TABLEAU DU NOUVEAU-MONDE. I9I
beaucoup d'analogie avec le gouvernement féodal, puisque le souverain y commandait, dit-on, à trente vassaux, dont chacun pouvait paraître à la tête de plusieurs milliers d'hommes. Chez les Péruviens, au contraire, le gouvernement était fondé sur la théocratie, comme dans l'ancienne Egypte: c'étaient les Incas, fils du soleil, qui avaient fait la loi civile aussi bien que la loi religieuse, et la liberté de l'individu était encore plus étouffée au Pérou par les prêtres qu'au Mexique par les rois. Au nord comme au midi, chez les tribus sauvages comme chez les peuples plus cultivés, le fond de la religion était généralement le culte de la matière*. Les Espagnols trouvèrent donc partout
cle. On trouve sur les monuments une suite non interrompue de rois Atzèques ou Mexicains de i352 à i52i. (Humboldt, Essai politique sur la Nouvelle-Espagne, liv. II, chap. 6.)
(i) Le soleil était le dieu principal des Péruviens, et plusieurs critiques ont cru reconnaître les traces d'un culte analogue dans les ruines mexicaines de Culhuacan ou Palenque. Ces curieux débris ne furent déblayés qu'en 1787, par ordre du gouvernement espagnol. On y trouve des restes de pyramides, de ponts, d'aqueducs, de fortifications, de palais et de tombeaux. Mais ce qui a surtout attiré l'altenlion des savants, ce sont les tableaux symboliques qui décorent le grand temple, et parmi ces tableaux celui où apparaît distinctement une grande croix semblable à la croix latine et surmontée de la figure d'un coq. La croix a été aussi retrouvée dans les an-
dans le Nouveau -Monde ce que les Portugais avaient rencontré dans l'Inde, la servitude et l'idolâtrie.
Aussitôt que Christophe Colomb eut montré à l'Europe la route qui conduisait à ces terres occidentales, un grand nombre de navigateurs se pressèrent à Tenvi sur sa trace. L'évéque Fonseca, qui avait en Espagne la haute administration des affaires maritimes, jaloux de l'amiral, lui avait suscité des rivaux. C'était lui qui, en 1499? avait autorisé l'expédition d'Ojeda etd'AmerigoVespucci'. Deux ans auparavant , Jean et Sébastien Cabota , Vénitiens au service de l'Angleterre, avaient découvert une partie de l'Amérique du Nord *. L'un des anciens pilotes de Christophe Colomb, Vincent Yanez Pinçon, partit d'Espagne en décem-
ciens monuments de l'Inde par les Portugais. Elle paraît avoir été, dès la plus haute antiquité, un signe destiné à représenter les solstices. C'est ce qui a fait conjecturer à plusieurs savants, entre autres au docteur Constancio, que le principal monument de Palenque était un temple dédié au soleil , et que le tableau de la croix, représentait la naissance de cet astre au solstice d'hiver. ( llumboldt , Vues et monuments des peuples indigènes de l'Amérique. — Malte-Brun, Géographie universelle, liv. CT.XXXIV. )
(i) Voyez plus liaut, page 1 7/».
(2) Voytz plus haut, page 175.
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)jie 1499? 6t <^^^"^ ^^ !26 janvier i5oo il avait touché le Brésil avant qu'un heureux hasard y conduisît Alvarez Cabrai '. Lorsque l'amiral portugais, poussé par la tempête , eût abordé cette terre, qu'il appela Sainte-Croix, ce fut inie question de savoir à qui cette contrée appartiendrait. De part et d'autre on pouvait invoquer le traité de Tordésillas, qui avait fixé la ligne définitive de démarcation à trois cent soixante-dix lieues à l'ouest de la plus occidentale des îles du Cap-Vert. Aux termes de cette convention, à laquelle des deux puissances devait rester le Brésil ? Il faut d'abord remarquer que le traité de Tordésillas avait omis de fixer la valeui- des lieues. S'agissait-il de lieues castillanes? la ligne n'atteignait pas le méi'idien de Bahia. S'agissail-il de lieues marines? elle arrivait jusqu'au méridien de Rio-Janeiro. Enfin avait-on voulu compter par lieues portugaises? la ligne correspondait à pou près au méridien de Saint-Paul '. Elle laissait donc aux Portugais une partie plus ou moins considérable du Brésil; mais, de quchpio manière (ju'on l'interprétât, elle ne leur donnait pas la
(1) Voyez, plus haut, page 92.
(a) Menioria sobre la llnea divisoria, MS., ouvrage couiposid'a])rôs les ordres du gouvernement espagnol par M. de I.asl.irria, aj). Malto-lMiin , Orog. univ. , liv. V.XC.l.
totalité du pays. Cependant l'Espagne abandonna au Portugal la possession du Brésil ', et elle continua de reconnaître et d'occuper les lies et les côtes du continent septentrional.
A la mort de Christophe Colomb , Saint-Domingue était toujours le centre de la puissance espagnole dans le Nouveau-Monde , et Ovando continuait d'en être le gouverneur, malgré le texte du traité de Santa-Fé. Ovando fonda plusieurs villes dans Espanola, et y attira des habitants par la concession de divers privilèges. Il forma de vastes plantations de cannes à sucre, et donna une impulsion nouvelle à l'exploitation des mines. Pendant plusieurs années, l'or qui sortait des fonderies royales d'Espanola valait [\Ç)0,ooo pesos , c'est-àdire environ 2,400,000 livres tournois. Ovando traitait les Espagnols avec justice, les Indien^avec inhumanité. La reine Isabelle étant morte, on oublia les ordonnancies qu'elle avait rendues en faveur de ses pauvres Indiens , comme elle les
(i) AmerigoVespucci passa en i5oi du service de l'Espagne à celui du Portugal, et, celte année-là même, il reconnut les côtes du Brésil pour le roi Emmanuel. Il donna à la partie septentrionale de ce pays le nom d'Amérique, nom qui s'est étendu plus tard à tout le continent. (Lettre d'Amerigo Vespucci à Lorenzo de Médicis, publiée par Barlolozzi, Recherches histor. Florence, 1789.)
COLOlflES ESPAGNOLES. igS
appelait. Le gouverneur les réduisit de nouveau en esclavage, et rétablit les repartlmientos\ Il est vrai que , pendant le peu de temps qu'ils avaient été libres, les habitants d'Espanola étaient retournés à leur indolence naturelle; ils regardaient l'inaction comme la félicité suprême, et aucune promesse n'avait pu vaincre leur apathie. Quand le travail, et un travail excessif, leur fut imposé par la force, leur faible constitution n'y résista poinf : les uns se tuaient de désespoir, les autres mouraient d'épuisement. Les détails que donne Las Casas dans son ouvrage De la destruction des Indiens soulèvent le cœur d'indignation. Il y en a sans doute plusieurs d'exagérés; car l'évêque de Cliiapa prête à ses compatriotes de telles barbaries qu'il faudrait, pour y croire, supposer la colonie entière atteinte d'aliénation mentale. Mais, dit Voltaire, supposé que Las Casas en dise dix fois trop, il reste de quoi être saisi d'horreur'. La population indienne d'Haïti diminua bientôt avec
(i) Ovando, faisant droit aux réclamations des Espagnols qui travaillaient à rexploitation des mines, avait réduit en i5o5 le droit de la couronne de la moitié au licrs, et peu de temps après il le réduisit au cinquième. (Herrera, déc. I, lib. V, cap. '>.)
(2) Voltaire, Kssai sur les iriœurs et l'esprit des nations, eliap, 146.
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une exirème rapidité. En ili<^if à l'arrivée de Christophe Colomb, il y avait dans l'île au moins un million d'habitauls; en iSoy il n'y en avait plus que soixante raille \ La dépopulation s'étendit bientôt dans les îles Lucayes dont les habitants étaient transportés à Espanola, et dans l'île de Porto-Rico où Jean Ponce de Léon fonda une colonie en 1 5o8. Vers la même époque , Jean Diaz de Solis et Vincent Yanez Pinçon découvraient la péninsule d'Yucatan , et Sébastien de Ocjimpo faisait le tour de l'île de Cuba , que Christophe Colomb avait toujours regardée comme une partie du continent asiatique.
Deux ans après la mort de Colomb, ses derniers vœux, consignés dans son testament, furent enfin exaucés: son fils Diego réclama devant le conseil des Indes l'exécution du traité deSanta-Fé, et ce tribunal lui donna raison contre le roi. Ovando fut révoqué en i5o8, et don Diego envoyé à sa place à Espanola, mais seulement avec le titre de gouverneur, et non avec celui de vice-roi auquel il avait droit de prétendre. La colonie acquit un nouvel éclat par le nombre des personnes distinguées qui acconipagnèient Diego; mais les rcpartimienlos n'en continuèrent (jue mieux. Les In-
(i) Herrera, dc'cad, I, lib. X , cap. i9.
COLONIES JiSPAGNOLtS. l()J
(liens fuient employés à aller cbeicliei-au ibnd de la mer les huîtres qui produisaient les perles sur les côtes de Cubagua. De là des fortunes considérables parmi les Espagnols; mais les artisans de ces grandes fortunes mouraient par milliers. Les Indiens condamnés à ce travail plongeaient dans la mer depuis le matin jusqu'au soir; un Espagnol était là, dans un canot, chargé de les surveiller. Si l'un d'entre eux restait trop long-temps à respirer au-dessus de l'eau, l'Espagnol l'y repoussait aussitôt à coups de fouet ou de bâton*. La religion chrétienne protesta au nom de ces malheureux. Un missionnaire dominicain, Montesino , éleva le premier la voix, en i5ii,dans la grande église de Saint-Domingue. Accusé par les officiers royaux, il repassa la mer, se justifia auprès de Ferdinand, et fit rendre en faveur des Indiens quelques ordonnances qui ne furent point exécutées. La tyrannie espagnole fut encore plus cruelle après le départ de Diego Colomb, cjuand Rodrigue d'Albuquerque fut chargé du partage des hidiens. Des soixante mille naturels (|ui restaient encore àEs])anola en 1607, il n'y en avait plus (|ue (juatorze mille en i5i6'.
(i) Las Casas, Brcvissiina rclacion de la dcslriiycioii (je la^ Iiulias.
(2)H«'ircra, iltcad. 1, lilj. X, caj». i ^.
TqS LIV, I, CHAP. IV.
Alors parut dans le Nouveau-Monde un homme qui devait consacrer toute sa vie à la défense du faible contre le fort, Barthélémy de Las Casas. Il était né à Séville en i474> d'une famille d'origine française. Son père, Antoine de Las Casas, avait suivi Christophe Colomb dans son second voyage, en 149^, et il était revenu très riche à Séville en 1498 '• Barthélémy accompagna Ovando à Espanola en i5o2, et là, témoin de la misère des Indiens, il résolut de leur porter appui. En même temps qu'il travaillait à convertir ces malheureux à la foi chrétienne, il s'efforçait de ramener leurs tyrans à la morale de TÉvangile. Il regardait les Indiens comme ses frères, et, confirmant sa doctrine par son exemple , il refusa sa part d'esclaves quand les repartimientos furent rétablis. Lorsque le mal fut parvenu à son comble, il seconda courageusement les dominicains *, et jlenta de s'opposer à la tyrannie d'Albuquerque; mais, ne pouvant rien obtenir, il retourna en Espagne et parvint jusqu'au roi. Il lui peignit, avec une énergique éloquence, la misère de ce qui restait d'Indiens;
(i) Navarrete, ap. Washington Irving , Histoire de Christophe Colomb, append. 26.
(2) Les DomÏQicains refusaient l'absolution à quiconque tenait des Indiens en esclavage. (Oviedo, ap. Robertson, Hist, de l'Amérique, liv. III. )
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il lui reprocha comme une impiété la destruction d une race que la Providence lui avait donnée à instruire. Ferdinand, qui touchait au tombeau, écouta le prêtre avec les marques d'un profond repentir. Il cherchait à réparer tout le mal qu'il avait laissé faire, lorsqu'il mourut. Charles d'Autriche, qui n'était point encore l'empereur Charles-Quint, résidait dans les Pays-Bas. Las Casas, n'écoutant que son ardeur, se préparait à partir pour la Flandre, quand le cardinal Ximénès, régent de Castille depuis la mort de Ferdinand, prêta Poreille au défenseur des Indiens. Ximénès aimait les plans nouveaux et inattendus : sans s'arrêter aux droits que don Diego Colomb prétendait tenir de sa naissance, ni aux règles établies par le feu roi, il envoya en Amérique trois surintendants des colonies pour décider en dernier ressort la question de l'esclavage. C'étaient trois moines de l'ordre de Saint-Jérôme, auxquels fut associé Zuaco, jurisconsulte distingué '.
La question était grave: il s'agissait de savoir si l'Europe reconnaîtrait quelque droit aux peuples nouveaux qu'elle commençait à conquérir, ou si elle allait fonder sur l'autre continent la servitude que le Christ était venu briser dans le
(i) Hcrrera, décad. II, lib. II, cap. 3.
2 00 LIV. 1, CIIAP. lY.
DÔlre quinze siècles auparavant. Les Irois moines hiéronymites devaient élre juges, et, devant ce tribunal, les deux parties étaient représentées l'une par Zuaco , l'autre par Las Casas. Le jurisconsulte représentait le droit acquis, le droit qui résulte du fait, c'est-à-dii-e les intérêts matériels et politiques. Le théologien représentait le droit antérieur et supérieur au fait, le droit qui proteste contre la force ; et, dans un siècle où l'Eglise attaquée de toutes parts allait subir des tentatives de réforme , Las Casas était du petit nombre des hommes qui étaient restés fidèles à l'esprit véritable de la loi chrétienne. La commission prit un terme moyen. Après un mûr examen , elle se convainquit que les Espagnols établis en Amérique étaient en trop petit nombre pour suffire à l'exploitation des mines et à la culture des terres. En conséquence, elle ne crut pas pouvoir abolir l'esclavage des Indiens , mais elle s'efforça d'en restreindre les effets : elle fit des règlements doux et humains, et ajouta aux règlements l'exemple et les exhortations. Zuaco, sans abandonner les intérêts de la métropole et des colons, fit d'utiles réformes dans la justice et dans la police'.
Las Casas ne fut point satisfait, il ne pouvait
(i) Robcrlson, Ilistoitc de l'Aini'rique, Jiv. III.
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pas J'èlre: esprit inflexible et excliisiveiiienl religieux, il prétendait que les Indiens étaient libres d'institution divine, et il sommait les surintendants de ne pas les dépouiller du droit commun de l'humanité. Les surintendants reçurent avec douceur ses remontrances les plus âpres; les colons moins modérés faillirent le mettre en pièces. Après avoir été obligé de se cacher dans un couvent pour échapper à l'indignation publique, il repartit pour l'Europe, se promettant bien de soutenir toujours, envers et contre tous, la liberté de ses Indiens. En Espagne, il se contraignit jusqu'à faire la cour aux Flamands qui entouraient le trône du jeune roi (iSiy), et il obtint la révocation des surintendants. Mais comment les colonies pouvaient-elles subsister, si les Américains, naturellement indolents, n'étaient forcés au travail.? Ce fut alors que Las Casas conseilla ,- dit-on , d'acheter des noirs en Afrique, dans les établissements portugais, de les traiisporler à Espanola, et de les employer comme esclaves à la culture du sol et à l'exploitation des mines.
Est-ce donc à Las Casas, au généieux prolecteui- (les Indiens, qu'il faut imputer rétablissement de la Iraite des noirs? non sans doute; car les Poilii-ais a\ai('nl exercé ce trafic inhumain dès Tcpocjne de leurs premières C()n(|nrus mu' les
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côtes occidentales de l'Afrique. Vingt ans avant la découverte de l'Amérique, des esclaves nègres cultivaient la terre dans les lies de Saint-Thomas et d'Annobon \ Il y en avait même en Amérique dès les premières années du seizième siècle. Las Casas ne vint à Espanola qu'en i5o2, et en i5oi une ordonnance d'Isabelle avait permis d'y transporter des esclaves nègres, pourvu qu'ils fussent nés parmi les chrétiens et élevés dans la religion catholique \ En i5o3, Ovando se plaignait qu'il y eût trop de nègres à Espanola, et il demandait qu'il ne fût pas permis d'en importer davantage. En i5 II, quand la population indienne fut si cruellement réduite , Ferdinand y suppléa en faisant acheter un grand nombre de noirs sur les côtés de Guinée ^ Enfin, en i5i6, le roi Charles accorda à un de ses courtisans flamands le privilège de transporter 4jOOo noirs en Amérique. C'était donc un usage établi depuis long-temps, lorsque Las Casas l'approuva dans l'intérêt des Indiens, en iSi'j. Le cardhialXiménès s'était, il est vrai, opposé à ce commerce; mais ce n'était pas, comme l'a pensé Robertson, par esprit de jus-
(i) Ramnusio, I. — Barros, décad. I.
(2)Herrera, décad. I,llb. II, cap. 8.
(3) Herrera, drcad. I, lib. IX, cap. 5.
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tice et d'humanité: c'était par des motifs purement politiques'. Cet homme, dont le regard plongeait au loin dans l'avenir, avait prévu la supériorité future de la race noire sur des colons amolHs; il avait deviné, au commencement du seizième siècle , la république noire d'Haïti '. Quant à Las Casas, en tolérant la traite, il cédait à cette opinion généralement répandue que la race noire était inférieure à la nôtre'. D'ailleurs entre deux maux il choisissait le moindre: il préférait l'esclavage d'une race fortement organisée ^ à celui d'une population débile pour qui
(i) Washington Irving, Histoire de Cliristoplie Colomb, appendice n° 16.
(2) Marsollier cite une lettre de Xiracnès oîi le cardinal avait développé ses idées au sujet des nègres qu'on proposait de transporter à Espanola : il les regarde comme un peuple capable de résister aux plus grandes fatigues, mais en même temps très hardi et très susceptible de se multiplier; il ajoute que si on les laisse devenir trop nombreux à Saint-Domingue, ils se révolteront infailliblement et asserviront à leur tour les Espagnols. ( Marsollier, Hist. du cardinal Ximcnès, liv. YI.)
(3) Infclix et natum servituti gcnus. (Maffei, Hist. ind. lib. I. )
(4) On avait calculé que le travail d'un noir équivalait à celui de quatre A.méricains. « Les Africains, dit un historien espagnol, se portaient si bien dans Espanola qu'on croyait qu'un
2o4 LJV. I, ClIAP. IV.
la servitude était un arrêt de mort. Mais le Flamand qui avait été autorisé à faire la traite, vendit son privilège 26,000 ducats à des marchands génois, et ceux-ci haussèrent tellement le prix des noirs, qu'il s'en vendit trop peu pour les besoins d'Espanola : le sort des Indiens en fut à peine amélioré.
Las Casas, désespérant alors des établissements déjà formés, voulut en créer un nouveau qui put servir de modèle aux anciens. Il prétendait en exclure ces deux classes diiommes qui fondent une colonie et qui la défendent, les navigateurs et les gens de guerre. Son projet était de n'admettre dans son établissement que trois espèces de personnes, des prêtres, des artisans et des cultiva» leurs. Il s'engageait à civiliser dix mille Indiens dans l'espace de deux ans, à les faire travailler sans les y forcer, et il piomettait qu'en dix années la colonie serait assez florissante pour rendre au gouvernement un revenu de 60,000 ducats. Autant on avait de respect en Espagne pour la piété de Las Casas, autant on se défiait de ses
nègre ne mourrait pas à moins qu'il ne lui arrivât il'Oti e peiulu. Comme les orangers, ils trouvaient à Espanola le sol (jui leur était propre, un sol qui semblait mcme leur être plus favorable que celui de la Guinée où ils avaient pris naissance. » (Herrera, dcc. I, lib. III, cap. 4.)
LAS CASAS. ao5
pians politiques. Cependant on lui céda, après beaucoup d'opposition, un espace de trois cents milles sur la côte de Cumana^ près du golfe de Paria (i52o). 11 trouva un très petit nombre d'artisans et de cultivateurs disposés à l'accompagner. Lorsqu'il arriva en Amérique, les Espagnols venaient de faire une guerre acharnée aux habitants de Cumana, et ceux-ci brûlaient de se venger. Las Casas, à peine installé avec les siens, sentit la difficulté de se soutenir sans soldats et presque sans armes contre des voisins aussi incommodes. Le danger devenait de plus en plus menaçant : Las Casas fut obligé d'aller solliciter lui-même du secours à Espanola. Mais à peine fut-il parti qu'une nuée d'Indiens se jeta sur sa colonie, et tous ces pauvres cultivateurs, artisans et ecclésiastiques dont Las Casas attendait tant de merveilles, saisis de terreur et incapables de se défendre, s'enfuirent au plus tôt dans l'île deCubaguaoù l'on avait établi une pêcherie de perles. La colonie de Cubagua fut elle-même désertée, et il ne resta pas un Espagnol sur la côte de Cumana, ni dans les îles voisines. Las Casas, n'osant plus se montrer, alla s'enfeinier dans le couvent des dominicains à Saint-Domingue', et plus tiud il écrivit Tliis-
(i) Ilerreia, (Ircid. II , lib. X, cap. 5.
loire des malheurs qu'il n'avait pu empêcher'. Pendant que les idées philanthropiques de cet homme respectahle échouaient ainsi contre les obstacles de la réalité, les Espagnols, marchant droit à leur but, avaient poursuivi le cours de leurs découvertes et de leurs établissements. Dès l'année i Sog , Jean Diaz de Solis et Vincent Yanez Pinçon s'étaient avancés vers le sud, et avaient reconnu le continent jusqu'au quarantième degré de latitude méridionale. L'année suivante, Vasco Nunez de Balboa avait fondé la colonie de Santa-Maria-el-Antigua, sur le golfe de Darien , dans l'isthme qui sépare les deux Amériques. C'était le premier établissement espagnol fondé sur le continent '. En i5i i, avant le retour de Diego Colomb en Espagne, un de ses lieutenants, Velasquès, avait, sans perdre un seul homme, réduit l'ile de Cuba tout entière. Jean Ponce de Léon , après avoir exploré le canal de Bahama et touché un grand nombre d'îles, avait atteint une partie de l'Amérique septentrionale déjà explorée par Jean et Sébastien Cabota: il appela ce pays du nom de Florida , parce qu'il l'avait, dit-on, dé-
(i) L'ouvrage de Las Casas, intituh' Brevissima relacion de la deslruycion de las Jndias, ne fut écrit qu'en iS/ji et i5/j2.
(a) Ilerrera, décad. I, lib. VII, cap. a.
D]éC0U\'ERTE DU MEXIQUE. 207
couvert le jour àe Pâques-Fleuries. Mais cette côte était habitée par une race guerrière qui s'opposa au débarquement des Espagnols, et Jean Ponce de Léon revint à Porto-Rico d'où il était parti (iSia). En i5i3, Nunez de Balboa traversa l'isthme de Darien , et découvrit la mer du Sud. En i5i 7, la colonie de Santa-Maria fut transportée de l'autre côté de l'isthme, à Panama^ sur l'océan Pacifique.
A cette époque, Velasquès commandait encore dans l'île de Cuba qu'il avait conquise en i5ii. Il était parvenu à se rendre presque indépendant du gouvernement d'Espanola, et, sous sa prudente administration, l'île de Cuba était devenue l'un des établissements espagnols les plus florissants'. En i5i8, un jeune et courageux espagnol, Jean de Grijalva, partit de Sant-Yago de Cuba, avec qualre vaisseaux que Velasquès avait armés à ses frais. Il explora la mer qui s'étend à l'ouest des Antilles, dépassa la péninsule d'Yucatan, et, s'enfonçant dans le golfe du Mexique, découvrit un pays riche et peuplé qu'il nomma la Nouvelle- Espagne aux acclamations de ses conq^agnons *. 11 débarqua sur les bords d'une rivière que les na-
(i) Kobcrtson, Histoire de l'Amérique, liv. III. (2) Gomara , Cronica de Nueva-Espana; cap. 14.
â08 T.IV, I, CfTAP. ÎV.
turels appelaient Tabasco, et les Espagnols, bien reçus parles habitants, recueillirent en quelques jours pour quinze mille pesos de bijoux d'or artistemeiit travaillés. Grijalva découvrit aussi plusieurs îles dans le cours de son expédition , Cozumel où siégeait un oracle célèbre parmi les Mexicains, et l'Ile dite des sacrifices où les Espagnols virent pour la première fois le sang humain couler aux pieds des idoles. Les richesses de Tabasco avaient révélé à Grijalva l'existence d'un puissant empire au nord-ouest; mais il n'avait point de forces suffisantes pour s'établir au Mexique. Il revint donc à Cuba, satisfait d'avoir exploré le pays, et laissant à Fernand Cortès la gloire de le conquérir.
Fernand Cortès était né en i485 à Médellin en Estramadure, de parents nobles et pauvres qui lui avaient fait étudier la jurisprudence. Mais, dès l'âge de dix-neuf ans, l'amour de la guerre et des aventures l'avait entraîné en Amérique. Yelasquès, (ju'il avait aidé dans la conquête de Cuba, crut trouver en lui un instrument docile, et le chargea de diriger une expédition dans les régions reconnues par Grijalva. Mais bientôt, examinant Cortès de plus près, Vclasquès fut jaloux de son génie, révocpia ses pouvoirs, et ordonna de l'arrêter. Cortès, ([ui s'èl.iit hâlé de (juiller Sant-Yago, pour