‹ Histoire de l'Europe au 16e siècleChapitre 5 sur 119 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Vente des Indulgences.-— Premières propositions de Luther. — Mort de Mnximilien. — Election de Charles-Quint à l'empire.

— Diète de Worms. — Luther au château de Wartbourg,

— Développement de la doctrine luthérienne.

On sail à quelle occasion Luther descendit dans la lice : ce fut à propos de ces indulgences que Léon X faisait vendre en Europe pour suffire aux dépenses du Saint-Siège, et contribuer, ajoutaitil, aux frais de la croisade contre les Turcs l. Les indulgences sont le prix des mérites des saints, appliqués aux pécheurs par l'autorité du Pape. Plusieurs commençaient dès lors à douter que les mérites personnels pussent être ainsi suppléés; mais la question n'en était pas là*. Les conciles de

(i) Voyez 1. 1, page 499.

(a) Avant la querelle des indulgences, Luther avait déjà attaqué la doctrine de l'Égiise, comme l'atteste une discussion qui se trouve en tete de ses œuvres : de viribus et voluntate hominis sine gratiâ, contra doctrinam papœ et sophistarum, Wittembcrg, i5i6.

DE LA RhFOAMF.

La Iran et de Constance, en reconnaissant comme toute TÉglise romaine le principe des indulgences,

. en avait formellement prohibé le trafic. Mais les papes se regardaient alors comme supérieurs aux conciles, et Léon X ne songeait qu'à combler le déficit du trésor pontifical. C'était l'archevêque électeur de Maycnce qui dirigeait en Allemagne la prédication des indulgences; il les fit prêcher en Saxe par Jean Tetzel, dominicain qui s'associa plusieurs moines de son ordre. Le pis, ce fut que ces hommes, chargés d'une mission religieuse, s'en

* acquittèrent d'une manière toute profane. Us allaient partout, vantant leur marchandise, et exagérant jusqu'au sacrilège la vertu des indulgences \ Quand les religieux avaient bien prêché, leurs commis faisaient la quête, et ces commis

(x) On sait jusqu'où alla l'extravagance de ces hommes, dont les paroles ne peuvent être considérées comme l'expression de la doctrine catholique au seizième siècle. Quiconque, disaient-ils, met au tronc de la croisade un teston ou la valeur pour une âme en purgatoire, il la délivre incontinent, et s'en va la dite âme tout droit en paradis. Cette proposition fut condamnée par la Sorbonne, le 6 mai i5i8. (D'Argentré, Collect. j'udic, t. I.) — Avec une bulle du pape, disaient-ils encore, on ne peut jamais être damné, dans quelque position que Ton soit... Les indulgences absolvent à l'instant tout coupable, quel que soit son crime, ctiam si , osaient-ils ajouter, Matrcm Domini stuprasseU Voyez Sleida n, Seckendorff, etc.

aft ut. in, cHap. 1ï.

avaient établi leur» bureau* dans des eabftréts, où ils dissipaient une partie de la recelte en débau-* ches, à la vue des pauvres qui mouraient de faim dans la rue,

Le scandale était flagrant. Lesaugustins , qu'une vieille rivalité animait d'ailleurs contre les dominicains, se rendirent les organes de l'indignation publique. Staupitz, qui était à la fois supérieur des auguatins et directeur de l'université de Wittemberg, ordonna k Luther d'écrire contre les vendeurs d'indulgences. Luther y était tout disposé. Après avoir vainement dénoncé le scandale à l'évê* que de Brandebourg et à l'archevêque de Mayen-

L4rt

bre 1 5 1 7 , veille de la Toussaint, il afficha, à l'église du château de Wittemberg , quatre-vingt-quinze propositions sur la question qui occupait alors tous les esprits ; a Ce n'est point l'argent qui sauve les âmes. Il faut enseigner aux chrétiens à suivre Christ, leur chef, à travers les peines, les supplices et l'enfer même... Il faut enseigner aux chrétiens qu'à moins d'avoir le superflu, ils (doivent garder pour leur famille le nécessaire , et ne rien dépenser pour leurs péchés... Il faut enseigner aux chrétiens que si le pape connaissait les exactions des prêcheurs de pardon , il aimerait mieux que la basïlique de Saint-Pierre tombât en cendres, plu-

OBIGIIfE DE LA AKFOAMï?. 1J

tôt que de la construire avec la chair et les os de ses brebis... Le vrai trésor de l'Église, c'est le saint évangile1. »

Tetzel répondit aux quatre-vingt-quinze propositions de Luther, par cent dix propositionsqu'il fit afficher a Francfort-su r-l'Oder*. « Les fidèles, disait-il, ne sont pas dispensés des bonnes œuvres par l'efficacité des indulgences ; néanmoins le pape peut libérer de toute peine; car son pouvoir est établi surces paroles divines : Ceque vousremcltrez sera remis. » Tetzel ne se contenta point de soutenir le droit du pape et le principe des indulgences: en sa qualité d'inquisiteur, il fit brûler les propositions de Luther. On lui rendit la pareille à Hall, en brûlant ses cent dix propositions. Au moment où la dispute commençait à s'échauffer, Luther hésitait ; il semblait effrayé du bruit qu'avaient fait ses premières propositions : « Je suis fâché, disaitil, de les voir tant imprimées, tant répandues ; il me reste à moi-même quelques doutes. J'aurais mieux prouvé certaines choses, j'en aurais omis d'autres, si j'avais prévu cela. » Luther n'avait point encore rompu avec l'Églisé. « Très Saint

(i) De pœnitentiâ et indulgentiis dUputatio, Lutheri opéra, t. I. — Mémoires de Luther, traduits et mis en ordre par M. Michel et, liv. I, chap. 2.

(a) Sleidan. Comment., lib. I.

'i-8 LIV, Mf?. CltAP. H.

Père, écrivait-il au pape, je me prosterne à vos pieds : me voici , avec tout ce. que je suis et tout ce que j'ai. Donnez la vie ou la mort; appelez, rappelez, approuvez, désapprouvez; je reconnais votre voix pour la voix du Christ qui parle en vous \ »

Mais les idées , une fois lancées dans le monde, font leur chemin en dépit même de leurs auteurs. D'ailleurs Luther continuait de parler et d'écrire, tout en protestant de sa soumission au Saiht-Siége. 11 avait publié de nouvelles thèses sur la grâce, dont le principe était emprunté à saint Augustin , • l'un de ses auteurs favoris : « il est faux que l'appétit soit libre d'aller dans les deux sens: il n'est pas libre, mais captif... Il n'y a en la nature, pardevant Dieu , rien que concupiscence... L'unique disposition à recevoir la grâce, c'est le choix et la prédestination arrêtée par Dieu de toute éternité \ » Ces idées, reçues avidement par un grand nonibre d'esprits, furent un nouvel aliment aux querelles théologiques qui divisaient l'Allemagne. L'université de Wittemberg prit parti pour Luther; Mélanch ton, Carlos tad, AmsdorfT se déclarèrent en sa faveur. Mais le doyen d'ingolstad, Jean de Eck, se signala dans les rangs opposés. A Rome, le do-

(t) Luther. Epistol. ad Léon. X, in die SS. Trinitatîs, i5iS. (a) Mémoires de Luther, Ht. I, chap. a.

OHIGIN* JIL LA KlilUllJlL. y<)

ininicain Sylvestre de Prierio réfuta les principes de Luther sur les indulgences et sur la grâce. Un autre dominicain , Jacques Hostraten, ne se contenta point d'argumenter: il supplia le pape d'employer le 1er et le feu contre Luther. Mais il répugnait à Léon X , à ce pontife mondain et sceptique, d'intervenir dans ces débals. A ceux qui l'engageaient à considérer attentivement l'état de l'Allemagne, il répondait en souriant : Ce nest qu une querelle de moines. En effet, c'était une querelle de moines, comme la révolution de 8<) n'était qu'une émeute.

L'affaire était d'autant plus sérieuse que l'intérêt politique conspirait en Allemagne avec le sentiment religieux. « Les hommes commençaient à comprendre, dit Lingard, que leurs ancêtres avaient vécu dans l'esclavage de l'esprit comme dans la servitude corporelle. Ils accueillaient avec avidité tous les ouvrages qui leur parlaient de leurs droits... Dans les divers États de l'Allemagne, la classe inférieure des nobles cherchait à se soustraire au contrôle de ses princes et à ne dépendre que de l'empire. » En même temps, il y avait, dans le collège électoral, des princes qui étaient tout disposés à opposer une barrière religieuse aux envahissements du pouvoir impérial '.

( i M. A ilçjs, Essai sur l'esprit cl l'influence de la réforme.

30 UV. IU, CHAP. If.

L'électeur de Saxe, Frédério-le-Sage, était de ce nombre* Soit conviction religieuse, soit intérêt politique, il s'était tait le patron de Luther, et n'était pas éloigné d'adopter ses opinions. Léon X ouvrit enfin les yeux : il cita Luther à Rome, et lui donna pour juge ce même Sylvestre de Prierio

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veillait sur son protégé i il obtint que Luther se* rait jugé en Allemagne, par un légat, dans la ville libre d'Augsbourg. Luther comparut donc devant le légat, Caietano de Vio, qui chercha à lui faire rétracter ses opinions sur les indulgences et sur l'autorité du pape; mais il tint ferme, en s'appuyant, comme il le dit lui-même dans sa relation à l'électeur , des canons du concile de Bâle et des décisions de l'Université de Paris \ Cependant Luther, craignant d'être arrêté et envoyé à Rome , quitta soudainement Augsbourget s'enfuit à Witteuiberg , après avoir affiché la nuit un appel au pape mieux informé. Puis, apprenant que Léon X

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quelque lieu qu'il fût, il en appela non plus au pape bien informé, mais à un concile général , et il passa dans des transes continuelles la fin de l'année i5i8. 11 songeait même à quitter l'Allemagne, et,

(i) LuiU*r, fyiit. ad Friderkuni, sax. <kceia.

ORIGINE PE LA RÉFORME. 3l

le 19 novembre, il écrivait à 1 électeur : a Pour n'attirer aucun danger sur Votre Altesse, voici que j'abandonne vos terres; j'irai où me conduira la miséricorde de Dieu ; mais chez quelque peuple que j'aille, je conserverai une éternelle reconnaissance de vos bienfaits.

L'empereur était d'accord avec le pape, et c'était là ce qui faisait le danger de Luther. Mais Maximilien mourut le 12 janvier 1 5 19, et Luther put respirer. Dès le 3 mars, il écrivait au pape sur • un autre ton : «Très Saint-Père, je ne puis sup-

I porter le poids de votre courroux, mais je ne sais

comment m'y soustraire. Grâce aux résistances et aux attaques de mes ennemis, mes paroles se sont répandues plus que je n'espérais, et elles ont descendu trop profondément dans les cœurs pour que je puisse les rétracter. » Il ajoutait qu'il avait flétri des scandales qui compromettaient le Saint- Siège, mais il attestait Dieu et les hommes qu'il n'avait jamais voulu, qu'il ne voulait pas encore toucher à l'Eglise romaine, ni à l'autorité pontificale. «Je reconnais, disait-il, que cette Eglise est au-dessus de tout, qu'on ne peut rien lui préférer de ce qui est au ciel et sur la terre, si ce n'est Jésus- Christ, Notre-Seigneur. » Ces derniers mots, écrits évidemment avec une intention ironique, prouvent que Luther était sur le point de briser lesder-

niers liens qui l'unissaient encore à l'Eglise. Aussi, quelques jours après, écrivait-il à un de ses amis qu'il travaillait sur les Décrétâtes, et il ajoutait .-«J'y trouve Christ tellement altéré et crucifié que je ne sais trop (je vous le dis à l'oreille) si le pape n'est pas l'apôtre de l'Antichrist, ou l'Antichrist luimême \ »

Ce qui rassurait Luther, c'est que son protecteur, Frédéric de Saxe, gouvernait comme vicaire général cette partie de l'Allemagne qui était soumise aux lois saxonnes ; l'autre vicaire de l'empire, l'électeur palatin , ne lui était pas moins favorable. L'interrègne dura six mois., L'Archiduc Charles, déjà roi d'Espagne, sollicita la couronne impériale comme héritier de la maison d'Autriche. François 1", encore tout-puissant en Italie, voulut aussi être empereur. Mais l'Allemagne était comme une 'grande république, composée d'Etats indépendants, et, parmi les membres du corps germanique, la maxime fondamentale était, comme partout où il y a une noblesse véritable, de conserver ses privilèges et de limiter le pouvoir du souverain. Aussi, pendant plusieurs siècles, n'avaiton élevé à l'empire aucun prince jouissant par luimême d'une grande puissance. Ce fut ce qui enga-

(i) Mémoires de Luther, iiv. I, chap. a.

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