‹ Histoire de l'établissement, des progrès et de la décadence de la monarchie des Goths en ItalieChapitre 9 sur 27 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Partage des terres. — Garantie des propriétés. , ,

La conquête de l’Italie une fois achevée , les Goths réclamaient le fruit de leurs travaux , des habitations et des terres. Mais leur droit , bien fondé aux yeux de Théodoric, ne devait paraître aux Romains que la tyrannie de la victoire. Pour donner aux . Goths larécompense qu’ils avaient méritée, il fallait enlever aux propriétaires une partie de leurs biens. Malheureusement Cette spoliation devait être de toute nécessité une des premières opérations du gouvernement de Théodoric : elle était par cela même plus dangereuse , parce que 'les pre- £ mières impressions déterminent ordinairement l’opinion et les s e n t ime ns de la multitude ; et dans le système de Théodoric , il lui importait surtout alors de ménager le nouveau peuple.

Cependant le concours heureux des circonstances remédiait à cet inconvénient.

Lorsqu’une institution utile au pouvoir souverain afflige les sujets , la haine tombe sur celui qui a lait la loi , et non sur celui qui la maintient , pourvu qu’il n’en abuse pas. Ainsi le triste et cruel despotisme de Louis XI affermit la puissance royale pour ses successeurs ; ainsi le règne du cardinal de Richelieu, si craint, si détesté , prépara la grandeur de Louis XIV. Ce prince , et les successeurs de Louis XI , jouirent des avantages de l’innovation, sans qu’on murmurât contre eux. 11 en était de même pour Théodoric. Odoacre en assignant le premier le tiers des terres de l’Italie à ses soldats , avait déjà pris sur lui tout l’odieux d.e cette usurpation. A l’arrivée de Théodoric, le peuple s’y était accoutumé ; car le peuple s’accoutume à tout.

Le vainqueur n’avait qu’à se metti*% en possession do l’héritage d’Odoacre. Mais en conservant la loi , il prit les mesures les plus propres à en dimiuu«r l’injure. Il la fit exécuter avec toute la justice et toute la douceur possible. Ce fut un Romain, généralement estimé 'de ses concitoyens,.

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qu’il choisit pour régler la division et la distribution des domaines (a). Il eut soin en même temps de montrer dans les Goths , des défenseurs qui étaient prêts à verser leur sang pour assurer le repos des Romains, et que ceux-ci achetaient par la cession de quelques terres (6). De sorte que ce n’était plus une extorsion , mais un pacte ; et Théodoric sut presque se faire un mérite de ce qui. devait aliéner les esprits.

La comparaison avec les autres Barbares lui était encore favorable (c). En Afrique, les Vandales; dans la. Gaule, les Francs avaient pris tout ce qui était à leur bienséance. Les Visigoths et les Bourguignons n’avaient abandonné que la troisième partie des terres aux habitans. Théofloric se contentait pour les Goths , de la moitié de ce qu’il laissait aux Romains ( d ). •

(a) Cassiod. , lib. i , ep. 16.

(A) I.ifin , lib. a , ep. 16 ; lib. 7 , ep. 3 .

(et Procop. Histofîa Vandalica, lib.'t — Lex Visig. lib 10, tit. 1 , art- 8 ,9, 16. — . Les Borg. , cap. 57 ,

art. 1 Moutesq. , liv. 3 o , ch- 7, .

( d) Cass., lib. a, ep. 16*— Procop, Hiat. Golb., lib. 1 , cap. 1.

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Avant d’examiner les mesures que prit le roi d’Italie, pour assurer à chacun la jouissance paisible de sa propriété , on doit se faire une idée juste de ce partage des terres , par lequel les biens et les droits des possesseurs étaient fixés.

Ce fut une des plus importantes institutions politiques , comme aussi une des premières. Là finirent la conquête et l’invasion, là commencèrent le gouvernement et la puissance légale. Par l’effet de ce partage , le royaume s’organisa , les nouveaux sujets acquirent l’existence civile. C’était la colonne sur laquelle reposait l’établissement de Théodoric. Ainsi l’économie qui présida à ce partage, mettra en lumière l’esprit tlu fondateur, et c’est dans l’esprit du fondateur qu’il faut la chercher.

Selon le récit de Procope , Odoàcse distribua aux soldats révoltés dutemps d’Augustule, le tiers des terres de toute l’Italie (ci). D’aul>res auteurs disent (b) que le roi des Hérules et ses guerriers , avaient le tiers de tous les fruits de la terre. Cette

(«) Proc. Bell. Gotb., lib. t, cap. i.

(b) Coochl. Vil. Theod. , cap. 4 .

seconde version du même fait ne me semblerait pas improbable. Odoacre voulut imprimer la terreur aux Romains (a J; son règne dut être tout militaire. Il n’avait point une nation à organiser , mais une armée à satisfaire. Les Hérules étant retenus la plupart sous les drapeaux, ne se mêlaient point de culture ; ils n’avaient point de famille avec eux : peu leur importaient les avantages futurs de la propriété ; ils ne songeaient qu’à la jouissance présente, et cette récolte qui leur arrivait sans travail, leur convenait très-bien.

Sous Théodoric ce fut tout le contraire.

Les Golhs avaient amené leurs femmes , qui ne pouvaient pas vivre dans un camp, leurs enfans, à qui ils devaient transmettre un héritage (b). La possession à perpétuité s’accordait mieux avec leurs besoins et leurs désirs. Théodoric avait le dessein , non pas de répandre une garnison dans l’Italie, mais d’incorporer une nation belliqueuse au peuple subjugué, et de rendre ses Barbares à la fois citoyens et soldats. Ils

(a) Sigon- Dec. lmp- , lib. 15-

(b) Idem . — Cocchl. Vit. Theod , cap. 4'

restèrent soldats par la discipline , la pro- ' pnété devait leur donner le rang de citoyens (a). f

La division desJterres se fit par contrée, par province (b)-, au lieu que parmi les conquérons de la Gaule , il y en eut qui la firent par maison (c). Là , un barbare était reçu en qualité d’hôte chez un Romain , et devenait maître absolu des deux tiers des biens fonds, et ils étaient astreints réciproquement à des obligations particulières.

Par exemple , si un bar bare vendait sa .portion , il était tenu de préférer pour acquéreur son hôte romain (d) -, mesure vicieuse, en ce qu’elle excitait le Romain à recouvrer sa terre et à làire sortir le barbare de l’état civil par l’aliénation de la propriété. Rien de, tout cela dans l’empire de Théodorie; sa prévQyance envisageait les périls d’une installation individuelle , je veux dire l’insolence du Goth , et les supercheries du Romain. Il fallait que chacun se

(a) Cass. , lib. a , ep. 16.

(&} ld. , lib 1 , ep. 14 j lib. a , ep. 17.

(c) I ex Burguod , tit. 54 ,§. 1 , a.

(d) Ibid. , tit. 84 , §. a.

trouvât chez soi. En même temps il voulait que les uns et les autres ne vécussent point séparés de juridiction; qu’au contraire, le même esprit parvînt peu à peu . à les animer («)• On eut soin d’entremêler autanl qu’il fut possible , les possessions des Goths et des Romains , afin de préparer des communications plus fréquentes, et plus de liaisons entre eux (6).

Les Goths entrèrent-ils en jouissance du tiers de toute l’Italie? Voici les raisons qui pourraient nous empêcher de le croire.

i°. Quand même le nombre des Goths qui restèrent en Italie , n’eût pas été considérablement diminiuo par le passage de plusieurs troupes en Sicile, en Dalmatie , en Rhétie et dans le Norique (c), ils auraient eu toujours une immense étendue de terres à répartir entre eux. Théodorifc avait besoin de prémunir sessoldats contre les ravages du luxe; sa prudence eût failli, en les mettant tout à coup dans une ex-

(a) Cass., lib. 5 , ep.

(b) Id. , lib. a, ep. a 6 .

(c) Jorn de rcb. Cet., cap, 57 , 58.— Sigon Occid. lmp- ,lib. 16 .

cessive opulence. Il désirait s’attacher leur cœur par des largesses annuelles (a), et pour donner du prix à ces largesses, il était bon de leur en faire sentir le besoin.

* a”. Après avoir placé dans le Piémont, les Hérules et les Turcilinges , soldats autrefois dévoués à Odoacre, il déclara légitime la possession de tout ce qui avait été occupé par les Barbares avant son arrivée (b);

3°. On sait aussi qu’il trouva moyen de donner des terres en Italie , aux Ruges qu’il avait défaits, et aux Allemands échappés au carnage de Tolbiac (c) ;

L’Italie n’avait donc pas été partagée .toute entière.

4°. Enfin, on voit une lettre (d) dans laquelle Théodoric , à la prière des habitans d’un certain canton, ordonne que l’impôt des tierces ( illatio tettiarum ) sera converti pour eux en tribut. Il n’y aura que le nom de changé , ajoute-t-il , la somme

(a) Cass. , lit»- 5 , ep. 26, 58-

(b) ld. , lib. 1 , ep- 18-

(e) Lebeau , Hist. do Bas-Empire , fir. 87 , art. 1 5. — Sigon. Occ. lmp. , lib. 16.

(d) Cass., lib. 1 , ep. 14.-

restera toujours la même. Ainsi il y avait un impôt sur les fonds , distingué du tribut ordinaire, et qui par son objet et sa dénomination , avait quelque chose de suspect ou de fâcheux pour ceux quiy étaient soi§r mis. On pourrait tirer cette conséquence , qu’il y eut des communes dont le territoire ne fut pas embrassé dans le partage; que celles-là payèrent en compensation un impôt particulier ; et la dénomination en fait deviner l’objet. * ' ‘ *

Venons aux lois sur la garantie.

La nouvelle limitation des propriétés aurait été , sous un prince faible , une, source intarissable de désordres et de malheurs. Il n’y avait qu’une justice vigilante et rigoureuse qui pût entretenir la paix.

La propriété du Goth se trouvai; contiguë à celle du Romain. Le premier était animé de cet esprit d’usurpation' naturel à iopt peuple barbare et conquérant ; le second ne voÿàit pas sans regret une partie de son champ en des mains étrangères-; l’un avait pour lui la force, l’autre l’appui des lois égal pour tous. De là seraient nées des querelles , où le droit de l’épée aurait fini par décider seul, et où le pillage et le

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meurtre auraient recommencé après la guerre. Théodoric étouffa le germe de tous ces maux ; il empêcha la violence des Goths, et les fraudes des Romains.

Si l'on venait à main armée pour chasser quelqu’un de sa maison , pour l’y assiéger, on était puni de mort (a).

Quiconque dépouillait injustement un propriétaire , rendait le bien dans l’état où il l’avait pris , avec les fruits qu’il en avait retirés , en payant de plus au fisc une amendé égale à la valeur de l’objet enlevé (b). Et quand on aurait eu quelque droit sur le bien , si l’on s’en, emparait de force , on était déchu de ses prétentions, même légitimes (c).

Les Barbares n’étant point cultivateurs, ’

devaient avoir principalement besoin de troupeaux et d’esclaves; ces deux objets excitaient surtout leur rapacité. De là tant de dispositions contre les ravisseurs d’esclaves et de troupeaux (d).

{a) Ed. Th. , art. 75.

(b) Ibid., art. 10.

(c) Ibid.

(d) Ibid., art. 56, 57 , 58, i5o, i5i.

Voilà pour le Goth; voici pour le Romain.

Soit qu’on voulût retenir à tort une propriété; soit qu’on cherchât à éluder une réclamation et une poursuite juridiques, soit enfin que l’on intentât soi-même un procès sans fondement, on payait tous les frais de la procédure , avec des dommages et intérêts à la personne lésée (a).

L’usurpation frauduleuse fut arrêtée par la crainte de perdre ce qii’elle aurait tenté de dérober. Enlevait-on un arbre, une pierre servant de termes aux champs , on était privé de la troisième partie de ses biens (b).

Pour que ces réglemens eussent leur plein effet , il était nécessaire de ne laisser aucune ambiguité suf les anciennes et sur les nouvelles limites. La moindre confusion aurait donné matière aux démêles.

Le roi d’Italie déclara que ce n’étaient point les limites autrefois établies qui devaient servir à 1^ démarcation des biens, mais celles que le propriétaire de deux

(a) E (1 Th. , art. 1 1 , 74 , t

(b) Ibid- , art- 104*

fonds avait fixées , lorsqu’il avait aliéné lin des deux (a). Qui ne voit clairement ici, que Théodoric, san3 spécifier d’une manière précise l’objet de la loi, avait l’intention d’assurer l’effet du dernier partage des terres? Les fonds étant divisés en deux portions , pour le Goth et pour le Romain, formèrent dès lors deux propriétés distinctes , dont une était censée , légalement aliénée (6); et Théodoric ne reconnaissait d’autres limites que celles qui furent prescrites en vertu dé la distribution faite par le ministère de Libérius , sous son règne. Par là, il obviait à toutes les mauvaises contestations des Romains , qui auraient pu cacher d’abord une partie de leurs propriétés ; et faire revivre ensuite d’anciens titres pour rétrécir la portion du Goth.

Cependant vous apercevrez , dans presque tous les actes de ce prince , l’ambition de se faire respecter et chérir comme le protecteur du peuple vaincu. 11 ordonna que tous les Barbares qui auraient envahi

(«) Ed.Th., art. io5.

(i>) Cassiod., lib a,cp. iC-

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les biens d’u» Romain depuis son entrée en Italie , seraient contraints de les restituer (a). Son usurpation paraissait être l’époque de la délivrance des Romains ; ils . devaient se réjouir d’être passés sous son empire.

(a) Cassiod. , lit»- 1 , ep. 1 3 .

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