‹ Histoire de l'Europe au 16e siècle (volume 2)Chapitre 37 sur 48 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

Premières expéditions de Louis XII en Italie. — Sou alliance avec les Borgia. — Avènement de Jules II.

Lotiis XII commença son règne comme Charles VIII avait fini le sien, par des réformes législatives et judiciaires, li diminua les impôts d'un dixième, réprima la licence des gens de guerre, et assura, par de sévères ordonnances, la bonne administration de la justice'. Mais à peiné etit-il pourvu à l'ordre intérieur de ses États, qu'il se prépara à passer les Alpes et à tenter à son tour la conquête de l'Italie. 11 se proposait de faire valoir à la fois les droits de la couronne de France sur lé royaume de Naples et ses droits personnels sur le duché de Milan. Tous ces droits avaient été réconnus sans difficulté par le parlement de Paris, et au titre de roi de France Louis XII avait ajouté ceux de duc de Milah et de roi des Deux-Siciles et de Jérusalem '.

(i) Ordonnances dé i4^8 et il^gy.

(a) Belcarii Comment, rer. Gallic, lib. VllI.

La discorde, qui agitait toujours l'Italie, était favorable aux projets du nouveau roi. Venise était jalouse de Milan; le pape avait besoin d'un appui contre les seigneurs de la Romagne. Le favori de Louis XII, Georges d'Amboise, archevêque de Rouen , reçut le chapeau de cardinal. Bientôt César Borgia, qui avait renoncé à la pourpre romaine en plein consistoire, vint en France chargé des pouvoirs d'Alexandre VL II apportait la bulle pontificale qui annulait le premier mariage de Louis XII avec Jeanne de France: il reçut du roi le duché de Valence en Dauphiné, et prit le titre de duc de Valentinois, au lieu de celui de cardinal évêque de Valence, en Espagne, qu'il avait porté jusqu'alors '. Quelque temps après , Borgia resserra les liens qui l'attachaient au parti français, en épousant Charlotte d'Albret, sœur du roi de Navarre '.

Louis XII, plus prudent que Charles VIII, négociait avant de combattre: il voulait prévenir les coalitions qui avaient enlevé à son prédécesseur le fruit de ses conquêtes en Italie. Après avoir traité avec le pape, il traita avec les Vénitiens : par le traité de Blois (i5 avril i499)j la république reconnut

(i) Sismondi, HUt. desrépubl. italiennes, chap. XCIX. (a) Guicciurdini, lib. II.

les droits de Louis XII sur le duché de Milan. Elle s'engagea à fournir au roi quinze cents chevaux et quatre mille fantassins. En outre, les Vénitiens devaient envahir le Milanais par l'est, au moment où l'armée française l'envahirait par la frontière opposée. Il était bien entendu qu'ils auraient leur part de la conquête : Louis XII consentait à leur abandonner Crémone et la Ghiara-d'Adda, jusqu'à quatre-vingts pieds de distance de la rivière. Ainsi leJNIilanais était déjà partagé entre le roi de France et la république de Venise.

C'était à l'Empire qu'il appartenait de lutter contre l'influence française dans le nord de l'Italie, Ludovic comptait sur l'appui de Maximilien ; mais l'empereur épuisait ses forces dans une guerre meurtrière contre les Suisses et les Grisons'. Ludovic tourna ses regards vers les Turcs : il s'efforça d'effrayer Bajazeth de celle alliance imprévue entre la France et les Vénitiens. Le sultan com-

(i) A la l);it:>ille de Malserhaïde, dans le Tyrol, les retranchements autricliiens furent emportas par les Grisons. Benoît Fontana «'tait monté le premier à l'assaut; blessé à mort, il s'écria : «A l'œuvre, confédérés! que ma chute ne vous arrête pas! qu'importe un homme de moins? sauvez anjourd'liui vos ligues indi'pcndanles et la liberté de vos montagnes. Si vous tombez vaincus, vous li'guez à vos enfants un esclavage éternel. " (Zschokke, Ttist. «le la naiion suisse, chap. XXIX.)

prit le danger : il fit attaquer les possessions vénitiennes dans le Péloponèse et dansl'Istrie. Le gouverneur de la Bosnie, Scander Bassa, envahit le Frioul , et s'avança jusqu'aux rives de la Livenza; mais il ne tarda point à évacuer l'Italie, et les Turcs se contentèrent d'enlever à la république ce qui lui restait encore sur les mers de la Grèce '. Le roi d'Aragon, Ferdinand-le-Catholique, avait traité avec Louis XII, et parmi les alliés qu'il se réservait de soutenir, même contre la France , il n'avait nommé aucun prince d'Italie. Loin de défendre la Péninsule contre la conquête étrangère, il attendait l'occasion de s'en approprier une partie , et conservait des garnisons espagnoles dans plusieurs places de la Calabre \ Quant àl'Anglelene, malgré sa jalousie contre la France, elle était trop éloignée de l'Italie pour intervenir dans les affaires de ce pays. D'ailleurs Henri VII était tout occupé à pacifier l'Irlande , à créer la marine anglaise', et à punir les aventuriers qui tentaient de ranimer les feux à peine éteints de la guerre des deux roses : le faux Richard d'Yorck , Peikins-Warbec, fut condamné à mort en i499-

(i) Dcmetr. Cantimir, Histoire de l'Empire ottoman. (a) Ferreras, Hist. d'Espagne, XP partie. (3) Voyez plus liaut, page 179.

GUERRES DE LOUJS XII EN ITALIE. 33l9

L'état de l'Europe était donc oussi favorable que celui de l'Italie à l'anibitiqn de ]4)ui,s 1^\\: aussi ^^^rmée française n'ent-e||ç qu'à sç moptrer pour conquérir le Milanais. l^ouisXII était v< --léà Lyon, pour diriger des renforts sur l'Italie : c'étaient sçs lieutenants, Xrivulzio et d'Aubigny, qui commandaient l'expédition. 4 ppine l'armée eut-elle passé les Alpe^, qu'elle attaqua sur les bords du Tanaro la petite forteresse d'Arazzo , qui se rendit dès les premiers coups de canon. Annone fut immédiatement assiégée; la brèche fut ouverte dès le lendemain , et la garnison passée au fil de l'épée; car, dans cette seconde expédition, les Français prévinrent souvent, par la cruauté, la perfidie italienne qu'ils avaient éprouvée dai^s la première. L'arniée se répandit dans tout le pays Transpadan : Valen/.a, Inisignano, Vogliera, Castel-lNuovo, Ponte-Corone et Tortone se bâtèrent d'ouvrir leurs portes. Les Français entrèlept à Alexandrie, passèrent le Pô, et reçurent la soumission de Pavie avant d'être arrivés jusqu'aux: portes de cette ville. De leur coté, les V'é- ))iliens avaient poussé leurs avant-postes jus((u'à Lodi. Toute la Lombardie était en fermentation : à Milan, le peuple soulevé tua en plein midi le trésorier du duc, Antoine Landriano. Sforza , ne voulant pas Juticr conlic la fortune qui se ilécla-

34ô Liv. II, r.HAp. II.

rait si rapidement contre lui, fit partir ses enfants pour l'Allemagne, sous la garde de son frère, le cardinal Ascanio. Bientôt il partit lui-même, après avoir pourvu à la défense et à l'approvisionnement du château, et il alla attendre à Inspruck, dans les États de l'empereur, une occasion favorable de rentrer dans les siens '.

Les Français s'avançaient toujours avec une incroyable célérité. A six milles de Milan, des députés vinrent leur offrir les clefs de la ville. Gènes fit sa soumission. Crémone, assiégée par les Vénitiens, offrit de se rendre aux Français. Enfin, le commandant du château de Milan, Bernardino de Corte, livra sa forteresse moyennant une grosse somme d'argent; mais bientôt, également méprisé et par ceux qu'il avait trahis et par ceux qui l'avaient acheté, il mourut de honte, comme les iraitres qui ont un retour de conscience. La conquête du Milanais avait coûté en tout vingt jours. Louis XII se hâta de passer en Italie : la population de Milan vint à sa rencontre à trois milles de la ville. Quarante enfants, vêtus de draps d'or et de soie, le précédaient en chantant des hymnes : il fut reçu coumie un libérateur. Pour payer dignement tant d'enthousiasme, il diminua

(i) Sitoiondi, ch.ip XCIX.

les impôts: les taxes, qui sous Ludovic montaient à près d'un million sept cent mille livres, furent réduites à six cent vingt-deux mille livres. Un parlement fut institué dans la capitale de la Lombardie, sur le modèle des parlements français. Le roi reçut à Milan les ambassadeurs de presque tous les princes de l'Italie , et conclut une alliance avec les Florentins, dont il avait d'abord assez mal reçu les députés. Louis XII, en quittant la ville, nomma Trivulzio son lieutenant dans toute l'étendue du duché de Milan. Mais cet homme, en sa double qualité de soldat et de chef du parti Guelfe y eut bientôt indisposé contre lui la noblesse et même la bourgeoisie. On l'avait vu, sur la place du marché, tuer de sa main quelques bouchers qui refusaient de payer la gabelle. Le représentant du roi de France excita une haine générale par son arrogance et par sa tyrannie.

Ludovic, ([uise tenait en observation, prend à sa solde cinq cents gendarmes bourguignons et huit mille fantassins suisses, il marche vers la Lombardie avec une célérité digne de l'ennemi cpi'il va combattre; il repusse les Alpes au couimencemenl de février (i5oo), malgré les neiges (|ui encombreul les routes et la tourmente <pii j)i(;eipite les avalanches; il traverse le lac de Côme dans des barques (ju'il trouve sur ses bords. A

Côme , la bourgeoisie se déclare pour lui , et les Français quittent la ville. Trivulzio sort de Milan et se retire vers Novarre, puis à Mortara, où il attend les secours du roi. Ludovic rentre dans sa capitale, et le peuple, déjà dégoûté des Français, le reçoit avec enthousiasme '.

Aussitôt que Louis XII eut appris la révolution de Milan, il hâta le départ de toute sa gendarmerie, et envoya le bailli de Dijon recruter de nouveaux corps de Suisses. L'empereur venait de traiter avec la Confédération, et la Suisse regorgeait de soldats tout prêts à vendre leur sang à qui voulait le payer. Le cardinal d'Amboise vint s'établir à Asti. La Trémoille amena bientôt quinze cents lances avec six mille fantassins français, et le bailli de Dijon dix mille Suisses. Au commencement d'avril, cette armée se trouva, entre Novari-e et Milan, en présence de Ludovic. Les Suisses formaient de chaque côté la plus grande partie de l'infanterie. Ceux qui servaient dans l'armée française avaient pris les armes du consentement exprès de la Confédération , et marchaient sous les bannières de leurs cantons ; ceux dû duc, au contraire, n'étaient que des aventuriers qui s'étaient engagés individuellement. Ces derniers, au

(i) Guicciardini, lib. IV.

moment de combattre, prétextèrent un ordre de la Diète qui leur défendait d'en venir aux mains contre leurs frères : ils déclarèrent qu'ils ne marcheraient pas contre les bannières deleurs cantons. Sforza eut beau courir de rang en rang, distribuant des promesses et son argenterie : ils traitèrent avec La Trémoille qui leur laissa la liberté de retourner en Suisse. Sforza se retirait avec eux , babillé en cordelier, et, monté sur un méchant cheval, il essayait de se faire passer pour leur aumônier : un soldat du canton d'Uri le livra au bailli de Dijon, pour la somme de deux cents écus. Il fut envoyé en France, et enfermé au château de Loches, où il mourut en i5io. Milan rentra donc au pouvoir du roi de France, et le cardinal d'Amboise, chargt^ de gouverner le duché, fit oublier par sa douceur et sa justice la tyrannie de Trivulzio.

Ces révolutions successives qui changent la face du Milanais, il faut sans doute les attiibuei', nonseulement aux circonstances politiques, mais à la position géographique du pays et à la différence des races qui l'ont primitivement peuplé. La partie occidentale, fidèle à l'instinct de son origine', a pour la France une sympathie que la force peut

(i) W.-F. Edwards, Des carcictères physiologiques des races Iiumaines, considérés dans leurs rapports avec l'histoire.

étouffer , mais qui renaît sans cesse d'elle-même. Aussi les Français font-ils toujours des progrès rapides sur le Tanaro , sur la Stura , et en général dans la partie supérieure de la vallée du Pô. La partie nord-est, au contraire, appuyée sur les montagnes du Tyrol , a plus d'affinité avec l'Allemagne. Quand les Français vainqueurs se sont établis à Milan, Ludovic se retire à Inspruck, sous la protection germanique , et il revient bientôt par le Nord, aussi facilement que les Français par l'Occident. En temps de guerre, les deux partis qui divisent l'Italie septentrionale, le parti français et le parti allemand, paraissent quelque temps se balancer. La France décide la question par ses armes. Mais d'où vient qu'ensuite l'Italie lui échappe, et que l'Allemagne , qui semblait avoir renoncé à disputer le terrain, y redescend triomphante et en reste définitivement maîtresse? C'est que l'Allemagne couimunique plus directement que la France avec l'Italie : par les montagnes du Tyrol, par les sources de l'Adda , de l'Oglio, de l'Adige et de la Piave dont elle est maîtresse, par les châteaux-forts dont elle a hérissé cette partie des Alpes, elle a toujours en son pouvoir les clefs de la Loml)ardie ; tandis que la France ne communique avec ce pays que par des régions intermédiaires. La Savoie et la Suisse ont toujours

mis entre les sympathies françaises et italiennes la barrière des plus hautes Alpes. Il est vrai que la Savoie et une partie de la Suisse ont des instincts français; mais ces instincts peuvent céder à l'ascendant des puissances ennemies de la France, et alors le chemin de l'Italie nous est fermé. Si la duchesse de Savoie n'avait pas ouvert les Alpes à Charles VIII, il aurait fallu combattre à outrance dans les défilés du mont Genèvre, et rougir de sang français la Durance et la Doire. A la fin du dernier siècle, l'un des plus grands résultats des guerres de la révolution fut d'incorporer la Savoie à la France ; et Napoléon , tout en respectant l'indépendance de la Suisse, unit le Valais à l'Empire. Le Rhône , depuis sa source juscpi'à son embouchure, fut un fleuve français, et une admirable roule s'ouvrit à travers le Simplon, pour servir de lien entre la France et l'Italie. Tout cela était fortement conçu , savamment combiné, et exécuté avec autant de suite que de vigueur; et pourtant tout cela nous a manqué! il ne nous en reste aujourd'hui qu'un souvenir d'une inmiortellc grandeur. Combien il est facile de concevoir que nos ancêtres du quinzième et du seizième siècle aient si rapidemenl perdu l'Ilalie, après l'avoir con([uise, eux (|ui s'avançaient avec tant tle témérité, sans calculer les

obstacles, et qui, les eussent-ils calculés exactement, n'avaient point les ressources nécessaires pour en triompher! Aussi, pour Charles YIII, pour Louis XII, c'était tous les ans à recommencer, et, à chaque printemps, la domination française s'écroulait en Italie, comme la neige des Basses- Alpes fond au premier soleil de mai.

Cependant, nous l'avons vu , et nous en trouverons une nouvelle preuve dans les faits qui vont suivi-e, Louis XII avait profité de l'expérience de Charles \ III. Il s'avance avec plus de précaution ; il se fie avec plus de réserve à ses alliés et aux peuples conquis* Au moins ii né se ferme pas toute retraite, en s'engageant, dès le début de la campagne, dans le midi de la Péninsule. Avant de penser au royaume de Naples, il veut être sur du Milanais. Nous devons remarquer aussi qu'il songé moins à ses plaisirs que Charles VIII; qu'il est sans cesse occupé à envoyer des renforts à son armée; enfin qu'il a quelque étincelle de ce génie politique , aussi nécessaire que le génie de la guerre à la conquête de l'Italie: nous l'avons vu par ce parlement et quelques auti*es institutions françaises qu'il introduisit à Milan. Les Français ont toujours pat'tagé ce qu'ils avaient av^ec leurs frères des bords du Pô : en 1 699 ils ont transplanté à Milan le parlement et la royauté française ; deux

siècles plus tard, ils y ont établi un directoire et la constitution de l'an III.

Une fois rétabli dans le Milanais, Louis XII fut pendant c{uelque temps l'arbitre de l'Italie. Il donna quelques secours aux Florentins, pour les aider à réduire la ville de Pise, à laquelle Cbarles VIII aVait autrefois promis la liberté '. Mais les Fran^ oais combattirent mollement leurs anciens amis , et la guerre continua plusieurs années entre Pise et Florence. En même temps, Louis XIl resserra son alliance avec la cour de Rome , et aida César Borgia à soumetli*e les seigneurs de la Romagne. On s'est étonné plus d'une fois, on s'est indigné de l'alliance d'un prince tel que Louis XII avec un pape tel qu'Alexandre VI. Il est certain qu'il y a peu de crimes dont la famille Borgia n'ait été souillée. Nous n'avons pas besoin de remuer cette fange : tout le monde sait d'ailleurs les for* faits et les infamies que l'histoire impute à Alexandre VI et à son digne fils. Mais ce qu'on oublié souvent en jugeant Louis XII, c'est l'état de la Romagne et des envii-ons de Rome au mohient où la politique décidait le roi de France à s'allier aux Borgia. La campagne romaine était toujours d-évastée pai* les querelles implacables des Oî»ini et

(i) Guicciardiiii, lib. Y.

des Colon na. Les premiers dominaient sur la rive droite du Tibre, les seconds sur sa rive gauche. Les Orsini étaient considérés comme chefs du parti guelfe , les Colonna comme chefs des Gibelins. Mais, dans ces luttes sanglantes des grands feudataires romains , ces vieux noms de partis désignaient moins des opinions opposées que des haines personnelles et des ambitions rivales'. Des bandes de condottieri, à la solde de ces puissants chefs, allaient partout détruisant les moissons, arrachant les vignes, brûlant les oliviers. La campagne de E-ome se changeait en désert; et le mauvais air, si meurtrier sur les bords du Tibre, faisait chaque jour de nouveaux j^rogrès à travers les champs abandonnés.

C'était encore pis dans la Romagne : là, point de terme aux exactions ni aux cruautés. Les seigneurs, en se débarrassant de la suzeraineté pontificale, croyaient s'être affranchis de toutes les lois divines et humaines. Parce qu'ils ne relevaient plus du pontife de Rome, ils ne reconnaissaient plus ni Dieu ni loi. Il y avait entre eux des haines héréditaires, qu'ils satisfaisaient n'importe à quel prix. Ce n'étaient pas seulement des coiidotlieriy c'étaient des assassins qui parcouraient les cam'-

(i) Sismondi, chap. C.

pagnes, toujours prêts à frapper la victime désignée à leurs coups. Et c'était peu de tuer un ennemi, il fallait détruire sa race. Lorsque l'archevêque de Milan, Arcimboldo, fut nommé légat de Pérouse et de l'Ombrie, il trouva dans cette province un gentilhomme qui avait brisé contre les murs la tête des enfants de son ennemi, et égorgé sa femme qui était enceinte. H semble qu'au moins sa vengeance devait être assouvie : point du tout. Venant plus tard à découvrir un enfant du même homme, qui était resté vivant, il l'avait mis à mort et cloué en trophée à la poite de sa maison '.

L'historien de la ville de Milan, qui nous a transmis le fait que je viens de rapporter, prétend que cette atrocité n'avait point paru extraordinaire aux gens du pays. Qu'il nous soit permis de protester ici contre le témoignage de l'historien. Il reste toujours dans le plus grand nombre un sentiment d'humanité qui ne meint point, et, si bas (ju'un peuple soit tombé, une telle horreur ne peut lui paraître un événement ordinaire. Ce fut au contraire parce que l'indignation pn!);i(jue était poussée au comble, que les Romagnols permirent à César

(i) Josephi Kipamontii, Historia nrbjs Mccliolani, np. Sis* moruli, tliii[>. C.

35o LIV. II, CHAP. II.

Borgia d'entrer dans leurs \illes, et de détruire à SOH profit les tyrans qui désolaient leur pays. G^est là aussi ce qui explique l'alliance de Louis XH avfc un homme aussi corrompu. En donnant les mains à la création du duché de Romagne , le roi de France ne faisait que détruire au-delà des Alpes une féodalité cent fois plus oppressive que celle qui avait succombé dans ses États. C'était d'ailleurs la condition secrète moyennant laquelle il avait obtenu, à son avènement, l'alliance du pape et la bulle qui autorisait son divorce.

Dès la première entrée des Français dans le Milanais, trois cents lances et quatre mille Suisses s'étaient détachés de l'armée pour commencer la conquête de la Romagne. Avec ces auxiliaires , Borgia s'était emparé d'immola et de Forli (1499). La révolution qui rétablit Ludovic dans Milan interrompit l'expédition en Romagne; mais aussitôt que le roi de France eut repris le Milanais, le duc de Valentinois , toujours soutenu des armes françaises, s'établit à Pesaro et à Riraini (i5oo). L'année suivante, un enfant, comme l'appelait Borgia, le jeune Astorre de Manfredi , qui n'avait pas encore dix-huit ans , se défendit vigoureusement dans Faënza. Cependant les habitants, après avoir forcé les assaillants à faire deux fois le siège de leur ville, consentirent à capituler, à condition

que leur jeune seigneur aurait la liberté de se retirer où il voudrait et conserverait ses revenus héréditaires. Le traité signé et la ville rendue , le duc de Valentinois parut accueillir le jeune Manfredi avec bienveillance ; quelques jours après, il l'envoya à Rome ; là le jeune prince fut étianglé avec son frère naturel, et leurs corps furent jetés de nuit dans le Tibre. Cependant la soumission de Faënza avait complété la conquête de la Romague. Le consistoire, dont le pape avait changé la majorité par une nouvelle promotion de cardinaux, consentit à l'aliénation de cette partie des Etats de l'Église, et la Romagne fut érigée en duché en faveur de celui qui l'avait conquise *.

Quand César Borgia fut maître de celle province, il s'efforça de la pacifier, en la délivrant des brigands qui l'infestaient. Son inflexible sévérité assura parlout le respect des personnes et des propriétés. Le peuple élait disposé à tout pardonner à Borgia ; car ses rigueurs et ses perfidies n'avaient atteint ((ue les seigneurs et leurs partisans. Mais le nouveau duc voulut s'épargner l'odieux des exécutions qu'il avait ordonnées. C'était à un nonnné Raniiio dOrco «pi'il avait confié, avec un pouvoir sans limites, le soin

(i) Guicciardlni, lib. V.

352 LtV. II, CHAP. ir.

de rétablir l'ordre dans tout le pays. Quand cette tâche fut accomplie, on vit un matin, sur la place publique de Césène, un échafaud sanglant, sur lequel était étendu Ramiro d'Orco, la tête séparée du tronc'. Borgia avait voulu se donner le mérite de briser lui - même l'instrument de ses cruautés.

Cependant Louis XII continuait l'exécution de ses projets sur l'Italie. Tout semblait favoriser l'invasion du royaume de Naples : le Milanais était conquis; Venise était occupée à lutter contre les Turcs, qui venaient de lui enlever Modon , Pylos et Coron ; la cour de Rome était dévouée au roi de France; Florence était affaiblie et divisée. Le roi de Naples, Frédéric, qui sentait toute sa faiblesse, offrit à Louis XII de le reconnaître son feudataire, de lui livrer ses places fortes, et de lui payer tribut. Le roi rejeta ces offres : il voulait régner à Naples sans partage. Il n'avait à craindre que l'ambition de Ferdinand-le-Calholique, qui prétendait aussi au royaunie de Naples. Un traité d'alliance fut conclu à Grenade, le ii novembre i5oo, entre Louis XII et Ferdinand. Celui-ci devait avoir pour sa part la Fouille et la Calabre, avec le titre de duc; Louis XII devait

(t) Mnchiavelli, Il Principe, cap. VIT,

GUERRES DE LOtJÎS XII ETJ" ITALIE. 353

avoir laTerre de Labour, Naples et les Abruzzes, avec le titre de roi de Naples et de Jérusalem. Mais ce traité resta secret; et, quand l'armée française, commandée par d'Aubigny, parut sur les bordsduYulturne, Frédéric comptait encore sur l'appui des Espagnols. Gonzalve de Cordoue, après l'avoir trompé jusqu'au dernier moment, lui avoua l'existence du fatal traité. Dans son indignation, Frédéric ouvrit Naples aux Français, et demanda un asile à Louis XII , qui lui accorda une pension de trente mille ducats. Le prince alla vivre paisiblement sur les bords de la Loire, et se consola, en faisant des vers , de la perte de son royaume '. Son fils Ferdinand, duc de Calabre, après avoir longtemps défendu Tarente, s'était rendu à Gonzalve sous la condition d'être libre: il fut envoyé en Espagne, où il mourut prisonnier.

La discorde ne tarda point à éclater entre les conquérants, au sujet d'une province napolitaine ([ui était restée indivise , la Capitanate. La principale cause de guerre, c'était la gabelle sur le passage des troupeaux, qui, des plaines brûlées de la Fouille, remontaient chaque année dans les Abruz-

(i) Guicciardini, lib. V. — J. de Saint-Gelais, Histoire de Louis XII.

354 Liv. n, CHAP. II.

zes. Ce droit produisait cent mille ducats par an , et formait le revenu le plus net du royaume de Naples. Les hostilités , commencées en 1 5o2 , furent quelque temps sans résultats. On se bornait, de part et d'autre, à quelques défis qui changeaient la guerre en tournois. Là brillait, dans tout son jour, l'héroïsme si pur du chevalier Bayard. L'année suivante, tandis que Louis XII se laisse tromper par le traité de Lyon, où Ferdinand reconnaissait l'ancien partage du royaume de Naples, Gonzalve de Cordoue soumet au roi d'Aragon la totalité du pays. D'Aubigny est fait prisonnier à Séminare, où il avait été vainqueur dans l'expédition de Charles VIII. Le duc de Nemours périt à Cérignoles avec près de quatre mille hommes. Une nouvelle armée française descend dans le royaume de Naples, commandée par Gonzague de Mantoue, qui était passé au service de la France; mais cette seconde aimée n'est pas plus heureuse que la première : les soldats qui la composent sont réduits à se renferpier dans Gaëte, et à capituler pour avoir la vie sauve (r5o4). Louis d'Ars, qui s'ptait maintenu (lans Venouse depuis la journée de Cérignoles, se défend encore plusieurs mois, et s'ouvre un passage la lance à la main, avec sa gendarmerie. C'en est fait : l'Espagne est maîtresse

des Deux-Siciles , et la France, qui possède encore Milan , a perdu pour la seconde fois le royaume de Naples.

Deux événements funestes aux Français venaient alors de s'accomplir en Italie, la mort d'Alexandre VI et la chute de César Borgia. Selon une tradition fort répandue, mais qui n'est point appuyée sur des preuves authentiques , le pape mourut du poison qu'il avait préparé pour le cardinal Carneto. Une pareille méprise pourrait être commise par un apprenti scélérat, mais non par un homme aussi consommé dans le crime qu'Alexandre VI. La populace de Rome pleura la mort du pontife, comme autrefois les plébéiens regrettaient les plus mauvais empereurs. De quelques vices et de quelques crimes que sa mémoire ait été souillée, les auteurs ecclésiastiques lui ont fait honneur de ne pas s'être écarté un instant de la pureté de la foi. Us l'ont aussi loué d'avoir le premier organisé la guerre contre la presse, par la fondation de la censure ecclésiastique. Le peuple lui a su plus de gré d'avoir détruit les .seigneurs qui dévoraient sa substance, et d'avoir pacitté la canqiagno roniaine. Après ses funérailles, les Orsini et les (^olonua it'iitrèrenl armés dans la ville, et essayèrent d'y renouveler

]a guerre civile'. Tous les barons romains ren-» trèrent dans les châteaux que le pape "leur avait enlevés. Il fallait une main ferme pour rétablir l'ordre dans le patrimoine de saint Pierre. Le cardinal d'Amboise était alors en Italie, et aspirait à la papauté : le conclave, qui cherche toujours à être le plus libre possible dans son élection , lui persuada d'éloigner ses troupes de Rome, et Pie III fut nommé. C'était un vieillard languissant, de l'ancienne famille Piccolomini. Les cardinaux aiment à se donner un chef qui ne leur commande pas long-temps : au bout de vingtcinq jours, Pie III était mort. D'Amboise, n'espérant plus rien pour lui-même, contribua à faire élire le cardinal Julien de la Rovère, dont il attendait une politique française; en effet, Julien avait été autrefois l'allié de Charles YIII contre la cour de Rome. Mais, une fois pape, Jules II eut d'autres desseins: il n'eut plus en vue que deux choses , la prépondérance du Saint-Siège et l'indépendance de l'Italie.

Le moment de lutter contre la France n'était pas encore venu. Le nouveau pontife commença par réduire les barons romains qui se flattaient

(i) Guicciîirdini, lib, VI.

de reconquérir, avec leurs châteaux, leurs antiques privilèges. Il fit ensuite arrêter César Borgia, etlui fit signer, au Vatican, l'ordre de rendre aux troupes du pape les forteresses de la Romagne. Puis il le mit en liberté; mais, au milieu des haines qui éclataient contre sa famille, Borgia n'avait plus d'asile : il se remit entre les mains de Gonzalve de Cordoue, s'imaginant que la parole des autres vaudrait mieux que la sienne. Mais le général, qui avait pour maxime que la toile d'honneur devait être d'un tissu lâche , l'envoya en Espagne où il fut mis en prison. Borgia s'échappa après trois ans de captivité , se réfugia auprès du roi de Navarre, Jean d'Albret, son beau-frère, et périt en combattant pour lui contre des vassaux rebelles. Quand César Borgia livrait à Jules H les forteresses de la Romagne, ces forteresses ne lui appartenaient plus: Venise en avait déjà conquis plusieurs. Venise, long-temps distraite des affaires de l'Italie par ses guerres contre les Turcs, venait enfin de traiter avec eux (i5o3). Un marchand vénitien , qui devait monter un jour sur le trône ducal, André Gritti, alors prisonnier à Constantinople, dirigea les négociations, et réconcilia sa patrie avec Bajazetli. Aux ternies do ce traité, qui fut observé jusqu'en iSS^, les Vénitiens rcndni(Mil aux Turcs Leucadc, doiil ils s'élaicnl (•tiij>ar('s

pendant la guerre, et ils abandonnaient leurs anciens droits sur Modon, Coron et Lépante'. A la mort d'Alexandre VI, la république chercha à se dédommager en Italie de ce qu'elle avait perdu dans lePéloponèse : Forlimpopoli, Rimini,Faënza, et plusieurs autres places tombèrent en son pouvoir. Elle possédait déjà Ravenne et Cervia, anciennes dépendances du Saint-Siège. Elle occupait certains ports du royaume de Naples, depuis son intervention dans les affaires de ce pays. Dans le Milanais, elle était maîtresse du territoire de Crémone. Enfin, elle avait profité des embarras de Maximilien pour s'emparer de plusieurs villes impériales ou autrichiennes dans le nord-est de l'Italie. Ainsi Venise, quoique mutilée par les Turcs, était encore la terreur de ses voisins et l'envie des étrangers.

Les puissances qui s'étaient disputé la Péninsule , venaient de remettre le glaive dans le fourreau. Par les traités de Blois, conclus en i5o4 et i5o5, Louis XIÏ abandonnait le royaume de Naples à Ferdinand-le-Catholique, et l'empereur accordait au roi de France l'investiture du duché de Milan. Jamais l'Italie n'avait été plus à plain-

(i) Pétri Bembi Histor. Venet., lib. VI. — Guicciardini, lib. VI.

GUERRES DE LOUIS XII EN ITALIE. SSg

dre ; car ce qui avait échappé à la domination étrangère, était en proie aux querelles intestines. Florence avait cru rendre son gouvernement plus stable en mettant à la tête de la république un gonfalonnier à vie, comme l'était le doge de Venise'. Pierre Soderini avait été élevé à cette haute dignité; mais le parti des Médicisn'en existait pas moins, et la guerre de Pise continuait sans résultats. Jules II était réduit à reprelidre une à une toutes les villes de la Romagne. Là Venise luttait contre le pape , et les puissances étrangères s'apprêtaient à se partager les dépouilles de la république'. Telle était l'Italie au commencement du seizième siècle, et nous ne pouvons mieux la représenter qu'en citant ces paroles de Machiavel, qui expriment si bien la plaie toujours saignante de ce malheureux pays : « L'Italie est aujourd'hui sans chef, sans institutions, sans lois. Vaincue, déchirée, conquise, elle étale aux regards de ses enfants des ruines de toute espèce. Étendue sans force et sans vie, elle attend un sauveur qui la guérisse de ses blessures, qui mette fin aux déchirements de la Lombardie et aux pillages du royaume de Naples. Prosternée au

(i) Scipione Ammirato, Isl. Fior., lib. XXXVIII. (2) Sismondi, chap. CIII.

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pied des saints autels , elle prie Dieu qu'il lui envoie un vengeur pour la purifier des cruautés et des outrages qu'elle a soufferts. Tout humiliée qu'elle est par les Barbares , on la voit disposée à suivre une bannière commune, s'il se présente un homme qui prenne cette bannière et qui la déploie'.» Jules II fut cet homme chargé de rétablir,, au moins pour quelque temps, ^'indépendance et la grandeur de l'Italie.

(i) Machiavelli, Il Principe, cap. ultim.

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