MAGELLAN
Europe par le cap de Bonne-Espérance, sons lo commandeinent de Jean Sébastien del Cano. 11 arriva, chargé des dépouilles des deux Indes, dans le port de San-Lucar, le 6 septembre iSii: il avait fait le tour du monde en trois ans et vingthuit jours '. A la vue de ce glorieux navire, les Espagnols furent transportés d'enthousiasme; ils croyaient voir s'ouvrir devant eux une nouvelle source de richesses. Mais les Portugais réclamèrent: ils regardaient les Jndes orientales comme leur domaine, et Charles^Quinl consentit à leur céder ses prétentions sur les Moluques pour trois cent cinquante mille ducats. Cependant il réserva à la couronne deCastille le pouvoir de rentrer dans ses droits en remboursant cette somme'. Plus tard TEspagne devait réclamer l'exécution de cette clause; mais, en attendant qu'elle pût prétendre à dominer une partie de l'Orient, il lui restait encore à conquérir plusieurs parties du Nouveau- Monde.
Quand on n'eut plus à redouter aucun soulèvement dans le Mexique, on s'occupa de réduire le Pérou. L'initiative ne vint pas du gouvernement espagnol, mais d'une association particulière qui
(i) Herrera, drcad. III, lib. IV, oap. i. (a) Robertson, liv. V.
ne semblait pas promettre de grands résultats, à en juger par les hommes qui l'avaient formée. C'étaient Fernand de Luque, prêtre et maître d'école à Panama, un enfant trouvé, Diego d'Almagro , et François Pizarre , fils naturel d'une femme obscure et d'un gentilhomme de Truxillo. Pizarre avait commencé sa carrière par garder les troupeaux; mais il avait trop d'énergie dans l'âme pour se résigner long-temps à une position servile. Il se fit soldat, et servit pendant quelques années dans les guerres d'Italie; mais, pour une ambition comme la sienne, le chemin des honneurs était trop lon^jj en Europe, où tout appartenait à la faveur et à la naissance. Il crut avec raison qu'il trouverait mieux sa place sur un théâtre tout neuf, où les premiers rôles étaient le prix de la constance et de l'audace. Il s'embarqua pour l'Amérique, aussi léger de savoir que d'argent, mais plein de confiance dans ses forces, et prêt à tout souffrir comme à tout oser. Pizarre fut l'âme de l'association qui devait donner le Pérou à l'Espagne.
Quand les trois associés eurent reçu l'autorisation du gouverneur de Panama, Pedrarias, ils mirent en commun le peu qu'ils possédaient. Fernand de Luque, qui était le plus riche des trois, devait rester à Panama, pour s'entendre aveclegou-
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verneur et veiller au\ intérêts communs. Almagro devait s'embarquer plus tard, à la tête d'un corps de réseive. Pizarre, comme le plus pauvre et le plus hardi, prit pour lui la meilleure part des dangers, et partit en avant pour reconnaître le pays. La veille du départ de Pizarre , Fernand de Luque avait célébré la messe et partagé l'hostie sainte avec ses deux associés (i 024) '.
On ne saurait se faire une idée des fatigues et des périls auxquels Pizarre fut exposé dans cette expédition, avec un seul vaisseau qui ne portait que cent vingt hommes, par des vents contraires, et dans la saison la moins favorable de l'année. Après avoir louvoyé pendant soixanle-dix jours, il n'avait pas fait plus de chemin vers le sud-est que n'en ferait aujourd'hui un bon navigateur en trois jours'. Il ne trouva partout que des tcMrains inondés et d'impénétrables forêts. La faim, la fatigue, les maladies, des combats fré([uents avec les féroces habitants de ces rivages eurent bientôt décimé sa petite troupe, et tout son courage pouvait à peitie soutenir le reste de ses compagnons, quand le hasard conduisit Almagro, avec une escorte de soixante-dix hommes, dans une île
(1) Herrera, docad. lit, lib. M, cap. i H.
(2) Roberlson, Histoire de l'Amérique, liv. VI.
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où Pizarre s'était arrêté. Almagro avait éprouvé de son côté des fatigues inouïes; il avait même perdu un œil dans un combat contre les Indiens. Les deux chefs se consolèrent mutuellement en se racontant leurs souffrances, et, malgré les obstacles qui s'opposaient à leurs projets, il se jurèrent d'en poursuivre l'exécution. Almagro retourna à Panama pour y chercher quelque renfort, et les Espagnols parvinrent enfin à la baie de St-Malhieu, sur la côte de Quito. Ils débarquèrent à 'l'acames, au sud de la rivière des Emeraudes, et, à la lichesse de la contrée, aux ornements d'or et d'argent qui brillaient sur les vêtements des naturels, ils reconnurent le pays qu'ils avaient tant cherché.
Cependant Almagro était retourné une seconde fois à Panama pour y chercher encore un renfort, quand Pizarre lui-même fut rappelé par le nouveau gouverneur, auquel on avait représenté l'entreprise comme très hasardée. Pizarre, avec l'invincible obstination qui formait la base de son caractère, refusa d'obéir à l'ordre qui lui était intimé, et engagea ses compagnons à l'imiter: il y en eut treize qui lui restèrent fidèles. Quelle que fut la supériorité des Espagnols sur les Américains, il était difficile de faire la conquête du Pérou avec une pareille armée ; d'ailleurs le navire de Pizarre était hors de service. En attendant qu'il
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leur arrivât des secours de Panama, ces intrépides Espagnols s'établirent dans l'île de la Gorgomie. Cette ile est un des lieux les plus malsains et les plus tristes de l'Amérique: on l'a surnommée V infernale à cause de ses montagnes escarpées, de ses sombres forêts et des nombreux reptiles qu'elle nourrit dans son sein'. Pizarre y passa cinq mois avec ses compagnons. ]\Iais, vaincus enfin par les souffrances et par les piivalions, ils avaient cons- Iruitun radeau, et ils allaient s'abandonner à l'Océan,lorsqu'il leurarriva un vaisseau de Panama. Le gouverneur l'avail fait partir, grâce aux pressantes sollicitations de Luque et d'Âlmagro; mais, au lieu de s'en servir pour revenir à la colonie, Pizarre gouverna au sud , et , vingt jours après son départ de laGorgonne, il découvrit la côte du Pérou. Les Espagnols prirent terre à Tiimbès, ville assez considérable, où se trouvaient un grand temple et un palais des Incas. Ce fut là que le spectacle de l'opulence et de la civilisation péruviennes frappa pour la première fois le regard des Européens: l'or-et l'argent étaient si communs (pi'ils servaient aux plus vils usages. C'était bien là le pays dont Pizarre avait rêvé la conquête; mais il avait trop peu de monde pour tenter une pareille
(i) Ilcrrcra, dccad. III, lib. X, cap. 3,
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entreprise. Il se borna donc à reconnaître la côte, communiquant avec les naturels, et observant l'aspect du pays. Il obtint des habitants quelques lamas, espèce d'animal domestique, quelques vases d'or et d'argent, et deux jeunes gens dont il se proposait de faire des interprètes. Il revint à Panama en iSa-y : ce voyage de découvertes, qui ji'était que le prélude de la conquête, avait duré trois ans'.
Pizarre se rendit ensuite en Espagne, et fit adopter ses plans à Charles-Quint. Il fut nommé capitaine général et gouverneur des contrées qu'il se proposait de conquérir. Il obtint pour Luque la dignité d'évéque dans la même étendue de pays; mais il ne demanda pour Âlmagro, dont il redoutait la rivalité, que le commandement de la forteresse qu'il devait bâtir à Tumbès. L'Espagne donnait des titres qui ne lui coûtaient rien, mais elle ne faisait aucune avance ni en hommes, ni en argent. C'était Pizarre qui s'engageait à lever deux cent cinquante hommes, et à trouver à ses frais des vaisseaux, des armes et des munitions; et il avait si peu de fonds et de crédit qu'il put à peine engager la moitié du nombre de soldats dont il avait besoin. Cortès était alors en Espagne, où il
(i) Robertson, Histoire de l'Amérique, liv. VI.
CONQUÊTE DU PÉROU. iSg
était retourné quelques années après la conquête du Mexique : il s'intéressa à l'entreprise d'un ancien compagnon d'armes, et, loin de se borner à de sté^ riles conseils, il lui fournit quelques secours d'argent'. Pizarre emmena avec lui ses trois frères, Ferdinand, Jean et Gonzalès, tous trois dans la fleur de l'âge, et dévorés d'u ne égale ardeur pour la gloire et pour les richesses. A son arrivée à Panama, il trouva Almagro indigné de la manière dont la négociation avait été conduite en Espagne: celui-ci, nommé seulement gouverneur de Tumbès, enviait à Pizarre le titre de gouverneur général. Il aurait dû penser qu'en laissant toujours à son collègue la meilleure part des périls et des fatigues, il s'exposait à perdre lui-même une grande partie des honneurs et despiofits. Cependant l'intervention du troisième associé, de FernandMe Luque, réconcilia les deux autres, et l'expédition mit à la yoile en février i53i : elle se composait de trois petits vaisseaux et de cent quatre-vingts soldats, dont trente-six cavaliers.
La force des venls et des courants porta Pizarre à cent lieues au nord de Tumbès, et l'obligea à débarquer ses troupes dans la baie de St.-Malhicu : Il lui fallut remonter par terre jusqu'à Tumbès. La
(i) Herrera, dccad. IV, Vu). VII, cap. lo.
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route était semée d'obstacles et de dangers ; la côte était stérile, malsaine, souvent défendue par des peuplades féroces, ou entrecoupée de rivières dont l'embouchure était difficile à franchir. La famine, l'excès de la fatigue et les maladies avaient déjà fait tomber un certain nombre d'Espagnols ; les autres commençaient à se répandre en injures et en imprécations contre leur chef. Ce qu'il fallait pourles calmer, ce n'étaient ni des promesses ni des menaces , c'était de l'or et de l'argent. Heureusement il s'en trouva en abondance dans une petite ville de la province de Coaca. Bientôt les Espagnols arrivèrent à Tumbès, où, après un séjour de trois mois, il reçurent des renforts commandés par deux excellents officiers, Sébastien Benaicazar et Ferdinand Soto". De Tumbès, Pizarre se porta à l'embouchil^ de la rivière de Piura, où il établit la colonie de Saint-Michel (ib'i'j), la première colonie espagnole au Pérou, comme Fernand Cortès avait fondé laVera-Cruz, pour assurer ses communications avec Panama, et au besoin pour protéger sa retraite.
Au moment de l'invasion des Espagnols, l'em-
(1) Ri'cit (ic la conqm'lc du Pi'roii ])ar François Xérès, secrétaire de Pizarre. — Relation de don Pedro Sanclio, olïicier qui avait servi sous Pizarre, ap. Robertson, liv. II.
pire du Pérou occupait, du nord au sud, une étendue de plus de quinze cents milles de côtes. Sa largeur, de l'est à l'ouest, était fort peu considérable, puisque dans cette direction il était resserré entre la chaîne des Andes et la mer du Sud. La civilisation du pays, alors assez avancée, était attribuée par l'opinion populaire à un couple mystérieux, auteur de la race des Jncas\ Le sage Manco et la belle Oello, sa sœur et son épouse , avaient apparu jadis aux peuples encore sauvages, sur les bords du lac Titicaca\ Enfants du soleil, ils avaient, au nom de leur père, rassemblé les tribus errantes, enseigné l'agriculture, dicté des lois, et fondé la ville de Cuzco. Telle était l'origine de la monarchie des Incas, où le culte du soleil se confondait avec l'obéissance due au prince et aux lois. Le sang des Incas était sacré, ^fPPe devait être souillé par aucune alliance étrangère.
(i) Garcilasso de la Vega, Commentarios reaies del origen de las Incas, rt'yes del Peru, lib. I, cap. i5. — L'auleur de cet ouvrage prenait le titre d'Inca parce qu'il était né, au Pérou, d'un officier espagnol et d'une femme qui appajÉenait à l'ancienne race royale du pays.
(2) Ce lac, qui a 2,070 lieues carrées de superficie, est à 1,995 toibcs au dessus du niveau de l'Océan , c'cst-à-dirc plus élevé que le sommet de Tcuériffe. ( Malle-Brun, Gtogr. univ., liv. CLXXVIII.)
a42t LIV. I, CHAP. V.
Les Péril viens étaient, sous quelques rapports, la nation la plus induslrieuse et la plus avancée du Nouveau-Monde. Une route d'environ cinq cents lieues conduisait de Quito à Cuzco et par-delà; plusieursaulres routes traversaient l'empire, ducentre aux extrémités. C'étaient des levées de terre de quarante pieds de largeur, qui s'élevaient du fond des vallées jusqu'au niveau des collines. Le long de ces routes, on rencontrait, de distance en distance, des forteresses, des temples, des hospices toujours ouverts aux voyageurs. Des canaux distribuaient l'eau des fleuves à travers les campagnes. Cependant il ne faut pas se faire d'illusion sur toutes ces merveilles de la civilisation péruvienne : les roules n'avaient pas, dans toutes leurs parties, une égale solidité; les canaux étaient faits sans art; les murs des palais et|flÉ forteresses dépassaient rarement la hauteur de douze pieds. Quant à l'autorité des Incas, qui avait jalis substitué la vie civile à la vie sauvage, elle était toujours despotique et souvent cruelle. Le sang humain coulait à grands flots sur la tombe du souverain, et la punition de certains délits ret^nbait non-seulement sur le coupable, mais sur sa famille entière. Au Pérou, connue dans l'ancienne Egypte, l'enfant était enchaîné à la profession de son père. Enfin, dans un pays où l'imagination espagnole se représentait des