LUTHER
nisme eut triomphé de la scolastique *. La philosophie du moyen-âge n'était pas sortie du cercle que la théologie romaine avait tracé autour d'elle, et la restauration des doctrines platoniciennes était un symptôme d'affranchissement. Platon avait déjà été invoqué dans cette période de tourmente morale et d'anarchie intellectuelle, qui sépara la chute du paganisme du triomphe de la religion chrétienne. Tandis que les partisans de l'ancien culte cherchaient à le retremper dans la doctrine platonicienne, les docteurs de l'Église nouvelle reconnaissaient dans le génie du philosophe comme une lueur de la foi qu'ils annonçaient au monde. Et en même temps une nouvelle secte philosophique se parait du nom de Platon: les néo -platoniciens prétendaient, en renouvelant son système, le concilier avec ceux qui la-
vaient précédé ou suivi. Ces témoignages opposés ne prouvaient-ils pas que toutes les grandes questions de Dieu, de l'homme et de la nature avaient été traitées dans ses livres, et que le germe de toute vérité s'y trouvait déposé?
Nommé professeur à l'université de Witteniberg,
(i) L'Allemagne ne faisait ici que suivre l'exemple de l'Italie, où Marcile Ficin avait relevé la philosophie platonicienne dès le milieu du quinzième siècle. Cosme de Médicis avait fondé une académie platonique à Florence, vers 1460. xt. a
l8 L1V. III, CHIP. I.
Luther étudiait Platon avec ardeur, et l'enseignait avec enthousiasme. Il avait toujours deux livres sur la table où il travaillait : Platon et la Bible; et, en les ouvrant au hasard, il s'étonnait des rapports qu'il découvrait entre ces deux livres dont la forme est si différente. En regard de cette parole de l'Ecclésiaste : « Elevez - vous vers les choses invisibles ; car l'œil n'est point rassasié de ce qu'il voit, ni l'oreille de ce qu'elle entend', » il trouvait cette parole du philosophe : a Nous sommes des esclaves enchaînés dans des prisons souterraines, tant que nous vivons dans le corps et pour le corps, et que nous cherchons à découvrir la nature des choses par le moyen de nos sens*. » Ici, le Xoyo; ou la raison qui vient de Dieu , et qui est la loi même de nos jugements et de nos actions; là, le Verbe éternel, de qui procède toute .parole, et qui parle au dedans de nous. Dans Platon, la prévision du juste couvert d'opprobre et condamné à la mort des esclaves; dans l'Evangile, la Passion du Christ et la réalité du sacrifice. Telles étaient les merveilleuses analogies que le génie de Luther saisissait avidement entre la Bible et Platon.
Mais lequel de ces deux livres fallait-il suivre de
(i) Ecclésia&le, cbap. L
(a) Platon, République, UT. VII.