LU TUER
préférence et prendre pour règle de foi? Quaud l'esprit de son temps, son caractère et son éducation n'auraient pas (ait à Luther une nécessité de conserver le texte sacré, il n'aurait pu s'empêcher d'apercevoir entre le Christ et Platon une différence qui devait suffire à décider sou choix: cette différence, c'est celle qui existe naturellement entre tout philosophe et tout fondateur de religion. Platon aimait la vérité, mais pour la connaître plus que pour l'appliquer. Il se gardait bien de se mêler aux flots populaires, et de prendre les hommes corps à corps pour les corriger. 11 comparait dédaigneusement le peuple d'Athènes à un champ stérile qui ne produisait que de mauvaises herbes, à un vieillard décrépit qui retombait dans la faiblesse et le radotage des enfants, ou bien encore à un troupeau de bêtes féroces, dont on ne pouvait approcher sans en être dévoré \ H se tenait à l'écart, se conservant pur, et contemplant de loin les naufrages. Le Christ, au contraire, ne quitte point le peuple d'où il est sorti; il va traînant après lui tout ce qui souffre sur la terre : les pauvres, les malades, les femmes, les vieillards, les enfants. Et, loin de les repousser, il les appelle pour les consoler : Sinite parvulos
(1) Platon, Rvpubl. liv,VI. — Ccé ron, Ej)Ul. ad f;.n>il. î, 9.
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-venire ad me. Même différence dans le style et dans le langage : le style du philosophe, ordinairement plein d'images et d'harmonie, est quelquefois Obscur et subtil; le langage de l'Evangile est toujours simple et succinct, Platon ne pose une vérité qu'après l'avoir déduite, et, une fois qu'elle est posée, il en tire rigoureusement toutes les conséquences: c'est par la dialectique qu'il conduit au monde invisible Le Christ y conduit par la foi , c'est-à-dire qu'il établit des principes sans y arriver par la logique , et sans en tirer les conséquences qu'ils contiennent. De là une différence, qui s'explique naturellement, dans l'influence qu'ont exercée les deux doctrines. La doctrine philosophique ne pouvait s'adresser qu'à un petit nombre d'esprits assez nets et assez réfléchis pour suivre les opérations de la logique, et rebâtir eux-mêmes tout l'édifice de leurs connaissances. La doctrine religieuse s'adressait à tous, en posant quelques axiomes faciles à saisir et d'accord avec la raison, cette lumière qui éclaire tout homme venant en ce monde*.
Voilà pourquoi Luther se renferma rigoureusement dans l'Ecriture-Sainte, et n'en sortit jamais.
(i) Platon, République, lit. Vît £. (a; St. Jean, Éiang., cbap. ï, Ters. 9.
Mais, ce texte une fois admis, il réclama le droit de l'interpréter librement. Cette prétention ne nous semble pas bien hardie, à nous qui avons fait table rase et tout remis en question ; mais, au seizième siècle, elle avait a combattre le préjugé reçu et l'autorité établie. Le clergé romain, bien différent du clergé des anciens jours*, se réservait le monopole de la loi, et ne permettait pas au peuple de l'approfondir. La Bible était comme ces chapitres du Koran en tête desquels le prophète a mis des lettres mystérieuses, dont il est défendu aux fidèles de pénétrer le sens. Et non-seulement le prêtre ne permettait pas l'interprétation du texte sacré, mais il en défendait la lecture. Pendant le moyen-âge, cette défense avait été d'autant mieux exécutée que l'immense majorité de la population européenne ne savait pas lire. 11 étail d'ailleurs assez coûteux de se procurer un manuscrit de la Bible. Mais quand l'imprimerie fut in-
(i) Dans les premiers temps de l'Église, on rencontrait, même parmi les laïques, des hommes qui savaient l'Écriture- Sainte par cœur. On a trouvé plusieurs saints enterres avec la Bible sur la poitrine. Saint Chrysostùme rapporte qu'encoro de son temps plusieurs femmes portaient l'Évangile suspendu à leur cou, en guise d'ornement. ( Henry, [Mœurs des Chrétiens, chap. VII.)
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veittéé, lès choies changèrent de face. L'autorité spirituelle et le pouvoir politique prétendirent Quelque téttips enchaîner l'art nouveau auquel appartenait l'avenir. En France, le parlement de Paris fit sai sir les premiers litres qui avaient été apportés dans cette Ville par des facteurs de Mayence, et Ton dit même que ces facteurs furent accusés; de magie. A Rome, l'imprimerie fut d'abord regardée comme une invention diabolique, et Alexandre Vl fonda, contre ce qu'il appelait les mauvais livres , la congrégation de Y Index 4 Ce* pendant le premier ouvrage auquel on avait donné les honneurs de l'impression, c'était naturellement celui qui avait servi dé base aux croyances dé l'Europe depuis la chute de l'Empire romain. La Bible fut imprimée pour la première fois en 1457. A partir de cette époque jusqu'au commencement du seizième siècle, le livre sacré, autrefois renfermé dans le sanctuaire, circula dans tous les rangs de la société, et entra, pour ainsi dire, dans le domaine public. C'était peu de le lire, chacun se mit à l'interpréter. C'était une conséquence inévitable de la lecture. Tel qui autrefois s'en rapportait à l'interprétation du prêtre, ayant le livre entre les mains, voulut le comprendre et l'expliquer selon ses propres lumières; et c'est ce droit d'in-
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que réclama Luther. C'est en vertu de ce droit qu'il modifia les dogmes et la discipline de l'Eglise. Ainsi, liberté d'examen et de discussion dans le cercle de l'Ecriture, tel fut l'objet et la limite de la réforme au seizième siècle.
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