‹ Histoire de l'Europe au 16e siècleChapitre 23 sur 119 · LIS ANABAPTISTES · texte numérisé non relu

LIS ANABAPTISTES

sous prétexte que Jésus-Christ n'avait été baptisé qu'étant adulte. Ceux-ci prétendaient que Luther était un esprit timide, qui n'avait fait qu'entrevoir les principes de la vraie liberté chrétienne. Ils ne s'attaquèrent pas seulement aux papes et aux conciles; ils déclarèrent qu'ils ne trouvaient dans l'Écriture ni évêques, ni ministres, et que par conséquent la hiérarchie tout entière devait être abolie. Le livre suffît, disaient-ils, puisqu'il vient de Dieu ; c'est à chacun à le comprendre et à lui obéir. Ils rejetaient toute espèce de commentaire, et arrivaient par conséquent à proscrire tous les livres, excepté un seul : la Bible leur suffisait, comme jadis le Koran aux Arabes après la prise d'Alexandrie.

Des esprits aussi hardis ne se renfermaient pas plus que Luther dans le cercle de la discussion spirituelle; ils appliquèrent leur redoutable logique à Tordre civil et aux intérêts de ce monde. Les Luthériens sécularisaient à Fenvi les biens ecclésiastiques. La chambre impériale avait beau réclamer : ils enlevaient ces biens à l'Eglise, et les rendaient héréditaires dans leurs familles. C'était là, pour les seigneurs allemands, le beau côté de la réforme. Ces domaines leur appartenaient, disait-on , à eux toujours prêts à prendre les armes

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et à verser leur sang pour l'Allemagne, tandis qu'ils étaient inutiles et même funestes entre les mains de congrégations corrompues et d'un clergé qui reconnaissait un chef étranger. Ces raisons pouvaient être bonnes, mais les anabaptistes prétendaient que les choses seraient mieux encore si tout était mis en commun et partagé entre tous par portions égales. Ainsi tout chancelait à la fois, dans Tordre politique comme dans l'ordre religieux. Ces deux grandes thèses qui couvent toujours au fond des esprits, et qui reparaissent pour être discutées au grand jour à toutes les périodes critiques de la société, la liberté absolue d'opinions et Pégalité des biens, eurent, au seizième siècle, leurs apôtres et leurs martyrs; et la question fut un instant de savoir non pas s'il y aurait en Europe quelques modifications religieuses ou politiques, mais si l'ordre social, sapé dans sa double base, serait renversé tout entier.

La nouvelle doctrine, prêchée avec enthousiasme, se répandit rapidement dans les campagnes de la Souabe, de la Misnie, de la Thuringe et de la Franconie. Lespaysans, avant de prendre les armes, publièrent un manifeste en douze articles, dans lequel ils ne mettaient à découvert qu'une partie de leurs prétentions. Ils voulaient bien reconnaître

LES JLW A B A. PTI S T F S . ï3g

des pasteurs, mais avec le droit de les élire et de les déposer. Ils consentaient à payer la dime du grain, qu'ils trouvaient établie dans F Ancien-Testament; mais ils refusaient d'acquitter celle du bétail; car le Seigneur, disaient-ils, a créé les animaux pour être librement à l'usage de l'homme. Ils déclaraient qu'ils ne voulaient plus être traités comme les propriétés de leurs seigneurs: « Car Jésus-Christ, par son sang précieux, a racheté tous les hommes sans exception, le pâtre aussi bien que l'empereur. » Ils réclamaient la liberté de la chasse et de la pêche, parce que, disaient-ils, il est contraire à la justice et à la charité que les pauvres gens n'aient aucun droit au gibier, aux oiseaux et aux poissons des

Us demandaient que la justice fût avec impartialité, que les droits de succession fussent abolis, qu'on diminuât les impôts, qu'on allégeât les services auxquels ils étaient assujettis; ils consentaient à servir, mais comme leurs pères, selon la parole de Dieu. Les prairies, les champs et les bois distraits des biens communaux autrement que par une vente équitable, devaient retourner à la commune. Les paysans ajoutaient que si une ou plusieurs de leurs demandes étaient contraires à l'Écriture, ils y renonçaient d'avance; mais que, s'il se trouvait dans l'Ecriture d'autres prescriptions contre la tyrannie dont ils

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étaient victimes, ils se réservaient de les faire valoir en temps et lieu1.

Ce manifeste était assez modéré , et Luther, dans ses exhortations aux paysans révoltés, reconnut que plusieurs de leurs demandes étaient fondées; mais il leur reprocha de préparer , par leur doctrine, la ruine de toute société. «Abraham et les autres patriarches, ainsi que les prophètes, n'ontils pas eu des serfs ? L'ordre de ce monde ne peut

(i) Voltaire a dit que le manifeste des anabaptistes aurait été signé par Lycurgue. Cette phrase prouve que l'auteur de l'Essai sur les mœurs ne se formait point une idée exacte de la législation lacédéraonienne, et c'est l'erreur où l'on est tombé dans notre révolution , quand on a représenté Lycurgue comme un vieil apôtre de l'égalité. Lycurgue, au contraire, a constitué dans Sparte une des aristocraties les plus dures qui aient existé. Il a consacré les résultats de la conquête, c'est-àdire la division du pays non pas seulement en trois classes, mais en trois nations distinctes. Il a donné la plus grande part des richesses et de la puissance politique aux habitants de la ville, aux descendants du peuple vainqueur, aux Doriens. Audessous des Doriens, qui formaient une noblesse héréditaire, il y avait des sujets, les habitants de la campagne, les Laconiens, et, au-dessous des Laconiens, un peuple d'esclaves, les Ilotes. Loin donc de signer le manifeste des paysans, il est probable que, si Lycurgueavait vécu au seizième siècle, il se serait mis au premier rang parmi ceux qui leur donnèrent la chasse, comme les Spartiates l'ont fait dans leur temps aux Ilotes révoltés.

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