CHAPITRE III
Révolte de Gênes contre la France. — Ligue de Cambrai. — Sainte ligue. — Victoires et revers des Français. — Résultats des guerres de Louis XII en Italie.
Par un des traités de Blois, Louis XII avait obtenu de Maximilien l'investiture du Milanais, mais à condition de le donner en dot, avec les duchés de Bretagne et de Bourgogne, à Claude de France, sa fille, fiancée à Charles d'Autriche, qui fut plus tard Charles-Quint. Mais une telle union aurait eu pour résultat de démembrer la France , et de faire passer dans une maison étrangère une grande partie de sa puissance. En effet, il s'agissait d'en détacher les trois dernières acquisitions qui faisaient sa force et son orgueil, les duchés de Bourgogne, de Bretagne et de Milan. Aussi les Etats , rassemblés à Tours en i5o6, réclamèrent-ils contre cette convention que le roi lui-même ne pouvait tenir à exécuter : ils le supplièrent de donner sa fille, non à un étranger, mais au prince héritier présomptif de la couronne, au comte d'Angoulcme, depuis l^ançois I", Claude do Franco cl
le comte d'Angouléme furent fiancés en présence des Etats. C'était déjà un germe de guerre ; il y en avait un autre, comme nous l'avons vu, dans les projets de Jules II , qui poursuivait l'accomplissement de ses deux pensées favorites, la prépondérance du Saint-Siège , et ce qu'il appelait l'expulsion des Barbares.
Dans l'état d'épuisement où se trouvait l'Italie, de pareils projets ne pouvaient s'accomplir que lentement, et, avant de chasser à la fois les Espagnols, les Allemands et les Français , avant d'étendre la domination temporelle de l'Église sur toiis les Etats de la Péninsule, il fallait d'abord que le pape s'occupât de reconquérir dans son intégrité l'ancien Etat pontifical. Jules II avait commencé l'œuvre par l'arrestation de César Borgia : il la continua, après la paix, par la soumissiori de la Romagne. Il rentra successivement , plutôt par l'adresse que par la force, dans la plupart des domaines de l'Eglise. Mais,- à l'égard de l'étranger, il n'en était encore qu'à des insinuations secrètes et à des manœuvres perfides. Grâces à ses soins et à ceux de Maximilien , Gènes s'insurgea contre la France en 1607. Il y avait long-temps que le peuple et les nobles étaient en querelle dans cette ville. La faction populaire , victorieuse de la garnison française qui faisait cause commune
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avec les nobles, ressuscita le vieux titre de doge et le donna à Paul de Novi^ directeur d'un atelier pour la teinture de la soie. C'était un homme actif, intègre, capable de commander, et d'un caractère digne de circonstances meilleures '. Il s'assuia des alentours de la ville et la mit en état de défense, construisit un nouveau fort sur le promontoire de la Lanterne , et fit enlever les vivres et les fourrages dans la vallée de Polsévera, par où devait arriver l'armée française. Elle parut bientôt, nonibreuse et irritée, le roi en tète; et, à la vue de ces bataillons, qui, des hauteurs de * l'Apennin , se précipitaient dans la Polsévera pour punir la ville rebelle, les Génois épouvantés prirent la fuite, sans avoir combattu. Après une faible résistance aux abords de la Ville , les portes sont livrées, et le roi entre dans Gènes, à cheval, armé de toutes pièces , l'épée nue à la main. Les magistrats le reçurent à genoux, le suppliant de pardonner. Les femmes et les enfants étaient venus à sa rencontre, portant des branches d'olivier. Louis XII déclara qu'il pardonnait au peuple ; mais des échafauds lurent dressés pour les chefs. Paul de Novi fut vendu aux Français par un Pisan qu'il avait cru son ami. Il fut décapité : sa
(i) Sismondi, chap. CIV.
tête, fixée au bout d'une pique, fut exposée sur la tour du Prétoire, et ses membres partagés en quatre furent attachés aux portes de la ville. La population fut condamnée à une forte contribution militaire; une forteresse inexpugnable fut élevée à la Lanterne ; enfin , les privilèges de Gênes et son traité avec la France furent brûlés publiquement. Ce fut ainsi que cette ville expia son indépendance de six semaines \
Jules II, voyant les Français si forts, ajourna ses projets contre eux, et, sans cesser d'être leur ennemi, il devint leur allié. En attendant qu'il pût soulever toute l'Italie contre Louis XII, il s'unit à Louis XII contre une puissance d'Italie qui lui portait ombrage ainsi qu'aux Français. Cette puissance, c'était la république de Venise, qui, depuis dix ans, avait grandi au milieu des ruines de l'Italie. Presque tous les Etats de la Péninsule avaient quelque chose à réclamer de la république : ce n'étaient pas seulement ses faibles voisins, tels que le duc de Ferrare et le marquis de Mantoue , c'était le pape , comme souverain de la Romagne; l'empereur, comme seigneur de plusieurs villes italiennes ; Ferdinand-le-Catholique, comme roi de Naples , et le roi de France comme duc de
(i) Guicciardini , lib. VIL
Milan. Ces puissances conclurent contre Venise la ligue de Cambrai ( 1 5o8 ) y dont le germe était déjà dans les traités de Blois.
M. de Sismondi fait observer avec raison que la ligue de Cambrai est, après les Croisades, la première entreprise suivie dans un but commun par plusieurs Etats européens \ Mais il faut remarquer ici une grande différence, non-seulement dans l'objet de l'entreprise, mais dans la manière dont elle fut conduite. Au temps des guerres saintes, les nations européennes se poussaient l'une l'autre vers l'Orient, à peu près comme les Barbares s'étaient autrefois jetés sur l'Occident: c'étaient des masses aveugles, obéissant à un instinct irrésistible. Il n'y avait point de plan arrêté d'avance, point de moyens de subsistance assurés ; les résultats de l'expédition n'étaient point prévus. Dans le traité de Cambrai, au contiaire, les droits des parties contractantes, les moyens d'exécution, les indemnités à répartir après la victoire, tout a été débattu et réglé'. Il faut reconnaître ici l'origine d'un droit nouveau, qui considère les nations comme des personnes, et qui soumet leurs rapports h des règles pré-
(i) Sismondi, chap.CV.
(2) L'abbé Dubos , Histoire de la ligue de Cambrai.
cises, à des lois consenties en commun. Il faut reconnaître en même temps l'origine d'une puissance nouvelle, destinée à stipuler pour les nations, à prévenir la guerre, ou du moins à en déterminer les causes, les moyens et les résultats. Ce droit, c'est le droit des gens; cette puissance, c'est la diplomatie. A dater de la ligue de Cambrai, le droit des gens et la diplomatie ont mis un terme à la confusion des relations internationales , et commencé l'ère nouvelle de l'équilibre européen.
Dans la guerre qui allait s'engager contre Venise, l'empereur et le roi de France appuyaient leurs prétentions respectives sur ce qu'ils appelaient la légitimité imprescriptible de leurs droits. Les Vénitiens invoquaient les traités, qui leur garantissaient toutes leurs possessions de Terre- Ferme. Le pape, qui d'abord avait fait valoir la légitimité de ses droits comme le roi de France et l'empereur, invoqua, dans la seconde année de cette guerre, les convenances nationales et l'intérêt général de l'Italie. Ainsi, comme le dit le savant historien des républiques italiennes, le droit international repose sur ces trois bases , la légitimité , les traités et les convenances nationales. Mais est-il vrai, comme le prétend M, de Sismondi, que ces trois bases soient absolument
différentes, et que leurs principes soient nécessairement contradictoires? Ces trois motifs ne peuvent-ils pas, au contraire, se ramener à un seul, dont les deux autres ne sont que l'expression plus ou moins fidèle? En effet, qu'est-ce que la légitimité sinon l'ancienneté de la possession? Or, quelque ancienne que soit la possession , sur quoi s'est-elle fondée à son origine, sinon sur les convenances nationales ? Ce sont les convenances nationales qui la maintiennent. Si elles viennent à se modifier, le droit dont elles étaient la base ne subsiste plus , et il peut arriver qu'un pays change de maître sans que l'ancien possesseur puisse invoquer un droit imprescriptible. La prescription est le salut de l'ordre social , dans le droit des gens comme dans le droit civil. Et les traités , sur quoi reposent-ils? Evidemment ils reposent. §ussi sur les convenances nationales, telles qu'elles se trouvent en présence après la guerre. Chacun stipule pour ses convenances, suivant ses forces ; et dans ce mot de forces il faut comprendie non-seulement les forces matérielles, mais les forces intellectuelles et morales, qui dirigent renq)l()i des autres et qui ont aussi leur poids dans la balance. 8i plus tard les forces s'augmentent d'une part et de l'autre décroissent, les convenances ne lardent point à changer, et il en résulte que les traités
sont modifiés ou rompus. Le droit des gens n'est donc au fond que la règle des convenances réciproques des nations entre elles. Celui-là connaît le mieux le droit des gens, celui-là est le meilleur diplomate qui a le mieux calculé les convenances et les forces réelles des différents peuples. Mais il arrive fort souvent que plusieurs nations ont les mêmes convenances, et croient avoir des forces suffisantes pour les défendre. Alors les deux parties commencent par plaider, avec des notes, avec des protocoles , la cause de leurs prétentions opposées. Si l'on ne peut s'entendre, et la plupart du temps on ne s'entend pas, le glaive est tiré, et, selon l'expression de nos ancêtres, c'est Dieu qui est pris pour juge.
Au moment d'engager la lutte qui devait suivre le traité^e Cambrai , les Vénitiens avaient la conscience de leurs forces; mais ils sentaient aussi celles de l'ennemi qui les attaquait, et, en présence d'une coalition aussi formidable, ils essayèrent de négocier. N'ayant pu parvenir à se faire écouter, ils tâchèrent de susciter une autre guerre à leurs principaux ennemis: ils entreprirent de soulever l'Angleterre contre la France et les Turcs contre l'empire; mais Henri VII et Bajazetli abandonnèrent Venise àses propres forces. Venise ne recula point; et cependant toutes les
circonstances se réunissaient pour l'effrayer. C'est peu de toute l'Europe conjurée : le magasin à poudre de l'arsenal saute avec une effroyable détonation ; la forteresse de Brescia est frappée d'un coup de tonnerre; une barque qui portait à Ravenne dix mille ducats pour la solde des troupes s'engloutit dans les flots; les archives de Venise sont consumées par le feu, n'importe; quand le héraut d'armes du roi de France vient, de la part de son maître , déclarer la guerre à la République , le doge Lorédano répond avec dignité que les Vénitiens sauront se défendre, et qu'avec l'aide de Dieu ils espèrent bien ne pas succomber'.
Cependant ils sont vaincus, par Louis XII en personne, à la bataille de Vaila ou d'Agnadello , dans la Ghiara d'Adda. C'était le i4 mai iSoq que le roi de France avait remporté cette victoire, où le général des Vénitiens, Barthélémy d'Alviano, avait été fait prisonnier. Dès le lendemain, il se présente devant Caravaggio , qui ouvre ses portes. Le 17, la ville de Bergame lui envoie ses clefs, et la citadelle, comme celle de Caravaggio , cède aux premiers coups de l'artillerie française. Le 24, les
(i) Pctri Bembi , Histor. Venet., lib. VIII. — Guicciardini, lib. VIII.
370 LIV. II, CHAP. m.
Français sont à Brescia; Crème leur ouvre ses portes j ils s'emparent de Crémone et de Pizzighettone. Enfin, un mois environ après la bataille d'Agnadello, Louis XII a conquis toute la partie du territoire que le traité de Cambrai lui assignait en partage \ 11 faut remarquer que, dans les villes dont il s'empare, le roi, fidèle à la politique qu'avait suivie la France dans toute cette guerre, cherche à soulever le peuple contre l'aristocratie vénitienne, et fait prisonniers tous les gentilshommes. 11 leur impose ensuite des rançons assez fortes pour ruiner les nobles familles auxquelles ils appartenaient.
Tandis que Louis XII triomphait si rapidement des Vénitiens, ses alliés, le pape, l'empereur, le roi d'Aragon, le duc de Ferrareet le marquis de Mantoue prenaient chacun leur part des dépouilles de la République. L'armée pontificale, enhardie par la victoire de Vaila, réduisit en peu de jours Cervia, Rimini, Ravenne et Faënza. Le duc de Ferrare, Alphonse d'Est, rentra dans la Polésine de Rovigo, ancien domaine de sa maison. Le mar(|uis de Mantoue reprit les villes d'Asola et de Lunalo. Les Espagnols menaçaient les villes napolitaines occupées par les Vénitiens. En même temps les
(i) Sisraondi, chap. CV.
LIGUE DE CABIBRAl. 3nt
Impériaux, sous la conduite du duc de Brunswick, en traient dans le Frioul, et y prenaient Feltre et Bellune. Dans la Lombardie, Vérone, Vicence et Padoue firent leur soumission à l'empereur. Enfin ^ Trieste, Fiume et les autres villes illyricnnes tombées l'année précédente au pouvoir des Vénitiens, relevèrent l'étendard de la maison d'Autriche. Venise alors prend une résolution héroïque: elle abandonne tout ce qu'on veut lui prendre, et audelà; elle renonce à toutes ses possessions de Terre-Ferme j délie ses sujets du serment de fidélité, et se borne à couvrir ses lagunes et la métropole par le rappel de toutes ses garnisons. Venise s'étant ainsi retirée tout en elle-même, il fallait une flotte pour la réduire, et aucun des alliés n'était prêt à en fournir une. La mollesse et la discorde se glissèrent bientôt parmi les coalisés : c'est ce qui arrive pres(|ue toujours après la victoire; et cela est fort heureux, car si les forts s'entendaient toujours et ne faisaient point de fautes^ les faibles seraient écrasés sans retour.
Les alliés, qui avaient [)oussé la guerre avec plus ou moins de vigueur, étaient tous tombés dans l'inaction, depuis que chacun d'eux était satisfait dans son ambition particulière. D'ailleurs il n'entrait point dans leur plan de détruire complètement la f\épubli(jue, qu'ils jugeaient néces-
Zjl LIV. II, CHAP. m.
saire à l'équilibre de l'Italie. Louis XII avait repassé les Alpes, et, par une économie mal entendue, il avait licencié la plus grande partie de son armée, pour réduire les impôts dans l'intérieur de ses Etats. Les Vénitiens, se sentant un ennemi de moins, se hasardent à sortir de leur ville; ils lèvent de nouvelles troupes, avec lesquelles ils surprennent Padoue et s'y défendent contre Maximilien , qui était à la tète de quatre-vingt mille hommes. Ils reprennent Vicence et presque tout le Trévisan : la ville de Trévise leur était restée fidèle. Quand Jules II eut rétabli sa domination dans les anciennes dépendances de l'Etat romain, il changea de politique à l'égard des Vénitiens : il leur donna l'absolution; car il les avait excommuniés pour avoir porté la main sur les domaines de l'Eglise. Il fit la paix avec eux , à condition qu'ils lui laisseraient ses conquêtes, qu'ils ne mettraient plus aucun obstacle, dans leurs Etats, à la juridiction ecclésiastique, et qu'ils accorderaient à tous les sujets romains la liberté du commerce et de la navigation sur l'Adriatique'.
La politique du pontife était changée en apparence; mais, au fond, elle était conforme aux projets qu'il avait conçus dès le premier jour de son
(i) Raynaldi Annales ecclcsiast , ann. i5io.
règne. Il s'était servi des Français contre Venise, pour agrandir le Saint-Siège : il voulut se servir des Vénitiens contre la France, pour délivrer l'Italie. Ferdinand-le-Catholique, qui n'avait pris qu'une faible part aux opérations de la ligue, s'en détacha complètement quand le pape lui eut accordé l'investiture du royaume de Naples, et, de cette formidable coalition, il ne resta plus que Maximilien et Louis XII. Encore Louis XIl s'étaitil très affaibli en se brouillant avec les Suisses, dont il avait refusé d'augmenter la solde. Jules II, plus généreux ou plus habile, s'était empressé de traiter avec eux, et avait obtenu le privilège de lever des troupes dans leurs cantons'. Ainsi les choses avaient bien changé depuis le traité de Cambrai : ce n'était plus l'Italie et l'Europe liguées contre Venise; la République avait repris sa place dans la famille italienne, et les deux partis aux prises, c'était d'un côté l'Italie, de l'autre l'Allemagne et la France, le parti étranger et le parti national, à la tète duquel le pape s'était placé.
Jules H désirait ardemment la euerre contre la France, mais il n'osait la déclarer. Une flotte vénitienne, accompagnée d'une galère pontificale, se
(i) Guicciurdini 1 lil>- IX.
374 L*v. 11, r.HAP. m.
dirigea vers la ville de Gènes , pour y exciter uu soulèvement contre la domination française. En même temps le d^ç d'Urbin, neveu du pape, attaqua les Etats du d»c de Ferrare, qui était resté fidèle aux Français, et les Suisses, commandés par l'évéque de Sioii, Matthieu Scbirner, envahirent la Lombardie. Il était évident qu'il se formait contre la France une ligue nouvelle, dont le pape était rame. Les hostilités étaient flagrantes, et pourtant Louis XII hésitait à rompre avec Jules. H: il était retenu par les scrupules de la reine et par sa piété personnelle. IMais alors se manifesta dans la nation, et même dans lecleigé français, un mouvement qui prouvait combien commençait à s'effacer l'antique prestige de l'autorité pontificale.
Pendant que Tarmée se préparait à passer les Alpes, pour mettre à la raison les soldats et les alliés du i>ape, le clergé français se réunit à Tours en concile national. Non -seulement il déclara qu'en certains cas, el particulièrement dans la circonstance présente, il était permis, de faire la guerre au pape; mais il vota pour cette guerre un subside de cent mille écus. L'asseiKiblée ajoutait, il est vrai, que la religion était hors du débat, et qu'il fallait respecter les règles de l'ancienne discipline; mais CCS réserves mêmes n'en rendaient que plus redoutable l'opposition du clergé galli-