‹ Histoire de l'Europe au 16e siècle (volume 2)Chapitre 13 sur 48 · DU NOUVEAU-MONDE AVANT COLOMB. I · texte numérisé non relu

DU NOUVEAU-MONDE AVANT COLOMB. I

la Grèce avait perdu le souvenir, ils avaient fait irruption dans la mer intérieure; ils avaient conquis l'Afrique jusqu'à l'Egypte, et l'Europe jusqu'à la Tyrrhénie. La Grèce elle-même allait être soumise; maislaflotteathénienne vainquit les Atlantes, et affranchit la Méditerranée. Peu de temps apiès, la terre trembla sur ses fondements; les eaux envahirent les continents, et l'ile disparut dans l'espace d'un jour et d'une nuit'. Plusieurs savants n'ont vu dans celte tradition qu'un reflet poétique des découvertes carthaginoises à l'ouest de l'Afrique: l'Atlantide n'est à leurs yeux qu'une des îles fortunées les plus voisines de l'ancien continent, Lancerote ou Fortaventura'. Peut-être cependant, au fond de cette légende embellie par le génie des Egyptiens et par celui des Grecs, y a-l-il une preuve de plus de la dernière révolution que notre globe a subie, et un vague souvenir de l'état antérieur des continents. Mais, de quelque manière qu'on interprèle cette tradition, il est certain qu'elle ne porte aucun caractère historique, et qu'elle n'a pu servir de guide aux navigateurs. Platon n'a pas plus lévélé l'Améiicjueque Sénèqne

(ijjjPlatoii, Tiinée ou Dialogue sur la nature. (2) Gosselin, Recherclies sur !a géographie «les anciens — Mailebrun , (iéog. nniv, liv. IV.

le tragique, dans ces vers où il prédit de nouvelles terres, comme le Dante a prédit plus tard les quatre étoiles du pôle antarctique'; « Il viendra un temps (mais ce temps est encore bien éloigné), où l'Océan nous laissera voir ce qu'il cache à nos regards, où pne vaste région s'ouvrira devant nous, où Typbis' découvrira de nouveaux mondes, et où Thulé ne sera plus la dernière terre. »

Malgré des souvenirs confus ou de vagues pressentiments, l'Amérique fut donc ignorée des anciens. A-t-elle été connue au moyen-âge? il est avéré que les Scandinaves ont touché, dès le commencement du onzième siècle, les parties septentrionales du nouveau continent. Les hommes du Nord, qui avaient visité l'Islande vers 872, et le Groenland (Terre-Verte) vers 986, découvrirent quelques années plus tard, en naviguant vers le sudouest, un pays où la température leur parut plus douce, le sol plus fertile, et qu'ils appelèrent TFinland (pays du vin ), parce qu'ils y avaient

(i) Venient annis

Ssecula seris, quibus Oceanus

Vincula rerum laxet , et ingens

Paleat tellus, Typhisque novos

Detegat orbes; nec sit terris ultima Thule.

(Sénèque, Médée, vers ^7/4-378. ) (a) Typhis était le nom du pilote des Argonautes.

DU J\Ol'VEAU-MONDB AVANT COLOMB. 121

trouvé, dit-on, des raisins sauvages. Ils remarquèrent que dans le jour le plus court, le soleil restait huit heures sur l'horizon ; ce qui prouve que cette contrée était située à peu près par les quarante-neuf degrés de latitude. C'était probablement l'île de Terre-Neuve ou les côtes du Labrador'. L'évéque Eric vint, en 1121, apporter le christianisme aux habitants de W inland, et, vers la fin du quatorzième siècle, deux nobles Vénitiens, les frères Zeni, s'étant rais au service d'un prince des îles Fœroë et Shetland, reconnurent les con-

(i) Maltebrun, Géographie universelle, liv. XVIIL — Forster, Voyages dans le Nord, liv. II, cliap. 1. — Maltebrun cite, à l'appui de ces assertions , des caries et des relations manuscrites conservées, soit en Islande même, soit à la bibliothèque royale de Copenhague. Le dernier éditeur de la Géographie universelle, M. Huot, cite un monument précieux, dont M. Rafn, de Copenhague, a le premier signalé l'existence; c'est une pierre runique trouvée sur la côte occidentale du Groenland, et portant une inscription dont voici la traduction : « Erling Sigvalson, Biorne Hordeson et Endride Addon ont élevé cet amas de pierre , et nettoyé cette place en l'année n35. — Forster s'appuie principalement sur deux ouvrages de Torfœus, composés d'après des manuscrits islandais : Feteris Grœnlandiœ descriplio et Historia Jf'inlandiœ antiquœ y Ha/niuy 1705. Forster cite encore d'anciens documents, entre autres la Chronique du roi 01a us, rédigw en i a i f» par Snorro Sturleson.

122 LIV. I, CHAP. m.

trées déjà parcourues par les hommes du nord. Cependant la relation de ces derniers voyages ne fut publiée à Venise qu'en r558 '. L'Europe ignorait donc les découvertes des Scandinaves; ils n'en soupçonnaient pas eux-mêmes l'importance, et ils en avaient presque perdu le souvenir, lorsque parut Christophe Colomb'.

Ce grand homme, que l'opinion la plus authentique fait naître à Gènes, d'une famille pauvre, vers 1435 ou ili36'% avait fait des études sérieuses à l'université de Pavie. Il y avait appris la grammaire, la langue latine, et surtout la géométrie, la géographie, l'astronomie, ou, comme on disait alors, l'astrologie, en un mot les sciences nautiques dont le goût se ranimait dans toute l'Europe.

(i) Les pièces originales de ces voyages avaient été conservées dans les archives de la république de Venise. ( Forster , liv. II, chap. 2.)

(2) Le nom de famille de Christophe Colomb est en italien Colombo; il le latinisa lui-même, suivant l'usage du temps, et signa Colombus quelques-unes de ses lettres qui nous ont été conservées. Mais les historiens espagnols le désignent sous le nom de Christoval Colon , qu'il prit en effet lorsqu'il se fut fixé en Espagne. Les Portugais l'appellent Colom.

(3) Andrez Bernaldez , connu sous le nom de Curé de Los Palacios , ami et contemporain de Colomb, cité par Washington Irving, Histoire de la vie et des voyages de Christophe Colomb, liv. I, chap. i.

On commençait à tirer de la poussière les écrits de Strabon, de Pline, de Pomponius Mêla. Ptolémée avait été traduit en latin, au commencement du quinzième siècle, par un noble et savant grec, Emmanuel Chrysoléras. A ces ouvrages antiques on comparait les travaux plus récents des auteurs arabes, tels qu'Alfragan, Averroës; et des notions plus justes s'étaient déjà répandues dans les écoles, sur l'étendue et la forme du globe. Aristote avait jadis reconnu la configuration sphérique de la terre'; et cette opinion ancienne, les calculs des Arabes' et des savants modernes en avaient démontré la vérité.

La terre une fois reconnue ronde, il devenait probable que les mers n'occupaient pas un aussi grand espace qu'on l'avait cru, et que notre con-

(i) Quelques astronomes avaient remarque qu'on n'apercevait pas en Chypre ni en Egypte ])lusieurs étoiles visibles en Grèce: ils en conclurent que la terre avait une forme sphérique, et évaluèrent sa circonférence à 400,000 stades. (Aristote, de Cœlo, II, 14.)

(a) Tandis que le pédantisme des cloîtres s'amusait à de vaines rêveries ou se perdait dans les écarts d'une fausse dialectique, les sages de l'Arabie, assemblés à Sennanr, prenaient la mesure d'un degré de latitude, et calculaient la circonférence de la terre sur les vastes plaines de la Mésopotamie. ("Washington Irving, liv. I, chap. 1 .)

1^4 J^IV. 1, CHAP. iir.

tinent était balancé, dans l'autre hémisphère, par un continent opposé. On était encore conduit à cette opinion par l'autorité de plusieurs anciens, tels que Ctésias, Néarque, Onésicrite, qui donnaient à l'Inde une immense étendue à l'orient. Selon Strabon' la terre habitable était une grande île, entourée de tous côtés par l'Océan ; la mer baignait à l'est le rivage de l'Inde, à l'ouest le pays occupé par les Ibères et les Maures. Par conséquent, en naviguant à l'ouest de l'Europe, on ne devait pas tarder à rencontrer l'extrémité orientale de l'Asie. Ces inductions, tirées des ouvrages des anciens, se trouvaient confirmées parles récits de plusieurs voyageurs modernes. L'Italien Marco- Polo et l'Anglais John Mandeville avaient, le premier au treizième siècle et le second au quatorzième, parcouru l'Asie orientale, bien au-delà des régions tracées par Ptolémée. De la relation de ces voyages, les savants avaient conclu qu'il devait y avoir un passage par mer de l'est de l'Asie à l'ouest de l'Europe. Telle était l'opinion du célèbre Florentin, PauloToscancIli. Ce géographe démontra, dans une lettre à Ferdinand Martinez, chanoine de Lisbonne, la possibilité d'aller aux Indes par l'ouest. D'après les calculs de Toscanelli, il ne

fi) Strabon, liv. I, chap. i.

CHRISTOPHE COLOMB. TQtS

devait pas y avoir plus de quinze cents lieues, en droite ligne, de Lisbonne à la province de Mangi, près du Catbay, l'une de ces terres orientales reconnues par Marco-Polo et Mandeville.

Ces idées circulaient en Italie, et Christophe Colomb put en avoir connaissance avant son voyage en Portugal ; mais ce n'était encore dans ce pays qu'un objet d'entretien pour les savants, et personne n'avait encore songé à aller chercher sur l'Océan la preuve de ces hypothèses. D'ailleurs les républiques italiennes, toujours en possession du commerce de l'Orient par l'intermédiaire des Musulmans, n'avaient qu'un médiocre intérêt à ouvrir des routes nouvelles à la navigation européenne. C'était à Lisbonne qu'était le foyer des grandes entreprises; c'était là que des princes éclairés, une nation active et intelligente travaillaient sans relâche à réaliser les conjectures de la science. Colomb s'y rendit vers 1570; il s'y maria avec la fille de Barthélémy de Perestrelo, cavalier italien qui avait servi le Portugal sous le prince Henri, et avait été gouverneur de Puerlo-Sanlo'. Ala mort de Perestrelo, il hérita de tous ses papiers, de ses cartes et de ses journaux. Souvent même il accompagna les Poilugais dans

(i) Washington Irving, liv. 1, <:li.>i). I\.

leurs expéditions aux Canaries, aux Açores et à la côte de Guinée.

C'était le temps où les Portugais cherchaient à arriver aux Indes en faisant le tour de l'Afrique; déjà ils étaient parvenus jusqu'à l'équateur. Colomb, qui avait médité les ouvrages des anciens et les récits des voyageurs modernes, qui avait étudié avec soin les meilleures cartes de son temps, et qui en avait lui-même composé d'excellentes, conçut le dessein de chercher le passage aux Indes dans une direction opposée. En 1474? il écrivit à ce sujet au géographe florentin Paulo Toscanelli, et ce savant approuva beaucoup un projet qui était conforme à ses propres idées. Il «n voya à Christophe Colomb une copie de sa lettre au chanoine Martinez, et une carte faite en partie d'après la géographie de Ptolémée, en partie d'après les données de Marco-Polo'. Sur cette carte, la côte orientale de l'Asie était tracée en regard des côtes occidentales de l'Afrique et de l'Europe, avec un médiocre espace d'Océan entre elles';

(i) Cette carte , d'après laquelle Colomb se dirigea dans son premier voyage, appartenait à Las Casas, au moment où ce prélat écrivait son histoire. Les deux lettres de Toscanelli se trouvent dans la vie; de Colomb, par son fils Fcrnand, chap. V.

(2) En nuMTio temps qu'il croyait au prolongement de l'Asie à l'orient, Christophe Colomb supposait, ainsi que plusieurs

on voyait dans l'intervalle Cipango', Antilla* et les autres îles, réelles ou chimériques, que les géographes du temps plaçaient à l'est de l'Asie ou à l'ouest de l'Europe.

Une sorte de rumeur populaire se joignait au témoignage des savants, et révélait à Colomb l'existence de ces terres occidentales. On parlait de cette statue trouvée dans l'une des Açores, une main tournée vers le couchant. On racontait qu'un pilote au service du Portugal, Martin Vicenti, après une navigation de quatre cent cinquante lieues au-delà du cap Saint-Vincent, avait trouvé une pièce de bois sculptée et poussée vers lui par un vent d'ouest. Le beau-frère de Colomb, Pedro Corréa, avait aussi rencontré, à l'occident de Madère, une pièce de bois semblable apportée par le même vent. Enfin, après des vents d'ouest soutenus, on avait aperçu, sur les cotes des Açores, des troncs de pins monstrueux d'une espèce inconnue

savants contemporains, l.i circonférence de la tei're moindre qu'elle n'était en réalité. Ainsi c'est à une double erreur que l'on doit la plus belle découverte des temps modernes. (Washington Irving, liv. I, chap. 5.)

(1) Cipango oti 'Aipangn, grande île orientale dont Marco- Polo a raconté dos lueiveilles, et que l'on croit être le Japon.

(2) lie à l'ouest de l'Afrique, découverte par les Cartha^j'inois, selon Aristote.

liib LIV. I, CHAI'. III.

dans ces îles, et une fois deux cadavres dont la figure ne ressemblait point, disait-on, aux races de l'Europe, ni à celles de l'Afrique.

des faits, même en les supposant authentiques, n'avaient rien de bien concluant ; mais une imagination frappée et un esprit convaincu trouvent partout un aliment à la pensée qui les occupe. Colomb alla chercher des renseignements plus positifs dans cette île septentrionale où se conservait, au sein des neiges et des volcans, le dépôt des vieilles traditions Scandinaves. « Au mois de février i477? ^it-il dans une lettre dont son fils nous a laissé un extrait, je naviguai cent lieues au-delà de Thulé. Les Anglais, et particulièrement ceux de Bristol, vont trafiquer dans cette île, qui est aussi grande que l'Angleterre. Au moment où je m'y trouvai, la mer n'était pas gelée, et les marées étaient si fortes qu'elles montaient et descendaient de vingt -six brasses. » Quelle que soit la terre septentrionale désignée par les anciens sous le nom de Thulé ^ les termes de cette lettre ne peuvent se rapporter qu'à l'Islande. Colomb dut y recueillir de précieux documents sur les anciennes expéditions danoises au Groenland et au WInland; car, à partir de cette époque, il fut plus convaincu que jamais qu'il existait des terres à l'occident, il parlait de ces terres nou-

velles avec autant d'assurance que si ses veux les avaient contemplées, ou si sa main les avait touchées. Sa foi avait quelque chose de religieux : il croyait à l'Amérique, comme en Dieu, de toutes les puissances de son ame , et , lorsqu'il lisait la Bible , il lui semblait voir sa découverte prédite par les prophètes.

Mais ce n'était point assez de croire : il fallait agir. Colomb était prêt ; mais il ne pouvait agir seul. Le génie conçoit, imagine; pour exécuter, il a besoin du concours des autres hommes. L'association est une des lois de notre espèce. Il fallait donc que ce grand homme communiquât ses idées à quelque puissance européenne qui voulût bien, pour les réaliser, risquer de l'argent, des vaisseaux et des hommes. Ici commençait pour Colomb une série d'épreuves d'autant plus pénil)Ies, que le succès ne dépendait pkis de ses études particulières ni de sa volonté propre, mais des circonstances extérieures et de la volonté d'aulrui. On sait comment il fut traité pai- le roi de Portugal, Jean II, auquel il s'était d'abord adressé. Colomb fut invité à fournir un plan détaillé de son voyage, ainsi que les cartes et autres documents qui devaient lui servir de guides : il s'empressa de tout livrer. Aussitôt une cnravelle fut expédiée, sous prétexte de porter des provisions aux îles du Cap-Vert,

l3o LIV. I, CHAP. III.

mais avec des instructions secrètes pour suivre la route indiquée par Colomb. Cette caravelle se dirigea quelques jours à l'ouest; mais, au premier orage , les pilotes, qui n'avaient ni la science ni la foi , perdirent courage , revinrent à Lisbonne, et déclarèrent le projet absurde et impraticable *. Vers la fin de l'année i484? il était , dit-on , en danger d'être arrêté pour dettes. Selon quelques historiens, il aurait été en Italie en i485; là il aurait proposé , d'abord à Gênes , puis à Venise , l'exécution de ses desseins; mais ces propositions n'ont pas un caractère authentique. Ce qui est certain , c'est qu'en i486 il était en Espagne. En mettant le pied sur cette terre avec son fils Diego , il était dans un tel dénûment qu'il s'arrêta à la porte d'un ancien couvent de Franciscains, dédié à Sainte -Marie de Rabida, et qu'il demanda un peu de pain et d'eau pour son enfant \ Fort bien accueilli par le prieur, Jean Perez de Marchena , homme instruit, qui, au fond de sa solitude, s'était beaucoup occupé de géographie et de navigation, Colomb passa quelque temps dans ce couvent. Il partit ensuite pour Cordoue, où se trouvaient Isa-

(i) Vie de Christophe Colomb, par Fernand Colomb, son fils, chap. lo.

(2) Washington Irving,liv. II, chap. 1.

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belle et Ferdinand. Il croyait toucher au but de ses efforts; mais il avait encore six ans à attendre. Ferdinand et Isabelle lui déclarèrent qu'ils ne pouvaient s'engager dans aucune entreprise avant la fin de la guerre des Maures. Cette guerre était alors en pleine activité , et la cour espagnole avait l'aspect d'un camp. Colomb tira Tépée contre les Maures, et donna plus d'une preuve de ce courage qui chez lui accompagnait le savoir et le génie'. Il hâtait , de tout son pouvoir, le moment où l'Espagne plus libre pût songer aux découvertes maritimes. 11 assista à la prise de Grenade : il vit Aboabdel sortir de l'Alhambra et présenter humblement les clefs de la ville aux majestés catholiques. Mais il n'était pas encore au terme dé ses tribulations : il ne put s'entendre avec lés commissaires chargés de traiter avec lui , et , aa commencement de février 1/192, il allait qtiitter l'Espagne pour se rendre soit en France, soit en Angleterre \ Déjà même il était sur sa mule , à

(i) Diego Ortiz de Zuniga, Anales de Sevilla, liv. XII, an. 1/189.

(a) En France Christophe Colomb aurait trouvé un prince tout occupé d'agrandir ses États sur le continent. Charles VIII venait d'ajouter la Bretagne au domaine royal, et il se préparait à (.'nvaliir l'Italie. I.c navigateur aurait été mieux accueilli eu Angleterre, où, depuis la lin de la guerre des Deux-Roses,

l3^ XIV. I, CHVP. 111.

deux lieues de Grenade, lorsqu'un courrier Talteignit au pont de Pinos , défilé célèbre par un grand nombre de rencontres entre les cbrétiens et les Maures. Grâce à l'intervention pressante de Saint-Angel, receveur des domaines ecclésiastiques en Aragon , Isabelle était revenue à des sentiments plus généreux : elle rappelait Colomb avec instance. Colomb , dont le génie avait été si longtemps blessé, hésita un moment, dit-on; mais pouvait-il résister? Il eut bientôt fait retourner sa mule et regagné Santa-Fé , où l'attendait Isabelle. Dès lors les difficultés étaient aplanies; la reine partageait l'enthousiasme du navigateur : « Je me tt charge de l'entreprise , s'écriait-elle , pour ma « couronne de Castille , et , s'il le faut , je mettrai « mes bijoux en gage. » Cependant elle n'eut pas besoin d'engager ses diamants : l' Aragon avança les fonds pour la Castille \ et, le 17 avril 1492 , les

le gouvernement commençait à encourager les découvertes maritimes. Déjà, vers i/|88, Christophe Colomb avait envoyé son frère Barthélémy présenter ses plans à Henri VII , comme l'atteste Las Casas, dans son histoire manuscrite des Indes, citée par Washington Irving.

(i) La Castille supporta tous les frais de l'entreprise. Aussi, du vivant d'Isabelle, les Castillans seuls eurent le privilège d'aller aux Indes Occidentales. (Cliarlevoix, HisLolie de Saint- Domingue, liv. I. )

CHRISTOPHE COLOMB. l33

conditions de l'expédition furent réglées au nom d'Isabelle et de Ferdinand.

Colomb était créé grand-amiral et vice-roi des îles et continents qu'il allait découvrir; cette double dignité devait lui appartenir toute sa vie, et rester après lui dans sa famille. Il est évident qu'un tel article ne pouvait être exécuté. En effet, une vice-royauté ne saurait être liéréditaire , ni même inamovible : établir un vice-roi à perpétuité, c'est renoncer de fait à la souveraineté du pays où on l'établit. Un autre article portait que Colomb aurait droit à un dixième des pierres précieuses, or, argent, épices, enfin de toutes les denrées et marcbandises trouvées, acbetées, écliangées ou prises dans les limites de sa juridiction. S'il avait conservé le commandement suprême dans tous les pays que l'Espagne devait plus lard découvrir et occuper, la dîme qu'on lui accordait l'aurait rendu plus ricbe que la plupart des rois de l'Europe. L'amiral ou son lieutenant devait être juge de toutes les querelles commerciales entre l'Espagne et les pays découverts, c'est-à-dire qu'on le mettait au-dessus de la justice espagnole, et qu'au lieu d'assujétir, selon l'usage, la colonie à la métropole, on émancipait, en quekjue sorte, la colonie avant qu'elle ne fût créée. De deux choses l'une : ou les souverains qui traitaient avec

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Colomb ne croyaient point aux découvertes qu'il allait tenter, ou ils se proposaient de déchirer le contrat si par hasard le succès répondait à l'entreprise. C'est ce qu'ils firent en effet. Cependant Colomb était enchanté des avantages qu'on lui promettait. Le dernier article portait qu'il lui serait permis d'avancer un huitième des frais de l'armement, et, à raison de cette avance, il devait avoir un huitième des bénéfices. Pour cette dernière clause point de difficulté : il lui fut réellement permis d'avancer un huitième des frais, et, de toute cette belle stipulation, c'est à peu près tout ce qui fut exécuté. Colomb ne remplit cette clause qu'à l'aide des frères Pinçon, négociants de Palos. Parmi ces trois armateurs qui s'associaient aux périls de l'entreprise , il y en avait un, dit-on , qui avait déjà touché les nouvelles terres , et qui pouvait servir de guide à l'amiral '.

(i) Selon les traditions dieppoises, un navire était parti de Dieppe, en 1A8S, commandé par Cousin, élève de Descaliçrs, qui professait l'hydrographie dans cette ville; car Dieppe avait dès cette époque une chaire d'iiydrographie, et Colbert, en la rétablissant en 1669, reconnut que la ville en avait joui de temps immémorial. Descaliers avait recommandé au jeune marin de ne pas serrer les côtes de l'Afrique, à la manière des navigateurs portugais, mais de se lancer hardiment au travers de l'Océan. Après deux mois de navigation, Cousin avait

CHRISTOPHE COLOMB. l35

Le port de Palos reçut ordre de tenir deux caravelles armées à la disposition de Colomb, qui était autorisé à en équiper une troisième à ses frais. L'escadre coûtait environ cent mille livres

abordé sur une terre inconnue, près d'un fleuve immense. Les chroniques dieppoises n'hésitent point à dire que celte terre, c'était l'Amérique du sud , et ce fleuve la rivière des Amazones, à laquelle Cousin lui-même aurait donné le nom de Maragnon. Le contre-maître du navire français était un étranger, un Espagnol, Vincent Yanez Pinçon. Au retour de l'expédition, Cousin le dénonça aux magistrats comme un homme indocile , qui n'avait cessé de contrarier ses projets, et avait même essayé de faire révolter l'équipage. Le corps de ville, qui exerçait alors la juridiction maritime, ordonna une enquête, et, après avoir entendu les témoignages des officiers et des matelots du navire, déclara Vincent Pinçon incapable d'être jamais employé sur les raisseaus du port de Dieppe. Alors Pinçon se retira en Espagne, s'associa à ses frères, et prit part à l'expédition de Christophe Colomb. Les circonstances de ce récit n'ont rien d'impossible; mais, malheureusement pour l'honneur de Dieppe, les pièces authentiques qui servaient de base à cette tradition ont été détruites , avec la plus grande partie des archives de la ville, par le bombardement de 1694. (Mémoires chronologiques pour servir à l'histoire de Dieppe et de la navigation française, par M. Desmarquets, Paris, 1785. — Recherches sur les voyages et découvertes des navigateurs normands en Afrique, dans les Indes Orientales et en Amérique, par M. Estancelin, Paris, i832. — Histoire de Dieppe, par M. Vitet, t. IL)

i36 Liv. I, CHAP. iri.

de notre monnaie au trésoi' castillan. Si l'on est curieux de se faire une idée de ces caravelles', on peut consulter la relation contemporaine de Pierre Martyr: c'étaient des vaisseaux d'une construction légère, ouverts et sans pont, mais très élevés à la poupe et à la proue, avec des gaillards d'avant et des cabanes pour les gens de l'équipage'. Un seul des navires était ponté, le plus grand, celui auquel l'amiral avait donné le nom de Sainte-Marie, et où il arbora son pavillon. Le second bâtiment, la Pinta, était commandé par Martin-Alphonse Pinçon , qui avait son frère François pour pilote. Le troisième, la ISina, avait des voiles latines, et était commandé par Vincent- Yanez Pinçon. En comptant les matelots et les domestiques, l'expédition s'élevait pn tout à cent vingt personnes'. Le départ de Christophe Colomb, comme celui de Vasco de Gama, fut consacré par une cérémo-

(i) Le mot espagnol cnrcihela est d'origine il.tlienne. Caracc/rt, navigii minoris gentis; \A\\\\h. cnrahiis\ grœcè z«p«Ço». (Ferrari, Origines lingiipe italicae. )

(a) Pierre Martyr, De novo orbe décades, decasi, cap. i, initio. — Il y '1 dans la Bibliothèque Ainbroisienne , à Milan , des gravures sur bois représentant celle espèce de navires, et qu'on croit failcs d'après des esquisses de Christophe Colomb lui-mèinc.

(i) Chark'Yoix, Iliit. do S.ilnl-Doniingue, liv. I.

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nie religieuse. Colomb était d'une ardente piété ; il observait exactement toutes les pratiques ordonnées par l'église , et il se proposait même de consacrer les bénéfices de son voyage à la délivrance du Saint-Sépulcre. La veille de l'embarquement, il alla avec tous ses compagnons recevoir la communion, au monastère de Sainte-Marie de Rabida, des mains du prieur Jean Ferez, qui l'avait si généreusement accueilli à son arrivée en Espagne, et qui avait contribué à lui concilier la faveur d'Isabelle.

Le vendredi 3 août 1492, une demi - heure avant le lever du soleil, la flottille mit à la voile, du port de Palos'. Colomb se dirigea vers les Canaries, d'où son intention était de cingler droit à Fouest. Le 6 au matin, il toucha les Canaries; il fut obligé de s'y arrêter; car il y avait un de ses vaisseaux , la Pintay dont le gouvernail s'était brisé, et qui, après trois jours de navigation, avait déjà besoin d'être radoubé. On substitua en même temps des voiles carrées aux voiles latines de la Nina, afin que la marche de ce navire fût plus rapide et plus assurée. L'escadre resta trois semaines dans les eaux des Canaries. Dans cet intervalle

(i) Extrait du Journal de Coloiub , dans la collection de voyages publiée à Mmliid cil i8/f>, par F. de Navarrete.

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elle passa en vue de Ténériffe , dont le pic vomissait des torrents de flammes, présage sinistre pour les matelots. Tandis qu'ils prenaient de l'eau, du bois et des provisions à Gomera, ils apprirent que trois caravelles portugaises avaient été vues à la hauteur de Ferro. Le loi Jean II voulait , disait-on, s'opposer par la force à une expédition qu^il avait refusée avec dédain , mais dont il était jaloux. Colomb, qui savait par expérience tout ce qu'on pouvait craindre des Portugais, leva l'ancre tout-à-coup, le 6 septembre. C'est là vraiment son point de départ; car jusque là il n'avait fait que suivre la trace de mille navires espagnols et portugais. Mais, à dater du 6 septembre, sortant du cercle des navigations vulgaires, il se dirigea vers l'Occident.

Pendant trois jours un calme profond retint ses vaisseaux, les voiles pendantes, à peu de distance de la côte. Le 9 septembre, une brise s'éleva avec le soleil, et, dans la journée, les hauteurs de Ferro s'effacèrent à l'horizon '. Quel moment solennel ! quelle joie religieuse dut s'emparer de l'ame de Colomb, quand il vit disparaître la dernière île du vieux continent, et qu'il se sentit seul,

(i) Vie (le Chrislophe Colomb, par Fernand, son fils, chap. 17.

CHRISTOPHE COLOMB. iSq

en face des cieux, sur cette mer inconnue , d'où il s'e'tait engagé à faire sortir de nouvelles terres ! 11 était heureux, car il agissait; son génie était arrivé à l'épreuve si long-temps attendue, et le rêve allait se transformer en réalité. Mais tandis qu'il jouissait ainsi parce qu'il se sentait à sa place, le courage parut abandonner les matelots. Ces malheureux pleuraient; car ils avaient dit adieu nonseulement à leur pays, mais au monde connu. Colomb employa, pour les consoler, toutes les ressources de son imagination. H ordonna aux commandants des navires de cingler droit à l'ouest, et dès lors il commença à tromper son équipage en déduisant chaque jour sur son livre d'estime une partie du chemin qu'on avait fait.

Le i3 septembre, dans la soirée, on était parvenu à peu près à deux cents lieues de l'île de Ferro ; Colomb remarqua pour la première fois la variation de l'aiguille aimantée, phénomène qui n'ayait jamais été observé, et dont nous ignorons encore la cause. L'aiguillé, au lieu de se diriger vers l'étoile polaire, variait environ d'un demipoint, et la variation augmenta à mesure qu'on avançait. Les pilotes étaient consternés : il leur semblait que les lois de la nature étaient interrompues, et qu'ils entraient dans un monde sou-

l4o LIV. I, CHAP. III.

mis à des influences inconnues '. Colomb les rassura en leur faisant croire, ce qu'il crut plus tard lui-même, que ces variations avaient pour cause le mouvement même de l'étoile polaire, qui décrivait chaque jour un cercle autour du pôle. Le i4 septembre, les navigateurs furent transportés de joie, à la vue d'un héron et d'un hochequeue (raboda junco). Ils regardaient ces oiseaux comme des indices d'une terre voisine'-, car c'était en suivant le vol des oiseaux que les Portugais avaient découvert la plupart des îles voisines de l'Afrique. Cependant on n'apercevait aucune terre. On était arrivé dans la région des vents alizés, qui soufflent de l'est à l'ouest entre les tropiques, dans la direction des rayons solaires. Les Espagnols, ayant ces vents en poupe , furent portés rapidement sur une mer tranquille, où Colomb jouissait avec délices du ciel et des eaux. Dans son journal, il se rappelle les matinées pures et embaumées qu'il venait alors goûter sur le pont de son navire, et il compare ces matinées à celles d'avril en Andalousie; il n'y manquait, dit-il, que

(i) Las Casas, Histoire manuscrite des Indes, citée par Washington Irving.

[■yi) Vie de Christophe Colomb, par son fils, chap. 1 7.

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le chnnt dn rossignol'. Bientôt on x'it nne grande ffiiantité de plantes qui flottaient sur la surface des eaux; des thons venaient folâtrer autour des vaisseaux, et les marins de la Nina en tuèrent un. Les matelots étaient pleins d'espérance; chaque vaisseau s'efforçait de devancer les autres pour découvrir le premier la terre. Le i8 septembre, Alphonse Pinçon, qui était en avant avec /a Pm^a, dit à l'amiral qu'il avait vu un grand nombre d'oiseaux voler du côté du couchant, et qu'assurément la nuit prochaine on toucherait quelque rivage'.

Mais ces espérances ne se réalisèrent point : le vent tomba tout-à-coup, et les vaisseaux pouvaient à peine avancer. La mer était couverte d'herbes épaisses et serrées , qui embarrassaient la marche des navires, et donnaient à l'Océan l'aspect d'une prairie inondée. Ces plantes ne venaient point de quehjue terre voisine; c'étaient des herbes marines qui se détachaient du fond de la mer, et montaient à sa surface. Cependant l'amiral se .servait de la sonde, et, quoiqu'il employât une ligne très longue, il ne pouvait toucher le fond. Le

(i) Journal do Christophe Colomb, dans la collection de F. (le Navarrete. *

(2) Vi(î do Colond), par son fils, chap. 17.

l4^ LIV. I, CHAP. III.

calme continuait ; quelques signes d'impatience et de découragement commencèrent à se manifester parmi les matelots; ils se regardèrent en silence ^ puis se mirent à murmurer, et, le aS septembre^ ces murmures avaientpris un caractère inquiétant, lorsque la mer s'enfla tout-à-coup. Les matelots crurent que le ^ent leur était favorable; mais ce n'était qu'un mouvement imprimé aux vagues par une brise éloignée, et les vaisseaux restaient immobiles^ enlacés dans les herbes marines. La position de Colomb devenait critique : ses compagnons, trompés dans leurs espérances, passèrent des murmures aux insultes , et se mutinèrent contre lui. Il y en avait même qui parlaient de le jeter à la mer, s'il refusait de virer de bord. A leur retour en Espagne, quand on leur demanderait des nouvelles de l'amiral, ils se proposaient de dire qu'il était tombé dans l'eau en contemplant les astres*. Heureusement le vent s'éleva, et emporta les vaisseaux vers l'ouest. De temps en temps les inquiétudes de l'équipage étaient distraites par la voix des matelots qui criaient: Terre! Ces cris s'expliquent facilement par le désir qu'avaient tous les marins de toucher le rivage. Il faut ajouter que le gouvernement espagnol avait promis une

(i) Yie de Colomb, par son fils, chap. 19.

CHRISTOPHE COLOMB. l43

pension de trente couronnes à celui qui, le premier, découvrirait la terre.

Le i" octobre, selon le journal particulier de Colomb , sept cents lieues avaient été parcourues à l'ouest; mais le livre d'estime n'en portait le nombre qu'à cinq cent quatre-vingt-quatre. Dans la matinée du 7 octobre , au lever du soleil, plusieurs matelots crurent voir la terre plus distinctement qu'on ne l'avait fait jusque là. La Nina, excellent voilier, prit les devants pour s'assurer du fait; mais, en s'avançant, on reconnut que ce qu'on avait pris pour un rivage n'était qu'une légère vapeur, et avant le soir la terre promise s'était évanouie dans les airs*. Alors tout l'équipage décoitragé tomba dans une morne stupeur, dans un accablement profond. Le 7 octobre, dans la soirée , Christophe Colomb , qui jus(jue là avait cinglé droit à l'ouest , se détermina à dévier vers l'ouest - sud - ouest , parce (pi'il avait vu un grand nombre d'oiseaux voler de ce côté. Pendant trois jours on gouverna dans cette direction; mais, à la fin du troisième jour, lorsque les matelots virent le soleil s'ensevelir encore une fois dans une mer sans rivage, ils se répandirent

(i) Journal de Colomb. — Waskingtoa Irving, liv. III, chap. II. ^

ï44 LIV. I, CHAP. lïl.

en cris tiimultiieiix , en imprécations sinistres \ Ils déclarèrent à Faniiral (|u'ils n'iraient pas plus loin , et qu'ils étaient résolus à retourner en Espagne. C'est une tradition généralement adoptée que Colomb, ne sachant comment contenir ses compagnons, leur demanda trois jours encore, et promit d'abandonner son entreprise si après ce délai il n'avait pas touché la terre. Il y a pourtant, dans cette espèce de capitulation avec un équipage révolté, quelque chose de contraireau courage et à la persévérance de Christophe Colomb. Tel que nous le connaissons, il aurait mieux aimé trouver la mort dans les flots que de renoncer à ses desseins, et de donner aux pilotes le signal du rétour. Mais ce qui doit nous décider à rejeter celte circonstance, c'est qu'on n'en trouve aucune trace dans les relations contemporaines de l'expédition'. Le dernier historien de Christophe Colomb, AVashington Irving, a prouvé que cette tiâdition était l'œuvre des ennemis de l'amiraP, .et son récit,

(i) Washington Irving, liv. III, cliap. f^. ,.5

(2) Journal de Christophe Cohinib, publié*j)aT Navarrcte. — Vie de Colomb , par son fds. — Histoire manuscrite des Indes, par Las Casas. — Histoire inanuscrile de Ferdinand et d'Isabelle, par Bcrnaldez, curé de Los Palacios. — De novo orbe décades, ])ar Pierre Martyr.

(3) Vie (h; C.liristoplie Colomi), liv III, chap. /|, à la noie.

CfiRISTOPIIE COLOMB. l45

fondé sur les pièces aulhentiques, est en même temps plus vraisemblable. Lorsque Colomb se vit en face de la révolte la plus menaçante qui l'eût encore arrêté dans ses projets, il prit un ton résolu, et déclara que les murmures étaient inutiles, que l'expédition avait été envoyée par le roi et la reine à la découverte des Indes, et qu'il était décidé plus que jamais à persister dans son entreprise, jusqu'à ce que, par l'aide de Dieu, il fût parvenu à l'accomplir. Des paroles aussi fermes et aussi dignes lui étaient inspirées par cette foi religieuse qu'il avait dans ses desseins : l'événement ne tarda pas à lui donner raison.

Le 1 1 octobre, au matin, la situation s'éclaircit; les indices de terre étaient désormais certains : c'étaient des herbes fraîches, telles qu'on en voit dans les rivières, un poisson vert d'une espèce qui se tient ordinairement près des rochers, une branche d'épine en fleurs, un roseau, une petite planche, un bâton artistement taillé'. A la vue de ces objets d'heureux présage, ce fut dans les trois navires un sentiment d'allégresse et d'attente inexprimable; aucun matelot ne ferma l'œil, car aucun n'avait oublié la pension de trente couronnes. Quant à Colomb, dont le regard était

(i) Yic (le Christophe Colomb, par son fils, clmp. ar. 1. lo

l4Ô LIT. I, CHAP. III.

fatigué de se fixer à l'ouest, vers dix heures du soir il crut voir une lumière qui brillait dans l'éloignement. On continua d'avancer jusqu'à deux heures du matin. Alors un coup de canon, tiré de laPinta, donna le joyeux signal. C'était un marin, nommé Rodrigue deTriana, qui le premier avait découvert la terre. Mais le pauvre homme n'eut pas la récompense promise : elle fut adjugée plus lard à l'amiral, qui la réclama parce qu'il avait aperçu la lumière à dix heures du soir. De l'endroit où les vaisseaux s'étaient arrêtés, on voyait distinctement la terre à deux lieues de distance. Aussitôt les voiles furent ferlées, et les vaisseaux restèrent en panne jusqu'à l'aurore '.

Avec quelle impatience Colomb dut attendre le soleil du 12 octobre, qui devait éclairer sa conquête! Qu'elle lui parut belle aux premiers rayons du malin, celte terre qu'il avait tant rêvée! Ce qu'il en aperçut alors n'appartenait point au continent: c'était une lie d'un terrain égal, d'un aspect enchanteur, ayant plusieurs lieues d'étendue, et couverte d'arbres qui lui donnaient l'apparence d'un veîger. Les habitants, dans un état complet de nudité, accoururent étonnés sur le rivage, audevant de cette civilisation européenne qui devait

(i) W;'.ïlui!glon Irving, liv. IIÎ; cliap. !\.

CUillSÏOPHE COLO-VB. 14"

leur coûter si cher. Colomb fait mettre les clialoupes en mer et entre dans la sienne, avec tout l'appareil qui peut imposer à ces insulaires : il est revêtu d'un riche costume écarlate, et porte l'étendard royal. A mesure qu'il approche de la côte, il admire de plus en plus la beauté de ces forets qui s'étendent sur le rivage, la pureté de l'atmosphère, et la transparence des eaux. A peine a-t-il mis le pied sur le rivage, qu'il se jette à genoux, baise la terre en pleurant, et rend grâces à Dieu. Dans ses tables chronologiques , le père Claude Clément a conservé la prière que Colomb prononça en cette occasion , et qui depuis retentit dans le Nouveau- Monde toutes les fois que les Biibao , les Cortez et les Pizarre découvrirent de nouvelles terres : « Dieu éternel et tout-puissant, ta parole sacrée a créé le ciel, la terre et la mer. Que ton nom soit béni et glorifié dans celte autre partie du monde , que tu as permis à ton serviteur de découvrir et d'occuper ' ! » Et, après avoir prié en chrétien, il se relève en conquérant : l'œil ardent, l'épée nue, l'étendard royal déployé, il prend possession de

(i) Domine Dcus, slcrne et omnipolcns, sncro liio vcrbo cœlum et terrain et mare crc.isti; bcnnlicitur cl glorificctur nomen Iniim, laudetur tua majrstas, qnvc diguata est pcr liiimiloinservuni luum cnicerc ul sacniiii iiomcu tiiiiiii agnoscatnr et ])rK";licelur in liâc alîciâ iniimli pr.rle! ^Tal I rliroti , <\cc. T.)

l4o IIV. I, CHAP. III.

l'île au nom de la couronne de Gastille et de Léon. Alors ce fut autour de lui un concert d'acclamations , des cris de joie et de reconnaissance , des félicitations sans fin de la part de ses compagnons, qui, peu de jours auparavant, avaient voulu le jeter à l'eau.

Les naturels étaient restés immobiles, pendant que les Européens prenaient possession de leur pays. Ils contemplaient avec admiration la blancheur des Espagnols, leurs riches vêtements, et les armes qui étincelaient dans leurs mains. Les Espagnols , à leur tour, regardaient avec curiosité le teint cuivré des naturels, leur figure sans barbe, leur corps peint de diverses couleurs'. Colomb les prit pour des Indiens (et le nom leur en est resté); car il croyait l'île où il avait abordé, voisine de l'extrémité orientale des Indes. Il appela cette île S an- Salvador; les habitants la nommaient Guanahani. C'est une des îles Zwc^^' 6'^' ou AiiBaliama, situées au nord et à l'ouest de l'archipel des Antilles.

La plupart des insulaires portaient, comme ornement, de petites plaques d'or suspendues à leurs narines. Colomb leur demanda par signes d'où venait cet or; ils répondirent en montrant le sud.

(i) Robcrlson, Ilisf. de rAmcrique, liv. II.

CHRISTOPHE COLOMB. l49

L'amiral, après avoir reconnu les côtes de San- Salvador, visita plusieurs îles qui ne lui parurent pas plus riches que la première, et donna aux trois plus considérables les noms de Sainte- M arie, de Fernandine et {^Isabelle. En suivant la même direction, il découvrit une contrée d'un terrain inégal, parsemée de collines, de rivières, de plaines et de forêts. Les habitants de San -Salvador qu'il avait emmenés pour lui servir de guides , donnaient à ce pays le nom de Cuba : Colomb l'appela Juana. Il crut d'abord que c'était In fameuse île de Cipango; puis, prenant Cuba pour un conîinent, il se figura que c'était l'Asie elle-même, et, se croyant dans la province de Cathay , au nord de la Chine, il envoya une ambassade au klian des Tartares. L'ambassade ne tarda point à revenir, et l'amiral fut obligé de renoncer à son illusion. Mais il se dédommaîreait en admirant la ])cauté du pays. Il en parle avec entliousiasnie dan.s une lettre à Ferdinand et à Isabelle ; il ne trouve pas d'expressions pour peindre la fraîcheur et la pureté des eaux , la richesse de la végétation , les vives couleurs et le chant harmonieux des oiseaux'. Cependant les Espagnols, et Colomb tout le premier, n'avaient pas traversé les mers pour

(i) Vie de Colomb, par sou fils, chaj'. Ho.

l5o LIV, I, CIIAP. III.

contempler de beaux paysages. L'or n'abondait pas encore assez dans Cuba. Les naturels du pays indiquèrent, vers l'est, une île qu'ils appelaient Haïti. Colomb y arriva le 6 décembre, et l'appela Espanoîa ou Hispaniola. Enfin on pouvait jeter l'ancre ; car on avait trouvé un lieu où l'or semblait inépuisable. Les babitants , qui ne savaient qu'en faire, l'écbangeaient avidement contre quelques grains de verre, des grelots, des épingles, et de part et d'autre on était enchanté du marché '.

La population de toutes ces iles, et particulièrement celle d'Espanola, était une race d'une complexion faible, inhabile au travail, mais de mœurs simples et douces. Elle avait quelques vagues nolions de religion naturelle'; car nulle créature humaine ne respire sur un point du globe sans avoir l'idée de l'être infini et le sentiment de

(i) Herrera, Histoire des Indes occidentales, dec. I, liv. I, chap. i5 et suiv. — Pierre Marlrr, dec. I, cap. i.

(2) Animain esse immortalem fateutur, exutam veste corporeâ ad moutanas proficisci crcdunt sylvas. (Pierre Martyr, dccad. VIII, chap, g.) — Voyez dans la Vie de Christophe Colomb, par son fils, chap. 61, les observations du frère Roman sur 1rs tradilions religieuses des habitants d'Espanola. Lp frère Pionian est, avec le P. Bovlo, l'un des premiers niissionnaiics qui ai»^nl porté l'Évangile dars le Nouveau-Monde.

CHRISTOPHE COLOMB. l5l

l'immortalité. Mais ces peuples ne connaissaient point la propriété, du moins la propriété territoriale, et ils se partageaient tout en frères, si nous en croyons d'anciennes relations *. Colomb fit alliance avec un des caciques ou souverains du pays , Guacanaharij et il bàlit un fort avec les débris d'une de ses caravelles, de laSainie-Marie, qui venait d'échouer sur la côte. Les insulaires , dans leur simplicité, travaillèrent eux-mêmes à la forteresse qui devait les asservir; ils y placèrent les canons espagnols, dont ils ignoraient l'usage, et, à la première explosion , les hommes blancs leur apparurent comme des dieux, armés de l'éclair et de la foudre '. Quand la forteresse fut achevée, Colomb lui donna le nom de Navidad , IMativité, parce qu'il venait d'échapper au naufrage le jour de Noël. Ce fut là le premier établissement espagnol dans le Nouveau-Monde. Colomb laissa à Espanola trenteneuf de ses compagnons, qui préféraient aux périls du retour la vie douce et indolente dont ils jouis-

(i) Comperlum est apud cos, velul solrm et aquam, tcrram esse coiiimuiicm, ncqno menrn aut tiiurn, malonim omnium scmina, cadcre intcr ipsos. . . aelas est illis aurca ; neque fossis, neque parletibiis aut scpibiis praedia sepiunt. Aperlis vivant hortis, sine logibns, sine libris, sine jiidicibns; suaptè naliirâ rectum colunt. (Pierre Martyr, dccad. I, cliap. 3.)

(a) Roberisou, Histoire de l'Amt'rique, liv. TI.

l5i LIV. I, CHAP. UI.

saient sous un si beau climat, au milieu d'un peuple si dévoué. Quant à l'amiral, regardant sa tâche comme accomplie, il disposa tout pour son retour en Espagne ; il voulait aller porter à l'Europe la nouvelle de sa découverte , et chercher de nouveaux renforts pour fonder à Espanola une colonie plus importante. D'ailleurs il était inquiet d'Alphonse Pinçon , qui depuis quelque temps avait disparu avec la Pinta.

Le seul vaisseau qui restât, la Nina, mit à la voile le 4 janvier i493, et rejoignit bientôt la Pinta. Le voyage fut heureux jusqu'au i4 février, pendant une traversée de cinq cents lieues; mais tout-à-coup le vent se mit à souffler avec violence , et il s'éleva une tempête à laquelle d'aussi fragiles bâtiments n'étaient guère en état de résister. Colomb passa une nuit affreuse du i4 au i5 : agité des plus funestes pressentiments, réduit à s'abandonner au gré des vents et des flots, il croyait voir approcher l'heure qui devait l'anéantir, lui , les siens et sa découverte. La Providence ne l'avait-ellc donc conduit comme par la main jusque dans le Nouveau-Monde, que pourl'ensevelirdansl'Atlantiquejàquelques lieues des Açores ' ? L'amiral et tous ses compagnons firent

(i) Lettre (le Christophe Colomb à Fcrdinand-le-Calholiqtic. — Vie (le Colomb, par son fils, chap. 3r.

CHRISTOPHE COLOMB. l53

vœu, s'ils atteignaient la terre, d'aller nu-pieds en pèlerinage à l'église de la Vierge la plus voisine du lieu de débarquement. Mais le ciel était sourd à ces vœux , et la furie de la tempête semblait redoubler. Colomb aurait été tranquille devant la colère de la nature , comme il l'avait été naguère devant la fureur des hommes , s'il avait pu croire qu'au moins son secret lui survécût. Il écrivit sur un parchemin la relation concise de son voyage et de ses découvertes ; il la cacheta , l'adressa au roi et à la reine, et mit sur l'enveloppe : Mille ducats pour qui remettra ce paquet sans l'ouvrir. 11 entoura le paquet d'une toile cirée, et l'enferma dans une barrique qu'il jeta à la mer, faisant croire à son équipage que c'était un vœu qu'il accomplissait. Non content de cette précaution, il enveloppa de la même manière une copie de la relation qu'il venait de faire, et la plaça sur la poupe, en cas de naufiage. Mais enfin l'orage se calma. Colomb, après avoir touché les Açores, et s'êtie arrêté à Lisbonne, oii sa présence excita l'enthousiasme du peuple et les regrets du roi , arriva à Palos le i5 mars, sept mois et douze jours après son départ.

L'amiral traversa l'Espagne en triomphateur depuis I^ilos juscju'à Barcelone, où Ferdinand et Isabelle lui pr('paraienl une réception royale. H

l54 LIV. I, CHAP. III.

entra dans cette ville, précédé, comme les anciens Romains, des dépouilles qui attestaient sa conquête : c'étaient ces Indiens qu'il avait ramenés d'Espanola, et que les Espagnols regardaient avec autant d'étonnement que s'ils étaient tombés de quelque planète ; c'étaient des oiseaux dont le cri et îe plumage étaient inconnus; des plantes d'une forme bizarre , et auxquelles on supposait une vertu singulière ; des bracelets indiens et autres ornements d'or, échantillons de ces richesses que le Nouveau - Monde réservait à l'Espagne. Venait ensuite Colomb, à cheval, entouré d'une brillante cavalcade de nobles espagnols. Ferdinand et Isabelle l'attendaient sur leur trône , environnés de toute leur cour. A son approche, le roi et la reine se levèrent; et, quand il eut fait en leur présence le récit des événements les plus remarquables de son voyage, le Te Deum fut entonné par les musiciens de la chapelle royale, et retentit au loin , répété par la foule dans toutes les rues de Barcelone '.

Mais Colomb n'était revenu en Espagne que pour tenter de nouveau la fortune et continuer ses découvertes. Sa seconde expédition , composée de trois grands vaisseaux et de quatorze caravelles ,

(i) Washington Irving, liv. V, chap. 6.

partit de Cadix le 28 septembre i^Q^. Comme à son premier voyage, il s'arrêta quelque temps aux Canaries, et, vingt-six jours après son départ de Gomera, il avait déjà touché de nouvelles îles : la Dominique , la première qui avait frappé ses regards, ainsi appelée parce qu'il l'avait découverte un dimanche'; la petite île de Désirade* , avec ses mornes et ses montagnes, qui portaient partout l'empreinte de feux souterrains; Marie- Galante^ , avec ses bois épais, ses arbres parfumés et chargés de fruits inconnus ; Sainte- Maiie de la Guadeloupe '* , remarquable par ses montagnes volcaniques, ses torrents impétueux, le plumage varié de ses perroquets , et la saveur délicieuse de ses ananas; Tîle de Saint-Jean- Bapliste , plus connue sous le nom de Porto -Rico, couverte de savanes et de forêts, et qui offrait aux

(j) Vie de Colomb, par son fils, chap. /j5.

(2) Le nom de Deseada, donné à celte ilc par Colomb, exprimait le ûvÀt qu'avaient les matelors de loucher la terre. (Ovicdo, apud Rohertson, Hist. de l'Amérique, liv. II.)

(3) Colomb donna à cette île le nom du vaisseau qu'il montait. (Vie de l'amiral, par son fils, cliap. /jS.)

(4) Celte ile fiit ainsi appel«'e parce que Colomb avait promis aux moines de Notre-Dame de la Guadeloupe, en Estramadiire, de donner le nom de leur couTcnt à l'une de ses ])ieiiiière3 dctouvriMes. (Vie de l'amiral, lue. cil.)

l56 LIV. I, CHAP. III.

Espagnols des havres commodes et spacieux ; et ces îlots sans nombre et sans nom, resserrés dans un étroit espace et toujours battus d'une mer orageuse, les uns revêtus de verdure, les autres nus, stériles et dressant au-dessus des flots leur pic d'un bleu d'azur ou d'une blancheur éblouissante. Colomb avait pénétré au milieu de ce groupe d'îles qui forme comme un demi-cercle, de la pointe orientale de Porto-Rico à la côte de Paria, barrière naturelle entre l'Océan-Atlantique et la mer des Antilles.

Au moment de l'arrivée des Espagnols , la plupart de ces îles étaient peuplées par une race sauvage, qui rappela aux érudits de la vieille Europe les Lestrygons et les Cyclopes \ Autant les habitants de San-Salvador et d'Espanola étaient doux, faibles et timides , autant les habitants de la Guadeloupe et des îles voisines, les Caraïbes, comme on les appelait, étaient cruels, robustes, audacieux. Portés rapidement sur la mer au moyen de ces canots qu'ils savaient creuser dans un tronc d'arbre, armés de massues et de flèches empoisonnées , ils répandaient au loin la terreur. Ils

(i) Ncc fuisse Lœstrygones vcl Polyphcmos, humanis carnibus dcpastos, dubitos; advcrtc et cave ne horrorc tibi insurgant arist«. (P. Martyr, Opus cpistolarum, IUj.YII, epist. 147.)

descendaient tout-à-coup dans les îles, remontaient les fleuves, ravageaient les villages, s'emparaient des femmes pour en faire leurs esclaves , des hommes et des enfants pour se nourrir de leur . chair'. Colomb, sans s'arrêter à poursuivre et à punir cette race homicide, reconnut seulement les îles occupées par les Caraïbes, en fit quelques-uns prisonniers, prit à bord plusieurs de leurs victimes, et se hâta d'arriver à Espanola.

Depuis le départ de Colomb , le désordre s'était introduit dans la colonie qu'il avait fondée. Les excès des Espagnols avaient fait rentrer au cœur des naturels le sentiment de la liberté. Ces hommes, après avoir bâti le fort de la Nativité lavaient investi, réduit en cendres, et en avaient massacré la garnison. Au lieu d'un fort , Colomb bâtit une ville, mais dans une autre partie de l'île, dans un lieu plus salubre et plus commode. C'est la première cité chrétienne fondée dans le Nouveau- Monde. Colomb lui donna le nom d'Isabelle; il en arrêta lui-même le plan, et en traça l'enceinte.

(i) Pierre Martyr nous représente les Caraïbes aux membres atlih'tiqucs, au sourcil terrible et menaçant, à la ligure de lion : « In praeTecli navim a(lducti,non niagis feritalemacvuUûs alrocilateni deponebant, rpiàm Libvci leones qm'un sesc in viiicula detrusos c>se prajbculiunt. « ( Pierre Jlartyr, decad. I, liv. II. )

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L'église , la demeure de l'amiral et un édifice destiné à servir de magasin public fuient bâtis en pierre; tout le reste fut construit avec du bois, du plâtre et des roseaux \

Quand la ville fut bâtie, Colomb partit avec quatre cents hommes bien équipés et bien armés (i2 mars 1494)? pour explorer l'intérieur de l'ile, planter l'étendard royal sur les montagnes, et découvrir les mines du pays de Cibao. Les Espagnols percèrent un chemin à travers les rochers et les précipices. C'était la première route ouverte dans le Nouveau-Monde : elle fut surnommée le Défilé des Gentilshommes, ei Puerto de los Hidalgos, en l'honneur des jeunes officiers qui avaient donné aux soldats et aux ouvriers l'exemple du ti-avail et du courage. Colomb, après avoir traversé une vaste plaine qu'il nomma la Plaine Royale, Fega-Real, arriva enfin au pied des montagnes de Cibao. Les Espagnols, qui sortaient d'un pays enchanté, gravissaient péniblement ces côtes stériles et rocailleuses; mais ils oublièrent leurs fatigues, quand ils virent quelques paillettes d'or briller à travers le cristal des ruisseaux. Ils bâti-

(i) Hcrrcra, decad. I, liv. II, cap. lo. — Vie de Colomb, par son Cls, chap, 5o.

CHRISTOPHE COLOMB. I Sg

rent le fort Saint-Thomas' pour garder la source encore inconnue de ces richesses.

Colomb consacra le reste de l'année i494 à des voyages de découvertes. Il reconnut une partie des côtes de Cuba, qu'il prenait toujours pour le continent asiatique; û découyritla Jamaïque, alors habitée par une tribu guerrière, plus semblable aux Caraïbes qu'aux naturels d'Espanola. L'amiral triompha des insulaires, qui avaient voulu s'opposer au débarquement, et il continua sa navigation à travers un immense archipel qu'il nomma le Jardin de la Reine, arrêté à chaque instant par les rescifs, les bancs de sable et les courants contraires. De retour à Isabelle, il y trouva son frère Barthélémy, qu'il avait envoyé, avant son premier voyage, présenter ses plans au roi d'Angleterre Henri Vil. Mais bientôt il fallut combattre tous les caciques d'Espanola , ligués contre les Espagnols. Le plus terrible de ces insulaires, celui qui avait organisé la ligue, était Caonabo, cacique du pays de Cibao. C'était ce chef, d'origine caraïbe, tjui avait eu la plus grande part à la

(i) Colomb avait donne à ccUc forteresse le nom de Saint- Thomas, en méinoiro de riiicrt'dulilc de ses compagnons qui n'avaient pas Toulii croire que le pays prodnisil de lor, jusqu'à ce qu'ils eu eussent vu de leurs yeux et louclié de leurs niaiu5. (Hcrrcra, dcc. I, liv. If, e.ij). lo.)

l6o LIV. I, CHAP. IH.

destruction du fort de ia Nativité. Un Espagnol, Alonzo de Ojeda, s'empara par la ruse de la personne de Caonabo; et, pour vaincre Farmée entière, à la VegaReal, il ne fallut à Colomb que deux cents fantassins , vingt cavaliers et vingt dogues dressés au combat (i495). Colomb compléta sa victoire en faisant une tournée dans les différentes parties de l'Ile, et, usant partout du droit de la guerre, il soumit les naturels au tribut. Chaque individu au-dessus de quatorze ans dut apporter, tous les trois mois, autant de poudre d'or qu'en pouvait contenir une sonnette de faucon'. Dans les districts qui ne produisaient point d'or, le tribut était d'une arroba (vingt-cinq livres) de coton, payable aussi tous les trois mois. Pour assurer le paiement du tribut, les Espagnols bâtirent de nouvelles forteresses, et bientôt ils eurent de l'or en abondance par la découverte des mines de la Hayna (i/iqG). Là , le sol semblait tellement imprégné de ce métal qu'un ouvrier ordinaire aurait pu sans peine en recueillir trois drachmes dans sa journée'. Dans certains endroits on remarqua des excavations profondes en forme

(i) D'après Las Casas, une sonnette de faucon contenait environ 3 castcllanos de poudre d'or, c'est-à-dire i3 grammes 8 défi.

(a) Environ 5 grammes, 4 déci.

CHRISTOPHE COLOMB. l6l

déduits, comme si ces mines avaient été exploitées dans des temps reculés. Colomb, qui se croyait toujours près des côtes de l'Asie, crut qu'il avait trouvé l'ancien Opliir, tant cherché par les géographes', et il se figura que ces mines étaient précisément celles d'oii le roi Salomon avait tiré l'or destiné à la construction du Temple.

Mais la guerre ne tarda pas h se ralhniier entre les conquérants et les indigènes. Colomb ne pouvait même pas maintenir la paix parmi les siens. On s'arrachait l'or; on se disputait le pouvoir autour de lui. A tort ou à raison, les Espagnols et les Indiens le maudissaient h la fois. Ces malédictions devaient trouver de l'écho au-delà des mers, parmi les oisifs dont une cour est toujours remplie et les envieux dont un grand homme est toujours pourvu. Colomb laissa le commandement de la colonie à son frère Baithélemy, avec le titre d'^ <:/<?lantado (lieutenant gouverneur), et partit pour riiurope, afin de se justifier des torts qu'on lui imputait. L'enthousiasme populaire s'était bien affaibli à son égard; et, s'il parvint à regagner la faveur de Ferdinand et d'Isabelle que ses ennemis avaient voulu lui ravir, il rencontra de nom-

(i) Insula lisec liispaniola , qiiaiu ij)sc Ophironi, do qiiâ Icj^itur Ilcj^'um libro Icrllo, t".ss« ass<;vcrat. (Pierre Martyr, dccas I, lib. III, initio.)

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