ALPHONSE D ALBUQUERQUE
ancien , la presqu'île de Malaca ou Chersonèse d'or. Malaca fut prise, et une forteresse s'éleva sur ses ruines (i5i i). Les rois de Siam, de Pégu, et quelques autres ouvrirent leurs ports aux Européens, et réclamèrent l'alliance du Portugal. Dès lors, les Portugais étaient entrés dans un monde nouveau , et, à chaque pas qu'ils faisaient, ils découvraient des pays encore inconnus aux Européens : c'étaient, sur le continent , les royaumes de Birman , d'Âracan , de Camboge, de Ciampa , de Cochinchine; c'étaient , dans la mer des Indes, Java, Sumatra, Bornéo, les Moluques, et une partie de ces iles, situées au sud-est de rA.sie, dans lesquelles Barros, dès le milieu du seizième siècle, \'\l une cinquième partie du monde \ Albuquerque , satisfait de s'être montré en vainqueur à l'Asie orientale , et d'avoir assuré au Portugal la possession des Moluques, si fertiles en épiceries', se liàla de revenir au Malabar châtier les peuples révoltés, et punir les éternels ennemis de sa nation.
Venise et l'Egypte s'étaient encore une fois liguées, et les escadres portugaises étaient obligées
(i) Maltebrun, géographie universelle, lib. XXII.
(2) Moloc, dans la langue du pays, exprime ce qu'il y a d« plus exquis et de plus délicat. (Sprengel, cité par Malttbrun, Hist. des découvertes, § 33.)
lOO TJV. J, CHAP. H.
de croiser sans cesse à l'entrée du golfe Arabique, pour détruire ces flottes que le Soudan construisait avec le bois , l'or et l'industrie des Vénitiens. Mais ce n'était point assez pour Albuquerque de détruire ces flottes : il voulut anéantir le lieu même d'oii elles partaient, le port de Suez. Il s'avança dans la mer Rouge , avec une flotte considérable \ Mais ce grand golfe, qui sépare l'Arabie de rÉtliiopie et de l'Egypte dans une longueur de plus de trois cents lieues , n'est pas partout facile à tenir. Si le canal du milieu est généralement sûr et navigable , les côtes sont semées d'écueils et de bas-fonds, qui ne permettent point aux gros navires d'aborder dans les ports. D'ailleurs on ne rencontre sur cette mer, voisine de l'Arabie , que des îles désertes, sans végétation et sans eau. Albuquerque, malgré sa patience et son courage, fut donc réduit à reculer, non devant des hommes, mais devant la nature; il revint aux Indes avec sa flotte, qui avait couru de grands dangers et souffert de fortes avaries \
Que va-t-il faire cependant, cet homme dont le génie travaillait sans cesse, et qui se trouvait à Té-
(i) Commentaires d'Alphonse d'Albuquerqui; , part. IV , chap. 6, 7, 8.
(a) Osorius, lib. IX, initio.
ALPHONSii UALBUQUliKQll:;. 10 T
troit dairis les bornes du possible? 11 conçoit luK projet encore plus difficile et plus audacieux : il veut que le négus d'Abyssinie, avec lequel le Portugal a fait alliance , détourne le cours du Nil, en lui ouvrant un passage pour se jeter dans la mer Rouge '. Par-là l'Egypte aurait été ruinée, et ses habitants réduits à la famine ; car c'est le Nil qui tous les ans leur apporte la vie et l'abondance. Mais détourner de son cours un fleuve tel que le Nil, dont la source fut long-temps cachée aux nations' , et dont la nature a tracé le cours à travers les montagnes et les rochers, c'était une entreprise au-dessus des forces humaines. Et pourtant Âlbuquerque ne comptait pas s'arrêter là ; il se proposait d'entrer en Arabie par le golfe Persique, et s'imaginait qu'il ne lui faudrait pas plus de trois ou quatre cents chevaux pour aller piller Médine , la Mecque, et replonger la péninsule Arabique dans le néant d'où Mahomet l'avait tirée '.
(i) Commentaires d'Albuquorqiir, p.irt. IV, chap. 7.
(2) Don Francisco Alvarez découvrit le premier, dans un voyage en Abyssinie , la position des sources du Nil , et la cause des inondations régulières de ce fleuve. La relation de ce voyage, publiée à I^isbonne en i540j ii été traduite en latin par Daniicn (\v. Goès : de religionc et inoribus AHihiopum.
(3) Osorius, lib. IX.
lOa LIV. I, CHAP. II.
L'auteur du Koran , tout en prescrivant des devoirs, n'avait point oublié les intérêts matériels de son peuple. Qu'est-ce, en effet, que ce pèlerinage à la Mecque, ordonné à tout bon Musulman au moins une fois dans sa vie, sinon un artifice adroit pour attirer les voyageurs en Arabie, pour amener la foule dans le désert, le commerce et la richesse dans un pays que la nature avait isolé au milieu des sables ? Aussi la Mecque, où naquit Mahomet, et Médine, où l'on voit son tombeau, étaient-ils bientôt devenus, non pas seulement des lieux saints, mais de riches comptoirs, qui communiquaient avec les Indes, et trafiquaient des marchandises de ce pays avec la Syrie , l'Asie-Mineure etConstantinople '. Albuquerque voulut détruire ces établissements, comme tout ce qui faisait obstacle à la puissance des Portugais ; mais , quelque grand que fût le génie de ce capitaine, il ne lui était pas donné de changer l'ordre de la nature, ni de renverser partout les ouvrages des hommes. Il fut obligé de renoncer à des entreprises aussi hardies , et Ton profita de ces échecs pour le calomnier auprès de son souverain. 11 avait promis plus qu'il ne pouvait tenir : il en fut puni par une prompte disgrâce. Il mourut
(i) Maffei, Hist. indic, lib. I.
PROGRÈS DES PORTUGAIS DANS l'iNDE. Io3
pauvre et oublié, à Goa, à la fin de l'année i5i5. Son désintéressement lui avait concilié les peuples mêmes qu'il avait combattus; et, long-temps après sa mort, les Indiens venaient en pleurant sur son tombeau, lui demander justice des vexations de ses successeurs.
Les hommes meurent; les peuples poursuivent leur marche. Après la mort d'Albutpierque, les Portugais commencèrent à entretenir des rapports plus fré(|uents avec la côte de Coromandel, et à y former quelques établissements. Ils bâtirent une forteresse à Colombo, dans l'île de Ceylan, et bien tôt tous les rois de l'Ile payèrent au Portugal un tribut annuel en cannelle, en ivoire, en bagues garnies de perles et de rubis'. Bientôt on essaya de réaliser l'un des projets d'Albuquercjue, d'ouvrir des relations avec les grands empires voisins, la Perse et la Chine. L'année même de sa mort, Albuquerque avait envoyé une ambassade auprès du shah de Perse, Ismaël I". En 1 5 1 6 , le nouveau vice-roi , Lopez Soarez d'Albergaria, envoya en Chine Thomas Perez. L'aud^assadeur aborda à Canton, et parvint jusqu'à iV-Iving. L'enqjeieur paraissait assez bien disposé en faveur des Européens; mais la conduite insolente de l'amiral portugais sur les
(i) Jsia de Barros, continuée par Couto , décade IV.
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côtes de la Chine fit bientôt succéder la colère à la bienveillance. D'ailleurs la défiance est le caractère dominant des nations orientales de l'Asie. Tandis que les peuples Caucasiens , et surtout ceux de l'Europe, vont explorant les mers et les terres, prenant et donnant à tous ceux qu'ils rencontrent, les peuples d'origine mongole se renferment silencieusement dans leurs limites, et s'occupent bien plus d'élever des barrières que d'ouvrir des communications. Une flotte chinoise fut armée contre les Portugais ; et Thomas Ferez , reconduit à Canton, y mourut en prison, ainsi que les gens de sa suite. La haine des Chinois contre les Portugais était si forte qu'en i542 on lisait encore sur la porte de Canton : « On ne laisse point entrer ici les hommes qui ont une longue barbe et de grands yeux*. »
Les Portugais se dédommagèrent de cet échec par les richesses du Bengale, où ils arrivèrent en 1 5 1 8, sous le commandement de Jean de Silveira , et par de nouvelles conquêtes dans l'Inde occidentale. Depuis long-temps ils cherchaient à s'étendre au nord de la côte de Malabar, dans le royaume de Cambaye. C'était un pays qui renfermait plusieurs villes florissantes, Diu , Barotcli,
(i) Couto, loc. cit.
PROGRÈS DES PORTUGAIS DANS l'iJNJDE. 1o5
Surate*, et qui servait comme de lien entre le midi de la presqu'île indienne et les abords du golfe Persique. Les Portugais avaient un grand intérêt à s'en emparer ; mais leurs armes devaient y trouver des obstacles. Le roi de Cambay e s'était d'abord uni à leurs ennemis, aux Arabes, à l'Egypte et à Yenise. Quand les Arabes eurent été dispersés, quand Venise " et l'Egypte eurent été vaincues, les peuples de Cambaye continuèrent la lutte avec une indomptable énergie. Bientôt ils eurent
(i) L'île de SalscUe dépendait du royaume de Cambaye. Les auteurs portugais du seizième siècle parlent déjà des monumenls de Salsette, de ces pagodes souterraines, de ces idoles monstrueuses, et de tous ces mystérieux débris qui ont excité, à un si haut degré, l'attention des savants modernes. Les Portugais appelaient cette île Canada^ d'où est venu le nom de pagode de Kennery, donné au temple principal. ( Hceren , de; la politique et du commerce des peuples anciens, Asie, III" partie, section i. — Langlès, Monuments de l'Hindoustan, t. II.)
(2) Après avoir vainement combattu, les Vénitiens essayèrent de négocier. Ils proposèrent au roi de Portugal de s'associ<>r avec lui pour le commerce de l'Inde ; le roi répondit par un refus. Ils lui offrirent alorsde lui acheter, à prix fix(>, toutes les épiceries qui arriveraient dans ses ports; ce qui fut également refusé (1 Sa i). Venise n'eut plus d'autre ressource que d'exempter de tout droit les épiceries qui lui viendraient par la voie d'Egypte, et de soumeUre à une douane rigoureuse celles qui arriveraient du Portugal. ( Uaru, llist. de Venise, liv. XIX, r;hap. 16. )
To6 LIV. I, CHAP. II.
pour allié un peuple alors redoutable dans les trois parties de l'ancien monde, les Turcs, qui avaient conquis l'Egypte en iSiy. Sélim n'avait songé qu'à s'affermir dans sa nouvelle province j mais , après lui , Soliman suivit la politique des Mamelucks% et, dans l'intérêt du commerce égyptien, soutint le roi de Cambaye contre les Portugais. Les Turcs parurent pour la première fois dans l'Inde vers iSij.
Cependant, après des guerres sanglantes et des succès variés, la capitale du royaume, Diu tomba au pouvoir du vice-roi Nuno da Cunlia ( i537). Alors les Turcs firent des préparatifs formidables. Ils n'avaient pu s'allier aux Vénitiens, parce que la république de Venise, comme tout le reste de l'Italie, subissait l'influence de Cbarles-Quint, et que l'empereur était l'ennemi de Soliman; mais un grand nombre d'où vriers chrétiens s'étaient mis à la solde des Ottomans, et c'était un ingénieur génois qui dirigeait les travaux de construction \
(i) Jure bclli ijjse Turcarum imperator Cairum caeterasque siilianl provincias occupaverat, atque unà cum regno curam quâ pcrpctuô sultanus angcbatur suscepit, nempè ut Lusitanos ex Indiâ profligaret. ( Damianus à Gocs, Bellum Cambaicum, lib. I, apiid Andr. Schot, Hispania illustrata, t. II.)
(a) lu Suezii portu, navrs sedificare apparat (Soliman); cui negotio architcctus quidam Gcnuensis prxfuit, hujus artis, ut