CHARLES-QUINT ET FRANÇOIS
beau- frère. Mais l'empereur était trop préoccupé de ses propres affaires pour intervenir dans celles d autrui. L'Espagne sortait à peine de la guerre civile; l'Italie était toujours divisée, la France encore puissante et redoutable, malgré ses dernières défaites au-delà des Alpes. La politique de Charles- Quint parvint à réunir, contre François I", tous les Etats de l'Italie. Venise, notre alliée douteuse dans la campagne précédente, passa dans le camp des Impériaux. Une ligue générale fut conclue, le 3 août i5a3. Ce traité comprenait le pape, l'empereur, le roi d'Angleterre, l'archiduc Ferdinand et le duc de Milan. Le cardinal de Médicis adhérait à la ligue, tanten son nom que pour les Florentins et les Génois. La France avait perdu tous ses alliés, même le duc d'Lrbin et le duc de Ferrare'.
II semblait que la défection de Venise et l'union de tant de puissances dussent ralentir l'ardeur de François 1er; mais l'énergie du roi s'accrut avec le péril. Avant que ses ennemis fussent en étatd'exéeuter leurs projets, il avait rassemblé une armée nombreuse. Le roi de France avait sur ses rivaux un avantage dont il sut se servir à propos: il était mieux obéi dans ses Etats. Pour la levée des subsides, Henri VIII dépendait de son parlement,
(1) Guicciardini, lib. XV, cap. a.
1 1 0 ttv. C&kP. iV.
Charles-Quint des cortès espagnoles et de la dièté germanique. On ne leur accordait ordinairement que des sommes fort modiques, avec une extrême lenteur et après bien des difficultés. François Ier, au contraire, pouvait demander à son peuple des impôts plus considérables, et les percevait plus aisément \ Aussi , tandis que les alliés cherchaient encore des expédients pour rassembler des troupes, l'avant-garde de l'armée française était déjà aux portes de Lyon, et le roi , à la tête du principal corps, se préparait à passer les monts, pour renouveler ses lauriers de Marignan et reconquérir le Milanais. Mais il fut arrêté dans sa route et dans ses projets par la découverte d'un nouveau danger qui venait d'éclater au sein de ses Etats : il apprit la trahison du connétable de Bourbon.
La maison de Bourbon, qui descendait de saint Louis, était appelée à gouverner la France si la famille des Valois venait à s'éteindre. Seule, elle avait survécu à toutes les puissances féodales que la royauté avait tour à tour abattues, et elle conservait des domaines qui l'élevaient presque au niveau de la maison régnante. Le comté de Clermont* antique patrimoine du sixième fils de saint
(x) Robertson, Hist. de Charlet-Quiiit, Ut. III.
LE CONTÎNT A BLÉ DE BOUftBON. t 1 1
Louis, le duché de Bourbonnais et d'Auvergne, le comté de Monîpensicr, la Marche, le Forets, le Beaujolais, la principauté de Dombes, et tant d'autres seigneuries dispersées dans le royaume,' voilà ce qui faisait la force de cette famille et l'envie des rois de France. Au quinzième siècle , la maison de Bourbon se divisait en plusieurs branches. Pierre de Bourbon, sire de Beaujeu, qui appartenait à la branche aînée, épousa la fille de Louis Xf, Anne de France, qui gouverna le royaume pendant la minorité de Charles VIII. Le sire de Beaujeu ne laissa qu'une fille, nommée Suzanne, et, comme la loi salique était en ligueur dans la maison de Bourbon, l'apanage devaitpasser àl'héritier de la branche cadette, Charles de Bourbon, depuis connétable de France. Louis XII voulut confondre les droits des deux branches, en mariant Suzanne de Beaujeu à Charles de Bourbon. Dans le contrat, les deux époux se firent une donation mutuelle de tous leurs biens. Mais, à la mort de Suzanne, en i5a2, la duchesse d'Angou^léme, mère du roi, se prétendit héritière. FJIe descendait en effet, par sa mère, de la branche aînée des Bourbons; mais, comme Suzanne de Beaujeu, elle était exclue par la loi salique. Ce qu'elle voulait, c'était de forcer Charles de Bourbon à transiger, c'est-a-dire à l'épouser; car elle était très.
éprise du connétable. Mais celui-ci dédaigna l'amour de la duchesse, et ne voulut rien rabattre de ses droits1. Dès lors la guerre était déclarée; on ne parla plus de mariage, mais de procès, et l'affaire fut déférée au parlement de Paris.
« Grande cause, dit Pasquier, si jamais il s'en présenta de grande en la France, soit que vous considériez la grandeur du sujet, ou des parties, ou desadvocats;car il estoit question de deux duchez, quatre comtez, deux vicomtez, plusieurs baron nies et chastellênies, et une infinité d'autres seigneuries ; trois illustres parties, une mère de roi, un prince du sang, et finalement le roi mesme. » Les trois avocats qui portèrent la parole dans la cause parvinrent depuis aux premières dignités de la magistrature : l'avocat de la duchesse d'Angoulême, Poyet, fut chancelier; celui du connétable, Montholon, fut garde-des-sceaux après la mort de Louise de Savoie; et Lizet, qui parla comme avocat du roi, devint premier président. Le procès commença le ii août 1 52a. Poyet réclama la succèssion pour la duchesse d'Angoulême , comme la plus proche héritière. Montholon, s'appuyant sur la loi salique, prétendit que tous ces grands biens
( 1 ) Vie du connétable Charles de Bourbon, par Guillaume de MarillAC, son secrétaire» coutitmée par Antoine de Laval.
LÉ CONNÉTABLE DE BOURBON. Il3
ne pouvaient tomber en quenouille, et soutint les droits du connétable. Après ces deux plaidoiries, l'avocat du roi demanda communication des titres, disant « que tel faisoit souvent lever le lièvre, qui ne le prenoit pas, ains tomboit inespérement es mains d'un autre qui n'y pensoit; que cela pouvoit advenir en la cause qui se présentait; qu'après que les titres auroient esté par luy veus, peut-estre se trouveroit-il que les deux parties disputoient de la chape à l'évesque, et que nul n'y avoit aucun droictque le roy \»
La cour remit la cause à la Saint-Martin. Quand l'affaire fut reprise, l'avocat du roi, qui avait examiné les titres, soutint que tous les biens constituant l'apanage de Bourbon devaient faire retour à la couronne. Il se fondait sur une clause du contrat de mariage de Pierre de Bourbon- Beaujeu avec Anne de France. Dans cet article, le duc avait consenti et accordé, en tant quil le touchoit ou pourroit toucher (ce sont les propres paroles du contrat), que tous les duchés, comtés et vicomtés de la maison de Bourbon, s'il mourait sans enfants mâles, retourneraient à la couronne. Cette clause, rédigée à dessein en termes équivoques,
(t) Eslicnnc Pasqmcr, Recherches de la France, liv. VI, chap. i i.
1 14 tiv. m, cïîap. tv.
axait eu pour but d'exclure de la succession k bi*anche cadette ou branche de Mont pensier, k laquelle appartenait le connétable \ « Cetoit, dit Pasquier, un petit coup de rets fort dextrement jeté par Louis XI, pour ramener à la couronne l'héritage de Bourbon, et Ton reconnoist là ce prince occort, qui sa voit aussi bien choisir ses ad* vantages pour les mes nager sur du parchemin que ses prédécesseurs par les armes \ » Monthoion n'eut point de peine à prouver que le sire de Beau jeu n'avait aucun droit de déshériter ainsi les Montpensier; mais il avait affaire à forte partie. Après bien des. remises et des délais, le parlement, sans statuer au fond, mit en séquestre tous les biens qui faisaient l'objet du débat (août i5a3). La duchesse d'Angoulëme n'avait point gagné son procès; mais le duc de Bourbon était humilié, et la couronne était dépositaire de ces immenses domaines, qui lui faisaient ombrage depuis si longtemps.
Le procès du connétable avait fait grand bruit non-seulement en France, mais à l'étranger. Charles-Quint était aux escortes, pour voir quel évé-
(i) Charles de Bourbon était fils de Gilbert de Montpensier, qui mourut en Italie au temps de Charles VIII. (aj Pasquier, liv. VI, cbap. it.
LE COMVÉTABLE D* ROURBOlf . I l 5
Dément aurait cette cause'. 11 envoya en France un de ses principaux officiers, le seigneur de Beaurein, avec des lettres pour le duc de Bourbon. L'empereur plaignait leconuétabJe d'être si indignement traité par le roi ; il lui offrait son amitié et la main de sa sœur Éléonore, veuve du roi de Portugal. « Il ne falloitpas grand prescheup, dit Pasquier, pour persuader oelui qui ne Testait que trop de soi-mesme. » Bourbon ne crut point devoir se fier aux paroles de François Ier, qui, au premier bruit de ses projets, vint Je trouver a Moulins, et s'engagea à lui rendre tous ses biens si l'arrêt du parlement les lui enlevait. 41 partit le 10 septembre de son château-fort de C h an telle, et se retira sur les terres de l'empereur1. Un nouveau procès commença immédiatement contre le duc de Bourbon et tous ceux qui étaient présuméVses complices 3.
(1) Pasqnier, Uv. VI, chap. ta.
;(») ÀBtoiae de Laval, Vie du connétable de Bourbon. (3) L'évèque d'A-utun, arrêté après la fuite du duc de Bourbon, dit dans son interrogatoire du 9 novembre i5a3, que la duchesse de Boorbon-Beaujeu avait exigé en mourant du connétable, son gendre, qu'il recherchât l'alliance de l'empereur, & qu'il demandât en mariage 4w *ei»e douairière deiPontugal. (Procès manuscrit du eonn. de Bourbon, cité par Gaillard, HUt. de François!", liv. U, chap. 6.)
Il6 LIV. III, CHÀP. IV.
La fuite du connétable et la découverte de ses intrigues avaient empêché le roi de passer les Alpes, mais ne lui avaient point fait abandonner les guerres d'Italie. L'amiral Bonnivet, le protégé de la duchesse d'Angouléme, fut mis à la tète de l'expédition, tandis que Lautrec, chargé du gouvernement de la Guienne, allait défendre contré les Espagnols la frontière des Pyrénées. Bonnivet s'empara facilement de la ville de Novarre et de tout le pays en-deçà du Tésin. Il passa le fleuve mais, tandis que la nouvelle de ses rapides succès jetait la terreur dans Milan, il resta quelques jours sans avancer, et perdit l'occasion que lui offrait la fortune. Le général des impériaux, Prosper Colonna, mit la ville en état de défense, et Bonnivet, après quelques vaines tentatives qui fatiguèrent ses troupes plus que celles de l'ennemi, se replia sur le Tésin et prit ses quartiers d'hiver à Biagrasso. Bayard avait pris Lodi, jeté un pont sur l'Adda, et renouvelé la garnison du château de Crémone, où une poignée de soldats (ils étaient huit selon Brantôme') avait continué de se défendre, quand tout le reste de l'Italie était perdu pour les Français.
Après le départ du duc de Bourbon, la France
(i) Brantôme, Capitaines illustre*.