‹ Histoire de l'Europe au 16e siècleChapitre 101 sur 119 · LITTERATURE CLASSIQUE · texte numérisé non relu

LITTERATURE CLASSIQUE

imprimée à Àlcala de i5oa à 1 5 j 7, aux frais du cardinal Ximénès.

L'Angleterre sortait aussi de la barbarie, si Ton en croit le témoignage qu'Erasme rendit à l'Université' d'Oxford dans les premières années du seizième siècle, a J'ai trouvé à Oxford, écrivait-il à un de ses amis, tant de politesse et une si profonde érudition en grec et en latin, que je pourrais presque me passer d'aller en Italie. » Et il ajoutait quelques mots sur les principaux docteurs qui brillaient alors dans cette Université : « Quand j'entends Colet, il me semble entendre Platon. Qui n'admirerait l'étendue et la variété du savoir de Grocen? qui est plus judicieux, plus profond, plus pénétrant que Lavacer? La nature a-t-elle jamais formé un esprit plus délicat et plus heureux que celui de Thomas Morus' ?»

L'Allemagne avait dès lors plusieurs grands foyers d'instruction classique : l'Université de Prague, jadis fondée par l'empereur Charles IV sur le modèle de l'Université de Paris, et les Universités moins anciennes devienne, de Heidelberg, de Cologne et de Leipsick. L'école de Deventer, fondée au quatorzième siècle par Gérard Van Groote, eut une grande influence sur la civilisation de l'AUe-

( 1) Burigny, Hîst. de la vie et des ouvrages d'Erasme.

5lO LIV. IT, CHA.P. in.

magne septentrionale. Les membres de cette eon* frérie, animés d'un esprit nouveau, et connus sous le nom de Bons Frères ou Frères de la Fie commune, avaient l'oisiveté en horreur, et se consacraient tout entiers au bien de leurs semblables. Parmi leurs plus illustres disciples il faut compter Hegius, qui fut le maître d'Erasme, et Rodolphe Agricola, qui vint en Italie apprendre le grec en écoutant Théodore de Gaza et Georges de Trébizonde.

Cependant, à côté de cette littérature renouvelée des anciens, commençait à se former, chez les différents peuples de l'Europe, une littérature vivante, originale, aimant les chemins non frayés, et convenant à des esprits plus hardis. C'était dans cette carrière que plus d'un siècle auparavant avaient marché le Dante, Pétrarque et Boccaoe, les précurseurs de la littérature italienne. A la fin du quinzième siècle, on cultivait beaucoup en Italie ce genre de poésie moitié sérieux, moitié badin, qui fit plus tard la gloire de l'Arioste. Le Pulci dédia son principal ouvrage, le Morgante maggiore, à la mère de Laurent de Médicis, Lucrezia Tornabuoni, qui en faisait chanter des fragments à sa table'. Ce poème est l'expression fidèle des

(x) Ginguené, Hitf. Uttfrwe d'Ualk, t. IV.

LITW&ÀTO*! ITALIENNE. 5ll

moeurs et des croyances de l'Italie à cette époque. La religion romaine y est parfois traitée assez lestement : Àstaroth y est représenté comme un doc- » teur en théologie, très versé dans l'étude de TÉ-? criture. 11 y a dans le M or gante des passages où la gaîté est poussée jusqu'à la licence , et Ton ne se douterait guère , en le lisant, qu'il a été chanté devant une grande dame et composé par un cha*noine; car le Pulci était chanoine ^Florence.

Le Boïardo imita le Pulci, et composa le Roland amoureux, qui inspira le Roland furieux. Le Trissin publia un poème épique composé sur le modèle ancien, Y Italie délivrée des Barbares, et la tragédie de Sophonisbe , dont le sujet était emprunté à Tite-Live, mais dont la forme régulière appartenait aux tragiques grecs. Cette tragédie fut jouée, pour la première fois, un an avant la bataille de Marignan. C'était le temps où Léon X faisait représenter au Vatican les pièces de Piaule et de Térence. Déjà la comédie était créée : la Calandra du cardinal Bibbiena avait paru avant l'an i5oo, et Machiavel avait donné la Mandragore. L'anecdote qui fait le sujet de cette dernière pièce venait d'arriver dans Florence, et l'on connaissait dans la ville les personnages dont on riait au théâtre, Léon X fit venir à Rome les acteurs qui avaient

5lH LIV. IV, CHAP. III.

joué la Mandragore, et il trouva tant de plaisir à la représentation de cette pièce, qu'en i5i5, à son passage par Florence pour aller trouver François T* à Bologne, il la fit jouer une seconde fois devant lui. Un pareil ouvrage, représenté deux fois devant le pape et les cardinaux , en dit assez sur les mœurs de la cour de Rome au commencement du seizième siècle. Le Mari trompé, l'Amant déguisé en médecin sont des inventions ordinaires ; mais ce qu'il faut remarquer, c'est que la pièce fourmille d'épigrammes contre les moines. Elle n'épargne pas même certaines pratiques de l'Eglise. Un des principaux personnages est un moine qui se sert de la confession pour pousser à l'adultère une femme simple et timide ; et quand il a réussi , quand il a gagné l'argent qu'on lui a promis pour livrer sa pénitente , il reparaît sur la scène, triste, rêveur, et se plaignant de n'avoir pu dormir de la nuit. « En vain j'ai dit des Pater et des Ave , rien n'y faisait. Pour me distraire, j'ai été dans la chapelle du couvent; trois fois j'ai allumé la lampe sacrée, trois fois elle s'est éteinte. Cela n'est pas étonnant : ils avaient oublié d'y i mettre de l'huile... et après cela nous nous plaindrons que la piété des fidèles diminue !» 11 y avait dans ces dernières paroles et dans quelques autres

l'arioste ét le tasse. 5i3

passages de cette comédie, un sens profond et pour ainsi dire prophétique. Machiavel, l'homme de son temps qui avait le moins d'illusions, voyait le fond des choses en religion comme en politique. 11 pressentait le moment, alors peu éloigné, où une partie de l'Europe se soulèverait contre Rome, et fermerait ces monastères qui au moyenâge avaient sauvé le monde de l'ignorance et de la barbarie , mais qui étaient devenus presque tous les asiles de la paresse, de là débauche et de l'impiété.

Le Roland furieux parut en i5j6. L'auteur, né à Reggio en i474> avait commencé, comme les autres, par suivre la trace des anciens.- 11 avait traduit des comédies de Térence, et s'était même essayé avec succès dans la langue des Romains. Le cardinal Çembo , qui n'écrivait qu'en latin , voulut dissuader le jeune poète de faire des vers ita-

liens. L'Arioste n'eut garde de suivre un tel conseil. «J'aime mieux, répondit-il, être le premier des écrivains italiens que le second des Latins; » et il composa son poème, qui fut accueilli avec enthousiasme. Le Tasse naquit à Sorrento en i544> onze ans après la mort de l'Arioste. A vingt-sept ans, il vint en France à la suite du cardinal d'Esté, et parut à la cour de Charles IX. 11 était déjà connu par le poème de Renaud) qu'il avait publié deii. 33

5 1 4 liv. rv, GHAP. III.

puis dix ans*. Sa Jérusalem délivrée parut au moment où la bataille de Lépante venait de renouveler le souvenir des croisades. On sait à quelles épreuves le génie du poète fut condamné : après avoir épuisé toutes les douleurs de cette vie, le Tasse mourut à Rome, la veille du jour où il devait être couronné au Capitole (iSoj)).

L'Artoste et le Tasse, dont le génie a été apprécié tant de fois, ont été originaux dans un siècle d'érudition. Ils ont pris pour sujet de leurs chants les mœurs, les croyances et les héros des temps modernes. Le Dan te aussi, au quatorzième siècle , avait cherché ses inspirations en dehors de l'antiquité; mais ce poète, éminemment religieux, s'était attaché à ce qu'il y a de plus intime dans la nature de l'homme : c'était lame chrétienne qu'il avait idéalisée, et ce sujet convenait particulièrement à un temps où le système catholique avait conservé sa majestueuse unité. Le Tasse et l'Arioste, plus chevaleresques, plus héroïques, se sont attachés a reproduire les formes extérieures de la société moderne, et, au moment où ces formes allaient, non pas disparaître, mais se modifier singulièrement, ils ont su les fixer dans deux immortels tableaux. Il y a entre eux cette différence

(i) Gw^né,»*. Uttewire d'Italie.

LARIOSTE ET LE TASSE. 5fS

que fe Tasse, ainsi que Virgile, ne quitte jamais le ton grave et noble, et a toujours foi dans ses héros; tandis que l'Àrioste, au milieu de ses élans d'enthousiasme, sourit parfois des prouesses de ses chevaliers. Le chantre de Roland ne croit pas toujours à ses héros; il en parle comme Ovide parlait des dieux. Il semble que le scepticisme ait passé par là. • ■ <

L'Italie fut pauvre en orateurs au seizième siècle, mais elle fut riche en historiens. Je ne parle point ici des annalistes et des historiographes qui ont écrit en latin, tels que Baronius, fiembo, Paul Jove, mais des historiens vraiment dignes de ce nom, de Machiavel et de Guicciardini. Machiavel écrivit l'histoire de Florence, en homme qui avait pris part aux affaires de son pays. François Guicciardini nous a laissé l'histoire de l'Italie, depuis l'expédition de Charles VIII jusqu'à la mort de Clément VII. Né à Florence en 1482, il avait été avocat, professeur de droit, homme d'État , avant d'être historien. Il fut gouverneur de Modène et de Reggio sous Léon X; sous Clément VII, il gouverna toute la Romagne. En 1 534, il se retira dans sa maison de campagne, voisine de Florence, et consacra le reste de ses jours à écrire son histoire, qui ne fut publiée

5l6 LIV. IV, CHAP. III.

que vingt et un ans après sa mort, en iSôi1. Cet ouvrage, composé à la manière antique, présente un heureux mélange de réflexions et de récits. Montaigne en a parfaitement apprécié lès qualités et les défauts : « Guicciardini est historiographe diligent, et duquel, à mon advis, autant exactement que de nulaultre, on peult apprendre la vérité des affaires de son temps; aussi, en la pluspart, en a-t-il esté acteur lui-mesme, et en rang honorable. 11 n'y a aulcune apparence que par haine , faveur ou vanité, il ayt desguisé les choses; de quoy font foy les libres jugements qu'il donne des grands, et notamment de ceulx par lesquels il avoit esté advancé et employé aux charges, comme du pape Clément VII. Quant à la partie de quoy il semble se vouloir prévaloir le plus, qui sont ses disgressions et ses discours, il y en a de bons et enrichis de beaux traicts; mais il s'y est trop pieu , car pour ne vouloir rien laisser à dire , il en devient lasche et sentant un peu le cacquet scholastique. J'ay aussi remarqué cecy que, de tant de causes et d'éffects qu'il juge, de tant de

(i) L'histoire de Guicciardini se répandit rapidement dans toute l'Europe; elle fut traduite en latin à Bâle en i566, en français par Chomeday en i568, en allemand en 1 574* en espagnol en x58i, en flamand en 1 599, en anglais en 1618.

GCicciARDiiri. 5 17

mouvements et conseils, il n'en rapporte jamais un seul à la vertu, à la religion et conscience, comme si ces parties-là estoient du tout esteinctes au monde; et de toutes les actions, pour belles par apparence qu'elles soient d'elles-mesmes, il en % rejette la cause à quelque occasion vicieuse ou à quelque profit. Il est impossible d'imaginer que , parmy cet infini nombre d'actions de quoy il juge, il n'y en ayt eu quelqu'une produicte par les voies de la raison ; nulle corruption peult avoir saisi les hommes si universellement, que quelqu'un n'eschappe à la contagion. Cela me fait craindre qu'il y ait un peu du vice de son goust; et peult estre advenu qu'il ayt estimé d'aultruy selon soy; très commune et très dangereuse corruption du genre humain '! » On a aussi accusé Guicciardini de partialité en faveur de son pays; on lui a reproché d'avoir raconté froidement et comme malgré lui les victoires de Charles VIII et de ses successeurs, tandis qu'il faisait ressortir, avec un malin plaisir, les moindres échecs éprouvés par les Français ' . La France n'était point arrivée, comme l'Italie,

(1) Montaigne, Essais, liv. II, chap. xo.

(a) Guicciardinus tam frigidè invitusque Gallorum viciorias et gloriam narrât, quàm accuratè lubensque adversa quaeque, quantumvis minima, à fortunée potentissimo belli numine

5lS* L1V. IV, CHAP. III.

k son grand siècle littéraire; mais déjà elle comptait plusieurs écrivains dont le nom est encore célèbre aujourd'hui. Vers le milieu du quinzième siècle, Charles d'Orléans et François Villon avaient, selon l'expression de Boileau,

Débrouillé l'art confus de nos vieux romanciers.

Clément Marot, qui vient après eux, représente le génie libre et original de la poésie française. Né à Cahors en 149^, il avait eu pour maître son père, Jean Marot, poète en titre de la reine Anne de Bretagne, et plus tard valet de chambre de François V\ Clément Marot n'employa point toute sa jeunesse à feuilleter les vieux livres; il suivit le duc d'Alençon en Italie, et à la bataille de Pavie il combattit à côté du roi; il fut blessé et fait prisonnier, comme il le rappelle dans une de ses élégies*. '

Finalement, avec le roy mon inaistre, Delà les moûts prisonnier se vid estre Mon triste corps...

De retour à Paris, Marot fut accusé d'être par-

ejaculata. (Claude Duverdier, ap. Bayle, Dicl. HiaL, art. Guic ciardini.)

(i) Marot, Élégie I.

M A ROT. Si J

tisan des innovations religieuses. Il eut beau s'écrier : •

. . Point ne suis Luthériste, .

Ne Zuinglien et moins Anabaptiste, Je suis de Dieu par son Fils Jésus- Christ »;

il fut mis en prison, et ne dut sa délivrance qua la protection du roi. Quelque temps après, comme on recommençait aie poursuivre, il se retira en Béarn, chez la reine de INavarre. Puis il passa en Italie, et s'arrêta à la cour de la duchesse de Ferrare, qui protégeait aussi les novateurs. En i536, il revint en France avec la permission du roi. Il était devenu plus prudent, plus circonspect daos son langage: . .

Depuis un peu je parle sobrement; , Car ces Lombards avec qui je chemine M'ont fort appris à faire bonne mine, A un mot seul de Dieu ne deviser, A parler peu et à poltroniser*.

Mais bientôt il commença sa traduction des psaumes, qu'il dédia à François l,r (i54o). La Sorbonne censura l'ouvrage. Le roi , qui aimait Marot, voulut le protéger contre la Faculté3; mais

(i) Marot, Épttre au roi, au temps de son exil à Ferrare. (a) Marot, Épitre au Dauphin.

(3) Florimond de Rémond, Histoire de la naissance et des progrès de l'hérésie, liv. VIII, chap. 16.

la Sorbonne insista, et la publication des psaumes fut défendue. L'auteur, réduit à quitter la France pour la seconde fois, alla se réfugier à Genève. Mais il parait qu'il se trouva mal à Taise dans cette petite république, où Calvin avait établi la réforme, non pas seulement de la religion, mais des lois et des mœurs. Genève ressemblait alors à un grand cloître, et Marot n'aimait pas plus les couvents protestants que les couvents catholiques. Il n'avait jamais pu, dit Théodore de Bèze, corriger les mœurs peu chrétiennes dont il avait pris l'habitude à la cour de France'. On a raconté qu'ayant été surpris en adultère, il aurait été traité selon la loi du pays, c'est-à-dire, qu'il aurait été pendu , si Calvin , qui était son ami, n'avait fait commuer la peine en celle du fouet'. Mais ce fait a tout lair d'un conte, et parait avoir été inventé par les ennemis du poète. Ce qui est certain, c'est que Marot quitta Genève, et alla mourir à Turin (i544)*

Après Marot, Ronsard fonda une nouvelle école

(i) Quùm in aulà, pessimà pietatis et honestatis roagistrâ, ritam ferè omnem consumpsisset , mores parùm christianos ne in extremà quidem aelate emendavit (Beza, inlconibns.)

(a) Caret, Forraul.— Maimbourg, Hi*t. du Calvinisme.

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RONSARD. . 5 a I

poétique. H était né en i5a5, l'année même de la bataille de £avie, pour consoler la France, comme il le disait modestement. Pauvre d'inspiration, et d'ailleurs entraîné par le mouvement de l'érudition contemporaine, Ronsard s'attacha exclusivement à imiter les anciens. Il disait à Henri II, en lui dédiant ses odes :

C'est, prince, un livre d'odes,

Qu'autrefois je sonnai suivant les vieilles modes

D'Horace Calabrois et Pindare Thébain.

Livre trois fois heureux, si tu n'as à desdaiu Que ma petite lyre ose, entre tes trompettes, Rebruire les chansons de ces divins poètes, Et que mon petit myrte ose attoucher le rond Des lauriers que la guerre a mis dessus ton front !

La lyre, le myrte, les lauriers, toutes ces images appartiennent en effet à Horace. Un peu plus loin vient la cour céleste, le vieil Olympe, où Henri II, le roi très chrétien, a sa place marquée (^avance entre Hercule et Jupiter. Ronsard est la fsbuche de tous ces poètes mythologiques dont nous avons été inondés depuis le seizième siècle. Qu'il aime oir qu'il pleure, qu'il soit gai ou triste, son amour ou ses pleurs, sa gaîté ou sa tristesse, tout est littéralement traduit du grec ou du latin. Ronsard emprunta aux anciens non-

5aa uv. rv, chap. m.

seulement les idées et les images, mais jusqu'à l'expression et aux formes de la poésie, il voulut forcer le génie encore neuf de notre langue, en lui imposant des constructions, des enjambements, des mois composes qui ne pouvaient appartenir qu'aux langues anciennes. Tous les poètes du temps, Joachim Dubellay, Remy fielleau, et même Desportes et Bertaut, suivirent plus ou moins l'exemple de Ronsard. Mais enfin Malherbe vint, et posa les lois de la versification française. Sa gloire appartient à la fois à la fin du seizième siècle et au commencement du dix-septième. Ses premiers essais datent de 1 585 ; les Stances à Duperrier, son chef-d'œuvre, ont été écrites en 1599. Vers la même époque, Régnier, le précurseur de Boileau, renouvelait la satire antique.

Le théâtre moderne n'était pas encore formé; on en était encore aux soties et aux mystères du moyen-âge. La sotie, ou drame satirique, traitait quelquefois des sujets politiques, et attaquait sous le voile de l'allégorie certains personnages du temps. On peut citer en ce genre le Jeu du prince des sots et de la mère Sotte y attribué à Gringqre, et représenté aux Halles en i5i 1 , à l'époque de la " lutte de Louis XII contre Jules ,11. C'est le peuple qui est personnifié dans Sotte commune; la mère Sotte, c'est l'Eglise romaine. Sotte commune se

TSLÉAX&E. 5a3

plaint que la mère Sotte lui enlève tout son bien ; la mère Sotte dit que le spirituel ne lui suffît point, elle met la main sur le temporel , et fait révolter le clergé contre les rois. Louis XII donna la liberté au théâtre; il permit aux clercs de la Bazoche et ««x Enfants sans souci <|e jouer impunément tous les abus, pensant, dit un ancien auteur , apprendre par là et savoir beaucoup de choses, lesquelles aultrement il lui estoit impossible d'entendre1.

La farce, Tune des nuances de la sotie, n'avait en général rien de politique; elle attaquait seulement les travers de la société. On connaît la farce de Pathelin, qui remonte au règne de Louis XL Mais, semblable à Y ancienne comédie, te farce osa désigner par leurs noms les individus qu'elle livrait à la risée publique, et le pouvoir intervint pour réprimer cette insolence. Par arrêt du ao mai i536, le Parlement défendit à la société de la Bazoche « de faire monstration de spectacle , ne escriteaUx taxant ou notant quelque personne que ce soit, sous peine de prison ou de bannissement perpétuel. » Comme cette défense était presque toujours éludée, le Parlement établit une

(1) Guillaume Bouchet, ap. Parfait, Hist. du Théâtre fran-

5a4 uv. iv, chap. in.

censure préalable; l'arrêt du a3 janvier i 538 ordonna aux comédiens de remettre à la cour le manuscrit de leurs pièces, quinze jours avant la représentation1.

Dans le genre sérieux, les moralités et les mystères étaient encore en faveur. Marguerite de Valois a composé deux mystères, la Nativité de Jésus-Christ et X Adoration des trois Rois. Les Actes des Apôtres, des frères Greban , furent exécutés à Bourges, en i536, dans l'amphithéâtre des arènes, avec un appareil extraordinaire de costumes, de machines et de décorations. Le nombre des personnages s'élevait à quatre cent quatrevingts; la représentation dura quarante jours, et l'ouvrage imprimé a sept cents pages in-folio. Ces mystères étaient un singulier mélange de dévotion mystique et de propos licencieux. Ils devenaient dangereux pour la morale publique : le procureur général en réclama la suppression. Par arrêt du 3o juillet 1 547, le Parlement de Paris chassa la confrérie de la Passion du couvent de la Trinité où elle représentait ses mystères. Les comédiens achetèrent l'ancien hôtel de Bourgogne, et y construisirent une nouvelle salle. Le Parlement leur permit de s'y établir et d'y continuer leurs repré-

( 1 ) Parfait, Hiat. du Théâtre français, t II.

THÉÂTRE. 5a 5

sentations, à la réserve des mystères de la Passion et des autres mystères sacrés. (Arrêt du 19 novembre i54fc\)

Le goût de l'antiquité commençait à prévaloir au théâtre, comme dans toutes les parties de la littérature. Lazare Baïf avait traduit l'Electre de Sophocle et l'Hécube d'Euripide; Sybilet avait traduit l'Iphigénie en Aulide. Jodelle, l'ami de Ronsard et l'un de ces poètes qui faisaient partie delà Pléiade, est le premier auteur français qui ait composé des tragédies et des comédies régulières. Son premier ouvrage, \aCléopâtre,fut joué au collège de Reims, en présence de Henri II et de sa cour. Les comédiens privilégiés n'avaient pas voulu le représenter. C'étaient les poètes à la mode, entre autres Jean de la Péruse et Remy Belleau, qui faisaient les principaux personnages. Jodelle, jeune encore et d'une figure agréable, s'était chargé du rôle de Cléopâtre. Le roi, ravi de la nouveauté du spectacle, gratifia l'auteur d'une somme de cinq cents écus, d'autant, dit Pasquier, que c'estoit chose nouvelle, et très belle et très rare \ Les premières comédies de Jodelle,

(1) Traité de la Police. Paris, 1705, in-fol, t I, liv. III. (a) Pasquier, Recherches de la France, liv. VII, chap. 7. — Parfait, Hist. du Théâtre français, t. III.

5a6 uv. rv, chap. m.

Eugène et la Rencontre n'eurent pas moins de suecès: elles lui valurent le suffrage public et les éloges de Ronsard1. Parmi les imitateurs de Jodelle, il faut compter Jean de la' Péruse , auteur d'une tragédie de Médée, Grevin qui fit jouer la Mort de César au collège de Beauvais , et Robert Garnier qui donna Porcia, Cornélie, Marc-Antoine, Hippolyte, Antigone, toutes tragédies justement oubliées, mais auxquelles le bon Pasquier avait prédit l'immortalité. Vers la même époque, Saint- Gelais traduisit en prose française la Sophonisbe du Trissin, que Mairet devait imiter au commencement du siècle suivant.

A la fin du quinzième siècle, la véritable éloquence était aussi inconnue aux Français qu'aux Italiens. Lisez les discours prononcés dans les États-Généraux de i484? pendant la minorité de Charles VIII; vous y trouverez çà et là quelques idées politiques , mais nulle part la science de la parole et Fart de persuader. Le discours d'ouverture du chancelier, Guillaume de Rochefort, peut

( i) Jodelle le premier, d'une plainte hardie, Frauçoisemcnt chanta la grecque tragédie; Puis, en changeant de ton, chanta devant nos rois La jeune comédie en langage françois, Et si bien les sonna que Sophocle et Ménandre, Tant fussent-ils savante, en eussent pu apprendre.

ÉL0QWE5CK. 5îà7

être cité comme un échantillon du mauvais goût de l'époque. Il est tout hérissé de citations : Salluste, Cicéron, Horace, Perse et Juvénal reviennent à chaque instant exposer l'état de la France sous Charles VIÏI. Pour faire l'éloge des Français, le chancelier remonte jusqu'aux Gaulois qui ont brûlé Rome. Les députés qui ont quitté leur province à l'appel du jeune roi, sont comparés à Py thagore et à Platon qui allaient voir les grands hommes en pays étranger. Le jeune roi lui-même est un second Salomon , et on lui décerne d'avance le surnom de Pacifique, à lui qui doit un jour aller chercher un tout autre nom en Italie. Comme il n'avait pas treize ans à son avènement, après 1 avoir comparé à Salomon, l'orateur le compare à Scipion l'Africain, qui a eu le consulat avant l'âge \ L'étude de l'antiquité commençait alors à •renaître en France ; on citait les anciens à tort et à travers. Ce n'est que vers la fin du seizième siècle qu'on a su distribuer l'érudition avec mesure et avec goût.

Au barreau , les discours étaient surchargés de textes et de commentaires. Dans le procès du

(i) Journal des États-Généraux de 1484, rédigé en latin par Jehan Masselin, dans la collection de Documents inédits sur l'histoire de France.

5a8 liv. iv, chap. m.

connétable de Bourbon , en 1 5aa , les trois plus célèbres avocats du temps, Poyet, Montholon et Lizet, ne surent point se préserver du défaut commun. « Quand ce vint au* lances baissées , dit Pasquier, je voy que ces trois grands guerriers s'armèrent d'une jurisprudence pédantesque, mendiée d'un tas d'escoliers italiens que l'on appelle docteurs en droit , vrays provigneurs de procès. Telle estoit la rhétorique de ce temps là \ » L'éloquence de la chaire était encore moins avancée; les Raulin, les Menot ne méritent point d'être cités. L'oraison funèbre de François 1* fut prononcée à Notre-Dame et à Saint-Denis par l'évêque de Mâcon, Duchâtei, auquel on reprocha devoir nié le purgatoire, en disant que l'âme de son héros était montée droit au ciel \ Vers le milieu du seizième siècle, le chancelier L'Hospita), le réformateur de la législation française, fut en même temps le créateur de l'éloquence politique et judiciaire, comme l'attestent ses belles haraugues au Parlement, à l'assemblée des Notables, aux Etats-Généraux et au colloque de Poissy5.

La langue française commençait à se fixer, dans

(1) P&squier, Recherches de la France, liv. VI, chap. 1 1. (a) Gaillard, Hist. de François 1er, liv. VIII, chap. 5. (3) Voyez plus haut pages 348 et suiv.

AUTEURS DIVERS. 5âg

les ouvrages de Rabelais, de Montaigne et de CharroD *. Ces écrivains, dont la gloire a traversé le siècle de Louis XIV, conservent dans leur vieux langage une grâce toujours nouvelle. On aime encore à citer Plutarque dans la traduction d'Amyot. On relit les contes de la reine de Navarre, comme le Décaméron de Boccace. La Fontaine a emprunté à Bonaventure Desperriers le sujet de plusieurs contes et toute la fable de la Laitière et le Pot au lait '. Les chroniques du quinzième

(1) Voyez plus haut page 4^7 et suiv.

(2) Ne saurait-on mieux comparer les alquemistes qu'à une bonne femme qui portoit une potée de laict au marché, faisant son compte ainsi : Qu'elle la vendroit deux liards; de ces deux liards elle achèteroit une douzaine d'œufs, lesquels elle mettroit à couver, et en auroit une douzaine de poussins; ces poussins deviendroient grands, et les feroit chaponner; ces chapons vaodroient cinq solz la pièce; ce seroit un écu et plus, dont elle achèteroit deux cochons mâle et femelle, qui deviendroient grands et en feroient une douzaine d'autres, qu'elle vendroit vingt solz la pièce , après les avoir nourris quelque temps. Ce. seroit douze francs, dont elle achèteroit une jument, qui porteroit un beau poulain, lequel croitroit et deviendroit tout gentil ; il sauteroit et feroit hin. Et en faisant hint la bonne femme, de l'aise qu'elle avoit en son compte, se print à faire la ruade que feroit son poulain, et, en ce faisant, sa potée de laict va tomber, et se respandit toute. Et voilà ses œufs, ses poussins, ses chapons, ses cochons, sa jument et son poulain tous par terre. Ainsi les alquemistes , après qu'ils ont

53o liv. iv, cha?, m.

$t du seizième siècle jetant un grand jour sur l'histoire de la France et de l'Europe, et nous avons été heureux de les prendre pour guides en retraçant le tableau de cette grande époque. Qui pourrait connaître Louis XI ou Charles VIII sans consulter leur fidèle négociateur, Philippe deComines? Bayard pe revit-il pas tout entier dans les récits naïfs de son loyal serviteur? Le maréchal de Fleuranges, le jeune Adventureux, nous fait assister aux guerres de Louis XII et aux premières expéditions de François 1er. Guillaume et Martin Dubellay nous initient aux affaires de leur temps, auxquelles #s ont pris tant de part. Montluc a mis tout le feu de son courage et tout l'enthousiasme des vainqueurs de Cerisoles dans ces commentaires que Henri IV appelait la Bible des guerriers. Au temps des guerres religieuses, nous retrouvons les différents partis avec leurs passions, leurs intérêts, leurs préjugés, dans les mémoires de Castelnau, de Coligny, de Condé, de Lanoue, d'Auguste de Thou, de Miron, de Tavannes, de rEsloile, de Marguerite de Valois; et Brantôme,

bien fournayé, charbonné, lutté, soufflé, distillé, calciné, congelé, fixé, liquéfié, putréfié, il ne faut que casser un alambic pour les mettre au compte de la bonne femme. ( Bonaventure Desperriers, Nouvelle XIY. )

SATIRE MiNlPPEE. 55 I

dans la vivacité de son récit, souvent hasardé, et jusque dans le cynisme de son langage, reproduit les mœurs de cette cour à la fois guerrière et fanatique, frivole et sanguinaire.

La controverse religieuse ou politique aiguisait les esprits, et tournait au profit de la langue. Calvin est un des créateurs de la prose française, « Calvin, le méthodique et précis Calvin, auquel Bossuet accorde cette louange d'avoir excellé dans sa langue maternelle, et aussi bien écrit qu'homme de son siècle'.» La satire Menippée, qui ne fut guère moins utile à Henri IV que la bataille d'Ivri», est un des plus curieux monuments de notre littérature au seizième siècle. La première partie de ce pamphlet, la Vertu du Cath,olioon, parut en i5o,3; c'était l'œuvre de Pierre Le Roy, aumônier du cardinal de Bourbon , et depuis chanoine de Rouen. \1 Abrégé des États de la Ligue fut publié l'année suivante. Plusieurs auteurs y avaient travaillé ; Jean Passerat et Nicolas Rapip en avaient composé les vers. La harangue burlesque attribuée au cardinal légat est de Jacques GJllot, conseiller-clerc au Parlement de Paris, et auteur d'un

(i) M. Villemain, Introduction au dictionnaire de l'Académie Française, édition de l835.

(a) Hénault, Abrégé chronologique dd'ffistoirede France.

53a LTV. IV, CHAP. III.

éloge latin de Calvin. Florent Chrestien, homme d'esprit, composa le discours du cardinal de Pellevé , ce charlatan lorrain qui débitait le Catholicon. A travers ce feu roulant d'épigrammes, qui portèrent le dernier coup à la Ligue, on rencontre ça et là quelques morceaux sérieux et même éloquents, tels que le discours prononcé par M. d'Aubray, l'organe du tiers-état et du parti politique : « O Paris, qui n'est plus Paris, mais une spelunque de bestes farouches, une citadelle d'Espagnols , Wallons et Napolitains ; ne veux-tu jamais te guérir de cette frénésie qui, pour un légitime et gracieux roy, t'a engendré cinquante roytelets et cinquante tyrans? Te voilà aux fers, te voilà en l'inquisition d'Espagne, plus intolérable mille fois et plus dure à supporter aux esprits nés libres et francs que les plus cruelles morts dont les Espagnols se sauroient adviser... » Ce discours est de Pierre Pithou, qui publia vers la même époque son savant traité des Libertés de V Église gallicane.

En Espagne, grâce à la destruction du royaume de Grenade et à la réunion de la Castille, de l'Aragon et de la Navarre, une seule langue, la langue castillane, commençait à dominer dans toutes les parties de la monarchie. C'est alors qu'il y a une littérature espagnole proprement dite. Au com-

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