‹ Histoire de l'Europe au 16e siècleChapitre 37 sur 119 · CHARLES-QUINT ET SOLIMAN · texte numérisé non relu

CHARLES-QUINT ET SOLIMAN

séparant de la communion romaine, comme l'avait fait le roi d'Angleterre. « Franchement, Sire, lui répondit le nonce, vous en seriez marri tout le premier, et y perdriez plus que le pape ; car une nouvelle religion , mise parmi un peuple, ne demande après que le changement du prince \ »

Pendant que toute l'Europe occidentale était en proie aux querelles religieuses, les Turcs continuaient d'envahir les Etats autrichiens. Le a5 avril 1 53a , Soliman était parti de Corrstantinople, avec une armée de deux cent mille hommes et trois cents pièces de canon. Le 5 juillet, l'ambassadeur français, Kinçon, vint trouver le sultan à Belgrade, et fut reçu avec une bienveillance particulière. En attaquant l'Autriche, Soliman venait faire la guerre à Charles-Quint, et non à Ferdinand , auquel il refusait le titre de roi de Bohême et de Hongrie, et qu'il n'appelait dans ses lettres que le gouverneur de Vienne. 11 ne daignait même pas reconnaître Charles-Quint comme empereur; car, ainsi que le disait souvent Ibrahim, il ne devait y avoir qu'un empereur sur la terre, comme il n'y a qu'un Dieu dans le ciel \ Le 9 août, l'armée

(1) Brantôme, Mémoires.

(a) Ha m mer, Hiat. de l'empire ottoman, Ht. XXVJU.

iq8 u?. m, chap. y.

turque arriva sous les murs de Guns, séries fron* titres de la Slyrie. Le siège fui poussé avec vjW giietir; mais tandis que celte faible place, avec une garnison de sept cents hommes, soutenait héroïquement tout l'effort de l'armée ottomane, Charles-Quint s'avançait eu personne, traînant après lui l'Allemagne tout entière. Catholiques et protestants, tous avaient oublié leurs inimitiés; , •t, en présence de l'islamisme, il n'y avait plus que des chrétiens. La capitulation conclue a Nu* remberg, le a 3 juillet, et confirmée, le 3 août, dans la diète de Raiisbonne, avait suspendu lesédits de Worms et d'Augsboui g , et accordé aux luthériens] la liberté de leur cuile jusqu'au prochain concile1.

L'Europe avait les yeux fixés sur le Danube 2 elle attendait , avec une curiosité pleine de terreur, le choc de ces deux grandes armées et la rencontre de ces deux princes en qui se personnifiaient le génie de l'Orient et celui de l'Occident. Mais l'ar-? mée turque, au lieu de marcher sur Vienne où l'attendait l'empereur, prit tout à coup sa route à gauche de Giins, et se jeta su.- la Stvrie. Quinze à seize mille hommes seulement pénétrèrent en

(1) Sletdan, Comment lik VIII. — rjumôût, Recueil de tabès, l IV.

CHÀRLES-QCIHT R 60LIMAW. IOÇ

Autriche, sous le commandement deKasimbeg; ils furent vaincus, dans la vallée dePotténstein,par le comte palatin Frédéric. Eu même temps, l'a mirai de Charles-Quint, André Doria, prenait d assaut Coron en Morée , l'un des ports les mieux fortifiés de l'empire ottoman ; il soumit rapidement Patras, Lépaote, et s'empara des châteaux que Bajtaeih H avait bâtis à l'entrée des Dardanelles, à ces tristes nouvelles, far niée ottomane opéra sa retraite, après avoir ravagé la Styne. Vaincu *ur terre et sur mer, Soliman avait reculé devant Charles-Quint; ce qui ne l'empêcha pas, à son retour dans sa capitale, de célébrer pompeusement les victoires de la grande guerre d'Allemagne, et de faire illuminer pendant cinq nuits Constantin nopleetGalata. Cependant il voulut bien s'abaisser jusqu'à traiter avec Ferdinand : au mois de février IÔ33, Vienne vit pour la première fois dans ses murs un ambassadeur ottoman , et la paix fol conclue à Constant in ople le aa juin. Aux termes de ce traité, Ferdinand devait conserver en Hongrie tout ce qu'il y possédait; mais Zapoty avait aussi sa part, et le sultan se réservait de ratifier les arrangements que les deux prétendants pour* raient passer entra eux Ça traité ne faisait que

(1) gara*?, Hist dt ttaafîre ©Koroaa, k*. XX VU.

aOO LIT. III, CHAP. V.

consacrer le démembrement de la Hongrie, et placer les deux princes rivaux sous la suzeraineté de Soliman. Encore les ambassadeurs de Ferdinand ne purent-ils obtenir qu'on leur communiquât l'original du traité, ni même qu'on leur en donnât copie.

Après la conclusion de ce traité, le sultan tourna ses regards vers l'Orient: il fit la guerre contre la Perse, et s'empara de Tébriz et de Bagdad. Mais tout n'était pas fini en Occident : Charles-Quint n'était point compris dans la paix qu'avait signée son frère. Il voyait avec douleur l'humiliation de la Hongrie, la perte de Coron et des conquêtes maritimes qu'il devait aux armes de Doria. L'amiral ottoman, Kaïreddin fiarberousse, avait étendu sa puissance sur la côte africaine. Maître d'Alger, qui lui servait de repaire , il en sortait souvent pour attaquer les possessions espagnoles en Afrique, ou pour infester les côtes de l'Espagne, de la Sicile et de l'Italie. Dans une de ces excursions, pendant l'été de i534, la ville de Fundi fut le théâtre des plus affreux excès. Kaïreddin avait espéré surprendre dans son palais l'épouse de Vespasio Colonna, Giulia Gonzagua, si célèbre par sa beauté; mais Giulia échappa à ses ravisseurs en s'élançant à demi nue sur un cheval qui l'emporta avec rapidité. Les chevaliers de Saint-Jean de Je-

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rusalem étaient eux-mêmes menacés dans Malte, cette nouvelle forteresse que l'empereur leur avait donnée au milieu des mers \

Charles-Quint ne pouvait plus fermer les yeux sur les dangers de l'Europe ni sur ses propres dangers; il lui fallait vaincre l'islamisme sur la Méditerranée, comme il l'avait fait reculer sur le Danube. L'empereur le comprit, et résolut une expédition qu'il se réserva de commander en personne. Ici le rôle de Charles-Quint s'agrandissait : il oubliait un instant la querelle des prolestants et ses démêlés avec la France, qui n'étaient après tout que des affaires de famille pour l'Europe occidentale ; il allait combattre pour la cause de la civilisation chrétienne, encore une fois exposée à périr devant la force aveugle qui s'avançait de l'Orient. Aussi rassembla-t-il, pour une telle entreprise, toutes les ressources dont il pouvait disposer. Des vaisseaux flamands amenèrent des Pays-Bas un corps d'infanterie allemande ; les galères de Naples et de Sicile prirent à bord les vieilles bandes espagnoles et italiennes qui s'étaient signalées dans les grandes batailles contre les Français. L'empereur partit de

(i) Les lettres de donation des Iles de Malte, de Gozze et de Cuming aux chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem, sont du 10 janvier i53o.

ÎQ* MF. lit, CHÀP. V*

Barcelone, aux acclamations du peuple et aux salves de l'artillerie du port, le 29 mai 1 535 , jour anniversaire de la prise de Constanlinople par les Turcs. Le Portugal, où régnait alors Jean III, avait envoyé un détachement considérable, sous la conduite de Pjufantdon Louis. L'escadre s'arrêta sur les côtes deSardaigne, dans le port de Cagliari, où se joignirent à elle quelques galères pontificales et la flottille des chevaliers de Malte. Doria fut nommé grand~arairal de la flotte, et le commandement en chef des forces de terre fut donné au marquis de Guasto

L'ordre de Saint-Jean de Jérusalem et la chrétienté tout entière allaient être venges; mais comme il semble convenu qu'on ne met jamais en avant, quand on fait la guerre, le véritable motif qui vous fait agir, Charles-Quint prétendait avoir pris les armes pour rétablir à Tunis un certain tyouleï-Hasan , auquel le royaume appartenait par droit de naissance, et que Barberousse avait injustement déjrcné. La flotte prit terre en Afrique, le 16 juin, en vue du château delà Goletta, situé sur un istfrme très étroit, à neuf milles de Tunis. Cette place importante était défendue par six mille

(1) Robertson, Hist. de Charles-Quint, liy. V.

rwti tus tu ris. ao3

Turcs, sous te commandement d'un renégat juif, Sinan,l'un des plus intrépides lieutenants de Barbcrousse. Le i4 juillet, la Golelta fut emportée d'assaut. C'était l'arsenal de Kaïreddin : la prise de cette* forteresse fit tomber entre les mains de l'empereur plus de cent vaisseaux et trois cents pièces d'artillerie. Charles -Quint entra dans le château parla brèche, et se tournant vers son protégé, Mouleâ-Hasan :« Voici, lui dit-il, une porte ouverte par laquelle voua rentrerez dans vos étals. » Kajreddin fut réduit à chercher son salut dans une bataille rangée. 11, choisit, sous les remparts de Tunis, une position favorable. Mais quaud il fallut en venir •un mains, le aojuillet,les Africains qui servaient dans l'armée de Barberousse refusèrent de combats Ue, et les Tunes ne purent résister aux Impériaux. En même temps, les esclaves chrétiens qui étaient dans Tunis avaient brisé leurs fers, et fermé les portes de la place. Kaïreddin, ne pouvant s'y réfugier, s'enfuit dans les montagnes du cdté de Bon*, avec son fidèle Sinan, le défenseur de la Gor le* ta. Ma Espagnols pillèrent Tunis, avec une fureur digne des corsaires qu'ils étaient venus châtier. Durant deux jours entiers, ce ne fut que s*Gttr|refc vjoj 04 pillage. Cependant, * travers les cris des mourants, on distinguantes Mnedictioj)*

ao4 LIV. III, CHAP. Y.

des esclaves chrétiens qui venaient remercier l'empereur de les avoir affranchis par sa victoire. Ils étaient au nombre de trente mille, soit dans Tunis, soit dans les environs1.

Le 8 août, Charles-Quint rétablit Mouleî-Hasan sur son trône, et lui imposa un traité qui le mettait dans la dépendance de l'Espagne/ Ce traité, rédigé en arabe et en espagnol, accordait aux chrétiens la liberté de séjourner à Tunis et le libre exercice de leur religion. Mouleï-Hasan abandonnait à Charles-Quint la possession exclusive de la Goletta; il s'engageait à lui livrer Bone, Byzerte et Africa, qui étaient encore au pouvoir de Kaïreddin; il devait aussi payer au vainqueur une somme de douze mille ducats, comme dédommagement des frais de la guerre, et livrer chaque année, la veille de la Sainte- Anne, douze chevaux et douze poulains arabes, en témoignage de sa reconnaissance. Charles-Quint laissa dix navires et mille Espagnols pour garder la Goletta. Le 17 août, il quitta l'Afrique avec le reste de sa flotte et de son armée, et il revint dans ses états, heureux d'avoir continué l'ouvrage de Ximénès, d'à-

(1) Etrobius, ap. Chalcondyle. — Hammer, Hwt. de l'empire ottoman, Ht. XXVIII.

peisi de tuwis. ao5

voir détruit dans un de leurs repaires les pirates qui infestaient la Méditerranée, et implanté sur les côtes de Barbarie, avec le drapeau impérial, les germes de la civilisation européenne.

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CiiÀPitïiË Vi.

Calvin ; ses premières prédications. — Révolution politique et religieuse à Genève. — Invasion de la Savoie par les Français.— Charles-Quint à Rome. — Nouvelle invasion delà Provence par les impériaux. — Trêve de Nice. — Seconde guerre des anabaptistes. — Développement de la doctrine de Calvin. — Vaudois. — De la réforme en Angleterre et en Ecosse. — Alliance de Henri VIII avec Charles-Quint. — Alliance de François 1er avec Soliman. — Bataille de Cerisoles. — Invasion de la Picardie par Henri VIII et de la Champagne par l'Empereur. — Traités de paix. —Mort de Henri VIII et de François Iw.

La réforme que Luther avait opérée en Allemagne, en brisant l'autorité spirituelle, n'avait point été hostile au pouvoir politique. Les princes, au contraire, s'étaient empressés de l'adopter; ils y avaient trouvé en. même temps une garantie d'indépendance et un accroissement de richesses. Mais, à côté de celte réforme, aristocratique dans ses résultats, une autre avait pris naissance, qui

devait tenter pour le peuple ce que la première avait réalisé pour les grands. C'était là ce que s'étaient proposé les anabaptistes; mais ils échouè-

avaient dépassé le but; et, avec eux, il s'agissait noa d'une réforme , mais d'une dissolution social*. L'actio» de Zwinglî ne salait pont étendue au-delà des montagnes de la Suisse. L'homme att> quel H était réservé de compléter Fceuvre de Zwînglî, et daller plus Ionique

ber dans les excès de Mronzer, c'était Jean Calvin, lt était naturel que la France fut le berceau; de cette seconde réforme ; car la France est ua paya où nir principe wne fois posé est pousse à ses der- «uaséquences, et où il y a toujours en, me sous la monarchie absolue, plus de tendance à la démocratie qu'à l'a ris t ocrât ie.

Carvw^ dont le vrai non» était Caavin, naquît à Noyon le to juillet 1 609. Ses parents étaient pauvres et obscurs. Frappés de son intelligence précoce et? pénétrante, ils le destinèrent) à l'Église. À douze- ans, H» était déjà pourvu d'un bénéfice dans le diocèse de Noyon; à dix-huit ans, il fut à lac

plus tard contre celle de Ponl-l'Evêque1. On pouvait èlce curé à dix-huit ans, dans un temps où le il dé Médius, depuis Léon X, était

s de l'église cathédrale de Noyon, par Jacques x633 — Bayle, Dict. hist, art. Calvin.

ao8 liv. m, CHA.P. vi.

cardinal à quatorze ans. On donnait à un enfant une cure ou un bénéfice, à la charge de se faire plus tard ordonner prêtre ; en attendant, le jeune pasteur laissait ses fonctions à de vieux ecclésiastiques sans fortune et sans protection, et il courait les universités pour faire ses humanités et ses études théologiques. Calvin commença donc par profiter d'un abus qu'il devait attaquer plus tard. Il vint à Paris faire sa philosophie au collège de Montaigu , où avaient étudié, quelques années auparavant, deux hommes qui devaient suivre une carrière bien différente , Erasme et Ignace de Loyola.. Calvin alla ensuite à Bourges, où il fit son droit sous le fameux Àlciat. Ce fut dans cette ville qu'il reçut d'un docteur allemand, Melchior Wolmar, professeur de grec à l'université, les premiers principes de la religion réformée. Il y avait alors une grande liberté de penser dans l'université de Bourges, depuis que le roi avait donné l'usufruit du Berry à sa sœur, Marguerite de Navarre, la patronne des Protestants1. Calvin saisit avidement

(x) ^Marguerite de Valois, veuve du duc d'Alençon en 1 5a5, épousa, en 1 5&7,le roi de Navarre Henri II, de la maison d'AJbret. Dans le contrat de mariage, passe au château de Saint- Germain-en-Laye, François Ier promit à Henri d'Albret qu'il obligerait Charles-Quint à lui restituer tout l'ancien royaume

càxviw. aog

la doctrine nouvelle; il commença même à se l'approprier, et la prêcha avec succès dans les environs de Bourges. Le seigneur de Linières dit un jour, après l'avoir entendu : A la bonne heure, au moins, celui-là dit quelque chose de nouveau. Calvin, ayant achevé ses études, revint à Paris, où il composa un commentaire sur le traité de Sénèque, deClementiâ. Il se lia bientôt avec les partisans plus ou moins déclarés de la réforme, et inspira au recteur de l'Université, Nicolas Cop, une harangue qui déplut fort à la Sorbonne et au Parlement. Il quitta la capitale, où il avait failli être arrêté, alla passer quelque temps *en Saintonge, y répandit ses opinions, revint à Paris en i534> résigna sa cure et son bénéfice, et sortit de France, après avoir publié à Orléans un livre contre le sommeil des âmes1. 11 se relira à Bâle, où il étudia l'hébreu; ce fut ln qu'il publia la première édition de son Institution chrétienne', qu'il dédia à François Pr (1" août' 1 535). Après la publication

de Navarre. En outre, il donna en dot à sa sœur les duchés d'Alençon et de Berry et le comté d'Armagnac.

(î) Aureliae insignem illum libellnm edidit, quem PsjrcAopannychian inscripsit, adveraùs illorum errorem qui dormire sejunctas a corporibus animas, errore a vetustissimis usque saeeulis repetito, docebant (Beza, in vitâ Calvini ).

(a) Sur le titre de cette première édition, il y avait un

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