‹ Histoire de l'Europe au 16e siècle (volume 2)Chapitre 40 sur 48 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Etat de l'Europe occidentale à la fin du règne de Louis XII. — Première expédition de François F'' en Italie ; bataille de Marignan. — Traités, concordat.

Les nations ont , comme les individus dont elles se composent, le droit d'accomplir librement leur destinée, et de résister de toutes leurs forces à l'établissement d'une tyrannie étrangère. C'est sur ce droit, toujours attaqué, toujours défendu, qu'a reposé jusqu'à nos jours l'existence des Etats européens. Aussitôt qu'un peuple s'élève, qui menace l'indépendance des autres peuples, une ligue se forme contre lui; après une lutte plus ou moins longue, il est réduit à succomber sous le nombre, et l'équilibre se rétablit. Dans la période que nous venons de parcourir, nous avons vu plus d'une fois l'application de cette vérité : les puissances de l'Italie se sont liguées contre Venise, parce (pie Venise menaçait l'équilibre de la Péninsule; les puissances de l'Euiope se sont liguées contre la France, parce (pie la France mena(;ait l'équililne européen. Mais le moment s'approche où la France,

menacée à son tour, devra défendre en même temps son propre droit et le principe de l'indépendance des Etats.

Depuis la fin du quinzième siècle, la Maison d'Autriche, unie à celles de Bourgogne et d'Espagne , avait tracé autour de la France un cercle d'ennemis toujours prêts à l'envahir. L'empereur Maximilien avait toujours travaillé, autant que le permettait la faiblesse de son caractère , à la réforme de la constitution germanique et surtout à l'agrandissement du pouvoir impérial'. Son fils, l'archiduc Phihppe, en sa qualité d'époux de dona Jeanne, avait été appelé au trône de Castille à la mort d'Isabelle (i5o4). Sa femme étant incapable

(i) Il y a un ouvrage de Blachlavel qui contient de précieux détails sur l'Empire et sur l'empereur : c'est un Rapport sur les affaires d'Allemagne, fait par le secrétaire de la république florentine le 17 juin i5o8. On y remarque particulièrement un portrait de Maximilien, que Machiavel doit aux confidences de Pre-Luca , ambassadeur impérial à Venise. « L'empereur ne demande conseil à personne, et tout le monde le conseille; il veut tout faire par lui-même, et ne fait rien de ce qu'il veut : car, bien qu'il ne confie jamais à personne les projets qu'il a conçus, comme l'exécution les fait connaître , ceux qui l'entourent trouvent le moyen de l'en détourner et de le faire renoncer lui-même à ses premiers desseins. Les deux qualités qu'on s'accorde à louer en lui, la libéralité et la facilité de son caractère sont celles qui causent sa ruine. »

l'europe a la mort de louis xir. 889 d'exercer le pouvoir, il avait disputé la régence à son beau-père, et Ferdinand avait renoncé à gouverner la Caslille , se réservant , avec les revenus des colonies américaines, la grande-maîtrise des trois ordres que lui avait léguée le testament d'Isabelle'. Philippe mourut bientôt à Burgos, après une courte maladie (i5o6). La régence revint alors à Ferdinand; mais ce prince, content de gouverner par lui-même l'Aragon , don t le royaume de Naples était devenu une dépendance, se reposa du soin d'administrer la Castille sur l'archevêque de Tolède, le cardinal Ximénès de Cisnéros, que les seigneurs castillans avaient eux-mêmes nommé régent. Cet homme, qui venait d'être créé grandinquisiteur, réunissait dans sa main tous les pouvoirs. Nourri dans les rigueurs du cloître, Ximénès avait appris à gouverner les hommes en se maîtrisant lui-même. Il acheva, par sa politique inflexible, d'affranchii" la couronne de Caslille de la tutelle des grands vassaux. Il révoqua les concessions que l'archiduc Philippe avait faites à la noblesse, et, pour se conciher la bourgeoisie, il accorda aux villes la faculté de lever elles-mêmes les impôts'. Le pouvoir royal faisait chaque jour

(i) Ferreras, Illsf. £;t'nt'r. d'Esp^f^nc, partie XH. (9.) Gomez, De robus gcslis à Ximenio Cisncrio.

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de nouveaux progrès en Aragon, comme en Castille. Ferdinand avait mis le clergé sous sa main, en obtenant du pape la nomination à tous les arclievéchés, évêcbés , prélatures et abbayes '.

La politique de Ximénès agrandit le territoire espagnol, en même temps qu'elle fortifia la préroorative rovale. Les Maures, dont les révoltes avaient été réprimées avec énergie à Grenade et dans les Alpuxarras, furent poursuivis jusqu'en Afrique, où ils s'étaient réfugiés. En i5o8. Don Pedro de Navarro, avait donné la cbasse aux pirates de Barbarie, qui infestaient les côtes.du royaume de Grenade. Deux de leurs principaux repaires, Pégnon de Vêlez et Vêlez de Gomera, dans le royaume de Fez, étaient tombés aux mains des Espagnols. L'année suivante, uneflolte partit de Carthagène pour de nouvelles conquêtes. C'était Ximénès luimême qui avait avancé les fonds nécessaires pour l'expédition. Le cardinal accompagna l'armée , commandée par iNavarro; au moment de l'action, on vit le prélat, monté sur sa mule, parcourir les rangs des cbrétiens et leur donner sa

(i) Relation manuscrite de Contarini à la république de Veniie, citée par M. Mignet dans l'introduction de l'ouvrage intitule : Négociations relatives îi la succession d'Espagne sous Louis XIV.

l'europe a la mort de louis mi. 391 bénédiction; puis il alla prier dans une église voisine du champ de bataille. Oran fut emporté sur les Musulmans, et Ximénès vint consacrer la grande mosquée de cette ville à Sainte- Marie- dela-Victoire. En i5io, Bougie et Tripoli cédèrent à l'effort des Espagnols, et la terreur fut si grande sur le littoral de l'Afrique que les villes d'Alger, de Tunis et de Trémecen se reconnurent tributaires du roi d'Espagne \

En châtiant sur les côtes de la Méditerranée la piraterie musulmane, Ximénès avait bien mérité de la foi chrétienne et du commerce européen. Vers la même époque il préparait, dans l'intérêt particulier de l'Espagne, la conquête delà Navarre. L'existence de ce pays, comme royaume indépendant, intéressait la France, dont il était la barrière au midi; aussi le roi de France était -il l'allié naturel du roi de Navarre. D'ailleurs, c'était un prince français, Jean d'Albi-et, qui régnait à Pampelune, par son mariage avec l'héritière du royaume, Catherine de Foix. En i5i2, le duc d'Albe envahit la Navarre, divisée par des querelles intestines qui favorisaient la conquête espagnole*. En ({uelques jours, Pampelune et la plu-

(i) Ferreras, Hlst. gén. d'Espagne, partie XII.

(a) Le roi Ferdinand s'ciait muni d'une bidle pontificale,

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part des places du royaume ouvrirent leurs portes aux Espagnols , et il ne resta plus à Jean d'Albret que ses domaines de France, où il s'était retiré. Louis XII vint à son secours , et les deux puissances qui se combattaient au-delà des Alpes se rencontrèrent sur les Pyrénées. Mais ce fut en vain que le roi de Navarre assiégea sa capitale avec une armée française: Pampelune resta soumise à Ferdinand, les autres villes suivirent son exemple, et la monarcliie espagnole n'eut plus au nord d'autre frontière que les Pyrénées.

L'Angleterre, à peine échappée à ses longs troubles civils, avait alors peu d'influence sur les affaires du continent. Toujours mal disposée contre laFrance,dontelle enviait les provinces maritimes, elle suivait en général la politique espagnole depuis le mariage du prince de Galles (Henri VIII) avec Catherine d'Aragon, la quatrième fille de Ferdi-

dans laquelle Jules II déclarait le roi de Navarre fauteur de scliisme et scliismaîique. Ce schisme, c'était l'alliance de Jean d'Albret avec le roi de France, qui avait convoque le concile de Pise. En conséquence le royaume était déclaré vacant, et Ferdinand autorisé à le conquérir ; c'était même un des articles de la sainte ligue, de ce traité conclu en i5ii, entre le pape, le roi catholique et les Vénitiens. (Pierre Martyr, lettre /196. — Lellre du roi Ferdinand à l'archevêque de Séville, citée par r>('rnaUlès. )

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nand et d'Isabelle. Un corps de troupes anglaises était descendu en Biscaye, au moment où l'armée de Castille et d'Aragon envahissait la Navarre. Le chef de ces auxiliaires, le marquis Dorset, n'avait pu s'entendreavec Ferdinand, parce que le roi d'Aragon voulait commencer la campagne par la con- (|uéte de la Navarre, et le général anglais par celle de la Guienne '. Après la bataille de Novarre, quand les Français eurent repassé les Alpes, Henri VllI exécuta le traité de Malines qu'il venait de conclure avec Maximilien. Les Anglais débarquèrent àCalais; l'empereur vint les joindre, à peine accompagné de quelques cavaliers, et servit comme volontaire dans l'armée de Henri VIII, à raison de cent écus par jour. Les Français furent vaincus dans la Journée des Eperons^ à Guinegate, lieu déjà funeste, où trente-quatre ans auparavant Maximilien avait vaincu Louis XL Téroucnne fut prise, ainsi que Tournay. Le roi d'Ecosse, Jacques IV, était fidèle à la vieille alliance de son pays avec les Français : il s'était déclaié contre son beau-frère, Henri AIIP, et déjà il avait envahi le nord de

(i) Voyez plus liauf, page 1>K*^.

(2) Jacques IV avait ('pous(', on i5o9,, Marguorîte (l'Angleterre , fille aîin'e de Ileiirl VII , et c'est ee mariage qui a «lonmplus tard à la famillt' des Sluarls des droits au troue d'Angleforre.

l'Angleterre; mais il périt à Flowden, avec l'élite de sa noblesse, et laissa la France exposée à la ligue qui inquiétait toutes ses frontières.

Ferdinand menaçait toujours sur les Pyrénées; les Suisses, enorgueillis du souvenir de Novarre,se précipitaient de leurs montagnes, et inondaient la Bourgogne. Ces peuples, en vendant leur sang à l'or étranger, avaient perdu l'innocence et la foi de leurs pères; mais la ligue helvétique avait pris de la consistance, et son territoire s'était agrandi. Bâle, Scbaffouse et Appenzel étaient réunis à la confédération, qui comptait désormais treize cantons. Tandis que les Grisons, maîtres de la Valteline, s'établissaient à Bormio, sur l'Adda , les Suisses, leurs alliés, s'avançaient de Bellinzone jusqu'au lac de Lugano', et de là ils s'érigeaient en arbitres du Milanais. Le nouveau duc, MaximiUen Sforza, était leur protégé, et ils lui avaient garanti la possession de ses États moyennant quarante mille ducats par an'. Le Valais, gouverné par l'évéque de Sion, obéissait à l'influence pontificale, et la ville de Genève, comme la Savoie dont elle dépendait, reconnaissait l'empereur pour suzerain.

(i) Zschokke, Hist. de la nation suisse, chap. XXX. ("x.) Guicciardini, lib. Xï.

i/etirope a. la mort db louis XII. 395 Cependant Louis Xll échappa à tant d'ennemis conjurés. Le maréchal de la Tremoilîe sauva Dijon investi par les Suisses : il les renvoya dans leur pays, en leur donnant quelque argent et en leur en promettant davantage '. Le roi de France abjura le concile de Pise, et promit que six prélats français viendraient à Rome faire amende honorable, au nom de l'Eglise gallicane\ Ferdinand consentit à renouveler pour un an la trêve d'Orthès, entre la France et l'Espagne. Enfin Louis XII se réconcilia avec Henri VIIÏ , dont il épousa la sœur, Marie d'ÀngleterreS le 9 octobre i5i4. Anne de Bretagne était morte le 9 janvier de la même année.

Mais la France ne possédait plus rien en Italie : les dernières forteresses qu'elle avait conserA'ées danscepays,cellesdeMilanetdeCrémone,avaient

capitulé au mois de juin i5i4, et la lanterne de Gênes le iG août. L'empereur n'avait point désarmé; le pape intriguait contre LouisXll, tout on paiaissantle ménager; les Suisses étaient toujours hostiles, réclamant les cpiatre cent mille ducats promis par La Tremoilîe; la trêve avec l'Espagne était sur le point d'expirer; et loules ces haines, que la France était parvenue à assoupir, ni

* (i) Mémoires do Louis de La Trcmolllo , cl.ap. XV. (a) Raynaldi, Ann. ecclrs., aiin. iSi'.- {^) Rymer, Acta publica, t. XIIL

laient se réveiller pour l'accabler. Aussi Louis XII songeait-il à repasser les Alpes, quand il mourut, le i" janvier idi5.

A l'avènement de François I", il y avait en France deux sentiments bien prononcés, que le nouveau prince devait avoir à comprimer ou à satisfaire: le premier besoin de la nation , c'était de relever au plutôt son influence en Italie; le second, qui s'était manifesté assez vivement au concile de Tours, c'était d'imposer des limites à la tyrannie et à la fiscalité de la cour de Rome, et de conquérir sur le pape une sorte d'indépendance religieuse. François V continua les préparatifs commencés pour une expédition dans la Péninsule. Il remplit le trésor public, en vendant des charges de judicature. Il renouvela le traité de Louis XII avec l'Angleterre, et en conclut un autre avec l'archiduc Charles, souverain des Pays-Bas. Ce jeune prince avait à craindre à la fois le caractère indocile de ses sujets flamands et la jalousie de son aïeul Ferdinand, qui semblait lui préférer son frère; il avait besoin d'un appui tel que le roi de France : il se hâta donc de soUiciter l'amitié de l^Vançois T, dont il devait être un jour le rival le ])lus actif et le plus redoutable ennemi '. Le roi con-

(i) Dumont, Recueil des Iraiti's de paix, t. II, p. f^'J.

FRA-KÇOIS F' E.\ ITALIE. 'dq'j

fie la régence à sa mère, Louise de Savoie, et court vers les Alpes. Il avait rassemblé en Daiiphiné deux mille cinq cents lances, la fleur de la noblesse française. Il avait levé deux mille landsknechtspour lutter contre les Suisses, et dix mille Basques pour tenir tête aux Espagnols. 11 avait à son service, pour l'aider à passer les monts, le premier ingénieur de l'Europe, Pierre de Navarre, qui avait été fait prisonnier à la bataille de Ravenne, et dont le roi catholique n'avait pas voulu payer la rançon'.

On ne s'attendait pas à voir sitôt François V' en Italie: on le croyait encore occupé des embarras d'un nouveau règne. Tout à coup deux détachements français paraissent, l'un sur le mont Cenis, l'autre sur le mont Genèvre, pour tromper les Suisses qui gardaient ces deux passages; mais ce n'était point là cpie devait passer l'armée. Apiès avoir franchi la Durance à gué, elle remonte l'Argentière, traverse le plateau des Piaules -Alpes , parvient aux sources de la Stura, et de là descend dans les plaines du marquisat de Saluées, pays allié des Fiançais. L'historien de François I" raconte ainsi les périls et les obstacles du passage, (pii rappelait celui d'Anuibal ; «L'armée s'eniîai:e

(i) Sismondi, chap. CXII.

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dans les montagnes, du côté de Guillestre; trois mille pionniers la précèdent ; le fer et le feu lui ouvrent une route périlleuse à travers les rochers; on remplit des vides immenses avec des fascines et de gros arbres ; on bâtit des ponts de communication ; dans les lieux inaccessibles aux bétes de somme , on traîne l'artillerie à force de bras ; les soldats aident les pionniers ; les officiers aident les soldats; tous indistinctement manient la pioche et la cognée, poussent aux roues, tirent les cordages ; on gravit les pentes escarpées par un effort plus qu'humain; on brave la mort qui semble ouvrir mille tombeaux dans ces vallées profondes que l'Argentière arrose, et où des torrents de glaces et de neiges fondues par le soleil

se précipitent avec un fracas épouvantable On

arrive enfin à une dernière montagne où l'on vit avec douleur tant de travaux et tant d'efforts prêts à échouer. La sape et la mine avaient renversé tous les rochers qu'on avait pu aborder et entamer; mais que pouvaient - elles contre une seule roche vive, escarpée de tous côtés, impénétrable au fer, presque inaccessible aux hommes? Navarre, qui l'avait plusieurs fois sondée, commençait à désespérer du succès, lorsque des recherches plus heureuses lui découvrirent une veine assez tendre, qu'il suivit avec la dernière

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