CHAPITRE V
Des Etats du Nord et de l'Orient, de lAga à i5i7.
Depuis le moment où, en déterminant notre point de départ, l'année 149^? nous avons jeté un coup d'œil sur l'état politique des différents peuples européens , nous ne nous sommes guère occupés que des nations occidentales. En effet , notre sujet étant l'histoire de l'Europe, considérée dans sa civilisation générale, nous avons dû chercher particulièrement les faits qui ont le plus influé sur cette civilisation , et ces faits appartiennent presque tous à l'Occident. Les Etats du Nord et ceux del'OrientjSil'on en exceptelaTurquie, étaient alors d'un poids léger dans la balance européenne. Il importe cependant de connaître la destinée et les ressources de ces Etats au seizième siècle, nonseulement pour avoir une idée complète de l'Europe à cette grande époque, mais pour comprendre le travail des deux siècles qui ont suivi , et pour saisir toutes les causes des événements qui s'accomplissent de nos jours.
L'Allemagne, placée au centre de l'Europe, est
BOHEME ET HONGRIE. /JlS
le lien naturel entre le Nord et le Midi, entre l'Occident et l'Orient. L'empereur Maximilien prétendait, comme plusieurs de ses prédécesseurs, à une sorte de suzeraineté sur les Etats Scandinaves. 11 faisait aussi valoir les droits qu'il avait hérités de son père aux couronnes de Bohême et de Hongrie. La Pologne, alors puissante par son union avec la Lilhuanie, avait disputé à l'Empereur la possession de ces deux pays, et c'était un prince de la famille Jagellon, Yladislas V, qui régnait à la fois sur la Hongrie et la Bohème à la fin du quinzième siècle'. Maximilien, fidèle à la politique autrichienne, s'efforça de regagner par des mariages ce que les armes ne pouvaient lui donner. Il fiança sa petite-fille, l'archiduchesse Marie, au jeune Louis, fils unique de Vladislas, et son petit-fils Ferdinand à la sœur de Louis, Anne Jagellon. Ce fut ainsi qu'il prépara la réunion de la Bohême et de la Hongrie aux Etats autrichiens qui en étaient séparés depuis un demi-siècle*.
Le nord de l'Allemagne ressentait alors le contre-coup des troubles qui agitaient les royaumes
(i) Vladislas avait été élu roi de Bohême, à la raorf de Georges Podicbrad, en 1471 ; il fut élu roi de Hongrie, à lu mort de Malhias Corvin, en l/jgo.
[^ (a) Annales regum Hiingariae, lib. V.
4l6 LIV. II, CHAP. V.
Scandinaves. Le Danemarck voulait avoir la suprématie et rétablir à son profit l'union de Calmar; la Suède prétendait rester indépendante. Jean II, qui régnait sur le Danemarck et sur la Norwège depuis la mort de Christiern ?', son frère, avait mis dans son parti un certain nombre de seigneurs et surtout le clergé suédois. Au deliors, il s'était allié avec l'empereur, avec le grand-duc de Moscovie, Ivan III, et avec le roi d'Ecosse, Jacques IV. En Suède, Stenon Sture 1", successeur de Charles VIII sous le titre à^ administrateur, n'exerçait qu'un pouvoir responsable et limité; mais il s'appuyait sur la noblesse inférieure et sur le peuple, qui avaient horreur du joug danois. Il sut mettre à profit la jalousie des villes hanséatiques contre le Danemarck. Les nobles danois , qui descendaient des anciens Northmans , ne croyaient point déroger en se mêlant de commerce et de marine ; ils y faisaient de gros bénéfices, et par là portaient un coup terrible aux négociants de Hambourg, de Brème et de Lubeck '. Ces villes , menacées dans leur existence, conclurent avec la Suède un traité d'alliance offensive et défensive {il\^Z). Cepen-
(i) Joach. Hagemierus, Do fctdere civit. hans. , cap. V. — Chytrseus, Saxonia, lib. XXIII.
dant les intrigues de Jean II triomphèrent en Suède. Le sénat de Stockholm déclara, en i494» que les troubles qui agitaient le royaume et les irruptions continuelles des Russes ne permettaient plus aux Suédois de rester sans roi. Conformément à la convention de i483, l'union de Calmar fut rétablie et la couronne de Suède déférée à Jean II. Sténon Sture, par son adroite politique, éluda pendant plusieurs années l'effet de cette décision. Il était toujours soutenu par le peuple et par les soldats; il avait dans son parti les provinces du nord et surtout ces héroïques Dalécarliens, qui plus tard devaient fonder la liberté de la Suède etle trône deGustave-Wasa. Il était d'ailleurs secondé par les vaisseaux de la Hanse qui bloquaient les ports du Danemarck. Mais les Moscovites, d'accord avec Jean II, envahissaient sans cesse la Finlande, et livraient cette province aux plus affreuses dévastations. Sténon , destitué par le sénat, assiégé dans la citadelle de Stockholm, fut réduit à traiter avec les Danois. Il laissa la couronne à Jean II, mais conserva, à titre de fief viager, la Finlande, les deux Bothnies, et le château de Nykœping avec le territoire qui en dépendait'.
(i) Mallet, Hiit. du Daneronrck, Hv. VI.
4r8 LIV. II, CHAP. V.
Le traité de Stockholm, conclu le 26 novembre 1497, consacrait non la conquête, mais le partage de la Suède. Aussi Jean II ne se regardait-il pas poifl^ne vraiment roj. Il se plaignit aux Etats : les domaines dp Sture étaient, disait-il, plus étendus et plus riches que ceqx du roi; et, pour les diminuer, il enleva à l'ancien administrateur les plus belles places de la Finlande, entre autres Âbo et Viborg. Bientôt, pour dépouiller entièrement celui qu'il craint encore comme qn rival, il l'accuse devant les Etats du crime de haute trahison. Sténon se présente devant la Diète sous prétexte de se défendre; mais il est escorté des gentilshommes de son parti et de sept cents hommes biens armés. D'accusé qu'il était, il devient accusateur : il reproche au roi d'avoir violé les privilèges dç la Suède, en distribuant à des étrangers des fiefs et dçs emplois. Mais la querelle ne reste pas longtemps renfermée dans le sein de l'assemblée : les partisans de la liberté suédoise s'assemblent à Vadstena, et s'eiigi\ge^t par seraient à défendre la pairie contre la tyrannie étrangève; les Palécarliens prennent ^es avn\es; Je^ï \\ est réduit à retourner en Danemarck ; l'çidministvateur est rétabli dans ses droits, et l'archevêque d'Upsal lui-même, le chef du parti danois, est obligé de reconnaître l'indépendance de son pays. A. la fm de l'année i5oi, il ne restait
plus àCliristiern, dans toute retendue de la Suède, que le château de Calmar, et celui de Borkholm dans l'île d'OElande '.
Les villes hanséatiques , toujours jalouses du Danemarck, avaient contribué à cette révolution par les secours qu'elles avaient fournis aux Suédois'. Jean U, qui avait alors des révoltes à réprimer dans ses propres Etats, et qui décimait par des supplices la noblesse norwégienne, menaça la Hanse de toute sa colère, si elle persistait à s'allier à la Suède. Mais la régence de Lubeck répondit sans s'émouvoir que le commerce des villes hanséatiques avec la Suède était d'une trop grande importance pour qu'elles pussent y renoncer. Alors commença une guerre qui devait durer plusieurs années, et préparer la ruine de ces républiques conmierçantes. Slénon Sture mourut à la fin de l'année 1 5o3, empoisonné, dit-on, par la faction danoise. L'administrateur avait rendu d importants services à la civilisation de son pays : il avait soutenu les paysans contre l'aristocratie, et leur avait donné dans les Etats une représentation spéciale; il avait introduit l'imprimerie en Suède,
(i) Mallet, Histoire du Danemarck, liv. VI.
(a) KranJz. Vandalia , lib. XIV. — Cliytraeus, Saxonia, lib. V.
420 LIV. Il, CHAP. V.
et jeté les fondements de l'université d'Upsal. Sa mort fut une calamité publique, mais ses amis empêchèrent Jean II d'en recueillir les fruits , et la Diète suédoise choisit pour administrateur Svante Sture, maréchal du royaume. Une trêve d'environ treize mois fut conclue entre le Danemarck et la Suède. A l'expiration de cette trêve, une conférence devait avoir lieu à Calmar entre les députés des deux nations, et c'était là qu'on devait régler les conditions de la paix. Jean II se rendit à Calmar à l'époque convenue; mais il n'y trouva point les représentants de la Suède. Après les avoir attendus quelque temps, il fit juger l'affaire en l'absence de l'une des parties. Les sénateurs de Danemarck et de Norwège décrétèrent la déchéance des sénateurs suédois et la réunion de la Suède à la couronne danoise (i5o5).
Cependant, pour donner force à leur arrêt, les seigneurs danois et norwégiens invoquèrent les secours de l'empereur*. Maximilien, qui, à l'exemple de ses prédécesseurs, aspirait à étendre sa domination jusque sur les royaumes Scandinaves, signifia aux Suédois qu'ils eussent à rétablir sur le trône le roi Jean II , leur légitime
(i) LiUer» Sénat. Dan. et Norv. ad IinperatoiTiii , apiiJ Iluiti'eld.
souverain, les menaçant, s'ils n'obéissaient dans le délai de trois mois , de procéder contre eux suivant la rigueur des lois de l'Empire. Les Suédois ne firent aucune réponse à la sommation impériale, et Maximilien lança contre eux un décret qui les mettait au ban de l'Empire*. Les Suédois ne firent que rire de ces arrêts qui ne pouvaient les atteindre. Mais Jean II trouva un moyen plus sûr de les inquiéter : ce fut d'interdire à leur pays toute communication avec les peuples voisins et particulièrement avec les Hanséatiques. L'île de Golhland, qui domine toute la Baltique, appartenait aux Danois : leurs vaisseaux s'y réunirent en grand nombre, et de là ils allaient bloquer les ports de Suède et arrêter les navires étrangers. Les Suédois ne pouvaient longtemps résister à une pareille guerre; car ils tiraient du nord de l'Allemagne beaucoup d'objets de consommation, et le blocus les réduisait à la disette. De leur côlé, les Hanséatiques étaient frappés dans le principe même de leur existence, dans leur commerce. Aussi quelques-unes des villes dont se formait la confédération ', Lubeck, \Vismar,Rostocket Slral-
(i) La drclaration dp Maximilien, qui mettait la Suède au ban de l'Empire, était datée de Gratz, 2 octobre i5o6.
{■j.) La hauic tculonique se divisait en quatre cerclos ou
sund, consentirent à capituler avec le Danemarck. Ces villes, et surtout Lubeck, paraissaient disposées à la paix, parce qu'elles étaient alors attaquées sur leur propre territoire par le duc de Mecklenbourg. Elles promirent, en i5o7, de n'avoir plus aucun rapport avec la Suède et de reconnaître en toute rencontre la supériorité du pavillon danois.
Le traité fut bientôt rompu. Aussitôt (|ue la paix eut été faite avec le Mecklenbourg, les Hanséatiques recommencèrent la guerre contre les Danois (i 509). Ils envoyèrent aux Suédois non-seulement
régions: i" la région vandale, ayant pour capitale Lubeck, qui était en même temps la capitale de toute la ligue ; 2" la région du Rhin, capitale Cologne; 3° la région saxonne, comprenant plusieurs villes de la Saxe et de la Westphalie, capitale Brunswick; 4° l'i région de Prusse et de Livonic, capitale Dantzick. Chaque région avait tous les ans son assemblée particulière dans sa principale ville, et les assemblées générales se tenaient à Lubeck tous les trois ans. Le grandmaître de l'ordre Teutonique était considéré comme le chef et le protecteur de la ligue, qui s'était formée au treizième siècle pour protéger le commerce contre les pirates de la Baltique. Quelques auteurs ont compté jusqu'à quatre-vingts villes hanséatiques. Cependant en lAg'i > à la diète de Lubeck, il n'y en avait plus que soixante-douze, et en i55/| il n'en restait que soixante>six. ( Joach. Uagemierus , De fœd. civit. haut.) cap. lU.)
des draps, du sel et d'autres objets de consommation, mais des armes et des munitions de guerre. En i5io, titi flotte partie de Lubeck alla pilier les îles danoises, et revint triomphante et chargée de butin. Pour résis-teràeette ftotivetle attaque, Jean H fit construire des vaisseaux d'une grandeur Jusqu'alors inconnue dans la Baltique, et, en vertu d'un droit que les rois deDanemarck exerçaient sur cette mer d'après une très ancienne coHtume, il prit à son service tout ce qu'il y trouva de vaisseaux anglais, écossais et français avec leurs éqtiipages '. Il reçut encore des secours considérables des villes de Hollande ei de West-Frise, qui voulaient, comme le Danemarck, s'affranchir delà rivalité des Hanséatiques. Alors se livrèrent plusieurs batailles navales, où les villes confédérées recueillirent encore de la gloire, mais où elles épuisèrent leurs forces. Il fallut enfin céder : la paix fut conclue à Malmoë , en i5i2. Les villes vandaliennes, Lubeck à leur tète, s'engagèrent formellement à s'interdire toute espèce de commerce avec les Suédois jusqu'à ce qu'ils se fussent soumis à'.ïean II ou à son fils. Elles devaient aussi payer 3o,ooo florins d'or pour les frais de la guerre. Alors conmiença la décadence irrévo-
(i) Mallet, Hist. du Danemarck, liv. VI.
cable des villes hanséatiques. Les Pays-Bas et le Danemarck leur enlevèrent le monopole du commerce dans le nord de l'Europe, au moment même où l'Espagne et le Portugal enlevaient aux républiques italiennes presque tout le commerce du Midi.
L'abaissement des villes hanséatiques fut un échec pour les Suédois. Dans les derniers temps ils avaient heureusement soutenu la guerre contre le Danemarck : ils avaient repris les villes de Calmar et de Borkholm; ils avaient même envahi la Norwège. Mais le traité de Mal moë, en les abandonnant à eux-mêmes , prépara leur asservissement. La mort de l'administrateur Svante Sture ajouta encore aux périls du pays. Les deux partis qui divisaient la Suède présentèrent chacun leur candidat à la suprême magistrature : le parti danois était pour Eric Troll, un des nobles les plus riches et les plus influents ; le parti opposé portait le jeune Sténon Sture, fils du premier administrateur. Le parti national triompha, et Sténon Sture II fut proclamé. L'année suivante (i5i3), Jean II mourut, après avoir refusé d'intervenir dans la grande querelle qui divisait alors l'Europe occidentale'. Son fils Christiern eut quelque
(i) Maximilien et Louis XII cherchèrent à entraîner Jean II
peine à se faire reconnaître par les sénateurs danois et norwégiens, réunis à Copenhague. On lui reprochait d'avoir détruit une partie de la noblesse de Norwège , quand il avait gouverné ce pays en qualité de vice-roi. On songea même, dès cette époque, à donner la couronne à l'oncle du jeune prince, au duc de Slesvvick-Holstein , qui fut roi plus tard sous le nom de Frédéric I". Mais le duc refusa , et Christiern II fut proclamé roi de Danemarck et de Norwège, à condition qu'il respecterait les privilèges de ces deux royaumes'.
Quand le nouveau roi fut bien établi dans ses Etats, il s'allia avec la plus puissante famille de
dans leur lutte contre le Pape , et à le faire adhérer au concile de Pise. L'empereur écrivit plusieurs lettres an roi de Danemarck, et Louis XII lui envoya un ambassadeur, Pierre Corrier. Mais Jean répondit aux deux princes d'une manière évasive, et resserra son alliance avec le pape Jules IL II refusa aussi de soutenir contre; l'Angleterre le roi d'Ecosse Jacques IV, allié de Louis XII. ( Mallet, Histoire du Danemarck, liv. VI.)
(i) La capitulation consentie par Christiern II, à son avènement, accordait aux nobles le droit de haute et basse justice, et particulièrement le droit d'exiger de leurs vassaux des amendes de quarante marcs d'argent, droit que fllirisliorii ne leur peiniil jamais d'exercer. Par un auU'e article, le roi rc-
4a6 LIV. II, CHAP. V.
l'Europe, en épousant la princesse Elizabeth , petite - fille de Maximilien et sœur de l'archiduc Charles (i5i5). Cn certain nombre de Hollandais et de Flamands accompagnèrent la nouvelle reine; ces étriangers vinrent fonder une colonie agricole dans l'île d'Amac, en face de Copenhague; et cette île, qui n'était qu'une lande stérile, présenta bientôt l'aspect d'un riant et fertile jardin. L'importation des légumes de Flandre en Danemarck fut un des premiers bienfaits du gouvernement de Chrisliern. Ce prince réprima la piraterie anglaise, et fit reconnaître les droits des navigateurs danois dans un traité conclu avec Henri VIH. Il traita aussi avec le grand-duc de Moscovie,Vassili IV; et, en renouvelant l'ancienne alliance entre les deux Etats, il obtint pour les négociants danois la liberté de résider à Novgorod, et d'y jouir des privilèges jadis accordés aux Hanséatiques ', La douane du Sund fut enlevée à Helsingor et transportée à Copenhague. Cette dernière ville devint
connaissait que la couronne de Danemarck était élective , et il s'engageait à ne se faire désigner aucun successeur par le sénat ou par les Etats. (Mémoires de la Société royale de Copenhague, cités par Mallet, liv. VI.)
(i) Fœdus cum Hcurico, Angl. reg. — Fœdus cum magn. duc Russ. Basil. > apud Uaitfeld.
rentrepùt général de toutes les marchandises du royaume, et sa prospérité cbaque jour croissante fut une nouvelle cause de ruine pour Lubeck et les autres villes confédérées.
Le gouvernement de Christiern était favorable au commeice et à la cause populaire, comme l'attestent les lois qu'il promulgua plus tard sans le consentement du sénat'. L'une de ces lois protégeait les serfs contre la tyrannie et la cupidité de leurs maîtres : « La coutume impie qui a lieu dans l'île de Seeland et dans quelques îles voisines, de vendre les pauvres paysans et de trafiquer de personnes chrétiennes comme de créatures privées do raison, est et demeure abolie Lorsque
les maîtres maltraiteront injustement leurs serfs, il sera permis à ces derniers de s'enfuir et d'aller s'établir dans d'autres terres, comme font les paysans de Scanie, de Judand et de Fionie'.» Une autre loi abolissait une ancienne coutume Scandinave, et défendait de piller les effets naufragée. Gljristiern entreprit aussi la réforme du liaut
(i) Christiern II ii promulgué deux codes de lois: l'un, le 26 mai i5«i , sous le litre de Lois ecclésiastiques ; l'autre, le G janvier iS'iî, sous le tilrc de Zo«-y^(;////VyMt"*. Ces deux codes ont été publics eu 1G84 P"r l'ierre Resen.
(a) Leg. ecclesiaBt. , cap. 3.
clergé ; il porta une loi ainsi conçue : «Tous ceux qui ont charge d âmes sont tenus à la résidence. Un évéque ne doit point avoir plus de douze ou quatorze personnes à sa suite quand il voyage ; celle d'un archevêque n'excédera pas le nombre de vingt. » Il essaya aussi de mettre un terme à l'accroissement indéfini des biens du clergé : «Aucun ecclésiastique, prélat, prêtre ou clerc, n'aura la liberté d'acquérir des terres, et ceux d'entre eux qui voudront faire des legs aux églises ou aux couvents devront leur léguer de l'argent et non des fonds de terre'.» Christiern enleva au sénat ses attributions judiciaires, pour les donner à une haute cour souveraine, qui devait partout accompagner le roi. 11 s'efforça d'élever peu à peu la bourgeoisie au niveau des ordres privilégiés, et il établit seul plusieurs impôts, qui lui permirent de maintenir et même d'augmenter les troupes permanentes que son père avait créées. Comme Jean II, Christiern voulut réunir les trois couronnes du Nord, et renouveler l'ancienne union de Calmar. La Suède était livrée à l'anarchie, et le parti danois y devenait chaque jour plus audacieux. Le fils du compétiteur de Sténon Sture II, Gustave Troll, nommé archevêque d'Up-
(i) Lcg. politic, cap. 90.
sal, avait refusé de prêter le serment ordinaire de fidélité devant les États-Généraux convoqués à Telje. Il fut assiégé dans sa forteresse de Stecke, et déposé par les Etats, en 1517. Mais, l'année suivante, cent vingt voiles parurent devant Stockholm. Les Danois débarquèrent; Sténon Slure les vainquit à Brenkirka. Christiern feignit de vouloir traiter avec les Suédois : il promit de venir dans Stockholm s'entretenir avec l'administrateur, pourvu qu'on lui donnât un sauf-conduit et quelques otages pour sa sûreté. Six nobles suédois lui furent envoyés, et dans le nombre était Gustave Wasa, celui qui devait plus tard être le vengeur de son pays. A peine les six otages furentils au pouvoir de Christiern, que le roi les fit embarquer, et, au lieu de se rendre à Stockholm où on l'attendait, il partit avec eux pour le Danemark. En i5i9, les Danois firentlaconquêle de l'île d'OEland. En iSao, Christiern reparut en Suède avec une armée formidable'. Il avait avec lui un grand nombre d'aventuriers venus de l'Allemagne, de la Prusse et de la Pologne. L'Ecosse lui avait fourni quelques secours, et François I", alors en paix avec le reste de l'Europe, avait envoyé au roi de Danemarck six canons de bronze et deux
(i) Mallet, Histoire du Danemarck, liv. VI.
43o LIV. Il, CHAP. V.
mille fantassins commandés par Gaston de Brezé '. C'était en plein hiver : Christiern avait choisi cette saison pour commencer la campagne. Dans le reste de l'année il suffisait de quelques hommes pour défendre les défilés qui gardaient la Suède; en hiver, au contraire, les lacs et les marais, au lieu d'être des obstacles, devenaient des routes faciles, et la neige, durcie par le froid, permettait d'employer pour le transport des vivres la célérité des traîneaux*. Le général en chef de l'armée danoise, Othon Crumpein, passa le Sund dès les premiers jours de janvier. Il pénétra par la Haliand dans la Gothie occidentale, et rencontra les Suédois près de la ville de Bogesund. Dès le commencement du combat, Sténon Sture fut mortellement blessé, et le désordre qui se répandit parmi ses troupes assura la victoire aux Danois. Othon poursuivit les vaincus, et s'empara du défilé de Tyveden, l'un des remparts de la Suède. C'était la première fois que les Français s'aventuraient si avant dans le Nord; ils s'étonnaient de combattre sur des lacs glacés , au sein d'une neige épaisse , poussée par un vent furieux. Quelques-uns tombèrent sous le fer ennemi; la plupart périrent de
(i) Mi'moires de Martin du Bellay, Ht. I. (a) Mallet, Hist. duDanemarck, liv. VI.
froid ou de misère, et il en revint à peine trois cents, sans armes, sans bagages, fort mécontents de leur expédition et du prince qu'ils avaient servi.
L'administrateur était mort; les Danois occupaient toutes les provinces. Les Etats de Suède se rassemblèrent à Upsal, sous la présidence de l'archevêque, Gustave Troll, qui avait repris de luimême les insignes de sa dignité. Cette assemblée reconnut Christiern pour roi; mais Stockholm résistait encore. La veuve de Sténon Sture, Christine Gyllenstiern , maîtresse de la capitale, y cont'unm sept mois la guerre avec un courage viril; elle était secondée par la ville de Lubeck, qui lui envoya des vaisseaux avec des provisions et quelques troupes auxiliaires. Mais enfin elle céda : la bourgeoisie voulut capituler aussi bien que la noblesse, et Christiern entra dans Stockholm le 7 septembre. Peu de temps après , son autorité était recounuejusqu'aux extrémités delà Finlande. Il fut proclamé roi héréditaire de la Suède, et couronné par rarchevéque d'Lpsal, qui avait pi-éparé son trionq)he.
Pendant la lutte des Etats Scandinaves, la Pologneavait connnencéà déchoir. En i4f)2, l'héritage de Casimir l\ avait été partagé : l'un de ses fils avait été reconnu grand- duc de Lithuanie; Tautic,
Jean-Albert, avait été élu roi de Pologne'. Un troisième fils de Casimir était depuis plusieurs années roi de Bohême et de Hongrie. La Pologne n'avait plus à craindre l'ordre Teutonique , qui avait été abaissé par le traité de Thorn, et qui déclinait avec laHanse, dont il avait été jadis le plus ferme appui. Les puissances à redouter pour la Pologne, c'était la Russie qui grandissait sous Ivan III, c'étaient les Tartares de Krimée et les Cosaques de l'Ukraine, toujours prêts à envahir les provinces méridionales; c'étaient aussi les Turcs qui menaçaient sa frontière par la Moldavie, dont le voïevode était leur tributaire. Jean^Albert chercha à soulever la Moldavie contre les Turcs, et à la réunir au territoire polonais. Il s'était allié à son frère, le roi de Hongrie, et avait même reçu une ambassade des Vénitiens, qui l'engageaient à prendre les armes contre le sultan. Mais la guerre échoua (1497) par la jalousie secrète des Hongrois, qui aspiraient aussi à la suzeraineté de la Moldavie; et, après une expédition sans résultat , Jean-Albert revint à Cracovie se livrer à de frivoles plaisirs *. Les Turcs à
(i) Non magis procerum suffragils, quàm populi foris circum comitium stantis clamore adjutus. ( Martin Cromer, De rcbus Polonorum, lib. XXX.)
(2) Inde Cracoviam rcversus , quasi rera benè geïsisset,
POLOGNK ET LITHL'ANIE. /|33
leur tour poussèrent contre la Pologne les populations slaves de la Moldavie et de la Valachie (1499)- En niéme temps les Tartares, unis aux Turcs par la communauté d'origine et d'intérêts, envahirent la Podolie. Pour résister à tant d'ennemis, Jean-Albert conclut une alliance nouvelle avec ses frères, le roi de Hongrie et le grand-duc de Litbuanie. On dit même que le Tzar Ivan 111 enlia dans cette ligue, destinée à repousser les Turcs et les Tartares. Mais Bajazeth demanda la paix : il était alors occupé à faire la guerre à \ enise, et à lui enlever ses dernières possessions sur les côtes du Péloponè^e.Lne trêve fut conclue en i5oo, entre les Turcs et les Polonais. Les Tartares euxmêmes demandèrent à traiter, et la Pologne aurait été en paix avec tous ses voisins, si le nouveau grand-maitre de l'Ordre Teutonique, Frédéric de Saxe, n'avait refusé l'hommage cpi'il devait à la couronne polonaise'. Jean-Alhert mourut en i5oi, avant d'avoir réduit son vassal révolté.
Le grand-duc de Lithuanie, Alexandre, devint
conviviis et compotationibus, amoribusque mulierum et chorcis iinpcn^iùs induisit. ( (^roiner , De rébus Polonoruin , lil). XXX. )
(i) Dotrcctiibat jiirarc iu vcrba refais, f]utMia(liiio(liun dcbibat l'x pa« li cl Iccdcri'' loiin'ilà. Cromer, loc. cil.^ I. aS
alors roi de Pologne, et les deux pays furent réunis comme ils l'avaient été sous Casimir IV. Il fut même convenu dans l'acte d'élection, que les Lithuaniens et les Polonais ne feraient plus désormais qu'un seul peuple sous un seul roi. Le roi devait être élu en Pologne par la noblesse des deux Etats. La Lithuanie conservait ses tribunaux et ses lois civiles; mais elle cessait d'exister comme puissance indépendante. L'union des deux pays semblait donc se resserrer ; mais il y avait entre eux un germe de querelle qui devait plus tard se dévelopjDer, la différence de religion. La Pologne était catholique romaine ; la Lithuanie avait adopté les doctrines de l'Eglise grecque : par là elle était déjà préparée à la domination moscovite. Sous le règne de Casimir IV, plusieurs seigneurs lithuaniens s'étaient affranchis de leur grand-duc pour se déclarer vassaux du Tzar*. Plus tard Alexandre avait cru arrêter le mouvement, en s'alliant lui-même à Ivan III; il avait épousé une princesse russe , la grande-duchesse Hélène. Mais la bonne harmonie ne régna point entre les deux époux : Alexandre voulait forcer sa femme à adopter la foi romaine, et, quand il fut sacré roi de Pologne , Hélène ne fut point couronnée, parce
(i) Karamsiu, Histoire de Russie, t. VI, chap. 5.
POLOGNE ET LITIIUANIE. 4^5
qu'elle était schismatique'. Il y avait dès lors dans la Lilhuanie un parti russe, qui travaillait sourdement à la détacher de la Pologne.
Aussitôt qu'Alexandre se fut montré sur les Frontières de la Prusse, les chevaliers de l'Ordre Teutonique lui prêtèrent foi et hommage (i5o4). Le grand-maître Frédéric s'enfuit en Allemagne, pour soulever les princes de ce pays contre le roi de Pologne; mais l'Allemagne était trop occupée des affaires d'Italie et de ses propres affaires pour intervenir dans celles du Nord. Alexandre n'avait donc rien à redouter de la Confédération germanique ; mais il eut à soutenir de nouvelles luttes contre les Tartares. Ceux-ci pénétrèrent dans le cœur du royaume, jusqu'à la ville de Kletzk, non loin des sources du Niémen. Le roi, attaqué d'une langueur mortelle, confia la défense du royaume à son frère Sigismond , et le gouverneur de la Lilhuanie, Mikaël Glinski, s'avança contre les Tartares. La bataille se livra sur les bords du Niémen. Alexandre, tout malade qu'il était, se fit porter dans les rangs de ses soldats ; il fut témoin de leur victoire, et mourut en remerciant Dieu de la délivrance de son pays (i5o6).
Après la mort d'Alexandre, Sigismond, son
(i) Cromer, De rcbus Polonorum, lib. XXX.
436 Liv, II, en A p. V.
d'ère, fut élu roi par les Poloiuiis et les Litliuaniens. Sous ce règne, la Pologne fut encore en guerre avec les Valaques et les Moldaves, soutenus par les Turcs. La Podolie et la Volhinie étaient toujours envahies par les Tartares. La querelle avec l'Ordre ïeutonique n'était point terminée: le nouveau grand- maître, Albert de Biandebourg, suivit l'exemple de son prédécesseur, Frédéric de Saxe, et refusa l'hommage àSigismond'. En même temps des démêlés commerciaux s'élevèrent entre la Pologne et les royaumes voisins de Bohème et de Hongrie. Les négociants des villes polonaises avaient autrefois le privilège de faire le commeice dans toute l'étendue de la Bohème et de la Hongrie , ainsi que dans le marquisat de Brandebourg. Mais le roi de Bohème et l'électeur de Brandebourg voulurent assurer à leurs sujets une partie des bénéfices qui revenaient à la Pologne : ils établirent l'un à Breslaw, l'autre à Francfort sur TOder, des entrepôts où devaient être apportées toutes les marchandises étrangères. La Pologne irritée rompit toute relation commerciale avec les pays limitrophes: elle défendit, sous les peines, les plus sévères, l'importation des épiceries
(i) Hcliot, Hist. des Ordres monastiques, religieux el niilitaires, t. III, chap. 16.
POLOGJXE ET LlTHUA.]ViE. /jS^
de Breslaw , en même temps qu'elle prohibait l'exportation de ses produits, ou les soumcllait aux droits de sortie les plus élevés'. Mais les Polonais se nuisirent à eux-mêmes en voulant nuire à leurs voisins, et ce système exclusif prépara la ruine de leur commerce.
Four comble d'embarras, les Russes envahirent l;i Lithuanie et s'emparèrent de Smolensk. C'était la tiahison du gouverneur Glinskl, le vainqueur des Tartaies, qui avait ouvert le pays aux armes de Vassili IV. L'ambition et les rivalités des seigneurs polonais affaiblissaient chaque jour les ressoits de la monarchie. Ces nobles, qui ne voulaient souffiir enlre eux aucune distinction", s'entendaient à merveille pour- paralyser la puissance publique dans les mains du clief (|u'ils avaient élu. il n'y avait point de bourgeoisie en Pologne. Les seigncuis avaient maintenu dans une étroite dépendance la population des villes aussi bien (pie celle des campagnes. Le citadin (lait un peu mieux traité (pie le paysan: il ne de-
(i] V.ipoviiis, Tic Sip;isnniri(li sctiioris roç;no.
(2) Nobilit.is gencrc crtisetur. . . est .inlcm p.iri dignnlionp rolonic.i omnis iiobililiis; riec nlliiin in «'à j);iliicionim coiiiitiimvc disciimcn, ex.Tnqu.ilà qimd.iTii (cinjxirr oniiiimii cou- (litionc. ( Croiiicr, De republicà ;ic: jiiagibUalibus Poloiiiiilil.cr. 1
438 LIV. Il, CHAP. V.
vait à son seigneur qu'une redevance annuelle , tandis que l'habitant de la campagne devait, outre le tribut en argent, le service personnel pour la culture des champs et les autres travaux domestiques. Le paysan était enchaîné à la terre, et ne pouvait la quitter sans la permission de son seigneur; le maître avait droit de vie et de mort sur tous les serfs de son domaine, excepté sur ceux qui, dès leur jeunesse, s'étaient donnés à l'élude des lettres et au ministère sacré'. La souveraineté appartenait donc tout entière à la noblesse. Les principaux nobles siégeaient dans le sénat', assemblée destinée à diriger le pouvoir
(i) In plebc numerantur quicumque nobiles slve équités non sunt. . . Sunt autem aliqiiantô meliore et liberiorc conditionc urbani et oppîdani quàm agrestes. Censum quidem annuum utrique dominis suis pensitant; verùm agrestes opéras praetereà gratuitas ad colendos eoruin agros et allos usus domesticos praestant, nec aliô cuiquam commigrare inconsulto domino licet. . . Habent sanè in eos doinini vitœ nccisqiie polestatcm , pr:etcr eos qui ineuntc setate lilterarum sludils sacrorumquc ministerio se addixerunt. (Ci'omcr, loc. cit.)
(9.) Au seizième siècle, époque où écrivait Martin Cronicr, le sénat de Pologne, dont l'Iiisloricn faisait partie, se composait dequatre-vingt-neuf membres, dont deux archevêques, sept évéqucs, quinze- palatins ou vocevotles , et soixante-cinq châtelains appartenant eu nombre inégal aux différents palalinats.
POLOGNE ET HTHUANIE. 4^9
royal dans l'intérêt public, c'est-à-dire dans l'in- Iciêt aristocratique. Le reste de la noblesse et les citoyens de Cracovie, qui pouvait être considérée comme une ville noble, étaient représentés par des nonces , dont le consentement était nécessaire pour la levée des impôts. Cependant les nobles avaient conservé, comme souvenir de l'égalité qui devait régner entre eux , le droit de se réunir en assemblée générale pour décider les affaires les plus importantes.
. Le roi n'était en Pologne que l'instrument de la noblesse. Tandis que partout ailleurs la royauté, jadis faible et impuissante , s'était élevée par degrés au-dessus des résistances féodales, la couronne polonaise, autrefois souveraine et absolue, était insensiblement tombée sous le joug aristocratique. Le roi ne pouvait faire ni la paix ni la guerre, contracter aucune alliance, créer aucun impôt, décider aucune affaire grave sans le consentement du sénat. Il ne pouvait établir une loi nouvelle, ni se désigner un successeur sans avoir consulté le corps entier de la noblesse*.
(i) Inilio libcrior dominalus ac nullis propcmod/im logibus .idstrictus, iufînilaiii non modo omnium roium, sed etiam vil;« nccisque omnium i)Otc.statcm liabens. . , Nunc sanô angustis linibns rcgia polcstas circnmsciipta csl. Rcx scnatu inconsulto ncqiic bt'llum ciii([uam f'acit, ncqiic Ax^diis publiée ciiiii quo-
440 LIV. H, CMAP. V.
Sous le règne d'x'^.lexandre, une loi plus sévère encore interdit au roi le droit de disposer seul des revenus de la couronne. Par cette mesuie, les nobles s'opposèrent à la civilisation de leur pays: car Alexandre, comme plusieurs princes contemporains , consacrait noblement ses richesses à encourager les lettres et les sciences. Le droit d'élire le prince appartenait au sénat ; mais l'élection n'était valable qu'après avoir été ratifiée par la noblesse entière, et le roi jurait à son avènement de respecter les privilèges qui enchainaient son pouvoir'. Il faut remarquer qu'au commencement du seizième siècle l'élection du chef de l'Etat n'allumait pas encore ces querelles sanglantes qui devaient un jour aboutir au démem-
quam init, neque tributa nova inslituit, neque rem uUam majorem ad rempublicam pertincntem statuit aut facit. Porrô lc{^cs novas condei'e, succcssorein sibi designare, ne cum senatii quidcm potest, absque consensu caetcrae nobilitatii. (Croincr, De repablicâ ac magist. Pol. liber.)
(i) Jus cre.indi régis jieiies sennlnm est. . . atqnc id etiam eqwester ordo sibi vindicare cœpit, ila ut demùm in eo ratnm sit senalûs judicium, si assenliatur caetera nobilitas. . . A novo rege jnsjiirandmn exigitur in liane sententiam , quôd secundùin leges et instituta majorum regnaturus sit, et suum cuiquc ordini et homini jus privilcgiuinque et beneficium salvuni conserva lunis. [Id., ibid.)
breinent du pays ; la nol)lesse avait alors le bon esprit de ne choisir que dans une seule famille, celle des .lagellon , en possession de donner des rois à la Pologne depuis i386'.
En face de cette royauté, qui n'était qu'un vain nom , le pouvoir du grand-duc de Moscovie se développait de jour en jour et devenait formidable. Après avoir secoué le joug des Tartares, Ivan III avait réuni à ses domaines héréditaires les villes libies et les principautés indépendantes. Vainqueur de Novgorod et de Pleskof, il menaçait les comptoirs hanséatiques, établis dans la Livonie sous la protection des chevaliers Porte-Glaive. 11 avait jeté un germe de division dans la Pologne en mariant sa fille à Alexandre, cpii n'était encore que grand-duc de Lithuanie'. Long-temps auparavant il s'était porté l'héritier des empeicuis grecs, en épousant la fille de Thomas Paléologue, la princesse Sophie, cpii avait trouvé un asile à Kome avec toute sa famille \ Cette alliance fut très
(i) Non loncrè disccditur à stlrpc rcgiâ masculà si qua cxslat. (Cromer, de rep. ac magist. Pol. liber.)
(9.) Voy. plus liant, page l^ili.
{Vj L'idée première de ce iriariagc dale, dil-on, de 1/169 ot appartient an cardinal lîrssarion. Ce ])r('lat, qui avait ('((' anliclois patriarehc de ("oiislanlinoplo et qui avait représcnli' les clin'ticns d'Orient an roricilc de Florence (i/jSq), rêva ton-
populaire en Russie. Les boyards allaient partout répétant que c'était Dieu lui-même qui envoyait au Tzar une aussi noble épouse, ce rejeton cViin arbre impérial dont L'ombre couvrait jadis les chrétiens frères et orthodoxes. Heureuse alliance, ajoutaient-ils, qui rappelait celle du grand Vladimir, qui allait faire de Moskou une autre Byzance et donner à ses empereurs les droits des empereurs grecs'!
jours la réunion de l'église grecque et de l'église latine. Il crut trouver dans Ivan III un instrument favorable à ses desseins. En effet le Tzar, en demandant la main de Sophie d'après le conseil de Bessarion, prolcstflit de son dévouement pour le pontife romain, et les ambassadeurs assuraient le Pape du zèle de leur maître pour l'heureuse réunion des deux églises. Sixte IV consentit au mai'iage, et, le l'^'^juin 1472, la fille des empereurs grecs fut fiancée au grand-duc de Moskou dans la basilique de Saint-Pierre. Un légat du Pape, précédé de la croix latine, accompagna la princesse dans tout son voyage; mais arrivé aux portes de Moskou, il fut obligé de cacher au fond de son traîneau cetic croix, emblème d'une religion étrangère. Quelque temps api'ès la célébration du mariage , le légat demanda, au nom du Pape, que la Russie reconnût formellement les canons du concile de Florence; mais le Tzar ne voulut point en entendre parler, et Sophie elle-même, quoique élevée à Rome, suivit fidèlement le rit grec. (Raynald. Annales ecclesiast. — Karamsin, Histoire de Russie.)
(1) Karamsin, Ilist. de Russie, t. VI, chap. 2. — M. Ph. de St'gur, hist. de Russie, Uv. IV, chap. 5.
Les Russes avaient donc, il y a plus de Irois siècles et demi, les yeux fixés sur Constantinople. Cette ville était à la fois une proie pour leur ambition et un lieu sacré pour leurs souvenirs religieux ou nationaux. C'était de là qu'ils avaient tiré la plus grande partie de leurs mœurs et de leurs usages, leurs sciences et leur foi, leur écriture et les images de leurs saints. Avant la conquête des Turcs, c'était le patriarche de Constantinople qui sacrait leurs métropolitains. Les empereurs grecs, au temps de leur puissance, regardaient les grands -ducs de Moskou comme leurs vassaux, et plus d'une fois depuis le règne de Vladimir les guerriers russes s'étaient enrôlés sous les drapeaux byzantins. Le mariage d'Ivan III avec Sophie resserra l'antique alliance entre les Grecs et les Moscovites. Plusieurs savants de Constantinople vinrent s'établir dans la capitale du nouvel empire; ils apportèrent avec eux des livres précieux , échappés à la barbarie des Turcs, et répandirent parmi les Russes la connaissance de la langue latine, alors généralement employée dans tous les actes diplomatiques'. Ivan, pour attester son alliance avec le sang des Paléologuc, ad(>j)la leurs armes, c'est-à-dire l'ai-
(i) Knniiii'^ui, t. VI, cli;ip. 2.
gle à deux tètes; il l'ajouta à ses propres armes, dans l'espérance de réunir un jour le double empire et de cijasser les Turcs de la Grèce, comme il avait chassé les Tartares de la Moscovie.
Mais pour s'élever à une telle entreprise, il fallait que la Russie fécondât son énergie encore sauvage par le contact de la civilisation européenne. Quand Ivan III voulut bâtir le Kremlin, cette redoutable forteresse de la vieille Russie, l'église renfermée dans cette vaste enceinte s'écioula trois fois sur les ouvriers moscovites qui travaillaient à la construire. Il fallut avoir recours à des artistes étrangers. C'était le temps où le génie de l'architecture antique commençait à renaître en Italie. Déjà Brunelleschi avait élevé à Florence cette coupole de Sainte-Marie, digne de servir de modèle à Michel-Ange. Ce contraste suffit pour faire mesurer la distance qui séparait alors la Moscovie des peuples de l'Europe occidentale. Ivan fit venir de Pleskof des maçons formés pai- les Allemands, et ce fut un architecte bolonais, Fioraventi Aiisloteli , qui fut chaigé de diriger les travaux. Cet artiste, déjà célèbre en Italie, était alors appelé à Constanlinople; car les Turcs, qui avaient fait tant de ruines, voulaient construire cpiehpies édifices, et Mahomet II avait choisi Aristoteli pour lui bâtir un palais. Mais
LA RUSSIE SOUS JVAN III. l\f\5
l'architecte préféra se rendre en Russie, à condition qu'on lui donnerait dix roubles ou environ deux livres d'argent par mois '. A l'aide du bélier, machine encoie inconnue aux .^loscovites, il démolit ce qui restait de l'église commencée; puis il creusa de nouveaux fondements, et les Russes virent avec étonnement s'élever, pour durer des siècles , la basilique de rx\ssomption". D'autres Italiens construisiient les tours et les murailles du Kremlin. Un architecte milanais, Alevizo, bâtit le palais du Belvédère , et quelques nobles de Moskou, suivant l'exemple de leur prince, commencèrent à avoir des maisons en briques. Alors du moins quelques édifices purent échapper aux fréquents incendies qui réduisaient la ville en cendres.
Ainsi que l'architecture , les autres arts de l'Occident s'introduisirent dans la Moscovie. En i4<^8, un Génois, Paul de Rossio, fondit à Moskou un énorme canon, que l'on nonuna Tzar-Pouchha , c'est-à-dire le roi des canons. Les Russes s'étaient servis du canon pour la première fois en 1482, au siège de Felling, en Livonie. Les Suédois ne
(i) Chronique de LvoC, ap. Karainsin.
(2) L'église, bàlic en quatre, ans , lui consacre»' le \1 août i/,79.
s'en servirent que treize ans plus tard'. Le Tzar fit exploiter les mines de la Petscliora , récemment découvertes', et la Russie vit pour la première fois des monnaies de cuivre et d'argent artistement travaillées. On trouve sur plusieurs pièces de monnaie du règne d'Ivan III le nom d'Aristoteii^; car cet illustre architecte, comme la plupart des grands artistes de son temps, excellait dans plusieurs arts à la fois.
Ivan n'oublia rien de ce qui pouvait contribuer à la grandeur de son pays et au bien-être de ses sujets. Moskou et les autres grandes villes lui durent une meilleure police. Il établit des postes
(i) Levcsque, Histoire de Piussie, t. II.
(2) En 1491» deux Allemands et deux Russes découviûrent des mines de cjiivi'e et d'argent aux environs de la Petscliora. L'année suivante, un Allemand, nommé Michel Snoups, vint à Moskou, avec des lettres de l'archiduc Sigismond et de l'empereur Maximilien. Ces deux princes priaient le Tzar d'autoriser le voyageur allemand à circuler librement dans ses "Etats, à apprendre la langue russe, et à recueillir des notions utiles pour le progrès de l'histoire et de la géographie. Ivan reçut fort bien Michel Snoups; mais il ne lui permit point de vihiter les contrées du Nord cl de l'Est, où venait de s'ouvrir pour la Russie une nouvelle source de richesses. (Karamsin, Hist. de Russie, t. VI, chap. 5.)
(^) Karamsin, t. VI, chap. 2.
LA. RUSSIE SOUS IVAN III. f\[\'']
et des stations, où les voyageurs trouvaient nonseuleuient des chevaux , mais encore de la nourririture dont on n'exigeait point le paiement, si ce privilège était spécifié dans leur passeport. L'organisation régulière de Tarmée russe date de la même époque. Ivan distribua des fiefs aux enfants boyards, à condition qu'en cas de guerre ils lui fourniraient un certain nombre d'hommes armés , soit à pied, soit à cheval, selon l'importance des revenus de leurs fiefs. Ainsi, tout en détruisant les principautés indépendantes qui faisaient obstacle à son pouvoir, le Tzar créa parmi ses officiers une nouvelle noblesse, puissante par la propriété territoriale , mais sans hiérarchie et sans prérogatives politiques.
Un nouveau code de lois fut publié en i497- Le grand-duc, juge suprême de ses sujets, déléguait le droit de rendre justice à ses boyards, c'est-à-dire à ses nobles, à ses lieutenants, et aux enfants bovards, possesseurs de fiefs. Maiscesjuges ne pouvaient prononcer en dernier ressort sans être assistés d'un ancien et des plus honnêtes gens, élus par les citoyens. Le grand-duc s'était d'ailleurs réservé le droit de casser les arrêts contraires à la justice et à la loi. On ne doit point s'étonner de trouver dans le code moscovite, à la lin du (piinzièmc siècle, plus d'une trace de barbarie : les peines
les jdIus terribles, la coiifiscalion , le knout, l'esclavage et la mort y sont prodigués; la torluic y est prescrite comme moyen de renseignement, et dans un grand nombre de causes criminelles le duel y est ordonné. Mais, à côté de ces lois terribles, qu'expliquent l'histoire antérieure de la Russie et l'état moral de ses habitants, il y en a de plus humaines qui sont un progrès évident sur la législation d'Yaroslaf, connue celle qui détermine les limites de l'esclavage' , et celle qui règle, moyennant une certaine taxe, la faculté laissée aux paysans de passer d'un village à l'autre, c'est-à-dire de changer de seigneur.
Le Tzar ne réunissait point encore le pouvoir spirituel au pouvoir politique : c'était le métropolitain de Moskou qui exerçait en Russie la suprématie religieuse. Cependant Ivan gouvernait réellement l'Église par l'influence qu'il avait sur les conciles. L'une de ces assemblées réprima en 1491 une hérésie qui ne se bornait pas, comme plus tard la réforme dans l'Église d'Occident, à modifier le culte et la doctrine : cette hérésie, propagée dans l'empire par un juif de Rief , nommé Skaria,
(i) D'après la loi d'Yaroslaf, tout homme qui s'était vendu par acte public était esclave, ainsi que sa femme et ses enfants; Ivan excepta les enfants qui servaient un autre maître, ou qui vivaient de leurs propres moyens.
était la négation même du christianisme: c'était un mélange d'opinions judaïques et de sciences occultes, par lesquelles on prétendait franchir les bornes imposées à l'esprit humain. La nouvelle secte comptait des affiliés dans les hauts rangs de la cour et du clergé. Elle avait pour partisan secret jusqu'au métropolitain Zozime, qui fut chargé de la juger , et les murs du palais épiscopal avaient entendu ces étranges paroles : «Qu'est-ce que le royaume du Père céleste? qu'est-ce que la seconde venue de Jésus-Christ et la résurrection des morts? Celui qui n'est plus ne sera plus'. » Cependant Zozime fit taire ses convictions personnelles, et présida le concile appelé à juger l'hérésie. La majorité de l'assemblée, après avoir prononcé l'anathème, demandait la mort des condamnés ; mais le grand-duc, arbitre des peines temporelles , ne prononça que l'exil. Quelque temps après il destitua le métropolitain, et l'histoire a remarqué cette modération du Tzar dans un temps oii les dissidences religieuses faisaient couler des flots de sang.
Ln autre concile réforma la discipline du clergé russe. La simonie fut expressément défendue; les
(i) Saint-Joscpli (le Vplock, historien contemporain, np, K;irumsin.
45o LIV. II, CHAP. V.
désordres des couvents furent réprimés. On interdit aux prêtres veufs de célébrer le saint sacrifice; il ne leur fut plus permis que de chanter au chœur en petit costume, et de percevoir le quart des revenus de leur paroisse. Ivan songeait à affaiblir l'influence du clergé, en lui enlevant ses propriétés territoriales; déjà même il avait, en i5oo^ distribué à ses enfants boyards les domaines ecclésiastiques de Novgorod. Il se proposait d'étendre cette mesure à tout l'empire; mais le clergé le fit renoncer à son projet, en lui rappelant ces paroles de saint Vladimir, consacrées dans les lois d'Yaroslaf : « Celui qui s'emparera du bien de l'Église et de la dime qui revient aux évêques , celui-là, fut-ce mon propre fils ou quelqu'un de mes descendants , sera maudit dans ce monde et dans l'autre. » Les évêques ajoutaient que les tzars impies de la horde, au temps de leur domination, avaient eux-mêmes épargné les biens des églises et ceux des couvents. « Nous ne pouvons, disaient-ils , renoncer aux propriétés de l'Eglise ; car elles appartiennent à Dieu. » Ivan recula devant les réclamations unanimes de son clergé, et le projet qu'il avait conçu au commencement du seizième siècle, ne fut réalisé que deux cent soixante-cinq ans plus tard, lorsque Catherine II r(?unit !('s biens de l'Eglise au domaine public, et
La litJSSIE SOÎJS IVW iiî. .'(Si
donna des honoraires aux membres du clergé'. Ivan lll , appelé Ivan-ie-Terrible par ses sujets et Ivan-le-Grand par les étrangers' , eut plus d'un rapport avec Pierre-le-Grand , dont il fut comme le précurseur. S'il ne visita point l'Europe, interrogeant partout la civilisation des peuples, d attira autour de son trône les arts et les sciences de l'Occident. Il établit les premiers rapports réguliers entre la Russie et plusieurs États européens. Il envoya des ambassades au Pape , au roi de Hongrie', au roi de Danemarck; il en reçut lui-même plusieurs des empereurs Frédéric III et Maximilien. Nicolas Poppel , qui était venu en Russie comme voyageur en i486, y revint deux ans plus tard comme ambassadeur de Frédéric III. Il déclara aux boyards qu'il avait détruit un préjugé
(i) Karamsin, t. VI,chap. 7.
(a) Dlougosch , Hist. Polon,, Ub. XIII.
(3) En 1 482, Ivan conclut un premier traite avec la Hongrie, et pria Mathias Corvin de lui envoyer des ingénieurs , des fondeurs, des architectes, des nilneurs et des orfèvres. Quelques années plus tard, Matliias écrivait à Ivan, à propos de la conquête de Tver, dont le grand-duc s'était empar<'' : « Je me réjouis des progrès de la Russie, et, aussitôt que je vous verrai déployer toutes vos forces contre notre ennemi commun, j'exécuterai fidèlement notre traité, cl j'entrerai de mon côté dans les Ktals du roi de Pologne. »
alors répandu en Allemagne , que le grand-duc de Moskou était vassal du roi de Pologne. Poppel était chargé de défendre auprès du Tzar les intérêts des Allemands de Livonie, qui se plaignaient que leurs domaines fussent envahis par les citoyens de Pleskof. Il venait aussi demander la main d'une des princesses moscovites pour Albert, margrave de Baden , neveu de l'empereur. Mais Ivan répondit qu'une telle alliance n'était pas digne de la grandeur de sa maison : lui, frère des empereurs d'Orient, qui jadis avaient bien voulu céder Rome aux Papes en s' établissant à Constantinople\ il était plus disposé à accepter Maximilien pour gendre. Il fut en effet question de ce dernier mariage; mais on ne put s'entendre sur la dot , et l'on n'en parla plus. On se contenta de signer un traité d'alliance entre les deux États \
L'empereur voulait bien protéger le grand-duc et même au besoin s'allier avec lui , mais non le •
(i) Ces paroles, qui révèlent toute l'ambition du Tzar, sont extraites de ses instructions à son ambassadeur en Allemagne, Trakhanios, Grec, qui avait accompagné en Russie la princesse Sophie. Voyez Karamsin, t. II, chap. 5.
(2) Le traité fut signé à Moskou, le 16 aoxit 1/^90. L'empereur aspirait à reconquérir la Hongrie: il s'unissait au Tzar, qui voulait s'emparer de la Lithuanie.
traiter d'égal à égal. Un jour Poppel s'était approché du Tzar, et lui avait dit avec mystère :« Nous avons oui dire que vous aspiriez à la dignité royale, et que vous l'aviez demandée au Pape. Sachez que ce n'est point le Pape, mais l'empereur seul qui a le droit de créer les rois , comme les princes et les chevaliers. Si vous avez réellement cette ambition, je vous offre mes services auprès de l'empereur, mon maître. » Le Tzar repoussa cette offre avec mépris : il répondit à l'ambassadeur qu'il ne relevait que de Dieu seul, et qu'il ne recevait de titre d'aucun prince de la terre.
L'ambition d'Ivan III se porta toujours vers la Lithuanie et les bords de la Baltique. En i49^ il avait bâti, vis-à-vis Narva, sur la montagne de la Vierge, une forteresse qu'il appela de son nom Ivangorod. Cette place était la sentinelle avancée de l'empire russe au nord-ouest; c'était une menace pour les Allemands de la Livonie, qui faisaient encore le commerce à Novgorod, et qui fournissaient à celte ville non- seulement des draps de Flandre et divers produits des manufactures germaniques, mais jusqu'à du sel, du miel et du blé. En 1/190, le Tzar, dans un mouvement de colère contre les habitants de Revel, fit arrêter tous les Hanséali(|ues (|ui se trouvaient à Novgorod; ils ét?MfMit an nombre de (juaranle-ncuf , et
454 IIV. Il, CH-VP. V.
leUis mardi aii.di ses, tio ni la valeur s'élevait à un million de florins , furent enlevées et expédiées à Moskoii. L'Ordre de Livonie réclama, ainsi que l'Ordre Teutonique dont il dépendait; toutes les villes hanséatiques envoyèrent des députés, et le grand-duc de Lithuanie, Alexandre, se rendit à Moskou pour plaider la cause de la ligue. Après un an de négociations, les prisonniers furent rendus à la liberté ; mais les marchandises restèrent confisquées au profit de l'État. Dès lors les Allemands rompirent toute communication avec Novgorod , et le commerce passa de cette ville à Riga, à Dorpat, à Revel et à Narva, où les Russes vinrent échanger les produits de leur pays contre les marchandises étrangères'.
C'était le temps où Ivan III s'alliait au roi de Danemarck contre la Suède et envaliissait la Finlande. Bientôt les guerriers russes se dirigèrent vers le Nord, et bâtirent une forteresse sur les bords de la Pelschora. Puis, franchissant les monts Ourals à travers mille périls, ils commencèrent la conquête de la Sibérie par la soumission des Yougres et des Vogoulitches (1499). Le bruit courut en Europe que le Tzar avait conquis l'ancienne patrie des Ougres ou Hongrois. Les Russes eux-
fi^ Kraiilziiis, Viiml.ilin.
mêmes se plurent à accréditer ce bruit, s'appuyant de la ressemblance des noms et d'une antique tradition qui faisait sortir de l'Asie septentrionale le chef des Hongrois ou Madjars. Plusieurs savants ont essayé de prouver la vérité de cette opinion par l'analogie qui existe entre l'idiome des Vogoulitches et celui des anciens Hongrois.
Après avoir reculé ses frontières au nord et h l'est, Ivan HI rompit avec son gendre, auquel il enviait la Litliuanie ( i^oo). Alexandre, devenuroi de Pologne en iSoi, trouva d'utiles auxiliaires dans les chevaliers de Livonie, qui redoutaient comme lui l'ambition du Tzar. Le maître de l'Ordre , Walter de Plettembeig , combattit les Russes avec un courage héroïque ; mais il s'épuisait, ainsi que le roi de Pologne, en efforts impuissants. Le Pape Alexandre VI essaya d'intervenir dans la querelle, et de tourner contre les Turcs les forces des trois puissances belligérantes. En i5o3, un officier hongrois, Sigismond Santaï, vint à Moskou, avec une lettre du Pontife pour le grand-duc. Alexandre Vï rappelait dans! cette lettre les récentes conquêtes des Turcs sur les Vénitiens, la prise de Coron, de Modon, et les dangers de la chrétienté tout entière. Il engageait les rois du Nord à terminer la guerre qui les divisait, et à unir leurs armes cou Ire les !\hisidnians. ïv;ui cou-
sentit en effet à traiter; mais, au lieu d'une paix éternelle, il signa une trêve de six ans avec lu Pologne et l'Ordre de Livonie. Le Tzar ne voulut point restituer les villes conquises : « Le patrimoine de votre maître, dit-il aux ambassadeurs du roi son gendre, c'est la Pologne et la Lithuanie ; mais la Russie est à nous, et jamais nous ne rendrons à Alexandre ce que nous lui avons repris avec l'aide de Dieu. Dites-lui mêuie que notre projet est de reconquérir Kief, Smolensk, et plusieurs autres villes, jadis possédées par la Russie'.» Ivan employa la fin de son règne à repousser les ïarlares de Kasan et les Tartares Nogais, qui avaient envahi la Moscovie. 11 mourut en 1 5o5, après un règne qui avait duré près d'un demisiècle. Vassiii IV, fils et successeur d'Ivan III , ne fit en quelque sorte que continuer le règne de son père. Il suivit les mêmes principes dans ses relations extérieures et dans l'administration de ses Etats. Ivan avait légué à son fils, avec le sceptre autocratique, le soin de lutter contre la Pologne et de démembrer la Lithuanie. A la mort d'Alexandre, en i5o6, Vassiii voulut tenir de l'élection ce que la politique et la conquête devaient donner un jour à ses successeurs. 11 essaya de §Q
j^i) l^ar<>.iribin, t. VI, cliap. G.
VASSILI iV. 4^7
faire élire roi de Pologne et de Lithuanie ; mais les grands du royaume n'avaient garde de se donner un maître aussi puissant. Sigismond fut élu ; il redemanda au Tzar les places conquises par Ivan 111 dans la Lithuanie; mais, au lieu de les rendre , Vassili se préparait à en conquérir de nouvelles. Après avoir traité avec la Livonie' et enlevé à la ville de Pleskof l'ombre d'indépendance qu'Ivan III lui avait laissée*, il commença le siège de Smolensk (i5i3). Pour assurer le succès de son entreprise, il avait mis l'empereur dans ses intérêts. Mikaël Glinski , qui avait trahi la Pologne, s'était chargé de faire parvenir secrètement
(i) L'arlicle le plus important de ce trallé, conclu en iSoQ, c'est que les Allemands renonçaient à leur alliance avec le roi de Pologne. Le maître de l'Ordre s'engageait de plus à protéger les églises grecques de Livonle. L'empereur Maximilien voulut profiter de l'occasion pour faire rendre aux Hanséatiques les marchandises confisquées sous Ivan III; mais Vassili répondit qu'il ne pouvait y consentir.
(2) Le conseil national de Pleskof fut dissous en 1 5 10, et la grosse cloche de celte ville fut envoyée à Moskou, comme l'avait été jadis celle de Novgorod. « O Pleskof! ô cité grande entre toutes les cités! pourquoi ces pleurs et ces gi'misse- ,„ents? — Ilélas! comment ne p.is gémir, comment ne pas pleurer? L'aigle à deux (êtes s'est abattu sur moi: il m'a ravi ma beauté, mes riilicssrs, mes enfants. . ..-(Chronique de Pleskof,citée p.'ir lv;iiMi|isiii, t. VII, ; ■.cco.', jusîificativcs.)
à Vienne les dépêches de Vassili. Les affaires d'Italie et quelques autres circonstances retardèrent longtemps la réponse de Maximilien ; mais enfin, au mois de février i5i4, un ambassadeur impérial, Georges Pâmer, vint conclure à Moskou un traité, dont le but était de réunir contre là Pologne les forces de l'Allemagne et de la Russie. Il y avait déjà un projet de partage : Vassili devait avoir la Lithuanie,et Maximilien les provinces prussiennes Ml était alors question de faire de la Prusse un nouveau cercle de l'Empire.
Smolensk céda enfin aux efforts des Russes. L'artillerie moscovite, créée par Ivan Ht, avait fait de gi-ands progrès. Les canons russes ébranlaient les murs de la ville et faisaient tomber les ennemis par milliers, tandis que les canons de la place éclataient sur les Lithuaniens. La plupart des édifices étaient en feu. Le voïévode polonais était prêt à résister jusqu'au dernier moment; mais la bourgeoisie et le clergé , qui appartenaient à
(i) En écrivant à Vassili, Maximilien lui donnait le titre de frère. Quand le traité, qui avait été rédigé en russe, fut traduit en allemand, on substitua le mot kaiser à celui de tzar. L'original allemand resta dans les archives de Moskou ; Pierre-le-Grund s'en servit plus tard , pour prouver que ses ancêtres avaient porté le titre d'empereurs et que la cour d'Autriche les avail recouuus en celte qualité.