‹ Histoire de l'établissement, des progrès et de la décadence de la monarchie des Goths en ItalieChapitre 8 sur 27 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Système de législation. — Etat des per- . sonnes.

1 héodoric était fier d’avoir succédé au trône des Césars. Quoique le peuple Romairf eut perdu sa dignité , cependant il en était de cet empire, comme de ces grands et antiques monumens dont on prise même les ruines. Le roi des Ostrogotks prétendait placer son nom auprès de celui des Trajan et des Marc-Aurèle ; il craignait surtout d’être confondu avec les Barbares , ét il voulut que son règne* parût être celui d’un véritable prince , et non d’un usurpateur violent. On reconnaît à cette résolution la supériorité de ses lumières. Tandis que les chefs desFrancs et des Vandales ne songeaient qu’à dépouiller les vaincus r Théodoric était occupé du soin de sa renommée. Mais cette hauteur de pensée ne doit point l’absoudre du reproche d’é-

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goïsme (a) , reproche qui va se vérifier de plus en plus. Je le répète, il fit tout pour sa propre grandeur , et rien pour les Romains.

Lorsqu’il entreprit la conquête de l’Italie, les Goths, comme les autres peuples barbares , suivaient pour toute règle leurs usages, leurs traditions. Chez eux la jurisprudence était encore incertaine autant que letfr séjour. Tous ces Barbares du Nord qui se sont assis sur les débris de l’empire Romain , Francs , Bourguignons , Goths , Y andales , n’ont commencé d’être régis par des lois écrites et constantes , que . * quand ils ont cessé d’être vagabonds , et qu’ils ont possédé un pays > un royaume.

Théodoric ne rédigea -pas en un code particulier les coutumes de sa nation , à l’instar d’Euric", de Gondebaud , et de3 autres conquérans ; il fit de la loi Romaine une loi territoriale dans ses états , c’està-dire , que tous les peuples qui y habitaient , et vainqueurs et vaincus , se trouvèrent confondus sous l’empire du même

(a) Voy, a', partie , chap. i "•

r; EN ITAüIE.

code (a). Il avait en vue de les attacher les uns aux autres par des liens plus étroits, et en établissant l’unité de législation , d’obtenir l’unité de peuple. Ce dessein était sage : mais comment en a-t-il suivi l’exécution?

Deux peuples se trouvaient réunis sous sa puissance, différais d’inclinations, de discipline. L’un, vieilli par le luxe et la mollesse, conservait, quoique dans la corruption , les débris des arts et des sciences ; l’autre, encore âpre et farouche, était livré tout entier à l’exercice des armes. Or , comme nation conquérante , et comme nation du mîûlre de l’État , les Goths avaient sur les Romains une prééminence , sinon accordée par les lois, du moins amenée par l’ordre naturel des choses. La profession dominante devait être celle des armes.

L’ambition , qui est la passion de tous les hommes et de tous les ternçs , aurait pu réveiller le courage dans l’àme des Ro-

(a) Proleg. et Epileg. Ed. Th. . — Cass., lib. i , cp. 16 ; lib' 5 , ep. i5. — Jorn. de reb. G et. — Proc. Bell. Cot. , lib. i , cap. i. — Sigon. Occ. lmp- , lib. 16.

mains. En voyant tous lès honneurs et toutes les richesses affluer chez le peuple guerrier, ils se seraient tournés sans cloute vers la seule voie qui pût conduire à l’égalité , c’est-à-dire , vers la profession des armes. Théodoric pensa qu’il avait besoin de leur faiblesse pour les mieux tenir en tutelle ; d’ailleurs avide de tous les genres de gloire , il voulait que son règne fût illustré par la doctrine , et les Romains en étaient les dépositaires. La sûreté de son empire, l’intérêt de sa gloire (a), le déterminèrent à tracer une ligne de démarcation entre les deux peuples. L’usage des armes fut entièrement interdit aux Romains , tandis qu’il fut un devoir indispensable pour les Goths (b). Quelques-uns ont décoré cette institution du titre d’acte pieux , parce que Théodoric prévenait ainsi les meurtres et les assassinats deve-

( a ) On fera à même, par la suite, de juger s'il entendit bien ia sûreté de l’Empire et l’intéiêt de sa gl ire.

(6, Sigon. Imp (Ve. , lib. 16. — Cocchl. Vit- Tb , cap 6. — CasMod , lib 3 , ep. "8 ; Üb 7 , ep. 3 , 4 j lib. 8 , ep. 3 Ennod. Fanegyr. , in fine.

EN ITA LIE

nus très-fréquens depuis les guerres intestines; d’autres ont regardé la défense faite aux Romains comme tyrannique. La piété a pu servir de prétexte : quant au motif , qu’on en juge. •

Théodoric, en dirigeant à son gré l’éducation de» deux peuples, assura l’accomplissement de ses desseins.

L’éducation a une influence si grande et si bien reconnue sur le génie des hommes, que toutes les fois que des usurpateurs ou des tyrans ont voulu énerver un peuple libre et le ployer au joug , ils ont commencé par corrompre les lois sur l’instruction de la jeunesse , c’est-à-dire , par couper l’arbte dans sa racine.

S’il y a , dans uu État , deux genres différons d’éducation spécialement affectés à deux différentes classes de citoyens , il est nécessaire qu’il se forme deux espèces d’hommes toutes dissemblables; et la diversité d’esprit et de facultés augmente en raison de la contrariété qui se trouve • entre l’une et l’autre manière d’élever la jeunesse.

Dans le royaume de Théodoric, cette

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diversité fut extrême. D’un côté , les Romains n’avaient d’autre moyen de se mettre en état de mériter les faveurs du prince , que de se distinguer par les talens littéraires ou oratoires; sans cesse il les exhorte à cultiver eux-mêmes les sciences et les arts, et surtout à polir, à orner l’esprit de leurs enfans par toutes sortes de connaissances (a). 11 a soin d’entretenir des académies où on leur enseigne la grammaire, la rhétorique, la jurisprudence, et tout ce qui peut servir à l’ornement de l’esprit (b) : des charges civiles étaient la récompense des travaux. D’un autre côté , l’entrée des écoles était fermée aux Goths(c) (5a). Dès leurs .premières années, jls étaient enflammés d’une émulation belliqueuse dans des gymnases ( 'd ), où l’on fortifiait leur âme contre les périls, où l’on endurcissait leur corps à la fatigue. La paix était pour eux une image de la guerre ; ils s’y

(a) Cass- , lib. î , ep. ra , i3 , 45; lit», a , ep- i5 ; lib- 3 , ep. a3 j lib- 5 , ep. 3 , 4 ; lib. 6 , ep. 5.

(£) Sigon- Occid. lmp. , lib. 16, 17.

(c) Proc. Hist. Got. , lib. 1 , cap. a.

( d ) Cas». , lib. 5 , ep. a3. — Cocchl. Vita Theoil. ; . cap. i3, i5.

exerçaient par des évolutions et des luttes continuelles («). Le temps de leur majorité n’était point fixé par le nombre des années, mais par l’âge ( b ) de porter les armes. Il ne leur était point permis de s’exempter du service militaire, à moins que des infirmités île les en rendisse»! incapables (c) ; dès lors ils ne jouissaient plus des prérogatives accordées aux Goths(3o). L’existence du citoyen commençait et finissait avec l’existence du soldat , et selon l’esprit des Germains ( d ) , ils n’étaient rien avant de pouvoir combattre j dès qu’ils le pouvaient, ils étaient tout.

Ainsi les Romains étant sans cesse invités à des études paisibles , les Goths étant excités par la discipline militaire; les premiers s’adonnant à l’éloquence qui n’était plus que l’art des flatteurs et des esclaves , les seconds ne respirant que les- travaux et les combats qui assuraient la domination ; ceux-ci ayant pour objet les honneurs

(a) Cass , 1 ib. i , ep. / t o. — Ennod Panegyr. in fine, (i) Cass. , lib. i , ep. 38.

(c) Id. , lib. 5 , ep. 36- (<2)Tacitus« Germau. , cap. ao.

80 monarchie des cotbs guerriers, ceux-là une ambition futile; il dut y avoir entre eux une incompatibilité d’humeur fomentée par la jalousie et le dédain. Cependant tous également obéissaient et servaient : mais les uns comme sujets et comme ministres à la fois de la puissance souveraine, les autre» comme sujets seulement.

Théodoric se garda bien de faire sentir aux Romains cette disparité; il enïploya au contraire tous ses soins à la dissimuler.

Il exigeait qu’ils fussent traités en amis, en frères par les Goth* (a). Les uns et les autres jouissaient des mêmes droits dans les tribunaux; et comme citoyens, leur s prérogatives et leurs obligations étaient les mêmes (b).

Mais ce n’était qu’un appareil spécieux, propre à éblouir les Romains. Les Goths se trouvaient alors dans la puissance de la loi, et pouvaient, selon les conjonctures, se mettre hors de cette puissance. Je m’explique. Il y eut réellement deux états pour

(a) Cass , lib. 7 , ep. 3 ; lib. 8 , ep. 3. ■

(&) Jd. , lib. 1 , ep. 17, 195 lib. 3, ep. 48 ; lib. 4 1 ep. 1 4 i lib. 7jep. 3. ,

UN ITALIE. gj

tes peuple, l’ur^fodiqué par les statuts tl u gouvernement, et dont le maintien dépendait entièrement du caractère du prince : c’était l’égalité entre les Romains et les Goths; l’autre qui naissait de la na- ' ture même des choses, et qui était nécessité par la condition respective des deux peuples : c’était la supériorité des Goths sur les Romains: Veut-on se faire une idée de cette force prédominante de la nation guerrière ? qu’^n lise cet article de l’édit de Théodoric (a) : « Si l’on feint d’être » soldat .pour effrayer quelqu’un , on su- » bira la peine de ,1’exil. » Qu’était-ce donc que les Romains, puisqu’un habit de soldat suffisait pour les effayer? et de quelle supériorité ne devaient pas s’enorgueillir ceux à qui était réservé ce métier terrible ?

OWÜ • ' !r. , Vb J )

Théodoric lui-même ne pouvait s’empêcher de marquer sa préférence pour les Goths $ il subordonna en quelque sorte les dignités civiles aux dignités militaires (b). , &

(<r) Edict. Theod. , art. Sg.

(i) Cass. , lib- 6, ep. 3 , i5. ,

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