‹ Histoire de l'Europe au 16e siècle (volume 2)Chapitre 31 sur 48 · COLONIES HOLLANDAISES · texte numérisé non relu

COLONIES HOLLANDAISES

La Compagnie hollandaise pour les Indes-Orientales commençait à s'organiser. Soumise au contrôle des Etals-Généraux, elle obtint son premier privilège le 29 mars 1602; elle commença ses opérations avec un capital de six millions et demi de florins, et, au bout de quelques années, elle devait conquérir les Moluques, et jeter à Batavia les fondements de cet empire où la république pensa un instant à se réfugier, au temps des conquêtes de Louis XIV. La première Compagnie anglaise pour les Indes-Orientales avait été créée, avant la Compagnie hollandaise, dès le 3 [ décembre 1600; mais cette compagnie ne posséda long-temps que des comptoirs à Bentam, à Surate, et, n'ayant point de forteresses pour se défendre , elle ne pouvait encore soutenir la concurrence des Hollandais'. A cette époque, c'était surtout dans l'Amérique septentrionale que l'Angleterre cherchait à s'établir. Telle était aussi l'ambition de la France, dont la marine commençait à se ranimer depuis la paix de Vervins. Libre de la guerre civile et de la guerre

Olivier d'Utrecht, de iSyS à 1601 , dans le recueil intitulé: Histoire de la navigation aux Indes-Oricntales par les Hollandais.

(1) Heeren, Histoire des Etat» de l'Europe et de leurs colonies, période 1.

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étrangère, la France, reprenant son œuvre interrompue, allait coloniser les bords du Saint-Laurent. En iSgS, Henri IV envoya le marquis de La Roche reconnaître le pays qu'on appelait Nouvelle-France, et où devait bientôt s'élever la ville de Québec. Ainsi, à la fin du seizième siècle, trois puissances de l'Occident, la Hollande, la France et l'Angleterre menaçaient la puissance coloniale de l'Espagne, et défendaient, dans l'intérêt de l'Europe, la cause de la liberté des mers '.

Restait toujours à l'Espagne cette masse de richesses qu'elle tirait des deux Indes, et que ses galions allaient recueillir tous les ans, du Japon au Mexique et de l'Inde au Pérou. Mais Philippe II avait trop compté sur ces trésors : persuadé, comme César, qu'avec des hommes on a de l'or et qu'avec de l'or on a des hommes, il avait élevé son ambition jusqu'à vouloir dominer l'Europe entière. Toutes ces richesses, fruit de tant de sueurs et de sang, n'étaient qu'un moyen dont il voulait se servir pour étouffer la liberté religieuse et l'indépendance des nations. Comme son père, dont il n'avait ni la prudence, ni le génie, il prétendait assujétir à sa politique l'Italie, l'Allemagne, l'Angleterre, la France; et plus d'une fois le poids de

(t) Grotius, Mare liberum, Lej'de, 1618.

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son or fit pencher la fortune de son côté. Mais les armes de la France, de l'Angleterre et de la Hollande rétablirent l'équilibre , en Europe comme sur les mers. De celte grandeur empruntée l'Espagne redescendit à un rang secondaire, et tous ces trésors accumulés et tous ces projets gigantesques aboutirent à la défaite et à la banqueroute de Philippe IL

L'Espagne était alors fort peu avancée dans la science de l'économie politique: elle croyait que l'or suppléait à tout , et qu'une nalion qui avait beaucoup d'or pouvait se passer de la richesse du sol et du travail de ses habitants. C'était d'ailleurs une idée reçue dans toute l'Europe. Les publicistes du temps, je dirais les économistes si ce mot n'était pas ici un anachronisme, et si les écrivains du seizième siècle n'avaient point été étrangers aux vraies notions de l'éconouiie politique, Boléro', A n Ion io Serra' posèrent en principe que l'or et l'argent étant devenus la commune mesure de toute chose, l'habileté d'un gouvernement consistait à accumuler ces richesses mélalliques, soit par l'exploitation des raines, soit par le commerce

(i) Botero, Rplationi universali, part. II, lib. I. (2) Antonio Serra, Brève trattato délie cause che possono far« abboadarc li regni di oro « <li arg«nto, part. I, cap. x et a.

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extérieur. Ce système a été, au dix-huitième siècle et de nos jours, victorieusement combattu, Adam Smith ' et M. Say ' ont démontré que les capitaux d'une nation sont tout autre chose que son numéraire ; qu'elle peut en avoir d'immenses avec peu d'argent, et de très minces avec des coffres remplis d'or. Les vraies richesses d'un peuple sont les produits du sol, dans lesquels l'or et l'argent ont leur place, mais non une place exclusive; et ce qui met en valeur ces capitaux , c'est le travail, et un travail qui ne se repose jamais.

Ces principes, qui ont été depuis peu réduits en science, ne sont point au fond d'invention nouvelle : ils ont été, dans tous les temps, inspirés aux hommes par le bon sens naturel; mais l'Espagne les oublia complètement au seizième siècle. Tandis que, semblable à ce roi de la fable, elle songeait à tout convertir en or, elle laissa ses terres en friche; et l'esprit de ses enfants, ébloui d'une opulence factice, ne tarda point à s'engourdir dans la paresse. Ses flottes, ses arsenaux, ses manufactures étaient bien déchues à la fin du seizième siècle. A Seville, par exemple, où en t536 il y avait eu seize cents métiers qui travaillaient la laine et

(i) Adam Smitli, De la richesse des nations, 1. 1. (a) J.-B. Say, Cours d'économie j)olitiquc, t. VI.

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la soie, il n'y en avait plus que quatre cents en 1621. et de toutes les marchandises qu'on exportait en Amérique un vingtième seulement sortait des manufactures espagnoles. L'Espagne croyait, avec son or, pouvoir acheter les produits et les ouvrages de l'étranger; mais, à mesure que les mines du Nouveau-Monde augmentaient la masse du numéraire européen, l'or et l'argent s'avilissaient en devenant plus communs. D'ailleurs ces mines n'étaient pas inépuisables, et elles finirent par produire moins, quand pour les exploiter il fallut dépenser davantage'.

Ce fut l'Europe entière qui profita de la découverte des mines du Nouveau-Monde. L'Espagne perdit bientôt sa supériorité financière ; mais ce fut un avantage durable pour tous les peuples européens que la circulation chaque jour croissante de l'or et de l'argent monnayés; car les monnaies ne sont que des signes destinés à faciliter les échanges. Les espèces, en devenant plus nombreuses, animèrent l'industrie et les arts, aidèrent à une meilleure répartition des biens, et surtout multiplièrent les rapports entre les peuples. Les nations de l'Europe, que tant d'intéièts divisaient encore, commencèrent à se regarder

(i) Montesquieu, Esprit des lois, Ht. \XI, clup. 22.

comme une seule famille, par la facilite qu'elles trouvèrent à échanger leurs produits. D'ailleurs toutes les nations ne furent point corrompues par ces richesses dont l'Espagne s'enivra. En Allemagne, dans les Pays-Bas, en Angleterre, en France, tout en adoptant de fausses théories sur la richesse publique, on ne renonça ni aux fruits du sol, ni au travail de l'homme. De là la prospérité de ces peuples , après la décadence de l'Espagne. En effet, depuis l'établissement des Européens dans les deux Indes comme au temps où l'Espagne elle-même était le Pérou des Phéniciens et des Carthaginois, l'or et l'argent ont aidé à la circulation de la richesse, mais ne l'ont jamais constituée. Les véritables instruments de la grandeur et de la prospérité des empires sont le travail, la justice et la liberté.

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