‹ Histoire de l'Europe au 16e siècle (volume 2)Chapitre 42 sur 48 · BATAILLE DE MARIGNAN · texte numérisé non relu

BATAILLE DE MARIGNAN

et ne dira-t-on plus que les gendarmes sont lièvres armés; car, sans point de faute, ce sont eux qui ont fait l'exécution '. w Le jour manqua; mais on continua de se battre pendant quatre heures, aux lueurs d'un brillant clair de lune, jusqu'à ce que l'excès de la fatigue et l'ignorance des résultats eussent arraché un instant les armes aux mains des deux partis.

Le chevalier Bayard, qui avait combattu avec sa valeur ordinaire, courut un grand danger dans cette nuit célèbre. «Son cheval, dit son naïf historien, enferré de piques et débridé, quand il se sentit sans frein, se meit à la course, et emporloil le bon chevalier dioict en une troupe de Suisses, n'eust esté qu'il rencontra en un champ des ceps de vigne qui tiennent d'arbre en arbre, où il s'arresta. Le bon chevalier fut bien effrayé, et non sans cause; car il estoit mort sans nul remède, s'il fust tombé entre les mains des ennemis. 11 ne perdit toutefois point le sens; mais tout doulcement se descendit, et jecta son arme et ses cuissarts, et puis, le long des fossez, à quatre beaulx pieds, se relira à son opinion vers le camp des Français, et où il oyoit crier : France! Dieu

(i) Lettre de François I" à sa mère, du camp de Salnte- IJriyitte, i4 septembre i5i5.

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lui feit la giace qu'il y parveint sans danger'. » Quant au roi, pendant toute la nuit il fit bonne garde auprès de son artillerie. «Je vous jure ma foi , dit le maréchal de Fleuranges, qui nous a laissé un récit de cette bataille, à laquelle il avait pris une part glorieuse , je vous jure que ce fut un des plus gentils capitaines de son armée , et ne voulut jamais abandonner son artillerie, et faisoit rallier

le plus de gens qu'il pouvoit autour de lui et

se mit sur une charrette d'artillerie, pour soi un peu reposer, et pour soulager son cheval qui esloit fort blessé'.»

Pendant la nuit, le cardinal de Sion , après avoir amplement rafraîchi ses troupes, dépécha des courriers dans toutes les directions pour annoncer la victoire des Suisses et la défaite des Français; mais le cardinal se hâtait un peu trop d'entonner le Te Deum. « Quand le jour fut venu, dit un autre écrivain contemporain, Martin du Bellay, cliacun se retira sous son enseigne, et commença le combat plus furieux que le soir, de soite que je vis un des principaux bataillons de nos landsknechls estre reculé de plus de cent pas, et un Suisse, passant toutes les batailles, vint toucher de la

(i) Mémoires du chevalier Bayard, chap. XL. (a) Mémoires de Fleuranges.

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main sur l'artillerie du roi, où il fut tué; et, sans la gendarmerie qui soutint le faix , on estoit en hasard'.» Mais bientôt l'artillerie française fit de larges trouées dans le centre des Suisses; les charges réitérées de la gendarmerie achevèrent d'ébranler leurs flancs; et, comme ils commençaient à hésiter sur toutes leurs lignes, on entendit retentir le cri de guerre des Vénitiens : Marco! Marco! C'était l'Alviano qui venait de Lodi au secours des Français. Il n'avait avec lui que son avant -garde : les Suisses crurent qu'il amenait son armée entière*; ils serrèrent aussitôt leurs rangs, et se replièrent sur Milan. Ils y rentrèrent en bon ordre ; mais la victoire était complète, et les résultats en étaient immenses. On estime qu'entre les deux armées il resta sur la place dix-huit à vingt mille hommes, dont les deux tiers ap[)artenaient aux Suisses^; et Trivulzio, qui avait assisté à dix-sept batailles rangées, disait que ce n'étaient que des jeux d'enfants à côté de cette bataille de Marignan, qu'il appelait un combat de géants. Les Suisses se retirèrent dans leurs montagnes; Milan ouvrit ses portes au vaincpieur,

(i) MémoiiTs de Martin du Bellay, liv. I.

(2) Guicciardini, lib. XII.

(3) Sisinondi, Hist. des rép. Ital. cbap. CXII.

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et toutes les villes de la Lombardie firent leur soumission. Le duc Maximilien Sforza capitula, connue autrefois Ludovic : il renonça à tous ses droits, moyennant une pension de trente mille écus. François 1" rétablit le parlement de Milan, et resta quelque temps dans cette ville, pour régler les afiaires de l'Italie, dont une seule bataille l'avait rendu l'arbitre. Le pape, après avoir vainement cherché à soulever une nouvelle coalition contre la France, signa le traité de Viterbe (i3 octobre), par lequel il reconnaissait François 1" comme duc de Milan, et restituait au Milanais Parme et Plaisance, dont Jules II s'était emparé après la bataille de Ravenne*. Raymond de Cardonne, qui commandait l'armée espagnole en Lombardie, se fit comprendre dans le traité négocié par le pape, et se retira dans le royaume de Naples '.

La paix fut bientôt conclue avec les Suisses. Le traité signé a Genève le 7 novembre, ne fut ratifié que par huit cantons; mais, l'année suivante, le traité de Fribourg fut accepté par les cinq autres; et ce dernier traité, connu sous le nom de Paix perpétuelle j assura désormais à la Fjance la barrière des Alpes et le secours de la confédé-

(ij Guicciardini, lib. XII.

(2) Guicciardioi, loc. cit.

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ration. Maximilien continua quelque temps la guerre avec les subsides de l'Angleterre et de l'Espagne; car les diètes germaniques ne voulaient point sacrifier l'argent de l'Allemagne à l'ambition de l'empereur. Mais, tandis que les impériaux luttaient encore en Italie contre les Vénitiens et les Français, le petit-fils de Maximilien, Charles d'Autriche, devenu roi de toutes les Espagnes par la mort de Ferdinand-le-Catholique, resserrait son alliance avec François 1", et signait le traité de Noyon (i3 août i5i6) '. Avant la fin de la même année, Maximilien donna son adhésion à ce traité, et la paix de l'Europe entière suivit la victoire de Marignan.

La question politique était décidée : la puissance française s'était relevée en Italie, et François I" était duc de Milan. Il restait à décider la question religieuse, et à terminer le différend qui, depuis un demi-siècle, divisait la cour de Rome et l'Église gallicane. François I" eut à ce sujet une

(i) Aux termes du traité de Noyon, Charles conservait le royaume de Naples, mais à condition d'épouser un jour la fille aînée de François I", qui n'avait encore qu'un an. Le roi catlioliqiie s'cngafjoait aussi, mais d'une manière ambiguë, à faire droit aux réclamations de la reine de Navarre, Catfierine de Foîx , qni venait de perdre son époux , Jean d'Albrct. ( Sii>mondi, rli.ip CXII.)

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entrevue avec Léon X, dans la ville de Bologne, et c'est là que furent jetées les bases du concordat destiné àremplacer la Pragmatique-Sanction. Pendant la première moitié du quinzième siècle, plusieurs princes chrétiens, tels que l'empereur et le roi de France, avaient établi dans leurs Etats, sous le nom de Pragmatiques-Sanctions^ des lois qui posaient des limites assez étroites à l'autorité et aux privilèges de la cour de Rome. 11 avait été établi en principe dans la Pragmatique de Bourges (i438), conformément aux canons du concile de Baie, que tout concile général avait une aulO' rite supérieure à celle du Pape. Le même acte réduisait de beaucoup les frais à payer au Saint- Siège, et consacrait comme un droit la liberté des élections canoniques'.

Reconnaître aux églises le droit de choisir leur évêque et aux couvents celui de choisir leur abbé, c'était revenir au principe ancien , que tous doivent élire celui à qui tous doivent obéir, et que tous doivent connaître celui qu'ils choisissent. Rien de plus beau , de plus véritablement libéral que cette maxime; mais, pour la voir appliquée dans toute sa pureté, il faut remonter aux premiers temps, où chaque Eglise nommait son chef

(i) Dupuy, Hist. de la Pragmatique et des concordats.

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comme en famille, où les citoyens les plus obscurs concouraient effectivement à la nomination de leur pasteur. Dès le cinquième et le sixième siècle, le peuple proprement dit avait déjà perdu le droit de voter : il ne faisait plus qu'assister à l'élection, qui était réservée aux clercs et aux principaux citoyens'. Plus tard, après l'organisation du système féodal, ces élections tombèrent sous la dépendance des seigneurs. Les sièges épiscopaux devinrent comme des propriétés seigneuriales; et l'évéque, élu sous l'influence du baron, prétait souvent main-forte à son ambition, soil contre les franchises populaires, soit contre la suzeraineté royale. Le roi cherchait aussi à agir surles élections dans l'intérêt de son pouvoir; mais, hors de ses domaines, il trouvait de puissants obstacles dans l'influence locale de «(^«s vassaux. il paraît d'ailleurs que, dans les derniers temps, les élections ne se passaient pas d'une njanière fort édifiante au sein des chapitres et des couvents. Elles rappelaient même quelquefois, si Ton en croit Rianlôme , certaines circonstances des élections polilicpies en Angleterre. «Le pis estoit, dit-il, quand ils ne se pouvoient accorder en leurs élections, le plus souvent s'entrebattoient ,

(i) Sismondi, Ilibf. des Français, t. I.

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se gourmoient à coups de poings, veiioient aux braquemarts, et s'entre-blessoient, voire s'entre-

tuoient Ils élisoient le plus souvent celui qui

estoit le meilleur compagnon Aucuns élisoient

quelque simple bonhomme de moine qui n'eust osé grouiller, ni commander faire autre chose sinon ce qui leur plaisoit; et le menaçoient, s'il voulait trop faire du galant et rogue supérieur. D'autres élisoient par pitié quelque pauvre hère de moine, qui en cachette les déroboit ou faisoit bourse à part et mourir de faim ses religieux. Les évêques élevés et parvenus à ces grandes dignités. Dieu sait quelle vie ils menoient! une vie

toute dissolue, après chiens, oiseaux, banquets

J'en dirois davantage, ajoute Brantôme, mais je ne veux pas scandaliser'. »

La nation ne pouvait donc tenir à ces élections qui trop souvent dégénéraient en querelles honteuses, et auxquelles elle ne prenait elle-même aucune part directe depuis bien longtemps. Le roi ne pouvait les voir de meilleur œil , puisque les seigneurs s'en étaient fait un instrument de résistance contre la couronne aussi bien que d'oppression contre leurs vassaux. Aussi Charles VII n'agissait-il pas tout-à-fait de son plein gré, quand

(i) Brantôme, Mémoires.

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il établissait la Pragmatique, malgré les réclamalions de la cour de Rome : il cherchait à rallier autour du trône les nobles, dont il avait besoin pour achever la délivrance du pays. C'était une concession faite au clergé et à la noblesse : il n'est donc pas étonnant que Louis XI l'ait révoquée plus tard. On a souvent dit que Louis XI avait été mystifié par le pape dans cette affaire. Il est possible que ce prince, qui poussait la ruse au dernier point, ait laissé croire qu'il avait été la dupe du pape, pour ne point soulever contre lui la noblesse et le clergé au moment où il montait sur le trône; mais Louis XI était au fond assez difficile à mystifier, et il est certain que l'abolition de la Pragmatique rentrait dans son système de gouvernement. Sans doute c'était l'intérêt du Saint-Siège, qui détestait les Pragmatiques presque autant qu'un schisme ou une hérésie; mais c'était aussi l'intérêt du roi, comme le pape Pie II cherchait à le lui faire entendre dans ses lettres : «Laissez, lui disait-il, les nominations au pape; elles se feront toujours de concert avec vous; vous serez seul arbitre du choix des sujets, et vous ne verrez plus les dignités ecclésiastiques remplies au gré d'un peuple indocile, guidé par des seigneurs factieux'.» Ce fut en haine de Tarislocratii',

(i) Gaillard, Histoire de François I", liv. VII, cliap. I.

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soit laïque, soit ecclésiastique, que Louis XI déchira la Pragmatique-Sanction *. Pie II fut satisfait; mais le clergé français, qui tenait à la Pragmatique comme au palladium de ses libertés, se montra dès lors hostile à la cour de Rome, et, pendant les démêlés de la France avec le pape à propos des guerres d'Italie, les conciles de Tours et de Pise auraient pu aboutir à un schisme , si Louis XII ne s'était reconcilié avec Léon X, et si François I" n'avait signé le concordat.

Le concordat fut conclu le i5 août i5j6. Il fut convenu que le droit de nommer aux prélalures et aux bénéfices appartiendrait au roi, et que le pape se bornerait à agréer le choix royal et à conférer aux prélats nommés des bulles d'investiture. Le concordat rétablissait par le fait, en faveur du Saint-Siège , Yannate que la Pragmatique avait abolie'. Le pape renonçait à quelques autres dioits qui excitaient depuis longtemps contre la cour de

(i) Le parlement de Paris refusa constamment l'enregistrenient de l'édit royal qui révoquait la Pragmatique; et si cet acte célèbre tomba en désuétude sou» Louis XI, qui en avait ordonné l'abolition, il fut remis en vigueur sous Charles VIII et surtout sous Louis XII. Les tribunaux français y conformèrent leurs décisions jusqu'au concordat de i5i6. (Gaillard, Histoire de François I", livre VII, chap. I. )

(a) Fleury, Histoire ecclésiastique, liv. CXXIV.

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Rome les plus justes et les plus énergiques réclamations. Mais le coup était porté : l'élection était enlevée au vote du clergé et à l'influence de la noblesse. On s'écria partout que le nouveau traité du roi avec le Pape était mortel aux libertés de l'Église gallicane; l'université de Paris, qui avait sa part dans les bénéfices, éleva hautement la voix contre le concordat, et le parlement de Paris refusa de l'enregistrer. Le parlement soutenait ordinairement le droit du Roi; mais il s'y trouvait, depuis le règne de saint Louis, des conseillers clercs, intéressés à soutenir les franchises ecclésiastiques. François I*' reçut fort mal les remontrances de celte compagnie, et répondit à la députalion avec sa sévérité oïdinaire : «Il n'y a qu'un roi en France; j'ai tout fait pour rendre la paix à mon royaume: je ne souffrirai point qu'on détruise ici ce fpie j'ai eu tant de peine à terminer en Italie. Mon parlement voudrait s'ériger en sénat de Venise! Qu'il se mêle' de la justice : elle est plus mal administrée (ju'elle ne l'a été depuis cent ans'.» 11 parla ensuite de trois conseillers laïques auxquels il avait donné des charges possédées autrefois prudes conseillers clercs, et que le parlement s'obstinait à ne pas recevoir : « J'ai résolu , dit le roi , de

(i) Gaillard, Hist. de François I'', liv. VII, chap. I.

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ne plus mettre d'ecclésiastiques dans mon parlement, et j'ai pour cela de fortes raisons : ces messieurs ont des vues d'indépendance qui choquent mon autorité; ils s'attachent trop peu à leurs charges, parce qu'ils briguent des évéchés et des bénéfices qui valent mieux que les trois ou quatre cents livres que je leur donne pour rendre la justice. » Enfin, après deux ans de négociations, le concordat fut enregistré, du très exprès commandement du roi plusieurs fois répété\ Mais ce n'était pas assez de l'enregistrer, il fallait l'exécuter; et comme le parlement s'y prétait mal, le roi transporta au grand conseil la connaissance de tous les procès relatifs aux bénéfices de nomination royale*.

Partout triomphait la volonté de François 1", et l'avenir semblait sourire à ses projets. Au dehors, il avait agrandi ses Etats par une brillante victoire et de glorieux traités; au dedans, il continuait l'affranchissement du pouvoir royal , et abaissait l'aristocratie ecclésiastique, qui avait survécu à l'aristocratie féodale. La bataille de Marignan et le concordat paraissaient avoir résolu deux grandes

(i) Le 22 mars i5i8.

(2) Esticnne Pasquier, Recherches de la France, liv, II, chap. 6,

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questions européennes : le duché de Milan appartenait au roi de France, el TÉglise gallicane se rattachait au Saint-Siège, au moment où tant d'autres Églises étaient sur le point de s'en séparer.

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