans, parce qu’il fait dominer les passions et les vices de ceux qui les entourent. ■■ ■ ■ -
Arcadius enOrient, et Honorius en Occi- An 395 dent (a) furent toujours sur le trône les instrumens de tous les caprices de quelques
(a) Pliilostorg , Îît* 1 1 , c. 3 . — Proc. Bell. Pers. , lib. i f c. 2. — Id. Bell. Vand. , lifa. i , cap. 2. .
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ambitieux qui les faisaient mouvoir à leur gré. Jusqu’alors les deux empires s’étaient prêté mutuellement un appui salutaire ; la jalousie des ministres les sépara, et les rendit ennemis (i 4).
Combien on doit plaindre les peuples qui étaient assujétis à ces maîtres insensés! Dans un temps où l’Empire se voyait menacé par les Barbares , où il n’aurait fallu songer qu’à raffermir la fidélité et le courage des sujets, l’intolérance d’Honorius aliénait les esprits (a). Les hérétiques, les payens étaient poursuivis avec acharnement, leurs temples brûlés ou livrés aux Chrétiens ; eux-mêmes dépouillés de toutes les charges ; et ceux qui voulaient combattre ouvertement les dogmes de la foi , envoyés au supplice. La persécution est condamnable en tout tems, mais alors !... (i 5). Il y avait aussi, en faveur du clergé, des lois(6)qui pouvaient autoriser de grands
(a) Cod. Th , lib. 1 5 , t. I , leg 56 Salv Degu-
ben. , liv- 6 Cod. Th , lib- i6,tit 5 ,leg. iSetseq.
{b) Cod. Th. , lib. a , lit. 4, leg. 7. — Lib. 9, lit. 40, leg. 16. — Tit. zpi.leg. 5 .— Lib. ii.tit. i6,l.ai ,22. — Lib. 16 , tit. a , leg. 29, 5 o, 3 i, 34 , 35 , 38 . — T 7 , lib. 1 . — T it. 1 1 , lib. 1 . Leb. Iliat. du Cas— Empire.
zed by Goosle
abus. Sans parler du droit %’asile dans les églises, cette institution si belle et si utile dans l’origine, mais que les excès avaient corrompué, des édits accordaient aux évêques lé droit de se porter pour jftges, même dans les affaires séculières, et d’obliger l’officier civil à poursuivre l’exécution de leur sentence. Les clercs ne pouvaient être accusés que devant les évêques, et si l’on n’obtenait gain de cause, on était noté . d’infamie. Enfin il y eut des clercs , indignes du corps vénérable dont ils étaient membres, qui osaient enlever les coupables des mains des magistrats.
On se convaincra encore mieux de l’imbécillité d’Honorius, si l’on fait attention que les plus révoltantes injustices s’exerçaient principalement en Afrique, où régnait plus que partout ailleurs l’idolâtrie(a), etque les Romains n’avaient presque point d’autre subsistance que les moissons d’Afrique.
Déjà trois siècles auparavant, Tacite (ù)
(a) Cod. Th. , lib. 16, tit. 10, leg. 17,18. — Salv.
de Gub. Dei , tib. 8 Fleury, Hi$t. ecclés. , liv. ao,
eep. 4a. — Liv. 39, cep. aï- (4) Ann., lib. 14. /
18 monarchie des goths
se plaignaitqfren allant chercher des vivres si loin , on eût exposé l’existence du peuple Romain aux accidens , on aurait pu ajouter alors, et aux caprices dds comtes.
Ces gouverneurs des provinces avaient
en main les forces militaires. Ils affectaient
une sorte d’indépendance, et pour peu qu’ils fussent mécontens, ils levaient l’étendard de la révolte. C’étaient, de nouveaux ennemis qu’il fallait réduire par la force des armes. Sous un gouvernement faible, on n’était jamais assuré de la possession et du secours des provinces. Le comte d’Afrique était le plus redoutable , parce qu’il pouvait à son gré réduire la ville de Rome à la famine (a ) , en retenait la flotte qui devait transporter les vivres. C’est ce qui arriva deux fois dans l’espace de quatre ans. Gildon , qui gouvernait l’Afrique , se déclara ennemi de l’Empire {b). Il fallut lever une armée pour dompter le rebelle et emporter les convois. Mais quelle armée! Les possesseurs , c’est-à-dire, ceux qui avaient
(*) Claud. de Bell- Gild.
(i) Zozy m. , lib. 5. — Claud. de laud. Stilic. — Id. de Bell. Gild
Digilized )
sy-Geegle
EN ITALIE* ig
los terres, étaient tenus de fournir un certain nombre de soldats , selon l’étendue de leurs domaines ; c’étaient presque toujours des esclaves : au lieu d’hommes, on pouvait donner quelques onces d’or # et cet impôt servait à soudoyer des corps de troupes étrangères. V oilà où en était réduit l’empire Romain , il n’avait plus d’autres défenseurs que des esclaves ou des barbares mercenaires (a).
L’inimitié «ntre les deux empires s’envenimait de jour en jour (1 6). Le roi des Visi- # goths, Alaric, tirant avantage de cette désunion, pénétra dans l’Italie. Combien, en cette occasion , la lâcheté d'Honorius excite le mépris et l’indignation (ô) ! Il ne voit pour, lui d’autre soin, d’autre parti à prendre que la fuite. Mais Stilicon (17 , le rassure , l’arrête; il détourne le danger; et lorsque, par ses artifices et sa valeur , il a forcé l’ennemi à se retirer, l’empereur abandonne Milan, où il habitait, et va fixer sa. résidence à
(a) Cod. Th. , lib. 7 , tit. i 3 , leg. ia, i 3 , 14.
(b) Jorn. de reb. G et. , cy. 39. — Cassiod. Chron. — Claud Bell. Get. — Zozym,ÜT. 5 . — Leb. Hist. du Bas-Empire, lir- 37,5. aS.
An 4 ° 3 .
Ravenne, parceque cette vil le étant baignée par la mer Adriatique, la fuite dans un péril pressant devenait plus facile. Que pouvait-on attendre d’un prince qui choisissait . ainsi le siège % l’Empire ?
— Nous sommes arrivés à une des époques An 405,412. les plus désastreuses. L’Empire délabré croule de toutes parts («). En Afrique les Maziques et les Austuriens ; dans la Gaule • et dans l’Espagne, les Alains, les Suèveâ, les Vandales, les Bourguignons et le tyran Constantin; enfin dans l’Italie, dans Rome même, les Goths, conduits par Alaric, ren- < versent et détruisent tout. Honorius, caché dans Ravenne, et toujours prêt à fuir, écoutait de loin ce fracas et tremblait.
Peut-être; c’en était fait des ee moment de l’Empire romain, peut-être il subissait le joug des Barbares , si Alaric avait su être fondateur de même que conquérant. Mais il connaissait le caractère turbulent et indompté de sa nation ; les Goths ne respiraient que la guerre et le pillage; il lui pa-
(a) Phi)ost. , lib. 1 1 , cag 3 , 8. — Zozita., lib. 5,6. — Sigon- lmp. Occ. , lib- 10 . — Proc. Hist. Vaud, lib- 1 , cap. 2 . — Jorn. de reb. Ge^ , cap. 5o.
ai
raissait trop difficile de les fixer dansquelque séjour, encore plus de les soumettre aux lois , et de leur imposer la tranquillité de la vie civile. Ce fut, jecrois, la plus forte considération qui retint ce terrible vainqueur :
car je ne pense pas que la crainte des Romains eût été un obstacle à son ambition.
Celui qui éleva quelque tems un fantôme d’empereur dont il se jouait à son gré , aurait bien pu mettre sur sa tête la couronne, comme il la jeta un moment sur celle d’Attale (a).
Un concours d^circtmstances heureuses donna quelque relâche à Honorius. La destruction de la flotte et d’une partie de l’armée desVisigolhs, au moment où ils allaient envahir l’Afrique, là mort d’Alaric, les exploits de Constance , seul homme digne alors du nom romain, retinrent l’Empire sur le penchant de sacuine (b) . Ataulphe ,' successeur d’Alaric , fit la paix et accepta une contrée en Espagne (c^. Le tyran Constan-
(a) Zozym. , lib. 6 -
(5) Jora. , cap. ïo, 3i.— Leb. ag, art. 16 et suiv . . (e) Idem , lib. an ,art. 4o-
as
monarchie des goths
tin fut défait et tué avec son fils (a). Ensuite, sous V allia qui prit la place d’Ataulphe assasiné, ces mêmes Goths, naguère le fléau de l’Empire , en devinrent les alliés et les défenseurs (b).
Quoiqu’il en soit, les plaies de l’Italie ne se guérirent plus. Les villes étaient réduites en cendres, les campagnes dévastées. Les comtes des provinces qui n’étaient pas en-, core tombées au pouvoir des Barbares , n’en voyaient ni vivres, ni tributs. Le fer, le feu et la famine s’étaient réunis pour désoler l’Italie (c). Mais Comme si ce n’était pas assez de tant de calamités , l’avarice de quelques particuliers aggravait encore le mal , et leurs richesses énormes insultaient à la misère publique ( d ). Tous ceux qui ne possédaient qu’une fortune médiocre et qui étaient sans crédit, voyaient leurs petits patrimoines absorbés par les exactions. Ces malheureux croyant éviter la rapacité des
(a) Oros. , lib. 7 , csp. 4*.
{b) Jorn. de reb. Get. , cap. 3 2, 33. — Isid. Chron. (c) Philost. , lîv. ra , chap. S. — Leb. Hist. du Bas- Empire, Iît* 5o, art. 10.
{d) Salr. de Gub. , lib. 5.
collecteurs, allaient se briser à un autre écueil. Ils mettaient leur héritage sous la sauve-garde des grands , que les lois avaient autorisés à se faire les protecteurs desopprimés. Les cités avaient leurs défenseurs, les citoyens leurs patrons. Mais ce n’étaientque des tyrans décorés de noms respectables. Ils s’appropriaient les biens de quiconque venait implorer leur appui. Les propriétaires devenaient, pour ainsi dire, leurs serfs, et labouraient pour d’autres le champ qui leur avait appartenu. Et c'était là le seul moyen de conserver leur existence! De sorte que le peuple, en Italie , pressé d’un côté 'par le fer des Barbares, de l’autre par la cupidité des hommes puissans, trouvant partout la servitude et l’indigence, fuyait le sol natal, se dispersait dans les provinces éloignées , et même trouvait plus d’humanité chez les Barbares que chez ses concitoyens. Voilà comme les villes se changeaient en déserts et comme l’Italie fut ruinée. Le despotisme public et particulier étouffa tous les senti mens d’honneur en même tems que l’amour de la patrie. Comment ces infortunés auraient-ils pu aimer la patrie? elle n’existait plus pour eux. Ainsi on ne trouvait plus ,
24 monarchie des goths
de citoyens, et par conséquent plus de soldats.
Enfin Honorius termina son triste règne
An 4i3. (i8). •
Mais l’Occident changea de prince, sans que le gouvernement changeât. Ce futtouj oursle même espri t, qui produisit es mêmes effets. Placidie tenait les rênes de l’Empire pour son fils Valentinien , et se laissait aller tour-à-tour aux instigations de deux factieux dont la rivalité était une nouvelle .
source de calamités publiques.
Tandis que les Suèves , les Francs et les Visigoths, sans rencontrer aucun obstacle, détruisent la puissance romaine en Espagne , ainsi qu’au nord et au midi de la Gaule (a) , le comte Boniface, pour se venger des perfides complots d’Aétius, qui lui avait enlevé la faveur de Placidie , ouvre l’Afrique (b) aux Vandales. Ce fut un des coups les plus terribles portés à l’Italie ( 1 9). La vie du peuple romain était liv rée aux Barbares.
Aussi, voit-on , dès ce moment , des famines •
(a) Ueb. Hist. du Bas-Empire, 11t. 3 r.
($) Proc. Yand-jlib. i, cap. 31 — Jorn. , cap. 33.
plus fréquentes; et 'elles devinrent si cruelles, qu’après avoir épuisé toutes leurs ressources, les malheureux vendaient leurs enfans aux Barbares pour avoir du pain (a).
Ce ne fut pas encore là le seul résultat de la perte de l’Afrique : la possession d’un grand nombre de villes maritimes donna à Genséric l’idée et les moyens de construire des flottes qui le rendirent maître de la mer Méditerranée, et avec le secours desquelles il fit , dans la suite , des maux affreux à l’Italie (b).
Tandis que la majesté impériale était dégradée, la puissance du clergé ne cessait point de s’augmenter, et l’on multipliait les lois inhumaines contre les payens, les Juifs et lés hérétiques (c). On étendait la persécution jusque sur les monumens des arts; les temples des Dieux étaient détruits, les statues mutilées, les tombeaux violés et renversés. Tout périssait chez les Romains.
(«) Leb. Hist. du Bas-Empire , liv- 3a , art. 66 - (i) Proc- Hist- Van3. , lib - 1 , cap. 3 , 5- Lib. a ,c. g. — Leb Hist. du Bas-Empire, liv- 3a, c- aa , 33 , 59 .
(c) Salv. de Gub- Dei, lib. 6 , — L%. Bas-Emp. , liv. 3a, cap. 1 a , 49- • *
aB MONARCHIE DES GOTHS
Leur esprit s’abrutissaif, en même tems que l’honneur s’éteignait dans les âmes.
Lorsque Valentinien fut en âge de régner, il suivit l’exemple dè son prédécesseur; il donnait les mains à l’affermissement de la domination des ecclésiastiques et des mi-v nistres. Il se retirait de l’empire (20) pour leur laisser plus de liberté.
Le nom romain allait toujours s’avilissant. Attila, ligué avec Genséric, méditait la destruction de l’empire d’Occident (a).
Valentinien eut recours au roi des Visigoths dont les forces présentaient un aspect formidable. Il était beau de voir les ambassadeurs romains attendre en suppliant la réponse d’un roi barbare, dont les états avaient été dans le principe un don de la libéralité des empereurs.
A la tête d’une armée composée de Barbares, caron 11e comptait plus de Romains dans lesarmées romaines , Aétius fut vainqueur d’Attila, et raffermit le trône chancelant de V alei*Linien. Mais ce prince futassassirié peu de temps après (ô; (21).
(a) Proc. Vand., lib. i — • Jorn. , cap. 56.
(A) Jorn. , <*> 58 , 40 . — Leb- Bas-Emp. , liv. 35 > cbnp 56. •
Depuis sa mort (a), le tumulte etla confusion croissent de moment en moment. Les empereurs sont précipités les uns sur les autres et entraînent tout le reste dans leur chute. Au dedans , ce ne sont plus que des déchiremens contin uels ; au dehors, les Barbares arrachent aux Romains le reste des Gaules et de l’Espagne ; ils resserrent l’Empire dans les bornes étroites de l’Italie et de la Dalmatie, l’assiègent de toutes parts et le tiennent pour ainsi dire captif. Enfin , on en vint dans peu de temps à ce point de détresse , qu’il n’était plus question de savoir si l’on serait assujéti à des Barbares; mais à quels Barbares ?
Un Suève , Ricaner , avait, par sa valeur, ses .cabales et ses richesses, usurpé un pouvoir arbitraire et tyrannique (b).
Néanmoins , il n’osait pas prendre luimême la couronne; il trouvait plus sur de faire des empereurs pour régner sous leur nom. Pendant dix-huit ans il gou-
Aa 4 'jo.
(a) Sigon. Occ. Iinp , lib- i4- — Leb Hist. du Bas- Empire, li v. 31, 3 P 35.
(i) Jorn. de rcb- Get., cap. 4">- — F.nnod F.pipli. Vit. - • .
38 MONARCHIE DES GOTHS verna par la terreur, pendant dix- huit ans, il bouleversa tout l’Occident : plaçant sur le trône des automates revêtus de la pourpre , et les brisant , dès que' leur faiblesse cessait de se prêter au mouvement qu’il voulait leur donner ( 32 ).
Genséric, roi des Vandales, fut, après Attila , le plus grand fléau des Romains ; redoutable par ses forces maritimes , plus redoutable encore par ses conseils (a). A l’aide de ses flottes , il faisait voler de tous côtés sur les mer3 des armées terribles , et il fondait sur ses ennemis, aussi rapide, aussi imprévu , aussi meurtrier que la foudre. Il mit Rome au pillage après la mort de Valentinien, et depuis ce temps il ne cessa d’infester l’Italie et se rendit maître de la Sicile. Ses armes faisaient trembler les Orieritaux eux-mêmes; et par crainte du ressentiment de Genséric , ils n’accordèrent point de vaisseaux à ceux d’Occident qui les suppliaient de leur en prêter.
Celte désunion fut très-préjudiciable aux affaires d’Occident.
(a) I.eb. Bas-Empire , liy- 33 , c 49' Pr° c - Bell. Yaud- , lib. » , a.
EN ITAEIE.
Cet empire ne pouvait plus subsister.
Les Barbares conspiraient tous pour sa destruction , tandis que les princes d’Orient les regardaient faire avec une tranquillité stupide (a) (s 3).
Depuis les irruptions des Barbares, Ce qui avoit soutenu l’Empire , c’étoit une certaine suite et une certaine intelligence dans les opérations politiques ; c’était l’adresse qu’on avoit eue de combattre et de détruire les uns par les autres tous ces peuples dont les mouvemens n’étaient déterminés que par l’instinct de la guerre et du pillage.
Mais une fois que rassasiés de rapines, ils se furent arrêtés* dans une demeure choisie ; une fois qu’ils eurent un gouvernement, des intérêts politiques, les arts des Romains étant passés chez eux, l’équilibre fut rompu. Cette révolution dans l’état des Barbares avait été doublement funeste. Comme depuis long-temps ils formaient seuls les armées romaines , quand ils commencèrent à se liguer contre ceux qui les avaient mis aux prises les uns contre
0 a ) Proc* Hist. Vaod. , lity. i , cap 6.
ÛO
les autres, Rome se trouva tout d’un coup dénuéede troupes, et autant elle futaffaiblie, autant ces Barbares accrurent leurs forces.
Les empereurs d’Orient ne songeaient qu’à profiter de l’anarchie qui régnait en Occident, pour y jeter les fondemens de leur domination : non pas qu’ils eussent le courage de s’emparer de l’Italie pour la conserver à l’Empire , mais leur ambition se contentait d’affecter une souveraineté inutile. Us s’arrogèrent le droit de nommer plusieurs princes, auxquels ils ne dônnoient que le titre de César, ce qui établissait une sorte d’infériorité et de dépendance ; ce qui rappelait l’ancienne forme de gouvernement. Us envoyèrent ainsi, tour-à tour, Antliénius, Glycèrc, Olybrius, INépos; mais tous ces misérables priuces se montraient sur le trône, seulement pour être l’objet du mépris , pour donner lieu à des guerrçs civiles dont ils étaient le* prétexte et les victimes, et soudain ils disparaissaient.
Enfin («) une année d’IIérules et d’au-
(«) Proc. Hist. G«l. , lib. i , cap. i. — > Sig- Occid. luip , lib. i5.n» ' •
très Barbares, soudoyés par les Romains, s’étant révoltée fOdoacre se mit à leur tête et détruisit l’empire d’Occident. Il donna à ses soldats le tiers des terres de l’Italie; . niais ses nouveaux sujets conservèrent leurs kys,leur administration; la religion même ne reçut aucune atteinte. Barbare et Arien, il usa de tolérance à la honte de tant d’empereurs catholiques.
Lorsque l’Italie eut passé sous une autre influence, la tranquillité ne fut pas longtemps sans renaître. Odoacre travaillait à réparer les maux que les empereurs avaient causés. La cessiort de plusieurs villes de la Gaule qu’on ne pouvait plut* retenir assura la paix # avee les Yisigoths.
Il recouvra, par un traité et moyennant une redevance annuelle, la Sicile que possédoit Genséric.
La courd’Oxient était celle qui excitait le plus ses craintes. Zénon régnait alors. Odoacre ne négligea rien pour se le concilier. U lui renvoya les ornemens impériaux, lui lit hommage de ses états, et ne lui demanda que le simple titre de palrice et la permission de gouverner en sa place.
Mais des rigueurs, suite trop ordinaire
de la conquête , détruisaient l’effet de tous ses soins. Son trône menaçait ruine (a).
.Afin d’étouffer les séditions par la terreur, il avait dépouillé le sénat de son autorité , aboli le consulat , ajouté de nouveaux tributs. Les Romains s’indignaient et souffraient. De plus l’incertain Zénon qui lui avait accordé le titre de patrice dans une lettre particulière , déclarait hautement qu’il ne le reconnaissait pas pçur roi légitime ( b ). L’incendie qui avait paru s’éteindre pendant quelque temps , couvait toujours , recevait de nouveaux alimens , et allait éclata* avec plus de violence pour tout embraser.
Telle était la situ^ion de l’Italie (c) , lorsque les cris des Ostrogoths qui rugissaient comme des lions autour des barrières où ils étaient enfermés, tirèrent Théodoric de la cour d’Orient, et l’appelèrent aux armes. Contenus dans un coin de l’illyrie
(a) Sig- Oce. Imp. , lib. i5,i6.
(4) Sigon Occ-Imp., lib. i5 Leb- Hist. du Bas-
Empire , li v. ï5.
{ci Proc. , Hist. Got , lib. i , cap, i. — Cfcchl. , Vit. Theod. , cap. 3 , 4
- • . - DigitlzeO'Bÿ'Gôbgte
par suite de l’alliance que leur roi avait faite avec l’Empire, ils ne pouvaient plus, selon leur génie , vivre du fruit île la guerre. Le besoin allumait en eux l’ardeur des combats : ils demandaient la guerre et une proie ; Théodoric %e mit à leur tête et leur montra l’Italie.
Mais ce prince avait d’autres vues que ses soldats ; le désir aveugle du pillage les conduisait ; il méditait de fonder un empire (a). Son entreprise avait besoin d’être décorée d’un titre spécieux; le nom impose à la multitude : il voulut se présenter sous un aspect auguste , et s’annoncer en roi. Ses instances , ses menaces , le siège mis devant Constantinople , arrachèrent à Zénon un édit qui déclarait Théodoric souverain légitime d’Italie. Zénon voyait d’ailleurs , dans cette expédition, un moyen de se délivrer d’alliés onéreux , tels que les Ostrogoths, croyant qu’ils périraient dans les Alpes ; et , en cas de succès , iL comptait recueillir tout le fruit de l’expédition , et ne laisser que les travaux à Théodoric.
(a) Cocjchl. , Vit.Tlied. , cap. — Leb. , flist. du Bas-Empire,
Il est à remarquer que ce sont deux Barbares , l’un usurpateur et l’autre conquérant , qui par leur exemple confirment cette espèce de suzeraineté que les empereurs revendiquaient sur l’Italie. Nous avons vu Odoacre faire hommage àZénon et lui demander l’investiture. Maintenant Théodoric reçoit l’Italie comme un don de la libéralité de l’empereur, et, pour ainsi dire, comme un fief relevant de l’Empire.
C’était un titre chimérique tant que les princes qui régneraient en Italie seraient en état de faire tête à l’Orient ; mais , dans la suite , lorsque les Goths s’affaibliront , ce titre , soutenu par Bélisaire et Narsès , deviendra un droit incontestable.
• Théodoric ayant été revêtu par Zénon d’un voile sacré , compte gage de sa nouvelle dignité , partit soudain avec ses Goths pour la conquête ( a ). Je n’entrerai point dans le détail de ses exploits ; ce récit ne servirait qu’à faire connaître le courage d’un prince qui ne pouvait en manquer, étant chef d’une nation guerrière par ca-
'(a) Cocclil. Vit. Theod. , cap. 4- — Sabellicufl. — Cassioil. Chrouic. — Sigou. Occ. Insp., lib, 1 4.
raclère et par nécessité. Qu’il me suffise de dire qu’il remporta quatre victoires complètes et décisives sur Odoacre. Celuici , n’ayant pu trouver un asile dans Rome, qui repoussait un roi désavoué par la cour d’Orient , alla se réfugier à Ravenne.
Il y fut poursuivi par le vainqueur, et soutint un siège de trois ans. Enfin, Ilétules et Goths , tous étant fatigués des longueurs et des maux de la guerre , la paix fut conclue entre les deux rivaux.
Ils convinrent, ils jurèrent de partager paisiblement tous les attributs de l’autorité royale. Peu de temps après , Théodoric , sous prétexte de se venger d’une trahison, assassina, dans un festin, Odoacre avec son fils, et les principaux seigneu^p des Hérules. Ce crime politique le rendit maître unique et absolu de l’itaJie.