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CHAPITRE III

Double caractère des lettres au seizième siècle. — Littérature classique. Sannazar, Vida, Scaliger, Budé, Robert et Henri Estienne, etc. — Littérature moderne. Arioste, Le Tasse, Machiavel, Guicbardin, Marot, Ronsard, domines, Alonzo de Ercilla, Cervantes, Carooens, Spencer, Hans Sachs, etc. — Universités, académies, bibliothèques.

Quand on considère le développement intellectuel de l'Europe depuis les dernières années du quinzième siècle jusqu'à la fin du seizième, on remarque dans toutes les littératures, qui commençaient alors à se former, deux tendances bien différentes et même opposées à certains égards. Les uns, s'attachant aux anciens, qui avaient alors le mérite d'être redevenus nouveaux après avoir été oubliés si longtemps, s'efforçaient de les imiter, et leur empruntaient le sujet de leurs inspirations, la forme de leurs ouvrages, et jusqu'à la langue dont ils s'étaient servis. Les autres, sans négliger l'étude de l'antiquité, puisèrent leurs inspirations en eux-mêmes et dans la nature; ils cherchèrent

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à de nouvelles circonstances, à des souvenirs nouveaux une expression nouvelle; ils n'imitèrent point: ils créèrent la littérature moderne.

C'était en Italie que le goût des lettres anciennes avait commencé à se ranimer. Partout on recherchait avec ardeur ces chefs-d'œuvre du génie grec ou romain qui avaient disparu au moyen-âge. Poggio Bracciolini, d'Arezzo, est un de ceux qui ont arraché à l'oubli le plus grand nombre de manuscrits. C'est lui qui, dans une cave du couvent de Saint-Gall , trouva Quintilien , les trois premiers livres de Valérius Flaccus, et des fragments du commentaire d'Asconius Pedianussur les discours de Cicéron. On lui doit aussi la découverte de Columelle et d'une partie de Lucrèce. Un Sicilien, Jean Aurispa , fit le premier connaître à l'Italie le texte complet de Platon, de Lucien, de Xénophon, de Pindare, et les poésies qui portent le nom d'Orphée1. Léon X acheta cinq cents ducats d'or les Annales de Tacite, qu'on venait de retrouver chez de pauvres moines de Westphalie. Et à peine ces trésors étaient-ils découverts, que l'imprimerie les répandait partout*. Les Es tien ne en France* en

(x) Schsell, Cours d'histoire des États européens, t. XIII.

(i) Les premiers livres imprimés à Rom* datent de iA65. C'étaient deux allemands, Conrad Sweynheim et Arnold Pannarts, qui avaient apporté l'art de Guttenberg dans la capitale

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Italie les Aide et les Giunta publiaient avec un soin religieux des éditions qui sont restées célèbres, les éditions principes , qui sont, avec les manuscrits, la base de toute philologie

C'était peu de lire les anciens, on voulut les imiter; on écrivit, non plus dans ce latin barbare qui avait suffi au moyen-âge, mais dans la langue de Virgile et deCicéron. Quelques-uns même s'essayèrent dans la langue grecque, si peu répandue en Italie au temps de Pétrarque*. Bembo et Sado-

du monde chrétien. Jean et Vindelin de Spire l'introduisirent à Venise, en 1469. A Paris, la première imprimerie fut établie en 1470, dans la maison de Sorbonne, qui appartenait à l'Université. C'étaient deux docteurs en théologie qui avaient attiré en France des imprimeurs allemands, Ulrich Gering, Martin Krantz et Michel Friburger.

(1) La plupart de ces typographes étaient partisans de la réforme, et se déclaraient pour une doctrine qui avait substitué l'autorité du livre à celle de la parole du prêtre. Le premier des Estienne, l'éditeur du Psautier en cinq langues, était mort en i5ao, avant que la querelle de religion n'eût divisé la France; mais son fils Robert et son petit-fils Henri furent obligés de quitter leur pays, le premier pour avoir imprimé une Bible avec des notes de Calvin,. le second pour avoir publié une satire contre les moines, sous le titre, qui paraissait fort innocent , de Préparation à F apologie a"Hé~ roaote. Ils se réfugièrent à Genève, dans l'asile ouvert par Calvin.

(a) Pétrarque dit dans un de ses outrages ( Lettre à Ho-

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let s'attachaient à reproduire, dans leurs écrits, le nombre et l'harmonie de la période cicéronienne. Scaliger retrouvait les lois de la poésie antique. Fracastor, Vida, Jean Second, Pontano, Sannazar composaient des vers latins où manquent l'inspiration et l'originalité, mais où brillent la correction et l'élégance. L'ami et le commensal de Laurent de Médicis, Ange Ambrogini, qui changea lui-même son nom en celui d'Ange Politien , écrivait le grec aussi facilement que le latin. Il a donné une version latine de Plutarque et d'Epictète; mais l'élégante traduction d'Hérodien qui porte son nom est, dit-on, l'ouvrage d'un savant moins connu, Ognibeni Lonigo, de Vicence.

La France était encore bien en arrière de l'Italie. Louis XI avait noblement accueilli dans ses États Hyéronime de Sparte et Andronic de Dalmatie (i 476) ; Charles VIII avait acheté les droits des Paléogue; Louis XII s'était attaché Jean Lascaris, et en avait fait son ambassadeur à Venise; mais la langue grecque étai t encore peu cultivée en France, et, au commencement du règne de François I", on avait entendu un moine dire en chaire : aMes frères,

mère, i36o), qu'il n'y a pas plus de dix hommes en Italie qui sachent le grec, et il ne se met pas lui-même au nombre des

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on a trouvé depuis peu une nouvelle langue qu'on appelle grecque? il faut s'en garantir avec soin : cette langue enfante toutes les hérésies. Gardezvous du Nouveau-Testament en grecjo'estun livre plein de ronces et d'épines... Quant à l'hébreu, c'est bien pis: ceux qui l'apprennent deviennent juifs aussitôt1. » Malgré cet anathème, Guillaume Sudé publia, en i5aç;, ses savants Commentaires sur la langue grecque. L'année suivante, François Tr fonda l'imprimerie royale, ainsi que le Collège de France ' , destiné à l'étude spéciale des trois langues savantes. Le Collège de France fût, dès l'Origine* en rivalité avec la Sorbonne». En i533, •;.-•'.••'».« :•♦":•? ' i ,!r*T£ÎEf£0 futinoo

(1) Conrad Heresbach, ap. Gaillard, ftist. de François K

(2) Pierre Gonjet, Mémoire hist. et litt. sur le Collège royal de Franre.

(3) Ma rot fait allusion à cette rivalité, dans un passage d'une de ses épitres au roi; il dit en parlant de la Sor bonne :

v Bien ignorante elle est d'estre enuemie De la trilingue et noble Académie Qu'as érigée. Il est loUt manifeste Qtiè là dedans, contre ton veuil céleste, Est défendu qu'on ne voise aliénant Hébreu, ni grec, ni latin élégant, Disant que c'est langage d'hérétique.

O povres gens de savoir tous étiquesl Bien faites vray ce proverbe courant :

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Je fougueux Béda, syndic de la Faculté de Théologie, requit en Parlement que les nouveaux professeurs ne pusseht expliquer le texte hébraïque ni la version grecque de la Bible sans l'autorisation de la Faculté; Le Parlement renvoya l'affaire au roi> et le Collège royal fut reconnu indépendant de l'Université; 11 est resté jusqu'en 1671 sous la direction tmmédidté du grand-aumônier.

Les premières chaires créées en i53o furent en h sacrées à l'enseignement de l'hébreu et du grecç elles furent occupées, l'une par Vatable, l'autre par Pierre Dan es, dont ki réputation éclipsait celle de Budé lui *■ même Danès possédait parfaitement les trois langues, mais on lui reprochait d'Avoir un peu négligé la sienne1. La chaire d'éloquence latine fut créée en 1 534 pour le Masson (Latoinus); il s'attacha, dans ses leçons, à interpréter Gicéron, et plus tard il alla, par ordre du roi* étudier dn Italie les monuments de l'antiquité romaine'. Les Estienne contribuèrent à la renaissance des lettres, non - seulement comme typographes, mais comme érudits : Robert publia,

(1) Très liqguas Laudas, Graecam, H»bream atqae Latinam;

Cur non tam Gallo Gallica lingua placet? (Voulté, Epigramm. i536.)

(2) Oratio Bàrt Latoim , Prof. «g. qoâ peregrinationm suam per Italiam descriWl. Pàris, 1&40.

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en 1 536 ,1e Trésor de la langue latine, et Henri, suivant la trace de son père, donna le Trésor de la langue grecque, que tous les lexiques modernes n'ont point effacé. L'Orient même commençait à être exploré; Guillaume Pos tel, aussi versé dans l'étude des langues1 que dans celle des mathématiques, alla chercher des manuscrits en Asie, et donna à la France douze alphabets de diverses langues orientales.

Dans les Pays-Bas, un simple particulier avait créé un établissement semblable au Collège royal : Jérôme Busleiden avait fondé à Louvain le Collège des trois langues. Juste-Lipse, qui savait Tacite par cœur, professa l'histoire et la littérature à Iéna, à Leyde et à Louvain. Nous avons déjà parlé d'Erasme, qui n'appartient pas seulement aux Pays-Bas, mais à l'Europe entière, et qui représente, au seizième siècle, le génie même de l'antiquité*. En Espagne, Antoine de Lébrija, après avoir étudié dix ans à Bologne, vint professer la grammaire à l'Université de Salamanque ; il composa un dictionnaire latin-espagnol, et répandit dans son pays le goût de la littérature classique. C'est un des collaborateurs de la Bible polyglotte,

(x) Non plores Mithridates norat lioguas. (Bressieu. ) (i) Voyez plus haut, pages 34 et 45i.

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