CHAPITRE PREMIER
Caractère (24) de Théodoric. — Idée du plan de gouvernement qu’il se traça .
Us autre empire s’offre à nos regards.
Avant de nous engager dans ces routes nouvelles, examinons, pénétrons les intentions cachées , l’esprit du fondateur.
Notre marche en sera plus sûre. Si le politique veut nous éblouir par ses artifices , nous lui aurons dérobé son secret. Rien ne nous étonnera plus , rien negious fera plus illusion.
Né chez les Barbares , Théodoric n’eut de barbare que le nom et l’origine. Son génie avait devancé sa nation de plusieurs siècles. Son éducation première lui avait donné la force qui fait les conquérans (a5); on séjour à Byzance avait développé en
lui tous les-lalens qui font le politique consommé.
Fier et rusé, ambitieux et souple, occupé de lui seul , et "toutefois affectant un dévouement sans bornes pour le peuple , sou gi and art fut de connaître les hommes et de les tromper , de s’accommoder à leurs préjugés, à leurs faiblesses, pour s’en prévaloir. Caressant l’ennemi qu’il redoutait , écrasant celui qu’il pouvait opprimer sans crainte ; sachant éblouir par son faste, ou charnier par sa modestie; se faire craindre pàf «ne sévère justice, ou se faire chérir par la clémence; se conciliant l’a- Tüour de tous , tandis qu’il élevait tout ce qui pouvait contribuer à sa puissance ou à sa gloire : ses pensées , ses actions eurent pour Unique but son propre intérêt ; je dirâi 'pluS : il immola lé peuple à son intérêt.... Mais n’ünticipom-point Sur les temps. Il faut qu’on voie les faits avant de prononcer. :• •
Des écrivain», séduits par la réthoriqile de Goasiodore , et par les maximes de douceur et de générosité dont ses lettres sont remplies, se sont écriés , d’une commune voix , que jamais les Romains u’ont eu
de meilleur roi, et plus jaloux de leur bonheur. Mais si l’on jugeait du cœur de l’homme par des écrits , par des actes même d’ostentation , on s’exposerait à d’étranges erreurs.
Des meurtres commis d’un esprit tranquille, au commencement, dans le cours et à' la fin de son règne , montrent assez que le sang lui coûtait peu à répandre , lorsqu’il croyait sceller par là sa puissance (26).
Auguste avait fait succéder la paix aux guerres civiles, la sécurité aux proscriptions , parce que la paix et la sécurité des peuples affermissaient son autorité. Tliéodoric pensa et agit comme Auguste.
. Dans le livre de Y Esprit des Lois (a) , il est question des conquêtes d’Alexandre et de sa conduite après ses victoires. Ecoutons Montesquieu parlant d’Alexandre.
« Il résista à ceux qui voulaient qu’il » traitât les Grecs comme maîtres, et les » Perses comme esclaves: il ne songea qu’à » unir les deux nations.... 11 prit les mœurs
(n) Lir. 10 , chip. 14.
ho MONARCHIE DES GOTIIS
» des Perses, pour ne pas désoler les Perses » en leur faisant prendre les mœurs des
» Grecs Il ne laissa pas seulement aux
» peuples vaincus leurs mœurs , il leur y> laissa encore leurs lois civiles , et sou- » vent même les gouverneurs qu’il avait » trouvés. Il mettait les Macédoniens à la y> tète des troupes , et les gens du pays à y> la tète du gouvernement.... Il respecta les *> » traditions anciennes et tous les rnonuy> mens de la gloire ou de la vanité des » peuples. Les rois de Perse avaient détruit y> les temples des Grecs, des Babyloniens j> et des Egyptiens: il les rétablit, etc., etc.»
Qu’on change le nom d’Alexandre en celui de Tliéodoric; qu’on se représente, au lieu des Macédoniens , les Ostrogotlis , au lieu des Perses, les Romains , et l’on aura une image assez exacte de la création du nouveau royaume d’Italie. Le prince barbare conçut et exécuta le même dessein que le prince grec, avec quelques différences néanmoins amenées par la divci'sité de caractère et de situation de l’un et de l’autre conquérans. Le héros macédonien, dans un vaste empire, et appuyé de trèsgrandes forces - , agit avec plus cfe franc hise
EN ITAUE.
et de magnanimité. L’autre , resserré clans des bornes plus étroites ,• environné de plus d’écueils , montra plus de politique et de finesse.
Théodoric discerna d’abord les causes de la ruine de ses prédécesseurs : au-dedans, l’indépendance et la tyrannie des ecclésiastiques et des grands, qui avaient tout bouleversé par l’anarchie; au-dehors, l’avidité des Barbares , qui , de concert , avaient déchiré l’Empire pour ^’en -partager les lambeaux. Il voulut, dès -lors, que son royaume devînt respectable aux étrangers, et que , dans l’intérieur, il n’y eût pas d’autre jHiissance que la sienne.
- Mais il n’arriva à son but que pas à pas, et même par des détours. Il dérobait son plan pour en assurer le succès.
MONARCHIE DES OOTHS