EXPEDITION DE CHARLES VIII
duc d'Orléans, qui demandait du secours; mais, pressé de revenir en France, il se contenta d'envoyer en Suisse le bailli de Dijon, pour y lever cinq raille soldais et les conduire devant Novarre. Alors ce fut un mouvement général dans toutes les vallées de l'Helvétie : parmi les hommes en état de porter les armes, c'était à qui s'enrôlerait sous les bannières de la France, et les tribus entières, jusqu'aux femmes et aux petits enfants, voulaient déserter leurs montagnes pour descendre en Italie '.
Quand les Suisses arrivèrent, le duc d'Orléans avait évacué Novarre, et, le lo octobre suivant, un traité fut conclu à Verceil entre Charles Vllï et Ludovic Sforza. Novarre était rendue au duc de Milan; Gènes lui restait aussi, mais comitie fief de la France. Le roi pouvait continuer dans le port de Gènes ses armements contre Naples, et Ludovic promettait de renoncer à l'alliance de Ferdinand. Ce traité conclu, Charles VIll repassa les Alpes. Le 27 octobre il était à Grenoble'; il se flattait encore de conserver le royaume de Naples; mais il le perdit aussi vile qu'il l'avait gagné. Les
(1) Conùncs, chap. XLII.
(2) André Dclavigne, Journal de l'cxpcdilion de Char- Us VIII.
Français furent obligés d'abandonner les deux châteaux, où ils s'étaient retirés quand Ferdinand était rentré dans sa capitale. t,e comte de Montpensier, îiprès avoir capitulé dans Atella, mourut d'une maladie contagieuse avec la plupart de ses compagnons. D'Aubigny, plus lieureux, revint en France avec une poignée de soldats exténués de fatigues, mais rapportant leurs enseignes^ , et prêts à montrer à leurs compatriotes le chemin de l'Italie.
]L,a retraite des Français livrait la Péninsule à ses propres divisions et à l'ambition de l'empereur. Florence faisait la guerre à Pise, le pape à ses barons révoltés et aux villes libres de l'État romain. Venise, jalouse de Florence, prit fait et cause eu faveur de Pise. Ludovic Sforza, qui était contraire à Florence , mais qui se défiait des Vénitiens, engagea Maximilien à venir reprendre à Milan la couronne de fer des anciens rois lombards. L'empereur ne demandait pas mieux : il voulait même pousser jusqu'à Rome, pour y recevoir des mains du pape la couronne impériale. Mais, pour dominer l'Italie entière, pour contenir le parti guelfe qui comptait toujours sur la France, il fallait une armée, et la Dicte germanique, ce frein du pouvoir impérial , était avare d'hommes
(i) Comines, cliap. XLVI.
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et d'argent. Maximilien vint enfin (1496) : quoiqu'il n'eût avec lui qu'un petit nombre de soldats, environ quinze cents hommes d'infanterie et trois cents chevaux, il osa parler en maître; à peine arrivé à Gènes , il somma les Florentins de s'unir aux autres États de l'Italie, et de soumettre leur querelle avec les Pisans à l'arbitrage de l'em* pereur '. La république refusa : Maximilien se rendit à Pise avec son armée, sur une flotte que Ludovic avait fait préparer. A son arrivée, l'écusson de marbre aux fleurs de lys d'or qui avait été élevé sur le pont en l'honneur de Charles VIll, fut précipité dans l'Arno et fit place aux armes de l'empereur. Ce prince alla bientôt mettre le siège devant Livourne, où les Florentins entretenaient une nombreuse garnison. La ville allait céder, quand tout à coup on aperçut une flotte française qui s'approchait du port. Cette flotte, chargée de vivres et de soldats, arriva fort à propos pour ravitailler la place: c'était le secours divin promis par Savonarole. La flotte ennemie fut abîmée par la tempête, et Maximilien ramena son armée à Pisc, déclarant qu'il ne pouvait faire la guerre en même temps à Dieu et aux honunes. Bientôt l'empereur
(i) Machiavel, Fragincuts liistoriqups, faisant suite à l'Histoire de Florence.
SaS LIV. II, CHAP. 1.
repassa les monts, méprisé des Italiens, et abandonnant la Péninsule aux discordes qui la déchiraient '.
Florence n'avait pas encore réduit la ville de Pise; mais elle triomphait d'avoir pu lutter à la fois contre Venise , Milan et l'empereur. Le gouvernement républicain, qui s'était relevé à l'expulsion des Médicis, se développait chaque jour davantage. Depuis le i" juillet 1 495, c'était le grand conseil qui nommait tous les magistrats; et cette assemblée s'accrut de dix-huit cents citoyens, qui prouvèrent que leurs ancêtres avaient joui des droits politiques. L'âge légal pour être admis au conseil fut abaissé de trente ans à vingt-quatre , et il fut décidé que l'assemblée ne pourrait délibérer s'il n'y avait au moins mille membres présents'.
Les gouvernements de l'Italie, qui travaillaient tous à détruire les anciennes libertés, ne pouvaient voir sans ombrage ce qui se passait à Florence : ils conspirèrent pour y faire rentrer les Médicis et le pouvoir absolu. Les circonstances étaient favorables : la France qui venait d'échouer dans une nouvelle tentative sur Gênes, avait signé une trêve svec la ligue italienne , en même temps qu'avec
(i) Machiavel, Fragments histor. — Sismondi,chap.XC"VlII. (a) Jacopo Naidi, Istoria Fiorcnl. , lib. II.
l'italie après la guerre. 329
l'Espagne. Le nouveau roi de Naples, Frédéric, successeur de son neveu Ferdinand II, était parvenu à rétablir la paix dans ses États, en réconciliant la noblesse avec la dynastie d'Aragon. Pierre de Médicis crut aussi pouvoir triompher de ses ennemis dans Florence. Il était soutenu par les Vénitiens, qui, pour prix de leur intervention, espéraient obtenir la ville de Pise et enchaîner Florence à leur politique*. Il entra sur le territoire de la république, publiant partout sur son passage qu'il ne venait pas en ennemi , mais en citoyen , qu'il voulait donner du pain à ceux qui en manquaient, et arracher la république aux hommes dont la désastreuse politique entretenait la guerre et la famine. La Seigneurie, dit Machiavel, craignait qu'il ne fût rappelé par le peuple'; ce qui prouve que la dernière révolution n'était au fond qu'une restauration aristocratique. Pierre, qui avait compté sur un soulèvement populaire, trouva les portes de la ville bien gardées, et fut réduit à tourner bride en maudissant la lâcheté de ceux qui l'avaient appelé.
La Seigneurie voulut faire un exemple sur les amis des Médicis : elle fit arrêter le dernier gonfa-
(1) Machiavel, Fragments historiques.
(a) Machiavel, loc. cit.
33o LIV. II, CHAP. I.
lonier , Bernard del Nero , et quatre des premiers citoyens, accusés d'avoir conspiré le retour du tyran. L'affaire fut examinée par une commission extraordinaire de nobles et de magistrats. Les accusés furent renvoyés devant le tribunal des Huit et condamnés à mort. Une loi récemment portée donnait à tout citoyen condamné le droit d'en appeler au grand conseil. Bernard del Nero en ap-^ pela, ainsi que les autres condamnés ; mais on prétendit que l'absolution , si elle avait lieu , compromettrait la sûreté de l'État, que les lois mêmes permettaient en certains cas de mettre les lois en oubli. En vain les parents et les amis des condam^ nés se jetèrent en pleurant aux pieds des magis^ trats et de Savonarole, encore tout-puissant dans la ville : le dominicain foula aux pieds la loi qu'il avait faite ; l'appel fut refusé, et la sentence exécutée dans la nuit même qui suivit le jugement'.
Depuis ce moment, le crédit de Savonarole ne fit plus que baisser dans la ville. Il prêchait toujours publiquement que le roi de France reviendrait en Italie, pour réformer l'Eglise et rétablir la liberté. Il écrivit même plusieurs fois à Char» les YIII, le pressant d'accomplir la mission que
(ij Guicciardini , lib. III.
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Dieu lui avait donnée '. Mais le roi n'arrivait pas : il était occupé à rétablir l'ordre dans ses finances. Savonarole fut traité de faux prophète; le pape l'accusait d'hérésie, et la Seigneurie, abandonnée de la France, avait besoin de ménager la cour de Home. Savonarole déclara qu'il était prêt à rétracter dans ses paroles ou dans ses écrits tout ce qui avait pu déplaire au pontife'. Cependant une sourde rumeur s'élevait dans Florence contre cet homme, écouté jadis avec tant d'enthousiasme. In moine d'une communauté rivale, un franciscain, proposa de prouver par le feu que Savonarole était un imposteur. Un des disciples du réformateur accepta le défi, et, le 7 avril 1 498, un bûcher fut dressé sur la place du palais. On accourut à ce spectacle non-seulement de toutes les parties de la ville, mais des campagnes et des cités voisines. La place, les fenêtres et jusqu'aux toits des maisons, tout était rempli de spectateurs. Mais, au moment fatal, le courage parut faillir au champion de Savonarole: il déclara qu'il n'entre-
(i) Comincs, cliap. LI.
(2} On lit daus une lettre de Savonarole à Alexandre VI , datée du 20 septembre 1/197: Dignctur Sanctîlas vcstra niilii significarc quid ex omuibus quae scripsi vel dixi sit revocanduiu, et ego id libentissimè faciani.
332 LIV. Il, CHAP. I.
rait dans le bûcher que l'hoslie àla main. Le franciscain s'y opposa, ainsi que les magistrats qui avaient réglé les conditions du combat. Ils craignaient que la foi chrétienne ne fût compromise dans l'esprit des peuples, si l'hostie sainte venait à brûler avec celui qui la portait. La pluie survint: en éteignant le bûcher, elle termina la dispute, et l'épreuve n'eut pas lieu \
Le lendemain, on entendit retentir dans la ville les cris: aux armes! à Saint-Marc! Le peuple, soulevé par les franciscains et par les ennemis politiques de Savonarole, alla saisir le dominicain dans le couvent de Saint-Marc, où il s'était réfugié. Les magistrats, qui voulaient le sauver, lui avaient ordonné de sortir de la ville; mais il avait voulu braver le péril. Il fut arrêté et livré au tribunal des Huit, auquel s'adjoignirent deux commissaires ecclésiastiques, envoyés par le pape Alexandre YI. Il avoua dans les tortures que sa science de l'avenir lui venait des lumières naturelles, et non, comme il s'en était vanté, de la révélation immédiate de l'Esprit-Saint'. Il fut con-
(i) Guicciardini, lib. III. — Joh. Burchardi Diarium.
(2) Bayle , après avoir discuté les principales circonstances du procès de Savonarole , ajoute cette réflexion : « Je ne sais si les juges eurent connaissance des lettres que Savonarole avait écrites à Charles VIII pour l'exhorter à revenir en Italie et à
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damné à être brûlé vif avec deux de ses disciples. Quand on lui lut la sentence par laquelle il était retranché de l'Eglise: De la militante] s'écria-t-il. Le courage de sa mort confirma celui de ses paroles (23 mai 1498). Ses cendres furent jetées dans l'Arno; mais quelques parcelles de son corps, dérobées aux flammes par les soldats qui gardaient la place, furent conservées à Florence comme de saintes reliques'.
Quelques torts qu'on put reprocher à Savonarole, son nom resta dans le peuple comme un emblème de réforme religieuse et de liberté politique. Pour accomplir cette réforme et pour fonder cette liberté, le dominicain avait compté sur la France jusqu'au dernier moment; mais Charles YIIl l'avait précédé de six semaines dans le tombeau. Le jeune roi, après avoir signalé la fin de son règne par de sages réformes et d'utiles établissements",
reformer l'Eglise par l'épée. Ils auraient eu là un sujet valable de le condamner pour crime d'état, ^> (Dictionn. bist. etcrit., art. Savonarole.)
(i) Corporum absumptoruui cinrros quosoumque potuerunt in unum redactos plauslriscpic dclatos, in Ami fluvium injecerunt. Ex incendie superfuère nonnuUa, quae cautè raplu religiosèque servata sunt. ( Francise. Picus in Vilâ Savonarolae. )
(2) Charles VIII rt'gla les allribiilions du i^nind vonst'il , et
mourut sans postérité, laissant à son cousin Louis d'Orléans le trône de France, la main d'Anne de Èretagne et l'espoir de conquérir l'Italie.
ie rendit sédentaire. Il fit recueillir les registres de la chambre dés côiûpi'es, en rriêmé temps qu*il faisait exécuter l'ordonnance de Charles VII relative à la rédaction des contâmes. Il fonda le parlement de Bretagne. Il travailla à réformer les abus de l'ordre de Saint-Benoît et de plusieurs autres ordres religieux. Il voulait s'opposer au cumul des bénéfices. Il est même le premier de nos rois qui ait eu la pensée de soumettre à l'impôt les bonnes villes franches ^ les grands personnages et tes cours souveraines. Mais la volonté royale, qui voulait le fcièn du pfeuple, échoua contre les réclartiations des privi-