DECOUVERTES MARITIMES
la famille , et non par l'individu. Mais l'instinct qui ne permit pas aux membres de la même famille de végéter seuls sur la terre, réunit bientôt les familles en tribus, et les tribus en nations. Les nations étaient séparées par des barrières naturelles, par des fleuves, par des montagnes : ces fleuves furent franchis, ces montagnes s'aplanirent. Les peuples se connurent, se visitèrent, et, même en se combattant, apprirent à s'estimer. Semblables à ces héros d'Homère qui échangeaient leurs armes après le combat, les nations ennemies échangèrent leurs produits, leurs traditions, leurs lois, et, des guerres les plus sanglantes, tirèrent un avantage commun; non que la guerre soil jamais bonne et nécessaire en elle-même, mais parce qu'une fois le mal accompli, la volonté de l'honnne p»eut en faire sortir le bien. Le climat lui-même n'empêcha point les grandes migiations de peuples : l'homme du Midi brava le souille du Nord; l'homme du Nord vint se réchauffer au so- Ifeil du Midi. Si ces perpétuels mouvements étaient légitimes tant qu'ils s'accomplissaient dans l'enceinte des continents, poui(juoi n'auraient-ils pu dépasser ces ancienneslimites, et s'accomplir entre les continents eux-mêmes? L'Océan Allanlicjue ne j)ouvait-il être franchi aussi bien que le Rhin ou le Danube, et le génie moderne était-il enchaîné
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aux colonnes de i'Herculetyrien? La découverte de rAnjéri(|ue et le passage aux Indes par le cap de Bonne-Espérance n'ont donc pas seulement servi l'intérêt matériel des Européens ; ces deux faits ont agrandi le domaine de la science, et fait entrer de nouveaux peuples dans la société humaine.
INous avons vu à quelle époque fut inventé et perfectionné l'instrument qui devait guider les modernes sur des mers inconnues aux anciens '. Cependant les Espagnols avaient fait le premier pas sans le secours de la boussole. Au commencement du quatorzième siècle, ils avaient découvert les Canaries. Ces îles , autrefois connues des anciens sous le nom (ïlles Fortunées^ étaient redevenues, à la chute de l'Empiie , libres et inconnues. Quand elles eurent été retrouvées par quelques marins de la Biscaye, le pape Clément YI , en vrai souverain du monde, les érigea en royaume, et les donna à Louis de la Cerda, infant de Castille , mais d'une famille détrônée. Ce prince fut couronné roi par le pape , dans Avignon; mais il n'eut jamais les ressources nécessaires pour prendre possession de son royaume. Plus tard, un gentilhomme normand, animé du vieil esprit de sa na-
(i) Introduction, page lo et suiv.
(a) Sir.ibon, Gcogr;ii)liie, liv. I, cliap. i.
l'jIVFANT don HENRI. Gc)
tion , Jean de Bétliancourt acheva la décoiiveiie et ia conquête des Canaries. Ces îles, ïjiielesPoiiiigais disputèrent quelque temps aux Espagnols, restèrent définitivement à la couronne de Castille '. C'était comme la première étape des navigateurs qui devaient aller, soit à l'est, soit à l'ouest , à la recherche de nouvelles terres.
Les Portugais commencèrent leurs expéditions en Afrique,dans les premières années du quinzième siècle, sous le règne de Jean 1"°, chef de celle branche bâtarde de la maison de Bourgogne qui devait régner en Portugal pendant deux siècles. Ce prince enleva aux Maures la ville dcCeuta, dont ils avaient fait leur place d'armes', et il arma ses fils chevaliers dans la grande mosquée de cette ville , convertie en temple chrétien (1412). Le Iroi-
(1) Histoire de la première découverte et conquête des Canaries, faites dès l'an i/io2 par rnessirc Jean de Bcthancoiirt; narration contemporaine par F. Pierre Boutier, religieux de vSaint-Francois, et Jean Le Verrier, prêtre , attaché à la personne du sieur de Béthancourt, Paris, i63o.
(2) Les Anglais, qui, dès cette époque, entretenaient des rapports de commerce avec le Portugal, avaient contribué à rétablissement de Jcan-le-Bâtard. ( Froissart , Ciironiqucs , vol. III, cliap. i5.)
C^) In iis Liisitaiii;e rogibus qui, prosporo cvrntu , rem et siiani et chriblianain auxtre, pra'cipuâ cckbri'ale est Joau nrs CD nominc primus, qui, transmisse iu A.fricani cxorriiu ,
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sièine fils du roi, l'infant don Henri, duc de Viseu, comme inspiré par cette initiation guerrière et religieuse, comprit dès ce moment l'avenir qui s'ouvrait au Portugal. Jeune encore, il s'arrache aux honneurs de son rang et aux plaisirs de son âge ; il va s'étahlir sur la baie de Sagres , dans les Algarves, près du cap Saint-Vincent, c'est-à-dire au point le plus avancé de l'Europe occidentale, en face de cette mer qui doit devenir le théâtre de sa gloire et le domaine de sa nation'. Sagres fut bientôt le rendez - vous des plus savants hommes du siècle. Le mathématicien Yago vint , de l'île de Majorque , enseigner à don Henri les principes de la géographie et de la navigation. L'infant fit de rapides progrès dans la science; il contribua à l'invention de l'astrolabe et à celle des cartes marines , connues sous le nom de cartes plates''. Un collège naval fut fondé à
Ceptam tirljem (qiiam Procopius graecè Iznxô-i, alli Septem Fratrtiin civitatem appellant), de Mauris cepit insigni ■vicloriâ. (Malfeli, Ilisloiiariim Indicanim libri XVI, lib. I.)
(ï) J. Barros, Asia, decada I, liv, I, c:ip. i et 2. — Lafitau, Découvertes des Portugais, t. I.
(a) On préférait l'usage des cartes à celui dos globes, depuis que Ptoléinée et les Arabes avaient donne des raéfliodes géométriques pour projeter les cercles de la terre sur une. surface planej mais ces cartes, destinées à représenter les régions
l'infant don HENRI. 'J l
Sagres, pépinière d'hommes savants et résolus (jiii devaient un jour réaliser les pensées du j)rince, et porter aux extrémités du monde le nom de l'antique Lusitanie. C'était alors, dans tout le Portugal, un incroyable enthousiasme pour les découvertes maritimes. Les étrangers affluaient dans ce pays. Castillans, Italiens, Flamands, Allemands même, tous poussés par cet esprit d'aventure et cet amour du danger qui donnent à l'homme la conscience de sa force. Les dames de Lisbonne refusaient leur main à celui qui n'avait pas signalé son audace sur le rivage Africain '.
Dès i/jia, les voyages de découvertes avaient commencé. Deux vaisseaux, équipés aux frais du prince Henri, s'étaient avancés à soixante lieues au-delà du cap Nun, qui avait été jusque là le terme des navigations portugaises'. Les pilotes, tout fiers d'avoir franchi le cap INun, n'osèrent doubler le cap Bojador, qui n'est qu'à deux degrés du tropique, mais qui s'avance de cent vingt
terrestres, ne ponvnient servir pour les voyages mar'times: le prince Henri les appliqua le premier à la navigation. (Bossut, Hist. gén. des Mathématiques, prriode II, chap. 9.)
(i) Gcbauer, liislorien allemand (\n Portugal, cite ynr Mallcbrun, Géog. universelle, liv. XXII.
(a) Barros, Asia, decada I, liv. I, cap. a.
7^ Liv. :, ciïAP. i.
milles d.ins lOcéan, défendu de tous côtés par des bancs de sable, des rocbers et d'éternels orages. En cbercbant à f'rancbir ce terrible promontoire , deux navigateurs , Jean Gonçalves Zarco et Tristan \ az Texeïra, poussés vers la liante mer, découvrirent deux îles, dont ils prirent possession. Les Portugais donnèrent à la première le nom de Puerto-Santo (i4i 8 ), parce qu'ils y avaient trouvé leur salut après une violente tempête; ils nommèrent l'autre Madeira (1419), parce qu'elle était couverte de bois (^madeira, bois, d'où madrier). Quand cette dernière île eut été débarrassée, parle feu, delà plus grande partie de ses forêts, don Henri y fit planter des vignes de Cbypre et de Malvoisie, ainsi que des cannes à sucre de Sicile. Ces cannes à sucre, que les Arabes avaient apportées des Indes dans la Sicile, furent plus tard transportées de Madère en Amérique. L'infant fil aussi établir dans l'île de Madère des moulins à scie, afin que la marine portugaise pût profiter des bois de construction qui avaient échappé à l'incendie '.
Cependant l'Europe était attentive et avait les yeux fixés sur les Portugais. Le clergé s'associait au mouvement général , et prêchait les expéditions jiiaritinies avec autant de zèle qu'il avait prêché
fi) Riimiiiisio, I, loG.
l'infaint don HEKnr. n3
les croisades. Des prêtres accompagnaient les navigateurs , et bâtissaient une église partout où les Portugais fondaient un comptoir et une citadelle. Martin V accorda au Portugal droit de conquête et de souveraineté depuis les Canaries jusqu'aux Indes ' , avec indulgence plénière pour ceux qui périraient dans ces expéditions (1432). Ces concessions pontificales redoublèrent le zèle des navigateurs : le cap Bojador fut doublé par Gileanes en i433. Quinze ans plus tard une compagnie d Afrique était formée à Lagos, et les Portugais avaient doublé le cap Blanc, franchi le tropique, dépassé l'embouchure du Sénégal, touché le cap Vert, et reconnu les Açores. La découverte des Açores, commencée en 1432 par celle de l'ile Sainte-Marie, ne fut complétée qu'au milieu du quinzième siècle. Ces îles commencèrent à être peuplées en i449- E" i466, la duchesse de Bourgogne y envoya une colonie de Flamands; ce qui les a fait quelquefois désigner sous le nom utiles Flamandes^. Les Açores,
(i) Ne conquircndi nrdor in postcris refrigesciTct , à M.irtino y, pontifk'o inaxiiiio, impelravit (quod ipsiiin ab aliis dcindp poritificiliiis confliin.'iliim osl), iiliqiiidqMid à OariaiiA a'I Tilliiniim ii.sqiic Iiidiani jiat'.'ficnt, id qnàin opiinio jnro et coridilionc I.wïitnnirne d'ilfonisossct. '^INT.iflVii , llis*. Ind. liv. I.)
(■ji) Mallcbrim , r.ro^. m:iv!rsolI(> , iiv. XMf.
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n'avaient point été inconnues aux Arabes , puisqu'on les trouve indiquées sur les cartes du quatorzième siècle. Il paraît même qu'elles avaient été visitées, dans les temps anciens, par les peuples navigateurs établis au nord de l'Afrique. On a découvert dans une des Açores, à Corvo, des monnaies carthaginoises et cyrénaïques '. Cest sans doute aussi aux Carthaginois qu'il faut rapporter cette statue équestre, trouvée, dit-on, sur un rocher de l'Ile de Corvo. I.e cavalier tenait la main gauche posée sur le cou de son cheval , et , de la main droite, il montrait l'Occident. Colomb devait plus tard suivre l'indication de cette main mystérieuse; mais les Portugais continuèrent leur chemin vers l'Orient.
Lorsqu'on eut dépassé l'embouchure du Sénégal, on remarqua que les hommes étaient noirs au midi de ce fleuve, tandis qu'au nord ils étaient de couleur cendrée. Frappés de cette terreur qu'inspire tout ce qui est inconnu, les Portugais attribuèrent cette différence à l'extrême chaleut qu'ils commençaient à ressentir, et ils ne voulaient pas aller plus loin. Ce fut alors, à Lisbonne et dans toutes les autres villes, un concert de ré-
(i) Mémoires de la Société des Sciences de Golheinbourg , cités par Mallebrun.
l'infakt don hej^ri. "yS
criminaîions contre don Henri. «Il allait ruiner et perdre la nation par ses tentatives extravagantes. Pourquoi ne pas se contenter des résultats obtenus? disaient de puissants seigneurs, que leurs vastes domaines entretenaient dans l'opulence, et que la science ni l'ardeur des découvertes n'avaient jamais troublés dans leur sommeil. La preuve qu'on ne devait rien tenter de plus, c'était que les Phénicienset les Romains n'avaient jamais été plus loin. » L'exemple des Romains et des Pliéniciens était en effet bien concluant, au quinzième siècle, après l'invention de la boussole et de l'astrolabe! Il y a, dans tous les temps, des hommes incapables d'agir, qui voudraient condamner les autres à leur impuissance; et les Phéniciens eux-mêmes, à l'époque de leurs premières expéditions, quinze ou seize siècles avant l'ère chrétienne, ne durent pas manquer de raisonneurs qui leur conseillaient de ne point perdre de vue les sommets du Liban.
Don Henri ne se découragea point, quoiqu'il commençât à vieillir. De son observatoire du cap Saint-Vincent, il prit en pitié les propos de la cour et de la ville, et tint ferme dans ses projets, malgré les malheurs de plus d'une expédition. 11 vécut, il mourut fidèle à ces paroles ((u'il avait choisies pour devise : Talent de bien faire ; paroles françaises, qui lui rappelaient l'origine de sa
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maison, qu'il avait ajoutées à ses armes , et que les marins gravaient sur l'écorce des arbres dans les pays nouvellement découverts (i463) '.
Un an avant la mort du prince Henri, Pierre de Cintra avait atteint la Guinée. Selon d'anciennes relations, nos marins de Dieppe avaient occupé une partie de ce pays dès la fin du quatorzième siècle. Après la paix de Bretigny, les marchands de Dieppe avaient fait une association avec ceux de Rouen, pour explorer les côtes d'Afrique. En i383 un établissement français avait été fondé à la Mine, en Guinée; mais cette colonie avait été abandonnée dans les premières années du quinzième siècle, au moment où la guerre avait recommencé contre les Anglais \ Les Portugais purent donc librement s'établir dans ce pays. Ils y trouvèrent des mines d'or, qu'ils ne tardèrent pas à exploiter \ Quelques négociants anglais essayèrent d'ouvrir des relations avec cette partie
(i) Barros, Asia, dec. I, liv. I, cap. 16. — Liv. II, cap. 2.
(2) Relations des côtes d'Afrique appelées Guinée, par Villaut de Bellofonds , ouvrage cité par M. Vitet, Histoire de Dieppe , t. II.
(3) Jean de Barro;, notre princip;)! çjuidc dans l'histoire des découvertes niarilimes des Portuf^.iis , fut , en i5Jt2, g<»uverneur de Saint- (leurres de la Aliua , l'ancien établissement dieppois. Trois ans plu:>Uird, il fut uouiuic Ircjoricr des Indes. Il publia la proinicre édition de \'.hi<i en i552.
prt()Gni;s des poutugais ln Afrique. --7
de l'Afrique; mais le roi de Porlugal, Jean II, envoya des ambassadeurs à Edouard IV, pour lui rappeler les bulles pontificales qui donnaient aux Portugais la souveraineté de l'Afrique , et le roi d'Angleterre , cédant à cette autorité, ordonna à ses sujets de renoncer à leurs expéditions '.
La Compagnie d'Afrique, qui avait le commerce de la Guinée, moyennant une somme annuelle de 200,000 reis, s'était engagée à pousser les découvertes à cinq cents milles au sud, dans l'espace de cinq ans. Cependant les Portugais ne passèrent l'équateur qu'en \k']i. Alors ils aperçurent un nouveau ciel et de nouvelles constellations. C'était la première fois que les Européens voyaient le pôle austral , et les quatre étoiles qui en sont le plus voisines. Le Dante avait, on ne sait comment, deviné ces quatre étoiles, plus d'un siècle auparavant. «Je me tournai à droite, et je contemplai l'autre pôle. J'y vis quatre étoiles qui n'avaient été connues (jue dans les premiers jours du monde*. » En passant l'équateur, on avait fait une remarque précieuse: c'était que l'aiguille aimantée continuait
(i) Iluckluit, Navigations, voy.igcs et coniincrce ilcs Angluis, t. II, d'après Garcia de Rcsendc, historien portugais. [jx) lo mi vol^i a nian dcstra ; e posi mente
A l'allro polo; e vidi quattro slclle, Non vibte mai, fuor th' a la prima gente.
(Dante, Purgatorio, eant. I.)
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à se diriger vers le pôle nord. Des établissements se formèrent, sous la ligne même, dans les îles du PHnce et d'Annobon , ainsi que dans celle de Saint-Thomas, qui devint bientôt célèbre parla culture du sucre, et servit plus tard de refuge aux Juifs exilés du Portugal. Mais les Portugais ne devaient point s'arrêter sous les feux de l'équateur; et, dès l'avènement de Jean lï (1481), le progrès des sciences mathématiques promettait de nouvelles découvertes maritimes. Deux médecins du nouveau roi , Rodrigue et Joseph , assistés de Martin Béhaim , qui était venu de Nuremberg se mettre au service du Portugal, dressèrent des tables de la déclinaison du soleil , et trouvèrent le moyen d'appliquer l'astrolabe aux observations nautiques '.
En i/i84, les Portugais s'étaient avancés jusqu'à plus de quinze cents milles au sud de l'équateur. Diego Cliam parvint jusqu'au Zayre, dans le royaume de Congo ". A la même époque, Alfonse
(i) Bossut, Histoire gén. des malhJraat.ques, période If, chap. 9.
(2} Al!i o muy gr.ande reino esti de Congo, Por nos ja convertido a Fe deCIiristo, Por onde o Zayre passa claro, e longo, Rio pelos antigos nunca visto.
(Camoi-'ns, Lusiade, cliant V^ gÇ-ioi.)