FERNAND CORTÈS
Guatimozin, gendre et neveu de Montéziima. Ce jeune homme était décidé à s'ensevelir sous les ruines de l'empire, plutôt que de subir le joug européen.
Cependant Cortès parcourut en vainqueur la route que quelques mois auparavant il avait suivie en fugitif; il arriva jusqu'à Tezcuco, la seconde ville de l'empire, située sur les bords du lac, à vingt milles de Mexico. C'est là qu'il établit son quartier-général, et qu'il mit à flot les brigantins préparés dans les montagnes de Tlascala. Les Mexicains étaient prêts à soutenir le combat. Le lac était couvert de quatre à cinq mille canots portant deux hommes chacun. Guatimozin avait espéré compenser par le nombre ce qui manquait en force à ces frêles embarcations. Cortès laissa patiemment approcher les canots; puis, aussitôt qu'il se fut élevé un vent favorable, les navires espagnols se mirent en mouvement, et le lac fut balayé tout entier'.
Maître du lac, Cortès donna l'assaut à la ville ; mais le peuple, selevant au signal de ses prêtres et de son roi, fit un dernier effort pour défendre sa religion et sa liberté. Plusieurs Espagnols tombèrent vivants au pouvoir des Mexicains, et furent immolés
(i) Correspondance de Fcrnand Cortès, lettre ÏI.
solennellement dans le grand temple. Au bruit du sanglant sacrifice qui s'accomplissait presque sous leurs yeux', le courage des Espagnols se tourna en une sombre fureur qui présageai! la chute de la ville. Gualimozin fut pris à son tour. Conduit devant Cortès : «J'ai rempli, dit-il dans son langage, le devoir d'un roi; j'ai défendu mon peuple jusqu'à la dernière extrémité: il ne me reste qu'à mourir. Prends ce poignard, ajouta-t-il en mettant la main sur celui de Cortès, enfonce-le dans mon sein, et termine une vie désormais inutile à mon pays. » Quand le sort du prince fut connu, la ville tomba au pouvoir des Espagnols, le ï'5 août lôai. Cette fois elleétait vaincue sansretour;maisles dépouilles de l'ennemi parurent peu considérables. Les soldats étaient sur le point de se révolter. Guatimo-
(i) Cortès dit que le sacrifice fut consommé sur une tour élevée, à la vue des Espagnols, et un des compagnons de Corlès, B. Diaz, en parle dans sa chronique comme témoin oculaire: «Avant que j'eusse vu mes compagnons immoles, leur poitrine ouverte, leur cœur palpitant offert à une affreuse idole, leur cLalr dévorée par nos ennemis, j'avais coutume de marcher gaîment au combat; mais, depuis ce moment, je ne me suis jamais approché des Mexicains sans une secrète horreur, et, toutes Icb fois que je niarchais au combat, je frémissais en pensant à la mort cruelle que ujcs amis avalent subie. » ( B.Diaz, cap. i5G.)
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zin fut mis à la torture, afin qu'il déclarât où étaient ses trésors : il les avait jetés dans le lac. Un de ses favoris, mis comme lui à la torture, laissait échapperquelquesplaintes:«Et moi, lui dit-il, suis-je sur un lit de roses?« Alors le favori se raidit contre la souffrance, et expire à côté de son maître. L'empereur plus robuste résiste à la douleur : Cortès rarrache aux mains des bourreaux, et lui laisse la vie. Mais Guatimozin était résolu à mourir ou à vaincre l'Espagnol ; ne pouvant plus combattre, il conspira et fut pendu. La prise de la capitale et la mort de Guatimozin décidèrent la soumission de tout le Mexique\
Les armes avaient prononcé : non-seulement le Mexique était conquis, mais Cortès en était naturellement le gouverneur.La jalousie de Velasquès
(i) Cortès nous a laissé quelques détails précieux sur la valeur et le partage des dépouilles : >. Nous séparâmes l'or du reste dubutiu pour le faire fondre : il s'en trouvait 2,600 marcs Le Cinquième fut exactement payé au trésorier de Votre Majesté; le reste fut partagé entre nous avec la plus scrupuleuse justice, sclou la qualité, le grade et l'importance des serv.ces. J'adresse à Votre Majeslé quelques objets d'un grand prix, entre autres une coulevrinc d'argent, du poids de 2,/,5o livres. Le métal m'a coûté 24,5oo piastres, à raison de 5 piastres le marc; la façon et le transport reviennent à plus 3ooo piastres. « ( Corrcspoûdaucc de Jb\ Cortès, lettres U et III.)
ne pouvait plus s'y opposer. Aussi Charles-Quint reconnut-il le droit du vainqueur, en le nommant capitaine général et gouverneur de la province, qui prit le nom de Nouvelle-Espagne. Charles-Quint fit bien ; car si Cortès n'avait pas reçu le Mexique comme gouverneur, il aurait pu le prendre comme conquérant.
Fernand établit le siège du gouvernement à Mexico, et la rebâtit plus belle sur un nouveau plan '. Les terres furent le prix du sang et des services: on les distribua à ceux qui avaient travaillé à la conquête du pays. A ces domaines, qui n'étaient ordinairement accordés que pour deux ou trois générations, on attachait comme serfs un certain nombre de Mexicains'. Cortès en eut vingt-
(i) La nouvelle ville, quoique située à la même place que l'ancienne, se trouve aujourd'hui en terre ferme, à ^Soo mètres des lacs. Ce changement est le résultat de la destruction des arbres et de l'écoulement des eaux. En 1607, on a commencé à creuser un canal dans lequel s'écoulent les eaux de deux lacs qui alimentaient autrefois celui de Tezcuco, (Malte-Brun, Géog. Univ., liv. CLXXXIV.) .
(ajLa tyi'annie dos Espagnols dépeupla leMexique presque autant qu'elle avait dépeuplé les îles. Là encore Las Casas vint généreusement se jeter entre les victimes et les hourrcauXé Evéque de Cliiapa-de-los-Ks panoles ou Ciudad-Réal., dans le Guatemala^ dépendance de la Nouvelle-Espagne, il raconte.
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trois mille pour sa pari, avec des terres dans différentes provinces. Charles-Quint lui accorda le titre de marquis delvalledeGuaxaca; mais, pour distinguer le généralissime des guerriers qui lui étaient soumis, il fut décidé que ces vastes domaines seraient héréditaires dans sa famille à perpétuité.
Les terres du Mexique sont d'un produit fort inégal : le sol y est fécond ou stérile selon qu'il est uni ou monlueux, sec ou marécageux. Le climat v passe très rapidement de la chaleur à l'humidité : aussi Charles-Quint densandant à un Espagnol qui arrivait de Mexico, combien dans ce pavs il y avait de temps entre l'hiver etl'été, «autant, répondit-il, (pi'il en faut pour passer du soleil à l'ombre. » Les plantes européennes prospérèrent au Mexique, excej)té celles qu'il fut défendu de planter dans l'intérêt de la métropole, telles que la vigne et l'olivier'. Le coton, le tabac, le sucre y réussirent en certains
lecœur serré, les horreurs dont il a été le témoin. Il nous mon Ire les Espagnols exterminant sans remords une race qu'ils regardaient comme maudite, et il les compare dans leur fureur aux larrons du prophète Zacliarie :/?ajc«?/jecorrt ocm/omV; qit(r qui occidcbant non dolebont, sed dicehant : bencdictus Doits quia divUcsfacti sumus. ( Las Casas, brevissima relacion de la (Icstriivcion de las Indias.)
(i) Raynal, Histoire philosophique et politique des doux Indcs, liv. VI, chap. i5.
endroits. Mais une des principales richesses du pays consista dans l'exportation de plusieurs produits indigènes, tel que le jalap dont la médecine fit long-temps un grand usage, et qui croit dans les sables de la Vera-Cruz ainsi qu'aux environs de la ville de Xalapa, d'où il tire son nom. L'Europe en fit pendant long-temps une consommation annuelle de sept à huit mille quintaux, qui lui revenaient à onze ou douze cent mille livres. La vanille vient en abondance au Mexique dans les terrains les plus humides: les Espagnols en exportèrent pour plus de quatre* cent mille livres par an. Les rivages de Honduras et deCampéche sont célèbres par leurs bois, Guatemala par son cacao. Il faut aussi compter l'indigo parmi les richesses du Mexique : l'Espagne en a long-temps vendu en Europe pour huit ou neuf millions par an. Enfin la cochenille, à laquelle on doit les plus belles nuances de pourpre et d'écarlate, appartient en propre au Mexique. Les Mexicains connaissaient la cochenille avant la chute de leur empire : ils s'en servaient pour teindre le coton, et pour décorer les murs de leurs maisons. Quand cette branche de connnerce a été bien établie au Mexique, elle a ra])porté à l'Espagne un revenu annuel de près de dix millions '.
(i) Raynal, liv. VI, chap. i6 et suiv. — Hiimboldt, liv. IV.
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Mais l'or que l'on gagnait en échange de ces produits divers n'était rien, si on le compare à celui que l'on tirait directement du Mexique.C'étaientces richesses minérales qui avaient servi d'aiguillon à l'ardeur et au courage des Espagnols ; c'était là ce qu'ils étaient venus chercher à travers tant de fatigues et de périls. Ils faisaient peu de cas des plaines fertiles et des verdoyantes prairies : ce qu'ils recherchaient avidement, c'étaient ces terrains d'une triste apparence où les arhres sont clîétifs et tortus, où les plantes croissent à peine et meurent vite, d'où s'élèvent des exhalaisons salines et sulfureuses. C'est là que le travail d'antiques révolutions a lentement formé les métaux, et ce qui est caché au sein de la terre compense amplement la stérilité de sa surface. Mais que de peines et de dangers pour se frayer une roule souterraine, pour pénétrer jusqu'au minerai, et le dégager des matières étrangères qui l'enveloppent! Aussi, avant l'arrivée des Espagnols, les Mexicains n'avaient-ils d'or que ce que les torrents en détachaient de leurs montagnes. Les métaux les plus précieux n'étaient pas pour eux un moyen d'échange, mais un ohjet d'ornement ou de curiosité. Après la conquête, les Espagnols ne se livrèrent point iimnédiatemenl à l'exploitation des mines: ils trouvèrent plus commode de dépouiller
les temples, les palais, les maisons , et jusqu'aux cabanes. Partout où brillait un peu d'or, ils y portèrent la main. Ils sondèrent ensuite les lacs et les rivières , où les peuples avaient jeté leurs trésors en perdant la liberté. Ce ne fut que vers le milieu du xvie siècle qu'on commença à recourir aux mines. Alors s'ouvrit pour l'Espagne une source de ricliesses qu'elle croyait inépuisable. Le Mexique lui envoya pendant quelque temps, soit en lingots, soit en espèces, une valeur annuelle de quatre-vingt millions de livres '.
Et Cortès, qui avait donné tous ces trésors à son pays, qu'était-il devenu après la conquête du Mexique? dès l'année 1 525, accusé auprès de l'Empereur qui avait déjà moins besoin de le ménager, il était revenu en Europe. Charles-Quint le combla de titres et de biens, mais ne lui laissa que le pouvoir militaire; l'administration civile fut donnée à un conseil désigné sous le nom d'audience de la Nouvelle-Espagne. Cortès, mécontent de ce partage, entreprit de nouvelles expéditions: il découvrit la grande péninsule de la Californie en i 535, et reconnut la plus grande partie du golfe qui la sépare de la INouvelle-Espagne*. Fatigué del'op-
(i) Raynal, Hist. phllosopli. et pollliqac des deux Indes, liv. VI, (hap. i8 — Herrera, décad. VIII, lib. X, cap. ai. (•j) Robertson, Histoire de l'Amériquo, liv. V.
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position qu'il rencontrait souvent dans ses subalternes, et accusé de nouveau auprès de Charles- Quint, il repassa une seconde fois en Espagne. Il fut reçu à la cour avec beaucoup de froideur, et, comme Colomb, il acheva sa vie dans une obscurité profonde. A peine pouvait-il obtenir audience de Charles-Quint. Un jour, il fendit la presse qui entourait le coche de l'empereur, et monta sur rétrier de la portière : Charles demanda quel était cet homme. — C'est, répondit Cortès, celui qui vous a donné plus d'états que vos pères ne vous avaient laissé de villes.