CHAPITRE IL
Quelles précautions prend Thcodoric pour s’assurer des Romains.
Tant que la violence lui peut être utile, il se comporte en vainqueur; quand la douceur peut confirmer l’ouvrage de la violence , il est roi. •'»•••
C’est au sujet de la religion que les Romains étaient le plus sensibles et l#plus irritables. Chef d’Ariens, arien lui-même, il deyait les alarmer. Aussi s’empressa-t-il , dans le commencement , de les rassurer par son respect pour le culte dominant , par ses égards pour les ministres de ce culte (a). Ses témoignages de confiance , ses soins , sa déférence même , gagnèrent ceux qui devaient être ses principaux ennemis ;
(a) Vita Tkaod. , Cocchl., cap. g.’ — Sigon. Imp. Occ. , lib. 16. — Eanod. Paaeg. Tlieod, — Id. Vita F.piph.
il sut mettre les évêques dans ses intérêts.
Epiphane de Pavie , Laurent de Milan , et plusieurs autres pasteurs en vénération , lui furent tout dévoués.
Les lois étaient liées à la religion par une espece de consanguinité ; elles étaient l’ouvrage des princes chrétiens. L’orgueîl ' national fortifiant les idées de religion, les lois des Romains devenaient pour eux un objet également cher et sacré.
Le code de la jurisprudence romaine est reçu comme un dépôt précieux par Théodoric; il s’en déclare lui-même le premier gardien, le premier protecteur, le premier ministre (a).
Aucun changement, aucune innovation in j urieuse dans la forme du gouvernement :
le sénat est conservé ( b ) ; que dis-je ? il est environné d’honneurs (c) .T an dis que Théodoric sait le tenir dans la dépendance et dans l’inaction , il affecte de lui rendre des
(a) Edict. Tlieod. Epilegom Sîgon. Imp. Occ. ,
lib. x6. — Cass. , l-ib. i , ep; i.j lib. 7 , ep.a 5 , et plu rimis passim locis.
(A) Sig. Occ. Imp. , lib. 16. •
(c) Cass. , lib, 6, ep. G.
44 MONARCHIIJ DES SOTHS
respects , des hommages. A l’entendre , ce corps jouit d’une entière liberté ; c’est une auguste assemblée dont lasplendeur éclipse tout le reste (a). Tou tes les magistratures et les dignités civiles [b) sont maintenues telles qu’elles avaient existé sous les empereurs; et , quelle faveur insigne ! les Romains seuls en sont décorés (c) !
Mais dans les mains de ce prince résidait toute la force agissante du rovartme. Luimême nous indique ouvertement son système , lorsqu’il trace aux consuls , à ces •successeurs des Scipion et des Fabius, les limites de leurs fonctions : Pour lui tous les travaux , pour eux tous les plaisirs (d).
Ingénieux à faire servir les préjugés des vaincus à ses desseins, il profita d’-uhe institution , née dans la monarchie , qui servait à entretenir l’indolence et la vanité , au lieu d’être le prix d’une noble émulation (e): Des titres fastueux , sans nulle
(à) Cassiod., lib. 6 , ep. < ,4 , i4* — .Vita Theod. Cocchl. ,c»p. 8.
(b) Cass., Iib.6, rp. 1 , a , 3, 4 , 5 , 7 , 8, 9.
(<■) Sigon. de reb. Occid,, lib. 16.
( d ) Cjss. , lib. 6 , ep. 1.
(e) Cass. , lib. 6 , ep. 10, 1 1 , 1 a ; lib. 7, ep. 57,38.
Eî* ITALIE.
autorité , satisfaisaient l’orgueil et reposaient l’ambition (27). L’abus même de ces marques de distinction entrait merveilleusement dans ses vues ; il les répandit avec profusion sur les Romains. Quelques particuliers fiers de leurs' énormes richesses, et une multitude de cliens ou d’esclaves , •voilà quel était le peuple romain. Théodoric sentait que la foule suivrait l’impulsion donnée par les grands. Ceux-ci formaient , pour ainsi dire , la tête de l’Empire , et réglaient les mouvemens de ce corps énervé. S’emparer des esprits des grands, c’était se rendre maître dfe tout le reste ; et pour cela, il suffisait de les rassasier de titres sans fonctiqps , de dignités sans pouvoir.
Ses armes avaient conquis le royaume, ses attentions , ses flatteries , conquéraient les coeurs ; et l’attachement était d’autant plus prompt et plus fort, que les rigueurs encore toutes récentes d’Odoacre produisaient un contraste frappant. Celuici avait abattu les Romains , Théodoric semblait les relever (a).
(a) Voy, le chap. a de la première partie , a la fia.
46 MONARCHIE DES COTtlS
Il ne négligeait pas , non plus , la coût 4 d’Oriept. Dès ses premières victoires , il y avait envoyé un ambassadeur (a), et, après cinq ans de négociations, il obtint d’Anas-* tase les ornemens impériaux gu’Odoacre avait renvoyés , et lâ confirmation du titre de roi d’Italie (28). Alors il se fit déclarer juste souverain par le consentement et la volonté du sénat (b). On juge bien que ce n’étaient là que de simples formalités. Quoi* que l’empereur eût le vain orgueil de recommander l’Italie et le sénat àThéodoric, et de prendre avec lui un ton de souverain^); le prince goth sentait toute la légèreté de ses prétentions , même en le ménageant. Quant au sénat, avili par les empereurs , avili par leurs ministres , pâlissant alors à la voix d’un vainqueur , ou séduit par de pompeuses adulations , il répétait complaisamment le vœu qui lui était
dicté. Ces actes étaient donc illusoires :
mais l’illusion était utile au nouveau roi :
(a) Sigon. Occ. Imp. , lib. 16. Lebeau , Hist. du Bas-Empire, liv. 37, art. ai.
(b) Sigon., lib. 16.
(e) Cass.', lib. 1 , ep. 1.
•EM ITALIE; 47
elle consacrait sa puissance ; elle ôtait toute idée de révolte.
Alors il qu itta l’habit de sa nation , et prit le vêtement des Romains , avec la pourpre et tous les omemens de la dignité impériale (a). Son palais, sa garde, furent semblables au palais et à la garde des empereurs (è).
Jusqu’à présent, peut on distinguer quel est le vainqueur? est-ce le Romain? est-ce le Goth? Les institutions , les lois des Romains sont respectées ; Théodoric se plie à leurs usages , à leurs opinions ; il change même son extérieur. C’en est assez. L’orgueil des Romains est satisfait , et Théodoric est leur maître.
Libéralité , justice , sévérité , clémence , tout contribuait à fortifier son règne.
Tandis qu’Odoacre et lui se disputaien t leur proie avec acharnement, Gondebaud (c) , roi de Bourgogne , avait profité de leurs débats , et , sous prétexte de porter du secours à Odoacre , il s’était jeté sur la
(a) Sigon. , lib. 16. — Cass. ,*lib. 1 , ep. a.
(b) Cass. , lib. 5 , ep. 7 ; lib. 1 , ep. 10.
(<r; Sigon. r lib. 16. — Cocchl. Vità TheOcfc
48 MONARCHIE DES COTIIS
Ligurie , l’avait dévastée , et était rentré dans ses états, traînant à sa suite une multitude de captifs. Depuis ce temps, la province était dépeuplée et presque ruinée.
Dès que Théodoric se vit tranquille possesseur , son premier soin (a) fut d’envoyer des vivres aux habitans, et de remettre (b) de grosses sommes d’argent entre les mains d'Epiphane , évêque de Pavie , qu’il chargea d’aller chez les Bourguignons rassembler tous ceux qui gémissaient dans l’esclavage , et de payer leur rançon. Il rendit ainsi aux campagnes leurs cultivateurs.
Cette action le faisait chérir comine libérateur des peuples ; une autre le lit révérer comme un prince juste et clément.
Tandis que les Romains, encore étourdis du bruit de ses victoires , ne pouvaient ni réfléchir, ni se plaindre, il jugea qu’il fallait intimider ses ennemis par des coups d’autorité , voulant épuiser d’abord sa sévérité, afin de ne plus avoir à leur montrer ensuite que sa douceur. Il avait lancé un interdit sur les tribunaux des villes qui ne
(a) Cass. , lib. a , ep. ao.
5 (4) Eanodiu», Pauegyr- Theod.
EN ITALIE. 4g
s’étaient point rangées de son parti, dans le commencement (a). C’était un sujet de • douleur universelle. Alors un saint évêque vint le supplier de pardonner à ses sujets.
J1 ne résista pas long-temps; s’il voulait les retenir dans le devoir , il craignait de les désespérer. Le peuple , qui ne se souvenait que des derniers traitemftis , oubliait la punition , pour admirer la facilité de Théodoric à pardonner.
C’est une observation de Montesquieu (£), que les Romains furent de tous les peuples de la terre , celui que les spectacles, c’està-dire , la vue de quelque objet extraordinaire , affectèrent le plus vivement. Alors surtout c’était la seule chose qui pût les toucher, parce que l’esprit et le cœur étant presque morts en eux, ils n’étaient animés que par les sens. Mais , comme ils avaient eux- mêmes totalement changé , les spectacles changèrent aussi , et furent modifiés selon le caractère des spectateurs. Autrefois il n’y avait qu’un objet terrible qui pût ébranler ces fiers citoyens; il n’en résultait
(a) Sigon. Imp. Occ. , lib. 16 . — Enn. Paneg, Th. ( l '>) Esp. des Lois, Hy. il , chap i5.
5o MONARCHIE DES GOTHS
aussi que de grands effets : la vue du corps • de Lucrèce , Virginie immolée à la pudeur, le débiteur qui parut sur la place couvert de plaies , enfin la robe sanglante de César , avaient causé des commotions violentes dans toute la république. Mais actuellement les Romains n’auraient pas eu la force de supporter de Tels spectacles, ou d’y être sensibles ; ils n’avaient besoin que de représentations brillantes où leur vanité fut amusée.
Théodoric obéit au préjugé qui attribuait à Rome le premier rang parmi toutes les villes de son empire , et qui entretenait ce vieux respect qu’on rendait encore à l’ancienne capitale du monde. Après avoir employé plusieurs années à créer , à élever, à consolider sa puissance , il voulut y met- • tre le sceau par une démarche frivole eu ap-
parence, et néanmoins très-elficace : il fit
An JO °' un voyage à Rome («). ' •"
Il y eut un temps où les Chrétiens croyait ni manquer au devoir le plus essentiel de la piété , s’ils n’allaierlt en pèlerinage
.Digifc ed byGoggle
(«) Casûod. Chronic.
fil
dans la Terre-Sainte : il semblait-, de même, qu’une espèce de religion imposât à Théodoric la nécessité de se montrer à Rome , et qu’en présence de Rome seulement , il dût achever de consacrer sa dignité.
On jugerade l’importance qu’il attachait à ce voyage , par tout l’appareil qui le précède et qui l’accompagne («). Sa venue est annpncée long-temps d’avance y est longtemps attendue. Enfin il paraît. Tous les grands de sa cour et du royaume environnent son char; la moitié de l’Italie vient grossir son cortège. A son approche, le sénat et tous les premiers de Rome s’empressent de lui rendre hommage , et il s’avance au milieu d’une pompe triomphale. Le peuple croit être retourné au temps de ses premiers empereurs. C’est là cette splendeur qui signalait leur entrée solennelle ! Ce sont là ces cérémonies, ces fctes dont les Romains ont été privés si long-temps !
Suivons Théodoric dans toutes ses démarches, parce qu’il n’y en a pas une dans
(a) ^igon. , lib. 16. — Chron.Cassioil.— Ste.-Marlh, Vie de Cass., lir. 1 , ch. 3.
5s MONARCHIE DES GOTHS
cette circonstance qui soit indifférente. H est venu ,pour ainsi dire, faire une profession de foi à la face des peuples. A chaque action, son esprit se déclare.
Quel lieu le reçoit le premier? c’est l’église de St .-Pierre (a). Quoique arien , o.u plutôt parce qu’il est arien , il se hâte de complaire au peuple et de lui donner un gage de sa tolérance.
Ensuite il se rend au sénat (b). Avec quelle affabilité, quelle douceur , il accueille l’hommage ainsi que les protestations de zèle et d’obéissance de ses sujets ! A son tour , il promet de maintenir les privilèges, la dignité , la gloire du sénat , sachant ainsi les enivrer de l’encens qu’il leur renvoie.
C’est enfin le peuple (e) qui contemple son souverain et qui entend sa voix.Théodoric se présente dans le Cirqüe, et là, s’adressant à là multitude qui se presse de tous côtés autour de lui , il fait vœu d’être
(a) Lebeau , Hist. du Bas-Empire, lir. 37 , art. 11 . (é) Cassiod. Chron. — Sigou., lib. 16.
(c! Sigon. Imp. Oec. , lib. 16. — Leb. llist. du Bas- Empire , Ht. 37 , art. ai.
le réparateur des maux de l’Italie , -d’observer les lois et les régletnens des empereurs. Cet engagement solennel, gravé par son ordre sur une table d’airain , est exposé aux yeux de tous.
Mais le faible des Romains lui était trop connu pour qu’il ne s’en prévalût pas , afin de les mieux enchaîner. Il savait que ce peuple ne demandait que du pain et des spectacles : le blé est répandu en abondance au nom de Théodoric ; une distribution annuelle de 200,000 mesures est fondée en faveur des citoyens pauvres (a). Les jours suivans, sa présence (b) anime les jeux célébrés dans le Cirque avec magnificence, et il donne de grandes sommes pour les spectacles (c). Comment résister à ces soins bienveillans? Comment se défendre de l’enthousiasme qu’inspirent ses vertus?
Dès ce moment, "Théodoric est un roi légitime , Théodoric est un grand roi.
Cette joie du peuple de Rome nous rap- • •
(a) Cassiod". Chronic. — Leb. Hist. du Ba$-Emp. , liv. 37 , art. aa.
54 monarchie bes gotiis pelle un mol de Tacite (a) au sujet des Bretons, qui voyaient avec plaisir qti’on introduisît chez eux le luxe et les délices des Romains : « Des hommes inexpérimen-, » tés appelaient civilisation ce qui faisait » une partie de la servitude ».
Pendant le séjour de Théodoric à Rome, tous les édifices, tous les'monumens que cette ville contenait, attirèrent ses regards ( b . Il semblait ne pouvoir rassasier sa curiosité. Ses discours exprimaient toujours l’admiration , et charmaient l’orgueil des Romains. Il ordonna (c) que les provinces fournissent des matériaux de toute 'espèce , afin de pourvoir à l’entretien de ces précieux ouvrages. Il assigna , pour les autres dépenses, des sommesconsidérables à prendre sur son trésor royal. Le sénat, dans les transports de sa reconnaissance , lui érigea une statue d’or ( d ).
Comme il marche toujours- à son but,
(a) Agric. Vit., cap. 21 .
(A) I.eb. Hist. du Bas-Empire , liy. 3y ,art 22 .
(c) Cassiod. Chron. -Id . , lib. i , ep. a5,ï8;lib.ï, cp. 7 ; lib. 3 , cp. 48 .
(< d ) Isidor. Cbi onic. G. eera î>49-
et par \& chemin qu’il s’est tracé J Quelle adresse à faire passer dans Pâme des Romains, et des Romains au reste de la nation , une pleine' sécurité ! Comme, sans leur’ rien donner, il semble tout leur ac- »
corder ! Il n’a point de préjugé , il n’a point de passion. II. honore une religion qu’il dé- % teste , il flatte un sénat qu’il méprise , il caresse un peuple qu’il asservit. ' »
56 mônarchie*des goths
-V\WV\>\V»^ W V>‘V\‘WV\%V^VWWV\WWV%\ -WVWSMVW^