‹ Histoire de l'Europe au 16e siècleChapitre 103 sur 119 · CAMOENS · texte numérisé non relu

CAMOENS

Cochinchine, et il se sauva à la nage en tenant à la main les feuilles de son poème au-dessus des flots1. Enfin, après seize ans d'absence, le poète revint à Lisbonne, où il mourut de misère en 1579, l'année même qui précéda la conquête du Portugal par Philippe II. Ainsi cette nation perdit presque en même temps son poète et sa liberté.

Un des caractères les plus remarquables de la Lusiade, c'est le mélange des idées chrétiennes et des formes mythologiques. Tout le monde connaît la description de cette île enchantée dont Voltaire a parlé', et où les nymphes de l'Océan viennent récompenser les Portugais de leurs fatigues et de leurs dangers. Sans doute il est singulier que le Camoèns, après avoir décrit sans aucune retenue l'île et tout ce qui s'y passe, prétende en tirer cette conclusion philosophique : « Ainsi les travaux trouvent leur récompense, et le ciel veut qu'il y ait un prix pour le courage, la gloire et la vertu. Ces nymphes de l'Océan, Thétis et cette île pleine de délices, ne sont que les images des honneurs, de la gloire et de l'immortalité qui attendent les grands hommes3. » Mais

(iJM01* de Staël, article Camoèns, dans la Biographie universelle.

(a) Essai sur la poésie épique.

(3) Lusiade. chant IX.

5iS liv. IV* (MAP» m.

y allaite ajoute tin peu au texte , lorsqu'il dit en analysant cét épisode de Camoéns : a Vénus, aidée des conseils du Père éternel, et secondée en même tétïips dès flèches de Cupidon, rend les Néréides alnOUreUseS des Portugais. » Lisez le passage de la Lusiddé J tous y trouvère* bien Vénus et les flèches de Cupidon, mais quant aux conseils du Père étèrtifel, il n'en est pas question. 11 est mêtae à rettiarquer que le poète ne place pas dans Ja" même partie du ciel les divinités païennes et le Dieu des chrétiens. Sans adopter entièrement les explications allégoriques de Duperron deCastera, nous devons dire que, lorsque le Camoéns fait idtervenir leS dieux dé la fable, il les représente comme la personnification vivante des forces de la nature et des passions humaines; ou bien il voit en eux des émanàtions du mauvais principe, des démons qui se disputent le monde terrestre i tandis qu'il réserve, au plus haut des cieux, une place à part pour le Dieu des chrétiens. Dans la Lusiàde, le paganisme, c'est l'erreur des sens, c'est la chair- le christianisme, c'est l'esprit et là térlté.

Pour bien comprendre le Gamoëns et quelques autres pôètes contemporains, il fàùt sè rappeler que la civilisation romaine avait laissé en Portugal comme en Italie, comme en Espagne et dans

LITÏÎRÀTtfRE ANGLAISE. fôg

le* midi de la Gaule , une empreinte qué là eon* quête germanique et la religion chrétienne n'ont point effacée; Il restait dans les moeurs, dans les idées aussi bien que dans la langue et dans les monuments, quelque chose de ce souffle romain cfiii avait longtèmps animé ces contrées. Il n'en était pas de même chefs ces peuples du Nord qui avaient résisté plus long temps aux armes de Rome, qui n'avaient point subi le joug de ses lois, et qui n'avaient jamais parlé que la vieille langue de leurs forêts. Là devait se former une littérature plus originale et plus indépendante; mais par cela même que cette littérature ne devait rien au passé, et Ojii'ellé étâit à elle-même son guide et Son modèle, elle devait être longtemps rude, incorrecte, et gâtée par tous ces défauts dont l'imitation des anciens préserva de bonne heure les peuples méridionaux.

La littérature est un fruit tardif dans les contrées do Nord* Aussi, tandis que l'Italie, la France, l'Espagne et le Portugal possèdent, au seizième siècle, un grand nombre d'écrivains célèbres en tôUt genre, l'Europe Sèpletttrionalè compte à peine quelques noms illustres. L'Angleterre cite Howard, comte de Surrey, connu sous Henri VIII par ses poèmes élégiaques; Sternold et Hopkins, traducteurs des psaumes sous Edouard VI;Ph>

54o LIV. IV, chjlp. m.

lippe Sidney, auteur d'un roman intitulé l'Arcadie ; Spencer, l'honneur du règne d'Elisabeth, l'auteur de la Reine des Fées (The Fairy Queen); Thomas Sackwill, qui peut être considéré comme le fondateur du théâtre anglais et le précurseur de Shakspeare. Shakspeare, qui était né en i564 à Stratford sur l'Avon, était à Londres vers i585, remplissant au théâtre un emploi subalterne1. En 1590, il donna Périclès, le premier ouvrage que Dryden lui attribue, et qui depuis lui a été contesté par la critique. Roméo et Juliette parut vers 1 595, et à la fin du seizième siècle le poète, protégé par Elisabeth, avait déjà donné quelquesuns de ses chefs-d'œuvre : Hamlet, Richard III, les deux Henri IF et Henri F.

Eu Allemagne, Melchior Pfinzing, secrétaire de Maximilien, publia en 1 517 un poème allégorique intitulé Teverdanck*. Cet ouvrage, quoique fort médiocre, fit grand bruit au moment de sa publication , et la renommée l'attribua à l'empereur. Le poète le plus célèbre de l'Allemagne à cette

(t) Call-boy, garçon chargé d'appeler les acteurs, au moment où ils devaient entrer en scène.

(a) Les littératures anglaise et allemande, en échappant à l'influence de l'antiquité, n'échappèrent point à celle de l'Italie, comme le prouvent les poèmes de Sidney, de Spencer et de Pfinzing.

Page 1