‹ Histoire de l'Europe au 16e siècleChapitre 11 sur 119 · DIÈTE DE WORMS · texte numérisé non relu

DIÈTE DE WORMS

dans laquelle nous sommes nés; et, puisque Luther persiste dans ses erreurs, confirmons l'excommunication prononcée contre lui et contre ses adhérents (l'excommunié était mis au ban de l'empire)- mais gardons-nous de violer la foi jurée, et qu'il puisse retourner sain et sauf dans le lieu d'où il est venu.» La Diète délibéra deux jours sur la proposition impériale. L'archevêque de Trêves , dans une conférence avec Luther, fit un dernier effort pour obtenir une rétractation; mais Luther resta inébranlable dans ses convictions, et comme le prélat lui demandait familièrement comment cela finirait, il répondit par ces paroles de Gamaliel aux magistrats de Jérusalem qui avaient arrêté les apôtres : « Si cette œuvre vient des hommes , elle périra; si elle vient de Dieu , vous n'y pouvez rien'.» Peu de temps après, Luther reçut dans son hôtellerie le sauf-conduit impérial qui lui était accordé pour vingt et un jours. Il partit de Worms le a6 avril*. II lui était expressément défendu de soulever le peuple sur sa route par ses prédications ou par ses écrits. 11 n'en prêcha pas moins à Hersfeld et à Eisenach, parce que, disait-il, il n'était pas en son pouvoir d'enchaîner la parole

de Dieu. « ».

(1) Actes des Apôtres, cliap. V, ver*. 38 et 39.

(2) AcU Lutîicri in comitiis Vonnaliae.

Le pape, voyant Luther condamne, signa le 8 mai le traité qui livrait l'Italie à Charles-Quint1, et le 26 du même mois l'empereur publia, au nom de la Diète, l'édit qui mettait Luther au ban de l'empire'. Mais le réformateur était déià en sûreté. Comme, en sortant d'Eisenacb, il s'enfonçait dans la forêt de Thuringe, des cavaliers masqués se saisirent de sa personne, et le transportèrent dans le château de AVartboursr. C'était l'électeur de Saxe qui l'avait fait enlever, pour le mettre a l'abri des fureurs de ses ennemis cl de ses propres imprudences. Il resta près d'un an dans ce donjon, déguisé en chevalier, laissant croître sa barbe et ses cheveux, et inconnu même à ses gardiens. Tandis que l'Allemagne, diversement agitée, pleurait sa mort ou s'irritait de son absence, lui, tranquille et continuant son œuvre, remerciait son ami de l'avoir transporté loin des tyrans dans ces pures régions où il jouissait enfin de la liberté chrétienne. Il datait ses lettres de son séjour aérien, de sa montagne, de son désert, de son Pathmos. Il traduisait les Psaumes , au bruit des oiseaux qui chantaient doucement sous la feuillée et louaient Dieu le jour et la nuit.

\ (1) Dumont, recueil de traites, t. IV, (*) Sleûlan, Comment., lib. III.

DOCTRINE LI>TH4ltIEN]fE. 47

(Test au château de Wartbourg que Luther composa la plupart de ces pamphlets qui circulèrent dans toute l'Europe. Ou les lisait le soir dans les familles, au coin du feu; et, du fond de sa retraite, Luther, comme un génie invisible et partout présent, agissait sur son pays et sur son siècle, bien plus que de sa chaire de Wittemberg. Ses ouvrages étaient mêlés de bouffonneries, d'exclamations, d'apostrophes au pape, *ux«véques, à l'empereur, à Henri VHI qui avait écrit un livre contre lui ', à la faculté de Paris qui avait censuré sa doctrine « Voyez donc ce roi d'Angleterre qui s'avise de lancer sa paille et son fumier contre le roc de la parole divine!.... La folie elle-même ne saurait extravaguer plus que lui, ni la sottise être plus sotte3.» 11 faut voir de quel ton le docteur de Wittemberg reproche au Pharaon d'Angleterre de grossir le nombre des

(i) Dans son livre de la Captivité de Babylone, Luther n'avait reconnu que trois sacrements, le baptême, la pénitence et le pain ou l'eucharistie. Henri VIII prit la plume pour réfuter cette doctrine, et publia jjn traité en faveur des sept sacrements î Hssertio septern sactuimcnlorum advenus Martinum < Lutherum, édita ab inviclissimo Àngtiœ et Franciœ rege et dotAtdb Byberniœ1 H enrieo eju's nominis ociavo ; Londres 1 5a f <

'{*) Le i5 avril i52i.

(3) Contra Henricum, regem A.ngliae, M. Lutherus, i5aa.

48 L1V. Hf, CHAP. II.

pourceaux de saint Thomas, c'est-à-dire de partager les opinions de saint Thomas d'Àquin sur les sacrements et sur l'autorité pontificale. « Quel est donc ce Henri, ce nouveau thomiste, pour que je respecte ses blasphèmes et ses violences? Il est le défenseur de l'Eglise1? oui, de son Eglise à lui, qu'il prône dans son livre, de cette courtisane empourprée, ivre de^débauçhes, de celte mère de fornications. Et moi, je l'attaquerai cette Eglise, elle et son défenseur; je les frapperai du même coup, et à laide du Christ je les briserai1.» L'ouvrage de Henri VIII avait été, dit-on , rédigé par son chapelain , Edouard Lee ; aussi le chapelain a-t-il sa part dans les injures qui sont adressées au roi : « Il y a dans ce livre uue ignorance vraiment royale, mais il y a aussi une fausseté et une violence qui n'appartiennent qu'à Lee.» Aussitôt

(i) Léon X avait donné à Henri VIII le titre de dfjfi nseur dû rÉglL\ct pour prix du zèle qu'il avait mis à défendre la cause catholique.

(a) Quis est iste Henricus ut virulentas blasphemias cjus honorem? Sit ipse defensor Ecclcsiae, sed ejus Ecclcsîœ quara tanto libro jactat et tuctur, ncmpè purpuratœ meretrieis et ebriœ et fornicationum ma tris. Egd et ccclesiam cjùs et defensorcm ipsum pro codem duccus, utrumque eodem «mjiclu invadam , et Chrislo duce conficiara. (Cont. Hernie. Arfgl. Kcgera.)

DOCTRINE LTJTHliRIRIlNE. 49

que la Sorbonne a condamné ses livres, les docteurs de Paris ne sont plus des théologiens, mais des thèologastres, les plus ignorants et les plus stupides de tous les hommes, asini parisienses. Cette faculté, qu'il avait jadis proclamée la mère des sciences et de la saine théologie , est couverte de lèpre de la tête aux pieds; elle n'enseigne plus que la doctrine de Y Anti-Christ. C'est, comme l'Eglise d'Angleterre, la grande prostituée, la sentine des hérésies*.

Mais c'était surtout pour le pontife romain que Luther réservait sa colère et son ironie. Il prêchait une croisade contre le pape, qui en avait si souvent prêché contre les Turcs. « Si l'on ne met le pape à la raison, c'en est fait de la chrétienté... Vous le savez, ô Seigneur, le diable, le pape et le Turc, c'est

tout un Le pape est un loup possédé du malin

esprit|; il faut s'assembler de tous les villages, de tous les bourgs, et lui courir sus; il ne faut attendre ni la sentence des juges, ni l'autorité du concile. Qu'importe que César fasse la guerre pour lui?» Luther donne quelque part à Charles-Quint le conseil suivant : «Si j'étais le maître de l'empire, je ferais un même paquet du pape et des car-

(1) Adversùs furiosum Parisiensium tlieologastroruin decretum, Philippe Melanchlbonis pro Luihero apologia.

5o LIV. III, CHÀP. II.

dinaux, et je jetterais le tout dans ce petit fossé qu'on appelle la mer de Toscane. Ce bain les guérirait : j*y engage ma parole, et je donne Jésus- Christ pour caution1.» Au reste, dans ce duel à mort entre lui et la papauté, il était bien sûr de rester le dernier sur le champ de bataille. « Je tiens mes dogmes du ciel, s'écriait-il avec emphase, et

je défie pape, rois et docteurs Mes dogmes

tiendront et le pape succombera, malgré les portes de l'enfer et toutes les puissances de l'air, de la terre et de la mer. Dieu verra qui tombera le premier hors d'haleine, du pape ou de Luther*. »

Mais ce serait imiter la partialité de certains théologiens catholiques au seizième siècle, que de juger Luther sur ces échantillons de bouffonnerie, d'arrogance et de grossièreté. Ses saillies sont quelquefois spirituelles, son raisonnement serré, son . élocution vive et entraînante. C'est un hommage que Bossu et lui-même ne lui a point refusé a. Luther est éloquent, si l'éloquence n'est autre chose que le continuel mouvement de l'âme, selon l'expression de Cicéron. D'ailleurs, à travers la forme qui

(1) Luther, opéra, ad vers, papa t.

(2) Deus viderit uter primo defecerit, Papa an Lutheruâ. (Cont. Hcnric. Ang. regem.)

(3) Bossuet, Hist. des Variations.

DOCTRINE LUTHÉRIENNE. 5l

appartient à l'homme, l'histoire doit pénétrer la doctrine, qui représentait l'opinion et Jes vœux d'un grand nombre. Le génie de Luther n'était point méthodique; emporté par une imagination ardente et capricieuse, il allait volontiers d'une question à l'autre, et, des différentes opinions qu'il a successivement émises, il serait difficile de former un système complet. Cependant, en analysant let pamphlets composés à la Wartbourg ou publiés dans les années suivantes, on peut déterminer un certain nombre de principes qui constituent la doctrine luthérienne, et qui plus tard dttt servi de symbole à la plupart des sectes réformées.

Avant tout, et c'est là, comme nous l'avons vu, le point capital de la réforme, Luther ne reconnaît à la foi d'autre base que l'Ecriture-Sainte. Il nie donc non-seulement l'autorité du pape, mais celle des pères de l'Eglise et même celle des conciles. 11 n'y a d'inviolable et de sacré que le texte de la loi. Par là , toute autorité humaine est écartée; aucun homme n'a droit d'imposer aux autres sa propre interprétation des Ecritures; chacun a le droit de les interpréter à son gré et selon ses lumières. Voilà comment, dans certains pays, on est arrivé à retrancher non-seulement la suprématie du pape, mais le pouvoir épiscopal. Au

5a LIV. III, CHAP. II.

temps de la révolution d'Angleterre, les indépendants r\e s'en tinrent pas là : ils déclarèrent qu'il n'y avait plus besoin de prêtres, et que chaque fidèle l'était lui-même par l'inspiration de l'Esprit- Saint. La loi est là, disaient-ils, lisez et interprétez. De là toutes ces variations, dont Bossuet s'est fait une arme contre le protestantisme. Autant d'individus, autant de doctrines. En accordant la liberté illimitée d'interprétation , les chefs de la réforme avaient rendu inutile et même impossible tout ministère sacré, à commencer par celui qu'ils exerçaient eux-mêmes. La loi seule étant infaillible, la parole de Luther ou de Calvin n'avait pas plus de valeur que celle des papes ou des conciles. De quel droit prêchaient-ils donc 1 ? A cette argumentation les réformés pouvaient répondre et ont répondu que la parole du ministre n'avait en effet d'autorité qu'autant qu'elle était conforme à l'esprit et à la lettre de la loi. N'en estil pas de même dans l'ordre civil? A la loi seule appartient l'autorité, et cependant celui qui l'explique, le jurisconsulte, le commentateur n'a-t-il pas droit à la confiance publique, lorsqu'au lieu de torturer et d'envelopper la loi, il en dégage clairement le véritable sens? Il y aura toujours des esprits qui

(i) Voyez Bossuet, Hist. des Variatiops.

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demanderont qu'on leur interprète les lois civiles: témoin ces masses de commentaires qui existaient déjà sur les Pandectes au seizième siècle. A plus forte raison y aura-t-il toujours des hommes qui auront besoin qu'on leur explique la loi religieuse, nécessairement plus obscure et plus difficile à saisir. Aussi la réforme, tout en laissant le champ libre à la raison individuelle, a-t-elle établi partout un clergé inférieur; elleamêmeconservél'épiscopat en Angleterre et dans certaines parties de l'Allemagne. Dans ce système, il est vrai, le prêtre n'est plus un maître spirituel, c'est seulement un conseil; mais c'était justement ce que s'était proposé Luther; qu'en matière de foi l'homme ne dépendit plus de l'homme, et qu'il ne fût soumis qu'à l'Evangile, c'est-à-dire à la parole de Dieu.

La souveraineté spirituelle étant ainsi enlevée au prêtre pour n'appartenir qu'à la loi, et le prêtre étant descendu de son piédestal pour devenir un homme plus ou moins versé dans le droit divin, il s'ensuivait rigoureusement que cet homme n'avait plus le droit d'absoudre ses frères, et que la confession n'existait plus*. Alors tombèrent ces

(i) Confessio illa, qtiae nunc agitur occulté in aurem, nullo potest divino jure probari, nec ita (iebat primitùs. — Spiritualis defectus est soli Deo aperiendus. — Pœna quâ Deu* vult

barrières qui faisaient des ministres de Dieu mie race à part dans la race humaine, et condamnaient les uns à vivre au fond des cloîtres sous une austère discipline, les autres à rester au sein du monde, qu'ils étaient chargés d'instruire, sans prendre aucune part à ses affections ni à ses plaisirs* Luther a attaqué , à plusieurs reprises , les vœux monastiques et le célibat des prêtres. « Les vœux monastiques doivent être condamnés par cela seul qu'on n'en trouve aucune trace dans

le Nouveau-Testament Il ne doit y avoir d'autre

règle sur la terre que la parole du Christ L'Evangile n'a point enlevé à l'homme sa liberté naturelle; la servitude des couvents est une invention humaine'. «Luther convient que te célibat est en honneur dans l'Evangile; mais le Christ ne Fa point prescrit à ses disciples; il l'a même plutôt loué que conseillé*, et Ton ne doit point confondre le conseil avec le précepte. 11 faut donc

peccatum punirei non potcst auferri per nommera Yel per papam. (Oper. Luther, passim.)

(i) De Yotw monasticis D. M. Lutheri jodiciam. — Cet ouvrage, écrit à la fin de l'année i5at , fut imprimé en janvier i5aa.

(a). Virginitas et cœlibatus consilium est : Christus ipse plané non consuluit, sed polius deterruit ; monstrarvit solùm et laudavit. ( De votis monasticis. )

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