‹ Histoire de l'Europe au 16e siècleChapitre 14 sur 119 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Affaires d'Espagne depuis l'élection de Cnarles-Quint k l'erajtfre.— fcétolte de» Càmmanero"s. — Invasion de la ru- *ar*e par Ife Français. ^Guerres dans les Pays-Bas et eh ftefe. — Troubles religieux en Allemagne. —Progrès des Turcs; prise de Belgrade et de Rhodes.

L*Espagne ne partageait point l'ambition de Cnârles-Quint; elle avait vu avec déplaisir son roi devenir empereur. Elle était déjà mécontente d'obéir à un prince qui avait été élevé dans les Pays-Bas, qui ne s'entourait que de flamands, et qui parlait à peine l'espagnol. Quand Charles fut élu successeur de M aximilien , elle craignit de voir tous ses intérêts sacrifiés à des intérêts étrangers. On murmurait tout bas le nom d'Alphonsele-Sage, auquel les états de Castille avaient défendu jadis de sortir du royaume, pour aller prendre possession du trône impérial. Mais le roi, sans tenir compte des sentiments de son peuple, accepta le sceptre de l'Allemagne, prit le titre de Majesté1, et déclara qu'il irait se faire couronner

(1) Ferreras, Hist. générale d'Espagne, part. XII.

AFFAIRES D'ESPAGAÏE. C7

à Aix-la-Chapelle. Au premier bruit de son départ, le mécontentement devint une sédition. Le clergé avait donné le signal, en refusant au roi la dîme ecclésiastique que le pape l'avait autorisé à lever pour la croisade. Les troubles commencèrent à Valence, où le peuple prit les ai mes, sous prétexte de punir certains criminels qu'un religieux de Tordre de Saint - François avait désignés à ses coups. Tous les corps de métier organisèrent des compagnies, chacune avec son capitaine et son drapeau; puis, comprenant qu'ils n'auraient de force que par l'union , ils formèrent ensemble une association ou Germanada. C'était un tondeur de draps, nommé Jean Laurent, qui dirigeait tout, ta but de la ligue était, disaienuils, de s'opposer aux violences de la noblesse, qui se croyait tout permis contre les roturiers. Le roi lui-même ne demandait qu'à s'affranchir des nobles, et surtout des nobles de Valence, qui venaient de lui refuser un subside : il se déclara en faveur du peuple, et l'autorisa à rester armé. C'était suivre l'exemple de son aïeul Ferdinand , et continuer la politique de Xi menés, qu'il avait disgracié à son arrivée en Espagne.

lue mouvement gagna bientôt la Caslille, où les nobles, séduits par les courtisans, avaient accordé au roi lesubside qu'il avait demandé. A peine Char-

les s'était-il embarqué à la Corogne,le a a mai 1 5 20, qu'un soulèvement éclata dans Tolède. Les bourgeois de cette ville , fiers de leurs antiques franchises, se regardaient comme les gardiens des H* bertés municipales delà Castille. Ils s'emparent du château, déposent les magistrats, et établissent un gouvernement populaire , formé des députés de chaque paroisse. Le chef de la bourgeoisie était un jeune gentilhomme, le fils aîné du commandeur de Castille, don Juan de Padilla, qui voulait venger, 'à l'aide du peuple, l'abaissement de l'ordre auquel il appartenait. À Ségovie, la'multitude mit en pièces le député Tordésillas, qui, à la dernière assemblée, avait voté pour le subside demandé. La sédition se propagea rapidement à Burgos, à Zamora, à Salamanque, à Médina del Campo et même à Yalladolid, où le cardinal Adrien d'Utrecht, régent de Castille, avait fixé le siège de son gouvernement. Adrien fut réduit à licencier ses troupes, faute de pouvoir les payer, et la révolte marcha sans obstacle à l'accomplissement de ses projets. Les villes soulevées firent un traité d'alliance, et envoyèrent des députés à une assemblée générale, qui prit le nom de Sainte Ligue, Santa Junta. Tandis que les députés , réunis à Avila,déposaienttÀdrien d'Utrecht, et s'engageaient par serment à vivre et à mourir pour le service

affaires d'espagiye, 69

du roi et la défense de leurs privilèges, l'armée marcha droit à Tordésillas , et s'empara de Jeanne de Castille, dont la raison était troublée depuis longtemps. La ligue régna au nom de cette princesse, sans pouvoir cependant obtenir d'elle aucune signature pour l'expédition des affaires.

Charles-Quint, qui était alors en Flandre, se reprochait trop tard d'avoir irrité la fierté des Castillans. A son arrivée en Espagne, il avait pris le titre de roi, sans attendre que les Cortès, selon l'antique usage, l'eussent reconnu en cette qualité. Il écrivit aux villes de Castille qu'il respecterait désormais leurs anciens droits, qu'il exempterait du dernier subside toutes celles qui rentreraient dans le devoir, et qu'à l'avenir il ne donnerait plus aucun office qu'aux Castillans. Il s'efforça de se concilier la noblesse, en nommant régents du royaume, conjointement avec Adrien, le grandamiral Henriquez et le grand-connétable Vélasco. Ces concessions rendirent les communes plus exigentes : elles prétendirent faire la loi au roi. Il fallait qu'il revint en Espagne et qu'il n'en sortit plus; que la nomination d'Adrien fût révoquée; qu'aucun étranger ne put posséder aucune charge ni bénéfice, ni même être naturalisé Espagnol; qu'on ne fit sortir du royaume ni or, ni argent , ni bijoux, sous peine de mort; que toutes les alié-

*j& LIV. IW, CHAP* III*

nations de domaines royaux faites depuis la mort d'Isabelle fussent révoquées ; qu'on ne donnât plus à la noblesse le gouvernement des villes ; que lès terres des nobles fussent assujetties à toutes les taxes publiques, comme celles des communes; que les indulgences ne pussent être précbées dans le royaume qu'avec le consentement des Cortès ; que l'argent qui proviendrait de la Tente des indulgenees, fût consacré à la croisade et non à aucun autre usage; que les prélats qui ne résideraient pas six mois de Tannée dans leur diocèse, fussent privés de leurs revenus pendant tout le temps de leur absence; enfin que le roi ratifiât tous les actes de la ligue, et les tint pour bons offices rendus à lui et à la nation.

Telles étaient les limites que les communes prétendaient imposer au pouvoir royal, qui les avait affranchies. On découvrait même, en certains articles de cette remontrance, un germe de réforme que l'inquisition dut voir d'assez mauvais œil. ^lais les députés ne purent arriver jusqu'à Charles- Quint, et les nobles, qui jusque-là avaient uni leurs griefs à ceux' du peuple, se séparèrent de la ligue pour soutenir la royauté. Les révoltés avaient encore vingt mille hommes; mais il s'éleva de violentes disputes sur le commandement de l'armée. PadiUa fut destitué, et remplacé par

ATFAIRYS d'eSFACITE. 71

don Pedro Giron, jeune noble qu'un ressentiment personnel avait jeté dans le parti populaire. Les régents avaient levé* une armée, qui était bien inférieure en nombre à celle des communes , mais qui lui était supérieure par le courage et la discipline. Ils avaient fait venir de Navarre les vieilles bandes d'infanterie qni occupaient oe pays, et leur cavalerie se composait de gentilshommes ac* coutumes à la guerre. La ligue, au contraire, n'avait qu'un petit nombre de cavaliers mal exercés, et l'infanterie n'était qu'un ramas de bourgeois et d'artisans, qui savaient à peine manier leurs armes. Le 5 décembre, le général de l'armée royale, le comte de Haro, entra dans Tordésillas, t'assura de la personne de la reine-mère, et reprit le grand sceau et les autres insigifes de l'autorité royale, qui étaient aux mains des insurgés.

Les débris de la ligue se réfugièrent à Vallatfolid. l*e commandement fut retiré à Giron, et rendu à Padilla. Mais la junte manquait d'argent pour payer ses troupes, et, dans une guerre dont la cause principale était un refus de subsides, elle n'osait établir de nouveaux impôts. L'épouse de

Padilla, dona Maria Pacheco, femme d'un esprit

cultivé et d'un courage viril, imagina un expédient qui étonne dans un pays aussi religieux que l'Espagne : elle paya les soldats de son mari avec

7» MV. III, CHÀP. IIK

les trésors de la cathédrale de Tolède. Mais, pour ne point choquer le peuple, elle couvrit ce vol sacrilège des apparences de la piété, a Elle prit tout For et tout l'argent des reliques de Tolèdemais ce fut, dit Brantôme1, avec une cérémonie sainte et plaisante, entrant dans l'église à genoux, les mains jointes, couverte d'un voile noir, pleurant et soupirant, deux grandes torches allumées devant elle; et puis, ayant fait gentiment son pillage, elle se retira comme elle était venue, croyant fermement que, par cette triste cérémonie, Dieu

ne lui en saurait mauvais gré1. » Les régents n'é-

(i) Brantôme. Vie des capitaines étrangers.

(a) Plusieurs prêtres avaient pris une part active à cette lutte contre le pouvoir royal, entre autres Antonio de Acugna, évoque de Zamora, qui, malgré ses soixante-dix ans , montra dans cette guerre toute l'ardeur d'un jeune soldat. Guevara dit dans une de ses lettres qu'il l'a vu souvent à cette époque, la pertuisane sur V épaule, mais oneques le livre à la main ni Vestoïe au col.ll rappelle ses exhortations aux soldats qui attaquaient la forteresse d'Ampudia : Courage! enfants y courage! dessus, dessus, montez, et combattez vaillamment comme bons champions. Il ajoute que le prélat avait amené de Zamora plus de trois cents prêtres pour combattre à Tordésillas. « Je vis, ditil, de mes propres yeux, un prestre qui mit par terre avec une

arquebuse onze des nostres, etc'estoit le bon qu'au temps qu'il visoit pour les frapper, les bénissoit avec l'arquebuse et après les dépeschoit avec le boulet. Mais, avant que la bataille fust fi-

AFFAIRES D'ESPAGNE. *fi

talent pas moins embarrassés pour payer leurs soldats; car les revenus du domaine royal avaient été dissipés par les Flamands ou saisis par les communes. Us eurent recours non aux richesses des églises, mais aux joyaux de la couronne et à l'argenterie de la noblesse. Quand cette ressource fut épuisée, ils empruntèrent au roi de Portugal. Le numéraire était alors fort rare en Espagne : les mines du Mexique et du Pérou n'étaient point encore exploitées.

Charles-Quint fut vainqueur, quoique absent. Après quelques légers avantages et d'inutiles négociations, Padilla fut défait près, de Villalar, le a 3 avril 1 5a i. Il se précipita au milieu des ennemis, sans pouvoir y trouver la mort. Le lendemain, sa téte tomba sur un échafaud, et la plupart des villes qui avaient pris part au mouvement, Valladolid, Médina del Campo, Ségovie, ouvrirent leurs portes aux vainqueurs. Mais Tolède résistait encore. Maria Pacheco, au lieu de pleurer son époux, se préparait à le venger1. On la voyait par-

nie, ce gentil prestre receut un coup de trait an front, tellement que sa mort fut si subite qu'il n'eut temps seulement de se confesser, ni mesme de se signer.» (Guevara, Epbtres dorées, liy. I, trad. franc, imprimée à Anvers en 1591.)

(1) Maria Paceca, eruditi ingenii et virilis animi mulier,

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courir les rués de la ville, montrant au peuple «on fils encore enfant, velu d'habits de deuil, et précédé d'un étendard où était représenté le supplice de son père. Elle levait des soldats, comprimait ses ennemis par la terreur, et forçait le chapitre de la cathédrale à lui fournir de l'argent. Elle cherchait des ennemis à Charles-Quint en Espagne et hors de l'Espagne. Les habitants de Tolède allaient, avec leur artillerie, attaquer les places voisines; et la guerre qu'on croyait terminée par la bataille de Villalar, semblait prête à se ranimer plus terrible que jamais.

Alors descendait des Pyrénées un puissant allié, qui pouvait relever la fortune des Communeros : les Français envahissaient la'Navarre. Le traité de Noyon n'avait point été exécuté, et François Ier réclamait, pour Henri d'Albret, ce royaume qui devait servir de barrière à la France contre l'ambition du roi d'Espagne1. L'armée d'expédition, composée de douze mille fantassins et de huit cents hommes d'armes, était commandée par le seigneur de l'Esparre, de la maison de Foix et parent du roi

Padillîc conjugis vexillum, ne concitatae multitudini deesset dux gerendo bello, suâtulit. ( Jovius, Hist., lib. XIX.)

(1) Maria Pacheco avait écrit plusieurs lettres au roi de France, pour l'engager à soutenir contre Charles - Quint les communes de Castille. (Pierre Martyr, Epist)

de IjMan* ffM prétendait rétablir. L'Esparre trouva le pays sans défense; il s'empara de Saint- * " «?rurc, d îa auee ae nonce*

vaux, et se présenta devant Pampehme, qui se rendit sans résistance1. Mais i( lui fallut assiéger le château, et, à l'attaque de celte forteresse, on remarqua parmi les blessés, du côté des Espagnols, ud jeune gentilhomme biscayen qui avait montré beaucoup de courage pendant l'action et animé les assiégés par ses paroles et par son exemple. Ce jeune hpmme aux belles manières, à la physionomie enthousiaste, et qui ne rêvait alors que la gloire et les amours, c'était don Inigo ou Ignace d* Loyola, qui devait fonder plus tard la Société de Jésus , et se proposer pour loi l'obéissance absolue au moment où Luther réclamait le libre examen. ^v..>. . ;/ •

L/Esparre, maître de Pampelune, s'avança vers £stella,«t, dans l'ivresse de ses.faciles succès, il passa l'Ebre, entra en Castille, et mit le siège devant Logrono. Mais l'armée royale, qui avait vaincu les communes, vint au secours de la place, et força les Français à se retirer. Poursuivis par les Espagnols, ils furent vaincus dans la plaine de Squiros,

mpelune(3o juin). Six mille Fran-

Hist. d'Espagne, partie XII.

•76 Lrv. m, chap.' ni.

çais restèrent sur le champ de bataille; l'Esparre fut fait prisonnier avec plusieurs autres généraux, et la Navarre fut perdue aussi rapidement qu'elle avait été conquise \ Les régents ordonnèrent alors le blocus de Tolède, où Maria Pacheco se soutint encore plusieurs mois. Quand la ville se fut rendue, le 26 octobre, la veuve de Padilla se retrancha dans l'Alcazar; elle s'y défendit jusqu'au 3 février 1 5aa, avec un petit nombre d'amis qui lui étaient restés fidèles, et, obligée de céder la place, elle se réfugia en Portugal, pour échappera ses ennemis victorieux.

L'ordre commençait enfin à se rétablir dans toute l'étendue de l'Espagne. Quelques symptômes de révolte en Aragon avaient été facilement réprimés par le vice-roi, don Juan de Lanuza. Dans le royaume de Valence, hi.Germanada avait soutenu la guerre avec acharnement, pendant les années i5ao et 1 5a 1. La révolte s'était étendue jusque dans File de Maïorque, où le mouvement avait pris le caractère le plus sérieux. Le sang des nobles, des prêtres et des magistrats avait coulé à grands flots ; le vice-roi avait été forcé de se retirer dans File d'Iviça. Les rebelles de Maïorque projetaient de se livrer au roi de France, et lui envoyèrent

l (1) Du Bellay, Mémoires, Hv. I.

affaires d'Espagne. 77

une députation \ Ces troubles se prolongèrent encore en i5aa, lorsque l'empereur fut revenu dans ses états d'Espagne. Mais Charles -Quint sut employer à propos la force et la clémence; il sortit vainqueur de la lutte, et le pouvoir royal , qui avait abaissé la noblesse sous Ferdinand-le-Catholique, s'éleva triomphant au-dessus des communes. Les Cortès ne subsistaient plus que pour la forme; les privilèges des villes furent insensiblement restreints ou abolis, et le seul résultat de cette révolte fut de fonder en Espagne la monarchie absolue.

La guerre était alors engagée sur plusieurs points entre Charles-Quint et François Ier. 11 ne s'agissait pas seulement de la Navarre, que le roi de France avait envahie, prétendant qu'il y était autorisé et même obligé par le traité de Noyon. Les hostilités avaient commencé dans les Pays-Bas , dès l'année i5ai. Robert de la Marck, seigneur de Bouillon, espèce de terrain neutre entre la France et l'Empire, avait rompu ouvertement avec Charles- Quint*. Sûr d'être appuyé au besoin par les ar-

(1) Ferreras, part. XII.

(a) Le prince de Chimay et le seigneur d'Eraenes s étaient disputé, dans les Ardennes, la possession de la petite ville d'Hierges, qui dépendait du duché de Bouillon. Les pairs de ce duché avaient donné raison au prince de Chimay; mais Kmcrics, après avoir attendu plusieurs années, s'avisa d'en a p-

jS uv, ni, chap. ni.

mes de la France, il avait osé envoyer un héraut à Worms pour déclarer la guerre à l'empereur, au sein même de la diète qui devait juger Luther. Les effets avaient suivi de près les paroles : Robert avait envahi le Luxembourg, à la tête (f un corps de troupes levé en France de l'avêu secret du roi, quoique en apparence contre ses ordres. L'empereur envoya contre Robert vingt mille hommes, commandés par le comte de Nassau. Celui-ci, après avoir ravagé les Etats de Bouillon et de Sedan, après avoir occupé toutes les places excepté Sedan et Jamets, remonta la Meuse et entra sur le territoire français. Il prit Mouzou, dont la garnison se rendit lâchement; mais il ne put s'emparer de Mézières, car Bayard y commandait. Bientôt les impériaux furent obligés de repasser la frontière,, et François Ie' les poursuivit au-delà de l'Escaut *.

À la même époque, la guerre recommençait en Italie, par suite du traité secret que le pape avait conclu avec l'empereur, et qui avait été signé quelques jours après la comparution de Luther à la diète

peler au conseil Aulique, qui évoqua l'affaire devant sa juridiction. Robert de la Marck se prétendit blessé dans son indépendance, et demanda raison à l'empereur.

(i) Mémoires du maréchal de Fleuranges. — Mémoires de Du Bellay, liv. I. — Jlist. du chevalier Bayard.

on r ki s de i5oi. «20

de Worms. Le gouvernement français avait beaucoup d'ennemis dans la Lombardie, surtout parmi lés nobles, et toute la rigueur de Lautrec ne pouvait rétablir Tordre dans le Milanais. Partout des complots étaient près d'éclater. Les conjurés comptaient sur le pape et sur l'empereur, et déjà l'armée alliée, commandée par Prosper Colonna, avait investi la ville de Parme. Lautrec sauva la place; les confédérés en levèrent le siège, au grand déplaisir du pape, qui était impatient d'y rentrer; mais la situation des Fi ançais n'en était pas moins critique. Les Vénitiens. étaient des alliés douteux; ils protestaient de leur respect pour le Saint-Siège, et s'excusaient auprès du pape de leurs relations avec les Français \ Ils semblaient n'attendre qu'une occasion pour rompre leurs engagements, et à peine l'armée alliée se fut-elle montrée sur les bords de l'Oglio, qu'ils commencèrent à négocier avec Léon X. La Suisse, encore agitée par les intrigues du cardinal de Sion, n'exécutait point avec fidélité les traités conclus après la bataille de Marignan. Plusieurs cantons s'étaient déclarés

(i) Lorsque le sénat avait ordonne: aux troupes de la république de se joindre à l'armée française, les Vénitiens avaient fait enlendre au pape qu'ils n'en usaient ainsi que pour remplir extérieurement les obligations de leur Iraité avec la France. (Suicciard., Ht. XIV, chap. 3.)

contre la France, entre autres celui de Zurich1, et douze raille Suisses descendaient les Alpes par le pays des Grisons, pour s'unir à l'armée de la ligue.

Tous les historiens reprochent à Lautrec d'avoir laissé échapper l'occasion d'anéantir l'armée ennemie, tandis qu'elle attendait les Suisses à Rebecco, sous le feu de la forteresse vénitienne de Pontevico. En effet, le général français manqua de décision dans cette circonstance; mais on ne peut douter que son courage et ses efforts n'aient été. paralysés dans cette campagne par le mauvais vouloir des Vénitiens. Les auxiliaires suisses, attendus par les alliés, arrivèrent enfin sous la conduite du cardinal deSion". 11 y avait alors des Suisses dans les deux armées, et c'était le temps

où Zwingli cherchait à inspirer à ses compatriotes

(1) Lettre de la ville de Zurich à François I«r, manuscrit de la biblioth. royale, cité par Gaillard, Hist. de François Ier, liv. II, chap. 4.

(2) A l'occasion de l'arrivée du cardinal de Sion, Guichardin fait une remarque qui ne donne pas une haute idée de la discipline de l'armée alliée, dont l'historien lui-même faisait partie : « On voyait alors dans cette armée deux légats, les cardinaux de Sion et de Médicis, qui faisaient porter devant eux leur croix d'argent, au milieu d'une foule de blasphémateurs, de meurtriers et de voleurs; tant est grand l'abus qu'on fait aujourd'hui de la religion!»

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l'horreur du service étranger. La diète helvétique, voulant prévenir le conflit entre ses enfants, ordonna aux Suisses des deux armées de revenir dans leur pays. Le cardinal de Sion gagna le courrier, et cacha Tordre à ses troupes. Les Suisses de l'armée française demandèrent leur congé, et le plus grand nombre, séduits par les paroles et par l'or du cardinal, passèrent dans l'armée confédérée. Lautrec manquait d'argent pour les retenir. Le Milanais, épuisé d'impôts, ne pouvait suffire à la solde des troupes françaises, et une somme de trois cent mille ducats, destinée par le roi à l'armée d'Italie, avait été secrètement tournée par la duchesse d'Angoulême1.

Lautrec, réduit à ses propres forces, va s'enfermer dans Milan. Les alliés passent l'Adda, et, le 19 novembre, à l'entrée de la nuit, leur avantgarde se présente devant les murs du faubourg de Milan, entre la porte Romaine et la porte Ticinèse. Les Vénitiens, au lieu de se défendre, abandonnent leur poste. Le marquis de Pescaire franchit le premier, avec quatre-vingts fusiliers espagnols, le rempart de terre qu'on avait élevé tout récemment. Bientôt, suivi de toute son infanterie, il entre dans la ville même, dont la porte lui est li-

(1) Gaicciardinî, lib. XIV, cap. 3.

8l UV. J1I, CHAP. lit.

vrée par les principaux de la faction gibeline. Lautrec n'attendait pas l'ennemi ce jour-là; il croyait que les pluies avaient rendu les chemins impraticables, au moins pour l'artillerie. Au mo* ment où la ville était prise, il se promenait, dit* on, dans les rues, sans défiance et sans armes, et son frère Lescun était couché1. Saisi d'épouvante et croyant tout perdu , il prit le parti d'abandonner Milan, laissant toutefois le château bien gardé et bien pourvu. Il se retira, cette nuit même, à Côme, où il mit une garnison; puis il passa l'Àdda, et se rendit à Bergame, sur les terres des Vénitiens qui venaient de le trahir.

Le ?4 novembre, Léon X était dans son jardin de la Magliana, quand il reçut la nouvelle de la prise de Milan. Toute la journée, le canon retentit au château Saint- Ange. Le soir même, le pape se sentit agité d'une fièvre assez légère. Le lendemain, il se fit transporter à Rome , et les médecins dé* clarèrent sa maladie sans danger. Il mourut cependant le Ier décembre. Pendant sa maladie, il avait reçu la nouvelle de la prise de Plaisance; le jour de sa mort, il apprit que Parme avait été abandonnée par les Français. Les villes de Côme et dePavie s'étaient rendues aux alliés ; mais Gênes, Crémone,

(i) Guicciardini, lib, XIV, cap. 3.

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Alexandrie^ le château de Milan , leâ citadelles de Novarre et de Trezzo, Pizzighitone, Domo d'Ossola et tout le lac Majeur étaient encore au pouvoir des Français. La mort du pape était pour eux un événement favorable; car l'empereur, n'étant plus soutenu des finances de Léon X, fut obligé de licencier une partie de son armée.

Le conclave s'ouvrit le 27 décembre pour la nomination d'un nouveau pape, et, le 9 janvier i5aa, le scrutin désigna le cardinal de Tortose, Adrien, qui gouvernait alors l'Espagne comme régent, et qui avait été autrefois précepteur de Charles-Quint. On ne comprend pas, dit Guichardin, comment, dans des circonstances aussi difficiles et aussi orageuses, on a pu choisir un barbare, qui n'avait jamais rendu aucun service au Saint-Siège, et dont le nom était à peine connu en Italie. Dans l'impossibilité d'expliquer humainement une élection aussi bizarre, les cardinaux eux-mêmes l'attribuèrent à l'inspiration immédiate du Saint-Esprit \ Il est plus sûr, dit judicieusement Robertson, de l'attribuer à l'influence de l'ambassadeur impérial, don Juan Manuel , qui, par son adresse et ses intrigues, sut faciliter l'élection du

(1) Guiccitrdini, lib. XIV, c*p. 5.

cardinal le plus dévoué aux intérêts de Charles- Quint.

La politique impériale travaillait habilement à resserrer ses alliances, et à soulever l'Europe contre François 1". Depuis la rupture de la paix, les deux princes rivaux s'étaient disputé l'amitié de l'Angleterre. Dès Tannée i52o, Charles-Quint, en allant se faire couronner empereur , avait débarqué à Douvres, et avait passé quatre jours sur le territoire Britannique. Ce court espace lui avait suffi pour se préparer l'alliance de Henri Vllf, et pour détacher le premier ministre anglais, le cardinal Wolsey, des intérêts de la France. 11 avait donné au prélat une forte pension , et lui avait promis d'appuyer, auprès du prochain conclave, ses prétentions à la tiare. François 1" avait fait, de son côté, beaucoup d'avances au roi d'Angleterre. Il l'avait reçu avec magnificence, au camp du Drapd'Or, entre Guines et Ardres. Pendant les dixhuit jours que les deux princes passèrent ensemble dans cette célèbre conférence , les seigneurs qui les accompagnaient firent assaut de luxe, d'élégance et de galanterie \ Chacun voulait soutenir

(i)Le maréchal de Fleurangesa décrit, dans ses mémoires, tout ce qui s'est passé au camp du Drap-d*Or. Un jour, après le tournoi, des lutteurs anglais et des lutteurs français se mesuré*

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l'honneur de sa nation , et avec une telle ardeur, dit Martin du Bellay, que plusieurs y portèrent leurs moulins, leurs prés et leurs forêts sur leurs épaules. Mais, après toutes ces folles dépenses, Henri VIII alla trouver l'empereur à Gra vélines, et, dans une entrevue moins fastueuse, les deux princes jetèrent les bases d'une alliance qui devait être fatale aux Français. Les conférences de Calais, ouvertes Tannée suivante, au moment où la guerre s'engageait dans la Navarre , dans les Pays-Bas et en Italie, n'amenèrent aucun résultat. Le cardinal Wolsey se montra prêt à tout sacrifier à la faveur de Charles-Quint, et, quand les conférences furent terminées, Use rendit à Bruges auprès de l'empereur, pour y conclure, au nom de son maître, une ligue contre François Ier. L'élection du nouveau pape ne découragea point l'ambition du cardinal, qui attendit patiemment la succession d'Adrien VI. Henri VIII resta uni àCharles-Quint, et lui fournit même des subsides pour

rent en présence des deux cours. Les Anglais furent vainqueurs. Les deux rois se retirèrent ensuite sous une tente, où ils burent ensemble. Là, Henri VIII saisissant François I*r : Mon frère , lui dit- il, il faut que je lutte avec vous; et il s'efforça une ou deux fois de lui donner le croc- en- jambe. Mais le roi de France, qui était un adroit lutteur, le prit par le milieu du corps et le jeta rudement à terre.

continuer la guerre. La France avait suspendu le paiement des sommes qu'elle devait à l'Angleterre. Elle renouvelait son ancienne alliance avec l'Ecosse, envoyait dans ce pays des armes et de l'argent, et poussait la noblesse écossaise à faire la guerre aux Anglais pendant la minorité de Jacques V \

Les Français menaçaient toujours la Navarre; Bonnivet s'était emparé de Fontarabie, pendant les conférences de Calais. Mais, dans les Pays-Bas, Tournay s'était rendu aux impériaux après un long siège, et la fortune se déclarait contre nous en Italie. Après la mort de Léon X, Lautrec avait repris l'offensive. François 1" lui avait envoyé une faible somme, qui l'avait mis en état de suffire aux premiers frais de la campagne. Les Suisses, qui, en abandonnant les Français, avaient tant contribué à leurs désastres, autorisèrent le roi à lever seize mille hommes dans leurs pays. Lautrec surprit plusieurs places du Milanais , mais il ne put s'emparer de la capitale ; il échoua éga-

(i)Le conseil de régence d'Edinburgh avait écrit à François Iw, le 19 juillet i5ii, pour le prier de renvoyer en Ecosse le duc d'Albany, qui venait d'être nommé tuteur du jeune roi, et qui était dévoué aux intérêt! français. ( Manuscrit de la biblioth. royale, cité par Gaillard, Hist. de François 1* liv. H, chap, 5.)

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lement contre Pavie. Enfin le dénûment de ses finances le força à livrer une bataille qui devait tourner contre lui. Les Suisses, qu'on ne payait point exactement, voulaient combattre ou retourner dans leurs montagnes. Lautrec chercha vainement à les retenir; ils lui répondirent par ces trois mots : argent, congé ou bataillé. La bataille leur fut accordée. L'armée de la ligue était retranchée dans une position inexpugnable, à la Bicoque, environ à trois milles de Milan. Aussitôt que le signal fut donné, les Suisses se précipitèrent sur les retranchements ennemis, qui étaient défendus par une vigoureuse artillerie. Quoique bien secondés par les Français, ils perdirent beaucoup de monde et leurs plus braves officiers. Ils se retirèrent en bon ordre, et le lendemain reprirent le chemin de leur pays (mai i5aa). Après cette défection, Lautrec ne se sentit plus le courage de continuer la campagne. H mit une garnison dans Lodi , confia la défense de Crémone à son frère, et revint en France, portant aux pieds de son maître non des victoires et des lauriers, mais des récriminations contre les ministres, qu'il accusait, plus encore que la fortune f de lui avoir fait perdre le

(1) Guicçiardini, ltf>. XIV, cap, 5.

86 liv. m, chàp. m.

Après le départ de Lautrec, la ville de Lodi est surprise et pillée par les impériaux. Crémone capitule. A Gênes, le parti français est vaincu dans la personne du doge Octavien Frégose. La ville est livrée au pillage, et le nouveau doge, Àntoniotto Adorno, traite avec les ennemis de la France. Dès ce moment, François 1er perdit toute espérance de conserver les places qu'il possédait encore en Italie. Une nouvelle armée qu'il avait fait partir et qui s'était avancée jusque dans le territoire. d'Asti, repassa les monts. Lescun même opéra sa retraite sur la France. Sforza était rentré dans Milan; la Lombardie n'était plus française, mais impériale. Charles -Quint avait quitté les Pays-Bas, après avoir appris les résultats de la bataille de la Bicoque. 11 était reparti pour l'Espagne , où il arriva le 16 juillet, tandis qu'Adrien quittait ce pays pour aller à Rome prendre possession de sa nouvelle dignité. Mais l'empereur s'était encore arrêté en Angleterre, et avait conclu avec Henri VIII un nouveau traité, le traité de Windsor (juin i5aa). Charles s'était engagé à envahir la France du côté de l'Espagne, et Henri VIII du côté de la Picardie, chacun avec une armée de quarante mille fantassins et de dix mille cavaliers1. L'empereur devait aider

(i) Gaillard, Histde François I", liv. II, chap. 3.

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