‹ Histoire de l'Europe au 16e siècle (volume 2)Chapitre 32 sur 48 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Etat politique de l'Italie au moment de l'invasion française.

Expédition de Charles VIII.

A la fin du quinzième siècle, la plupart des peuples européens avaient le regard tourné vers l'Italie. Là résidait ce pouvoir spiiituel qui avait fait l'unité de l'Europe au moyen-âge, et dont la voix quoique moins obéie, commandait encore le respect. C'était dans les universités de l'Italie, à Bologne, à Padoue, que le droit romain s'était ranimé, pour fortifier le pouvoir des rois, et substituer aux privilèges féodaux les libertés municipales. Enfin c'était sur ce sol aimé des cieux que les

a88 Liv. Il, CHAP. I.

lettres, les sciences et les arts avaient commencé à refleurir. Chaque jour quelque précieux manuscrit sortait du fond d'un cloître ou de la poussière des ruines, et les chefs-d'œuvre anciens circulaient en Europe, publiés, commentés, traduits par les savants de l'Italie. L'imprimerie, cet art nouveau, l'espoir de la civilisation future, était partout dans la péninsule l'objet d'une infatigable activité. Il y avait à Bologne ainsi qu'à Venise des sociétés dont les fonctions spéciales étaient de veiller sur la fabrication du papier, la fonte des caractères, la correction des épreuves, et sur tout ce qui pouvait contribuer à la perfection des éditions nouvelles. La religion, le droit, les lettres, telle était la triple influence que l'Italie exerçait encore sur l'Europe entière.

Jamais, dit Guichardin , depuis la chute de l'empire romain, la situation matérielle de ce pays n'avait été plus prospère que dans les quatre années qui ont précédé l'invasion française '. Le commerce, l'industrie et l'agriculture avaient augmenté la richesse naturelle du sol et le bienêtre de ses habitants. Mais , sous le rapport politique, l'Italie était dans une position moins heureuse. Divisée en plusieurs états rivaux, elle était

(i) Franc. Guicciardini, Istoria d'Italia, lib. I.

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j)ien faible à côté des monarchies européennes qui commençaient à s'établir sur de larges bases. Au lieu de chercher dans l'union commune le salut de l'Italie entière, chaque étal tendait à s'agrandir aux dépens de ses voisins. De là une politique mobile et perfide, des traités sans cesse rompus, et des guerres toujours renaissantes. Ces guerres, sans être très meurtrières, n'en ruinaient pas moins les états, parce qu'il fallait payer fort cher des condottieri qui s'entendaient pour s'épargner'. Machiavel dit qu'en Italie, avant les grandes guerres des Français, les batailles ressemblaient souvent à des tournois. Il cite la bataille d'Anghiari, où la mêlée avait duré quatre heures entières, et celle de Castracaro, où l'action avait été très vive pendant toute une demi-journée. INéanmoins, dans la bataille de Castracaro, il n'y eut

(i) Les citoyens des différents étals, occupés de leur commerce ou de la culture de leurs terres, regardaient comme un dp leurs principaux privilèges d'être ('xemj)ts du service militaire. Dans la première partie du quatorzième siècle, une loi portée par Azzon Visconli avait dispensé les Milanais de faire * la guerre en personne. Peu de temps après, la république de Florence adopta une loi semblable. Le service personnel des citoyens, déclaré inutile et funeste, fut remplacé par le paiement d'une somme d'argent. (Hallam, l'Europe au moyen-âge, chap. V, partie II.)

ago Lrv. II, CHAP. I.

personne de tué ni de blessé. Celle d'Angliiari fut plus sanglante: les vaincus y perdirent un homme d'armes; encore ne périt-il ni par le fer, ni par le feu ; il s'était laissé tomber de cheval dans la mêlée, il fut étouffé par un escadron qui lui passa sur le corps'. Et pourtant, ce qui manquait dans ces combats, ce n'était ni les troupes qu'on exerçait sans cesse, ni les armes qui étaient de la meilleure trempe, ni les chevaux qui étaient de la race la plus vigoureuse: c'était l'esprit militaire et l'esprit national*.

Celte absence d'esprit national dans les différents états de l'itahe, il faut sans doute l'attribuer, avec 4e savant historien des républiques italiennes, à la décadence des institutions politiques. Partout, à mesure que la population s'accroissait, on voyait le nombre des citoyens diminuer. A la

( i) Machiavel, Histoire de Florence, liv. V et VII. — L'abbé Dubos, Histoire de la ligue de Cambrai, discours préliminaire.

(a) « Quand nostre roy Charles huictième, quasi sans tirer l'espce du fourreau, se veit maistre du royaume de Naples et d'une bonne partie de la Toscane , les seigneurs de sa suite attribuèrent cette inespérée facilité de conqueste à ce que les princes et la noblesse d'Italie s'amusoient plus à se rendre ingénieux et sçavans que vigoreux et guerriers. » (Montaigne, Essais. )

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fin du quinzième siècle, Venise ne comptait plus guère que deux ou trois mille citoyens; Gènes, quatre à cinq mille; Florence, Sienne et Lucques en avaient entre elles environ cinq ou six mille. M. de Sismondi estime qu'il pouvait y avoir alors en Italie, sur dix-liuit millions d'habitants, seize à dix-huit mille hommes jouissant des droits politiques; tandis qu'au quatorzième siècle on en aurait peut-être compté cent quatre-vingt mille, et qu'au treizième siècle le nombre des citoyens aurait pu s'élever jusqu'à un million huit cent mille \ La liberté n'était donc plus qu'un privilège, et les républiques italiennes étaient devenues des aristocraties.

A. Venise, l'oligarchie, fortement constituée, resta dépositaire de la souveraineté. Mais, dans le reste de l'Italie, le peuple soutint la lutte contre les nol)les, et laissa le pouvoir à des chefs presque absolus. Dans le duché de Milan, l'armée avait donné aux Sforza la couronne ducale des Visconti. A Florence, les Médicis, s'appuyant sur la multitude, avaient vaincu la faction aristocratique des Albizzi. Laurent de Médicis, premier citoyen de Florence, comme il s'appelait modestement, avait

(i) M. de Sismondi, Histoire des républiques italiennes au moyen-âge, chap. XCI.

agîi i^iv. II, CHAP. I.

constitué dans sa patrie une sorte de monarchie héréditaire. Les anciennes magistratures n'étaient conservées que pour la forme, et ce gonfalonier de la justice, qui osait remphr ses fonctions sans consuher le chef du ^ouyernemeni, principe de l gouerno, apprit, en payant l'amende, que la république n'existait plus'.

Le pape, dont le pouvoir temporel était en progrès, avait cependant à lutter contre la noblesse des Etats-Romains. Les environs de Rome étaient en proie à la rivalité de deux puissantes maisons, desOrsiniet desColonna. Les provinces éloignées étaient encore moins soumises à l'autorité pontificale. Ancone, Assise, Terni, Spolette avaient secoué le joug de leurs seigneurs ; mais l'anarchie populaire y remplaçait la tyrannie féodale. Partout ailleurs, et surtout dans la Romagne, c'étaient de petits princes qui s'érigeaient en despotes indépendants, c'étaient les Montefeltro dans le duché d'Urbin , les Baglioni à Pérouse, les Fitellih. Citlà-di-Castello, les Malatesta à Rimini, les Manfredi à Faënza, les Dentivogliok Bologne, la maison à' Este à Ferrare. Chacun de ces chefs avait sa cour, ses châteaux, ses condottieri, et ne songeait qu'à s'affranchir de

(i) Scipionc Ammirato, Istorie Florentine, lib. XXVI.

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la suzeraineté pontificale ou à envahir les états voisins '.

Mais c'était surtout dans le sud de l'Italie qu'on trouvait la féodalité encore debout. Les rois de la maison d'Aragon, en s'établissant dans le royaume de iNaples, avaient maintenu les droits des gentilshommes. Cependant, en habiles politiques, ils avaient commencé l'affranchissement du peuple, et la noblesse napolitaine, menacée dans ses privilèges, était restée fidèle à la maison d'Anjou. Ferdinand I" s'était maintenu sur le trône en dépit de ses barons : il avait réprimé leurs complots par des supplices. Mais, tout en effrayant les nobles, il n'avait pas su conserver l'affection du peuple. Le roi et son fils faisaient à leur profit presque tout le commerce du royaume : ils achetaient à vil prix le blé, le vin, fhuile, et, quand une disette artificielle avait augmenté le prix de ces denrées, ils les revendaient avec des bénéfices considérables'. Aussi le peuple étail-il mal disposé à soutenir la dynastie nouvelle, tandis que les nobles intriguaient au dehors pour la rénover ser.

(i) Sismondi, Histoire des republiques italiennes au moyenâge, chap. CI.

(2) Ph. de Comines, Chroniques du roi Charles VllI, chap. XVII.

294 l'IV. II, CHAP. I.

Telle était, dans les dernières années du quinzième siècle, la situation politique de l'Italie : partout des états rivaux en présence, et, dans l'intérieur de chaque état, la lutte des opinions et des intérêts opposés. En de pareilles circonstances, il suffisait d'une étincelle pour tout embraser. Ce qui sauvait la Péninsule, c'était la prudence de quelques chefs qui comprenaient la nécessité de rester unis, soit pour s'opposer à la conquête étrangère, soit pour maintenir TéquiHbre intérieur. Laurent de Médicis, le roi de Naples, Ferdinand, et Ludovic Sforza, qui gouvernait Milan, renouvelèrent, en i58o, une alliance qui avait été conclue plusieurs années auparavant, et qui fut depuis interrompue par divers accidents'. Le but de cette ligue était d'empêcher les puissances étrangères de se mêler des affaires Italiennes, et d'établir un contre-poids à la puissance des Vénitiens.

Mais Laurent de Médicis fut enlevé à Florence et à l'Italie, au moment où il venait de faire adopter au pape Innocent VIII ses idées politiques (i49'i)Le pontife lui-même le suivit bientôt dans la tombe, et la mort de ces deux princes fut comme le signal des malheurs de l'Italie. Déjà, dans les dernières années de Laurent de Médicis, les es-

(i) Fr. Guicciardini, lib. I.

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prits commençaient à fermenter dans Florence. La noblesse et le peuple réclamaient leurs droits abolis, et les mécontents avaient trouvé un éloquent interprète dans le dominicain Savonarole. Né à Ferrare en 145^, Jérôme Savonarole s^était distingué de bonne beure par ses études en tbéologie. A vingt-trois ans, il s'enferma dans le cloître des Dominicains, à Bologne. Ses idées et ses talents mûrirent dans cette retraite, où il étudiait à la fois les tbéologiens et les pbilosopbes. En 1 4 83, il crut sentir en lui une impulsion secrète qui le destinait à réformer l'église. L'année suivante, il commença ses prédications, à Brescia, par le développement de l'Apocalypse. 11 annonça à ses auditeurs que leurs murs seraient un jour baignés de sang, et, vingt-buit ans plus tard, le peuple regarda la prise de Brescia par les Français comme Taccomplissementde cette propbétie. En 1489, Savonarole se rendit à pied à Florence, et se fixa au couvent des Dominicains. Là, sous l'œil même des Médicis, il donna un libre cours à ses idées de réforme, réformeà la fois religieuse et politique : religieuse,non pour les dogmes, mais pour les mœurs; pobtique, pour la restitution des libertés italiennes. Laurent de Médicis, au Ht de mort, l'appela comme confesseur. Savonarole lui demanda si, au cas où il reviendrait à la santé, il rétablirait dans Florence

agô Liv. II, CHAP. I.

Fancien gouvernement populaire. Laurent refusa nettement, et Savonarole se retira sans lui donner l'absolution'.

Le réformateur fut encore plus opposé au successeur de Laurent, à Pierre II, son fils, cavalier élégant, le meilleur joueur de paume de son temps, qui n'occupait la République que de fêtes et de plaisirs. Savonarole échauffait chaque jour le peuple florentin' par des discours où le mysticisme religieux se mêlait à la passion politique. Chef du parti républicain, toutes les fois qu'il montait en chaire il se faisait accompagner par des gens armés', et il flétrissait à la fois la tyrannje des princes et l'immoralité des prêtres. Jamais, il faut l'avouer, le clergé n'avait prêté davantage aux attaques des réformateurs. Innocent YIII avait scan-

(i) Délia storia e délie gesta del Padre Girolamo Savonarola, libri IV, Livorno, 1782.

(a) Hieronymus Savonarola litteris et admlrnbîli praesertim eloquenliâ insîgnis, qui, in sacris concionibus et in privatis colloquiis, ità mullitudinis aniraos opinione virtutis ceperjit, ut illuin rerum omnium quae immincbant verum vatem,divinumque depravatis moribus censorcm cœlo missum crcderent. ( Jovius, in Vitâ Leonis X.)

(3) Non religiosis, sod militum gladiis atque lictoribus stipatus, ad templum divinumqnc viu'bum praedicandum acce- Uebat. (Volalerraii., lib. V.)

ÉTAT POLITIQUE DE L ITALIE. agy

dalisé l'Europe par ses mœurs peu chrétiennes. Après lui, la licence fut portée au comble, et placée sur le trône pontifical dans la personne d'Alexandre VI, On sait comment Rodéric Borgia avait assuré son élection : il avait fait entrer dans Rome quatre mulets chargés d'or, et cet or avait été employé à acheter les consciences incertaines. La voix du cardinal patriarche de Venise fut payée cinq mille ducats; d'autres furent récompensés par des places, des abbayes, des évéchés, des palais ou des châteaux-forts, et, parmi tous les cardinaux présents, il n'y en eut que cinq qui ne furent point soupçonnés d'avoir vendu leur suffrage ' .

Le nouveau pontife, bien accueilli des Romains malgré ses vices, rétablit l'ordre dans l'intérieur delà ville, où deux cent vingt citoyens avaient été assassinés pendant la maladie d'Innocent VIII. Mais l'anarchie menaçait l'Italie entière. Pierre de Médicis rompit l'heureux équilibre que la politique de son père avait établi dans la Péninsule: il se sépara du duché de Milan, et conclut une alliance intime avec le royaume de Naplcs. Ludovic s'allia, de son côté, avec la républi({ue de Venise ainsi

(i) Stefano Infessur.i , Diario llomano , apud Sisniondif chap. XCIL

agS Liv. II, cHAP. I.

qu'avec le pape, et l'Italie se trouva partagée comme en deux camps, il y avait depuis longtemps une cause de querelle entre le roi de Naples et Ludovic Sforza : celui-ci gouvernait le duché de Milan au préjudice de son neveu Jean Galéas, qui avait épousé Isabelle d'Aragon, petite-fdle de Ferdinand.

Mais c'était peu de ces divisions intérieures: plusieurs Etats de l'Italie faisaient appel à Tétranger. Après la mort de l'empereur Frédéric III, Ludovic sollicita l'alliance de son successeur, Maximilien, qui revendiquait les anciens droits de l'empire à la suzeraineté de l'Italie. Il lui offrit la main de sa nièce Blanche-Marie Sforza, avec une dot de quatre cent mille ducats ; mais, en retour, il demanda pour lui-même l'investiture du duché de Milan (i^Q^)- Le mariage fut conclu au commencement de l'année suivante, et la chancellerie impériale envoya à Ludovic le diplôme qu'il avait sollicité. Cependant le nouveau duc de Milan, ne pouvant compter sûr les armes de Maximilien pour le soutenir au besoin contre le roi de Naples, s'adressa au roi de France Charles VIII. Charles était l'ennemi naturel de Ferdinand, puisque les héritiers de la maison d'Anjou avaient légué aux rois de France leurs droits sur la couronne de Naples. Depuis long-temps il y avait à la cour de

EXPii^DITIOrî DE CHARLES VIII. 299

Charles VIII un certain nombre d'émigrés napolitains, tels que le prince de Salerne et celui de Bisignano, qui s'efforçaient d'attirer dans leur pays les armes de la France, pour renverser la dynastie d'Aragon. Les ambassadeurs de Ludovic joignirent leurs exhortations à celles de ces seigneurs: ils engagèrent le roi de France à envahir le royaume de Naples, lui promettant, au nom de leur maître, l'entrée de l'Italie par la Lombardie, et la libre disposition des ports de l'état de Gènes '. En concluant une alliance avec Charles Ylïl, Ludovic cherchait non-seulement à résister aux attaques du roi de Naples, mais à neutraliser les droits d'un prince français au duché de3lilan,En effet le duc d'Orléans, descendant de Valentine Visconti, pouvait réclamer le duché de Milan à meilleur titre encore que Jean Galéas.

Le roi de France était aussi appelé en Italie par les sympathies du parti populaire. Deux siècles avant Charles VIII , Philippe-le-Bel et ses successeurs avaient entretenu des relations suivies avec les Guelfes; ils avaient cherché à se faire considérer comme les chefs de ce parti, de même que les empereurs d'Allemagne étaient chefs du parti gibe-

(i) Fr. Guicciardini, lib, I. — Ph. de Cominos, Chroniques de Charles VIII, chap. V. — Sismondi, chap. XCII.

3oO LIV. II, CHAP. I.

lin '. Les longues guerres des Anglais avaient forcé la France à renoncer à toute intervention étrangère, et à lutter pour sa propre existence. Mais au quinzième siècle, aussitôt qu'ils eurent affranchi le sol de la patrie, les Français devaient reprendre, comme par instinct, le chemin des Alpes et de l'Italie. Gênes s'était donnée à Charles VII; Louis XI avait traité la Savoie comme un fief de la France : il s'était immiscé dans toutes les affaires de ce pays, et avait été jusqu'à s'emparer de la régence après la mort de Philibert I" \ Le pape Pie II redoutait, dès cette époque, l'ambition de la France et son influence en Italie'. Charles Mil était donc appelé au-delà des monts par une politique qui a été celle de la France à toutes les grandes époques de notre histoire; mais en même temps il cédait à sa passion pour la gloire et à son ambition personnelle.

(i) Hallam, Hist. du moyen-âge, chap. V, partie II.

(a) Denina, Istoria dell' Italia occidentale, t. II.

(3) Pie II avait soutenu le roi de Naples Ferdinand contre le prétendant de la maison d'Anjou. Il s'effrayait du grand nombre de partisans qu'avait la France à Gênes, à Florence, à Modène, et s'il défendait Ferdinand, c'était, disait-il, dans l'intérêt de l'iadépendance italienne : « Si pontifex romaiius aliquandô Francorum amicus assumatur, niliil reliqui in Italia remanere quod non transeat iu Gallorum nomen ; lueri se Italiam, dùm Ferdinandum tueretur. » (Pii Secundi Comment., iib. IV.)

EXPÉDITÏOIS' DE CHARLES VIII. 3oi

Il tardait à ce jeune prince, à peine âgé de \ingttrois ans, de sortir de l'inaction à laquelle il avait été condamné sous le règne de son père et sous la régence de sa sœur. Dans les donjons où Louis XI avait enseveli sa jeunesse, et d'où il n'était sorti que pour épouser Anne de Bretagne, son imagination s'était animée à la lecture de Quinte-Curce, de César et des romans de Charlemagne. Il n'aspirait plus qu'à réaliser enfin ce qu'il avait tant rêvé, et, comme le disait plus tard Charles-Quint à Paul Jove, à tailler de la besogne aux historiens futurs. Malheureusement , avec une grande bonne volonté d'être un héros, et même avec un courage personnel qui aurait suffi à un soldat ou à un simple officier, Charles VIII manquait des qualités essentielles qui constituent le grand homme de guerre : il n'avait ni la prudence qui calcule les obstacles et les périls, ni le coup d'œil du génie qui juge les hommes et les choses, ni cet impassible sang-froid qui lasse la fortune et finit par la fixer.

Dans son ardeur de saisir l'Italie, Charles VIII abandonna à ses voisins une partie des provinces que la prudence de son père avait réunies à la couronne '. Le peuple et la noblesse le suivirent avec

(i) Voyez plus haut, page A5.

enthousiasme. On était las de la politique froide et tortueuse de Louis XI, bien que cette politique eût élé plus utile à la France que ne devait l'être l'aveugle courage de son fils. Charles VIII donnait un aliment aux idées et aux passions françaises, à cet invincible besoin de mouvement, d'action et d'influence européenne. H ouvrait une carrière à ces gentilshommes qui ne savaient plus que faire dans leurs domaines depuis que la couronne avait réduit leur importance féodale, et qui, ralliés autour du roi, brûlaient de se signaler avec lui par quelque grande entreprise. Aussi se porta-t-on en foule vers les Alpes avec le jeune roi, et ce fut un mouvement tout national que cette invasion en Italie.

Eh ! quelle plus noble pensée pouvait animer les enfants de la France! Ce n'était pas seulement l'Italie à conquérir, c'était la Grèce à délivrer, c'était l'Europe à sauver de l'influence des Musulmans. Les Turcs, maîtres de l'Albanie sous Mahomet II, avaient ravagé l'Italie jusqu'à la Piave , et le vainqueur de Constantinople avait prononcé le serment d'anéantir en Europe la religion du Christ. Mais Mahomet 11 fut arrêté par la mort dans ses projets de conquête. Après lui, ses deux fils, Bajazeth et Gem ou Zizim, se disputèrent son héritagej la guerre civile occupa les Turcs, et l'Europe

JîXPiDITIOiy DE CHARLES VIII. 3o3

chrétienne fut à l'abri de leurs incursions. Le moment paraissait favorable pour attaquer les Ottomans. Gem, vaincu par son frère, avait demandé un asile aux chevaliers de Rhodes. Le grand-maître l'avait livré au pape, et le prince était retenu prisonnier au château Saint-Ange. On pouvait s'emparer de sa personne, et se servir de son nom comme d'un drapeau pour soulever un parti contre Bajazeth.Tel était le projet de Charles VIII. Alexandre YI l'exhortait dans ses bulles à laisser en repos les princes chrétiens, et à tourner toutes ses forces contre les Turcs'. Le roi de France avait des intelligences dans l'Albanie, où Scanderbeg avait soutenu une lutte héroïque contre Mahomet II. L'archevêque de Durazzo promettait aux Français que toutes les tribus Al banaisesse soulèveraient sur leur passage. Chailcs VllI, parvenu aux extrémités de l'Italie, devait marcher d'Otrante sur Yalone et de Valone sur Constantinople*. Déjà il se croyait maître de l'empire Ottoman, et, pour couronner son expédition, il entrevoyait dans le lointain la conquête de Jérusalem et la délivrance du Saint- Tombeau \

(i) Rulla Alcxaiulri VI ad regem Francorum, 8 idus octobris i/|<j/|, apud llayiialdi Annal, ecclcs., t. XIX.

(2) Cuiuines, Chroniques de Charles VIII, chap. XX.

(3) Il fera de si grant batailles Qu'il subjuguera les Yluillcs j

3o4 LIV. II, CHAP. I.

Mais plusieurs princes de l'Italie se liguèrent avec les Turcs contre la France. Le roi de Naples, Ferdinand P% était mort; son fils Alphonse II, a peine proclamé roi, se hâta d'envoyer une ambassade à Bajazeth. Il demandait au Sultan six mille chevaux et autant de fantassins, et il offrait de payer leur solde tant qu'ils serviraient en Italie'. Le pape, qui était en correspondance suivie avec le Sultan, et qui recevait de lui une certaine somme pour garder son frère prisonnier, engagea aussi les Turcs à soutenir l'Italie contre les Français, au moment même où il exhortait les Français à marcher contre les Turcs. Bajazeth se contenta de défendre ses frontières, et ordonna au pacha d'Albanie de rassembler quatre mille hommes à Valone pour maintenir la province en cas d'invasion ".

Au mois d'août i494? l'armée française se mit

Ce fait, d'ilec il s'en ira,

Et passera de là la mer;

Entrera puis dans la Grèce,

Où, par sa vaillante prouesse,

Sera nommé le roi des Grecs;

En Jérusalem entrera.

Et mont Olivet montera.

(Guillache de Bordeaux, i494-) (i) Pauli Jovii Hist. sui teraporis, lib. I. (2) Sism ondi, Hist. des rép. italiennes, chap. XCIII.

EXPÉDITION DE CHARLES VIII. 3o5

en mouvement vers les Alpes. C'était une des plus nombreuses que l'on eût vues depuis longtemps. Quand le contingent de Ludovic fut réuni aux troupes de Charles VIII, l'armée française s'éleva à soixante mille hommes. Elle remonta la Durance jus(|u'au plateau du Mont-Genèvre; puis elle descendit le revers oriental de la montagne avec les flots delà Doire, et elle parut bientôt devant Turin. (]e n'était point en ennemi que Charles avait franchi les monts. La Savoie, quoique relevant de l'Empereur, était alors bien disposée pour les Français. Blanche de Montferrat, qui gouvernait le duché pendant la minorité de son lîls, avait ouvert à Charles YIII le Mont-Genèvre et les forteresses qui gardaient l'entrée de l'Italie. Elle le reçut dans sa capitale avec une grande magnificence, et la conquête commença par des tournois, des danses et des banquets. Charles VIII trouva le même accueil à Casai, chez la marquise de Montferrat. Comme il était déjà fort à court d'argent, il se lit prêter les diamants que la duchesse de Savoie et la marquise de Montferrat avaient étalés devant lui avec complaisance. Il les mit en gage, et en tira vingt-quatre mille ducats '. Voilà où en était le crédit public : quand un prince avait be-

(i) Comines, Chroniques de Charles VIII, chap. VIII.

3o6 LIV. II, CHAP. I.

soin d'argent, il était réduit à donner en gage des diamants, ou même des villes et des provinces.

De Casai, Charles VIII se dirigea sur Asti. Asti était une ville française ; car le duc d'Orléans en avait conservé la souveraineté, comme dot de son aïeule Valentine Visconti. Le duc lui-même prenait une part active à l'expédition : il commandait la flotte que la France avait armée à grands frais dans le port de Gênes, et ce fut lui qui commença les hostilités. Tandis que Charles VIII passait les Alpes, le duc d'Orléans était vainqueur à Rapallo, malgré la flotte napolitaine, commandée par le fr^re du roi de INapIes, don Frédéric'. Tout en combattant les Napolitains pour le compte du roi de France, il avait certainement l'arrière-pensée de s'emparer du Milanais pour son propre compte, et ce fut la crainte de cette conquête qui plus tard précipita Ludovic dans une alliance contraire aux intérêts français.

Mais Sforza affectait encore un grand zèle pour la cause de Charles VIII : il vint le trouver à Asli,ct, pour iiîieux agir sur le roi dont il connaissait le caractère, il s'était fait accompagner d'une brillante escorte de dames milanaises. Ce fut à Asti comme à Turin une suite continueUe de fêtes

(i) Comiaes, cliap. IX.

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