‹ Histoire de l'Europe au 16e siècle (volume 2)Chapitre 39 sur 48 · CONCILE DE TOURS · texte numérisé non relu

CONCILE DE TOURS

can. Les évéques français, d'accord avec cinq cardinaux italiens qui avaient déserté le parti du pape et s'étaient réfugiés à Milan, réclamèrent la convocation d'un concile général, où Jules II fut entendu , jugé, et même déposé , s'il y avait lieu *. Ce concile devait être convoqué à Pise, dans le plus bref délai. En attendant, l'assemblée défendit de s'adresser à la cour de Rome pour aucune affaire, et surtout d'y envoyer de l'argent. Enfin il y eut, au concile deTours, un mouvement remarquable de liberté religieuse. L'Allemagne était représentée dans cette assemblée : Maximilien y avait envoyé son secrétaire, Matthieu Lang , évêque de Gurck. Le prélat allemand adhéra aux résolutions des évéques français, et demanda, au nom de l'empereur, un recueil exact des litjertés de l'E«lise gallicane. Ce recueil lui fut en effet donné, et bientôt, répandu dans les universités allemandes, il augmenta la fermentation religieuse q«i commençait à les agiter. Luther, qui n'était encore qu'un théologien inconnu dans une petite ville de h Saxe, put s'inspirer des décisions du concile de Tours, et la réforme semblait couver en France avant d'éclater en Allemagne.

(i) Machiavelli, Legazionc alla corte di Francia, Ictt. IX c seg.

Jules II ne s'y méprit point : il se sentit attaqué au spirituel comme au temporel, et sa colère fut terrible contre ce qu'il appelait le schisme des évéques français. Il se fortifia contre la France, en renouvelant ses entreprises sur Gènes et ses négociations avec les souverains étrangers. Il pouvait toujours compter sur Ferdinand-le-Catholique : il chercha à se concilier le nouveau roi d'Angleterre, en lui envoyant, aux fêtes de Pâques 1 5 10, la rose d'or, témoignage de la prédilection pontificale. Henri VII, en mourant, avait recommandé à son fils de rester en paix avec la France : docile aux instructions paternelles, Henri VIIÏ signa un nouveau traité avec Louis XII ; il se réservait seulement de défendre l'Eglise, si le roi de France venait à l'attaquer'.

Les Français, encore unis aux Impériaux, continuaient la guerre contre Venise, et menaçaient les Etats romains. Jules II vint s'établira Bologne, où il était entré en maître quatre ans auparavant, et où il avait remplacé la tyrannie des Bentivoglio par une oligarchie dévouée à la cour de Rome. Les Français, qui avaient tour à tour défendu et trahi les Bentivoglio, vinrent assiéger le pontife dans Bologne. Jules II voulait combattre: tout

(1^ Ryiiier, Kœilera et coiivcnlioncs, l. XIII.

malade qu'il était, il se fit transporter au balcon du palais; de là, il donna sa bénédiction aux troupes et exhorta le peuple à prendre les armes. Mais ni les bénédictions, ni les paroles ne purent armer les Bolonais, qui faisaient des vœux pour la France. Une armée vénitienne vint à propos au secours du pape; et, quand ce renfort eut fait lever le siège de la place, Jules II adressa une lettre à tous les princes de la chrétienté. Dans cette lettre il représentait le siège de Bologne par les Français comme un attentat contre l'Eglise et contre la foi. Lui-même, plus impétueux que ses soldats et ses alliés, prit une part active à la guerre. Il y avait dans le caractère de ce pontife une ambition et une ténacité qui rappelaient les anciens Romains, Il se fit porter en litière, de Bologne au camp devant la Mirandole. La ville était au pouvoir des Français. Là, sous le feu du canon de la place, par un froid excessif et une neige continuelle, il dirige les travaux , fait placer les canons et en presse le feu. Le chevalier Bayaid faillit s'emparer de sa personne dans une embuscade; mais le pape fut assez heureux pour s'échapper. L'historien de Bavard raconte cet accident avec sa naïveté accoutumée. « S'il eût demeuré, dit-il, autant qu'on mellroit à dire un Pater noster^ il étoit cro-

que'. » Un froid violent glaça les fossés de la place; elle capitula le ao janvier i5i i, et le pape y entra triomphant par la brèche.

Jules II, vainqueur, lança contre ses ennemis une bulle d'excommunication , dans laquelle Louis XII était implicitement compris. Malgré l'anathème, qui jadis eût fait tomber le glaive de la main des soldats, l'armée française redouble d'efforts. Trivulzio force le duc d'Urbin d'abandonner Bologne. Celui-ci, transporté de fureur, va poignarder, dans Ravenne, le cardinal de Pavie, auquel il attribuait sa défaite. Le pape, obligé de quitter Ravenne, se retirait tristement, lorsqu'il apprit qu'un concile général était convoqué à Pise*, et qu'il était sommé d'y eoroparaitre. Dès lors il resserra ses alliances, et organisa \?l sainte ligue. La sainte ligue était la contre-partie du traité de Cambrai. Venise s'unissait à son tour, contre la France, avec le pape et le roi d'Aragon. Les confédérés déclaraient, dans leur manifeste, que leuf alliance avait pour but de conserver l'unité de l'Eglise, et de rendre au pape la ville de Bologne,

(i) Mémoires du chevalier Bajard, chap. XLIII.

(2) Pise était retombée, depuis l' année i5o9, au pouvoir des Florentins.

avec toutes les dépendances des Etats pontificaux. Le pape déclara déchus ceux des cardinaux qui se rendraient au concile de Pise, et il excommunia les Florentins pour avoir piété une de leurs villes'. Cependant les prélats du parti français essavèrent de s'installer à Pise. On vit alors combien la papauté avait conservé d'influence, même dans les villes d'Italie qui lui étaient politiquement opposées. Les évéques français et les cardinaux qui les accompagnaient étaient regardés comme hérétiques . Quand ils voulurent se rassembler dans la cathédrale, le peuple ameuté leur en ferma les portes. Ils se présentèrent à plusieurs églises, qu'ils trouvèrent également fermées. Enfin ils s'établirent à grand'peine dans celle de Saint- Michel , pour y chanter leur première ntesse. Le clergé de la ville leur refusait les vases des églises et tous les ornements des autels. Le peuple les

(1) Floreuce, qui comptait sur les Français» Kcsista à ces iskCBOiCes, et se prépara à soulieuir la guerre conlre l'Eglise avcQ les deniers de l'Eglise elle-même. Une loi, picscntée an grandconseil, décida qu'une partie des revenus ecclésiastiques seraient mis en séquestre, ])our subvenir, dans l'occasion, aux frais de la guerre contre le pape (Guicciardini, lib. X). C'est quelque chose d'assez curieux que celte ])remière atteinte portée aux biens des églises, dans une ville d'Italie, aux portes de la capitale du monde chrétien.

38o LIV. II, CHAP. III.

poursuivait dans la rue , avec des invectives. La position n'était pas tenable : aussi profitèrent-ils de la première occasion pour quitter Pise, en s'ajournant à Milan.

Les Suisses qui avaient quitté le service de la France pour celui du pape, et qui depuis plusieurs années possédaient Bellinzone', une des clefs de la Lombardie, s'avancèrent au nombre de seize mille jusqu'aux portes de Milan. Ils s'étaient fait donner par la république de Venise des canons et cinq cents hommes de cavalerie, et ils portaient avec eux l'étendard que leurs pères avaient déployé à Nanci contre le duc de Bourgogne. Cependant l'armée battit tout à coup en retraite : les chefs avaient été intimidés ou séduits par Gaston de Foix , qui commandait à Milan pour le roi de France'. Bientôt l'armée espagnole et l'armée du pape vinrent assiéger Bologne. rJaston courut au secours de la place, et la délivra. Le gouvernement français, assez bien vu dans le Milanais, était détesté dans les villes de la Lombardie vénitienne. Le comte Avogaro introduisit les Vénitiens dans

(i) Les Suisses qui s'étaient engafi;és volontairement dans l'armée de Ludovic Sforza, s'étaient emparés de Bellinzone en regagnant leur pays, après la bataille de Novarrc (iSoc).

(2) Pétri Bembi Hist. Venet., lib. XU.

SAIWTE LIGUE. 38 1

Brescia. La garnison fiançaise était sur le point de capituler, lorsqu'arriva Gaston. Chemin faisant, il avait battu les Vénitiens, et n'avait été que neuf jours en route depuis Bologne. En arrivant, il somma la place de se rendre, et le lendemain même il fit donner l'assaut. Bavard y fut blessé : la ville était gagnée, comme dit le chevalier en se sentant frappé d'un coup de pique ■ ; mais le combat continua dans l'intérieur de la place. Les habitants se défendirent du haut de leurs maisons en faisant pleuvoir les pierres, les tuiles, les brandons enflammés et l'eau bouillante sur les assaillants. Les vainqueurs massacrèrent tout ce qui résista, et le pillage dura deux jours entiers; il fut fatal aux Français, en les enrichissant : « 11 n'est rien si certain, dit l'historien de Bayard, que la prinse de Brescia fut, en Italie, la ruine des François; car ils avoient tantgaigué dans cette ville, que la plupart s'en retourna et laissa la guerre '.» Quanta Gaston, qui n'était avide que de gloire, il se donne à peine quelques jours de repos, et, représentant bien, par son infatigable activité, cette furiafrancese, dii\enuci)vo\cvhe en IlaHe, il court attaquer Kavcnne. Là se livra la plus sanglante bataille qu'on eût encore vue depuis le conimen-

(i) Mc'moires du chevalier Bayard, cliap. L.

38a Liv. II, CHAP. III.

éement de la campagne (i i avril 1 5 1 2). La victoire fbt aux Français; plus de dix mille alliés restèrent sur le champ de bataille'; le butin fut immense, tnais Gaston était mort. Comme l'infanterie espa-* gnole se retirait en bon ordre, marchant au petit pas et combattant toujours, Gaston fit contre elle une dernière charge; il fut blessé, et renversé de cheval. Un de ses lieutenants, Lautrec, criait GH vain au soldat espagnol qui l'avait désarçonilé ï «Ne le tuez pas; c'est notre vice-roi^ c'est le frère de votre reine '. » L'Espagnol, sans rien entendre, plongea son épée dans le sein du jeune vainqueur; et Louis XII, en apprenant cette mort et ce triomphe, s'écria douloureusement : « Dieu nous garde de remporter jamais de telles victoires! »

En effet, la fortune de la France semblait morte avecGaston. Maximilien se joignit à la sainte ligue, et abandonna les Français, qu'il servait mal depuis leurs dernières victoires^. Dès l'année précédente,

(1) Mémoires du maréchal de FlcurangCà. — Mémoires (iu chevalier Bavard, chap. LIV.

(2) Gaston de Foix , duc de Nemours , était frère de Germaine de Foix, que Ferdinand-le-Catholique avait épousée après la mort d'Isabelle.

(3) Avant la bataille de Ravenne, Maximilien avait envoyé au capitaine de ses landsknechts, Jacob Empser, l'ordre de quitter immédiatement l'armée française. Mais le capitaine,

SA.INTE LIGUE. 383

Henri VIIJ , après avoir affecté longtemps la neutralité, avait conclu un traité avec Ferdinand, son beau-père', et, le 4 février i5i2, à l'ouverture du parlement, il avait promis son appui à la sainte ligue et au pape qui en était le chef'. Les victoires de Gaston retardèrent quelque temps l'effet de ces alliances; mais la mort du jeune héros rendit le courage à Jules IL Le pontife rompt les négo* ciations qu'il avait entamées avec Louis Xll; il ouvre le concile de Saint-Jean-de-Latran, qu'il oppose au conciliabule de Pise, transféré à Milan , et il se fait conseiller par les cardinaux de continuer la guerre contre la France. A l'appui du suffrage des cardinaux il appelle les armes des Suisses. Ceux-ci, toujours prêts à répondre à l'appel de ceux qui les payaient, descendent plus nombreux que jamais de leurs montagnes; ils

quiélait aUaché à la France, avait tenu l'ordic secret; les Allemands avaient secondé Gaston de Foix, et l'empereur avait eu , bien malgré lui, sa part des lauriers de Ravenne.

(i) Le but de ce traité (17 novembre i5ii) était de faciliter à Henri VIII la conquête de la Guienne et à Ferdinand celle de la Navarre. Voyer Rymer, Fœdera et convenlioncs, t. XIII.

(2) On vit alors, pour la première fois, un vaisseau du jiape remonter la Tamise et arriver à Londres, chargé de fi-uils du Midi, de vins grecs et de présents de toute espèce, destinés au roi, aux lords et aux communes. (Sismondi, chap. CIX.)

s'emparent de Crémone, font fuir les prélats réunis à Milan, et forcent les Français à se retirer en Piémont.

Jules II semblait parvenu à son but : il parle en maître à tous les Etats de l'Italie, et ses volontés, proclamées à la diète de Mantoue, deviennent des arrêts irrévocables. Les Sforza sont rétablis à Milan, les Médicis à Florence. Gênes redevient indépendante sous un doge de la famille Frégose. Le duc de Ferrare , l'allié de la France , est obligé d'acheter son pardon. Bologne est dépouillée de ses privilèges. Mais le pape, qui ne s'oublie pas tout en arrangeant les affaires générales de l'Italie, enlève à Maximilien Sforza, qu'il vient de rétablir, les villes de Parme et de Plaisance, sous prétexte qu'elles ont fait partie de l'exarchat de Ravenne, donné jadis à l'Église par Cliarlemagne '. Cependant les artistes et les poètes, que Jules II avaient encouragés au milieu de ses occupations guerrières et politiques , célèbrent à l'envi ce qu'ils appelaient la délivrance de l'Italie. Michel- Ange, qui avait revêtu de ses chefs-d'œuvre les murs de la chapelle Sixtine, préparait au pontife un magnifique tombeau. Raphaël, que le Bramante venait de présenter au pape, donnait ses premiers

(i) Guîcciardini, lib. XI.

ouvrages qui devaient rester des modèles, et cette basilique de Saint-Pierre, dont Jules II avait jeté les fondements , continuait de s'élever comme pour consacrer moins la mémoire de l'apôtre que la victoire du pontife. 3Iais le terme de tant de gloire et de puissance n'était pas éloigné : Jules II mourut le 21 février i5i3.

Après la mort de ce grand homme, qui avait conservé la vigueur de son àme jusqu'au dernier soupir, et qui, dans la paix comme dans la guerre, avait si bien représenté le génie libre et impérieux de l'Italie, Louis XII essaya de rentrer dans le Milanais. Il avait fait une trêve avec le roi d'Aragon*, et avait détaché les Vénitiens de la hgue, en les effrayant de l'ambition de rerapereur". Mais l'arrêt était prononcé : le cardinal Jean de Médicis, devenu pape sous le nom de Léon X, suivit la politique de son prédécesseur, et les Français furent vaincus devant Nova rre, le 6 juin i5i3. On

(i) Ferdinand signa, le i" avril i5i3, à Orlhès, en Bt'arn, une trêve d'une année avec la France, mais pour les frontières d'Espagne seulement.

(2) Un traité d'alliance entre la France et Venise fut signe à Hlois, le 2/, mars i5i3. Il s'agissait encore départager le Milanais avec la république, comme au commencement des guerres de Louis XII. ( Lettres familières de Machiavel , ap. Sismondi, chap. CXI.)

eût dit que Jules II, tout mort qu'il était, aiguisait encore des armes contre la France, et \eillait à la défense de l'Italie. Dans cette dernière bataille, les Suisses, qui n'avaient ni cavalerie ni artillerie, taillèrent en pièces la gendarmerie française, et forcèrent La Tremoille à repasser les Alpes. En même temps, les Vénitiens étaient battus près de Vicence par le vice-roi de Naples, Raymond de Cardonne, Ainsi Louis XII perdit sans retour le Milanais. Mais il l'avait possédé treize ans, et, pendant cette période, tout ne s'était point passé en stériles combats : les Français avaient pris goût ' aux douceurs de la civilisation nouvelle, et l'aristocratie italienne était sinon détruite, du moins profondément ébranlée, même à Venise, oia elle avait conservé le plus de crédit.

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