RÉVOLTE DES GANTOIS
se laver les mains pour se mettre à table, il tira de sa main un diamant d'un très grand prix, et le laissa tomber aux pieds de la duchesse, qui lui présentait la serviette. Elle ramassa le diamant et voulut le rendre, mais l'empereur refusa de le recevoir^ déclarant qu'il était en de trop belles mains\ .La duchesse trouva que Charles-Quint était un bien grand prince, et resta fidèle à ses intérêts. >.
L'empereur ne resta que huit jours à Paris; il lui tardait d'être à Gand. 11 entra en vainqueur dans, cette ville, qui n'osa point lui résister. Il abolit les privilèges de la cité, fit mourir les auteurs de la sédition, et pardonna au reste des habitants, à condition qu'ils feraient bâtir à leurs dépens une citadelle dont ils entretiendraient la garnison. L'évêquede Vabres, Georges de Selve, était resté auprès de l'empereur, pour lui rappeler ses engagements avec la France; quand il parla du Milanais, Charles-Quint, qui n'avait plus de ménagements à garder, prétendit qu'il n'avait rien promis'. Dès lors, François Ier ne songea qu'à se préparer à la guerre. 11 ne pouvait plus compter sur le roi d'Angleterre; le pape restait
( i) Martin du Bellay, Mémoires, Ut. VIII.— Sleidan, Comlib. X1L
(a) Martin du Bellay, Mémoires, liv. VIII,
*58 liv. mi cha*. vi.
înviolablement attaché à son systèmë de ttéutralité; les protestants d'Allemagne, satisfaits des dernières concessions qu'ils avaient obtenues, ne paraissaient point disposés à se soulever contre l'Empereur, Le roi de France se trouva donc obligé de resserrer son alliance avec les Turcs. Déjà, en i536, un traité de commerce avait été conclu par l'intermédiaire de l'ambassadeur français, Laforêt*. Venise était restée quelque temps incertaine entre Charles-Quint et Soliman; mais les progrès de l'empereur en Italie l'avaient forcée de rompre avec les Turcs, qu'elle ménageait depuis trente- cinq ans. Au mois de mai 1 557, le sultan était venu camper à Valone, sur les cotes de l'Albanie, tandis que la flotte ottomane, commandée par Kaïreddin Barberousse , faisait voile vers l'A* driatique. Les Vénitiens se défendirent héroïque, ment dans Cor fou; mais le gouverneur de Bosnie leur enleva plusieurs châteaux-forts en Dalmatie, et Barberousse ravagea les lies que les Vénitiens possédaient encore dans l'Archipel, entre autres
(i) Ce traité consacrait, pour les négociants français, la liberté de la navigation et la juridiction souveraine des consuls dans toutes les affaires civiles. On stipula en même temps la liberté des esclaves qui avaient été faits antérieurement, et Ton s'interdit pour l'avenir le droit de réduire en esclavage les prisonniers de guerre.
PHOGRès DES TURCS. aSo,
Syra, Paros, Egine, Tiné1, Naxos et Stampalie. IVapoli di Romania soutint un siège de dix-huit mois, et resta aux Vénitiens. Mais la république était épuisée par la guerre qu'elle avait soutenue à la fois sur terre et sur mer. Elle signa la paix i54o, et céda aux Turcs Malvoisie et Napoli di Romania , les châteaux-forts de Nadin et d'Urana sur les côtes de Dalmatie, ainsi que toutes les petites îles de l'Archipel dont Kaïreddin avait fait la conquête dans sa première campagne.
Pendant que Barberousse battait, sur la Méditerranée, la flotte combinée de Venise, du pape et de l'empereur, le gouverneur de l'Egypte, Soliman-pascha, partait du port de Suez, soumettait à la domination ottomane le littoral de l'Arabie, et portait ses armes jusque dans l'Inde, où il allait combattre les Portugais. En même temps, le sultan lui-même chassait de Moldavie le voiévode Pierre Raresch, et mettait à sa place son frère Etienne. La plus grande partie de la Hongrie était incor-
(1) L'île de Tiné, l'ancienne Ténos, appelée anssi Hydrussa à cause de ses sources abondantes, s'était d'abord soumise aux Ottomans; mais, secourue par les Candiotes, elle se révolta et chassa les Turcs. Elle est restée deux cents ans encore sous la domination de la république, dont elle fut la dernière possession dans 1* Archipel. (Hammer, Hist. de l'Empire ottoman , Ut. XXIX).
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porée à l'empire ottoman, et le pays des Mad-> gyares était toujours le théâtre d'une lutte acharnée entre la civilisation européenne et la barbarie asiatique. Un traité seeret avait été conclu à Grosswardein, en i535, entre les deux prétendants au trône de Hongrie, Ferdinand et Zapoly. Ferdi* nand avait consenti à reconnaître son rival comme roi de Hongrie, et à lui laisser, sa vie durant, la jouissance de ce qu'il possédait, à condition qu'après sa mort le royaume tout entier retournerait à la maison d'Autriche. Zapoly n'était point marié; mais, malgré son âge avancé, les magnats de Hongrie le déterminèrent à épouser Isabelle, fille du roi de Pologne Sigismond. Quand Soliman apprit l'existence du traité conclu entre Ferdinand et Zapoly, il s'écria que ces deux princes étaient aussi indignes l'un que l'autre de porter la couronne, et il se préparait à les punir, lorsque Zapoly vint à mourir. La reine Isabelle était accouchée d'un fils quinze jours avant la mort de son époux. Cependant Ferdinand réclamait le royaume tout entiër , en vertu du traité. Les magnats soutenaient le jeune roi; Soliman prit l'enfant sous sa protection , et déclara qu'il régnerait sur la Hongrie (octobre . 1 54o).
A la tête du parti qui défendait le jeune roi, proclamé sous le nom d'Etienne, on remarquait
xxptaiTiofr b'àlgeh. a6r
Martinuzzi, qui, de la condition la plus obscure, s'était élevé au plus haut rang, et qui, sous l'apparence d'une piété austère , cachait une insatiable ambition. Ce prêtre, hardi autant que rusé, était au besoin négociateur ou soldat. C'était lui qui avait conseillé à Isabelle de mettre la couronne de son fils sous la protection du sultan. Quand Ferdinand vint assiéger Bude, Martinuzzi, entouré des magnats de Hongrie, s'y défendit avec tant de courage et d'habileté qu'il donna aux Turcs le temps d'arriver (août i54i). Mais Soliman fit payer cher ses secours : vainqueur des Allemands, il garda pour lui les profits de la victoire. Maître de la capitale, de la personne du roi et des chefs de la noblesse, il fit conduire la reine et son fils dans la Transylvanie, qu'il leur assigna pour partage; il nomma un pascha pour résider à Bude avec une garnison considérable, et réunit ainsi la Hongrie à l'empire ottoman \
Charles-Quint entreprit alors une nouvelle expédition en Afrique. Alger était toujours sous la dépendance de l'empire turc ; c'était, depuis la prise de Tunis, le principal asile de tous les pirates africains. L'empereur voulut en finir avec ces
(i) Istnanhaffii, Historia Hungari», lib. XIV.— Jovii Hi*toria, lib. XXXIX.
UV. III, GHAP. VI.
brigands, ét continuer l'affranchissement du littoral de la Méditerranée. Mais les côtes d'Alger sont d'un abord difficile, et les vents d'automne commençaient à souffler avec violence. Le pape conseillait à Charles-Quint de ne point partir, et, ce qui valait mieux encore que l'autorité du pape en fait de marine, André Doria l'en dissuadait aussi : * Souffrez, lui disait l'amiral, qu'on vous détourne de cette entreprise; car, par Dieu ! si nous y allons, nous périrons tous. » Charles-Quint lui répondit en riant : * Vingt-deux ans d'empire pour moi et soixante-douze ans de vie pour vous, nous doivent suffire à tous deux : nous pouvons mourir contents. » Le 20 octobre i54i, Charles-Quint vint jeter l'ancre près du promontoire Matafous, à douze milles à l'est d'Alger, avec soixante-quatorze galères et deux cents navires de toute grandeur, qui portaient une armée d'environ vingtquatre mille hommes. On voyait à bord de la flotte un grand nombre de dames espagnoles, comme s*il se fût agi de décerner le prix aux vainqueurs d?un tournoi*. Kaïreddin, qui commandait alors toutes les forces maritimes des Ottomans, avait laissé le gouvernement d'Alger à Hasanbeg. Celui-ci n'avait pour se défendre que six
(1) Hammer, Hist. de l'Empire ottoman, Hv, XXX.
EXPÉDITION d' ALGER. 263
cents cavaliers turcs et quelques milliers d'Arabes. Mais la nature vint en aide aux Musulmans. A peine Jes Impériaux avaient-ils mis pied à terre, qu'une effroyable tempête dispersa ou détruisit la plus graude partie de la flotte. Quelques soldats ne parvinrent jusqu'aux murs d'Alger que pour succomber sous le feu de la place. L'artillerie1, les . munitions, les bagages, tout périt. Charles-Quint, après avoir bravement payé de sa personne, fut réduit à ordonner la retraite, qui ne put s'effectuer qu'avec une extrême difficulté. Les ruisseaux étaient devenus des rivières, le sol s'enfonçait sous les pas des soldats. L'armée ne se rembarqua que le 3i octobre. Trois jours après, une nouvelle tempête assaillit la flotte, et la força de se réfugier dans la baie de Bougie, où elle resta à l'ancre pendant trois semaines. Charles, qui était revenu si glorieux de la campagne de Tunis, aurait voulu cacher à l'Europe les résultats de celle d'Alger. A son retour, il envoya une chaine d'or à l'Aréjtin, pour acheter le silence de cet homme, que ses
(1) Parmi les canons qui tomberont au pouvoir «les Algériens, quelques-uns étaient marqués aux armes de France : c'était Français Ier qui les avait autrefois donnés à Doria. L'armée française les a retrouvés dans la Casauba , lors de la prise d'Alger.
a 64 LÏV» 111 > CHAP. VI.
sarcasmes et ses injures faisaient appeler le fléau des princes; mais l'insolent Italien dit, en pesant le cadeau impérial : « Voilà une chaîne bien légère pour une aussi lourde faute ! »
Le désastre de l'empereur était un triomphe pour les Français, alors plus que jamais unis aux Ottomans. Un ambassadeur que François I" envoyait à Soliman, Rinçon, venait d'être assassiné en Italie ainsi que Frégose, ambassadeur à Venise, par les gens du marquis de Guasto (a juillet i54i). Mais le roi de France était déjà représenté auprès de Soliman par le baron de la Garde. Celui-ci , après avoir assisté à la dernière campagne de Hongrie , n'avait pas eu de peine à persuader au divan que le sultan était intéressé, comme François Itr, à continuer la guerre contre Charles-Quint. Les deux puissances prirent donc l'engagement d'unir leurs forces sur terre et sur mer. En i54a, la France mit cinq armées sur pied : la première devait entrer dans le Luxembourg, sous les ordres du duc d'Orléans; la seconde, commandée par le dauphin, devait marcher vers les Pyrénées ; les trois autres devaient agir sur la frontière de Flandre , dans le Brabant et dans le Piémont. Cette campagne n'eut d'autres résultats que quelques brillants faits d'armes du duc d'Orléans dans le Luxem-
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bourg, et la prise de plusieurs places par du Bellay, qui commandait en Piémont \
L'union de l'Ecosse et de la France avait rapproché Henri VIII de Charles-Quint : le 1 1 février i543, ces deux princes conclurent un traité d'alliance offensive et défensive, et Ton vit alors aux prises les quatre grands souverains du seizième siècle : d'un côté Charles -Quint et Henri VIII, de l'autre François Pr et Soliman. La guerre eut lieu, tour à tour ou à la fois, en Italie et daus les Pays-Bas, en Hongrie et en Écosse, sur la Méditerranée et sur l'Océan. François Ier ouvrit la campagne des Pays-Bas en fortifiant la ville de Landrecy sur la Sambre, et en la défendant contre l'empereur, qui vint l'assiéger en personne. En même temps Soliman, fidèle à ses engagements avec la France, enlevait à Ferdinand les forteresses qui lui restaient dans la Hongrie, et la flotte de fiarberousse, après avoir surpris le château de Messine et s'être montrée à l'embouchure du Tibre, faisait voile vers Marseille, où elle était attendue. L'amiral ottoman fut reçu dans cette ville avec les plus grands honneurs, et bientôt la flotte française se joignit à la flotte turque, pour aller assiéger Nice, la seule place qui restât au duc
(i) Martin doBdky, Mémoires, liv. IX.
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de Savoie. La ville fut prise et pillée par les Turcs; mais le château résista, et les alliés en levèrent le siège, en apprenant que Doria s'approchait avec sa flotte et Guasto avec son armée. Le duc de Savoie triompha de la retraite de Barberousse et du comte d'Enghien : il fit frapper des médailles où l'on vovait la croix de Savoie entourée des attri-
ar
buts de la victoire, avec cette inscription : Nicœa a Turcis et Gallis obsessa.
Barberousse se sépara des Français pour aller ravager les côtes de l'Italie, et le comte d'Enghien alla commander en Piémont. Au printemps de l'année 1 544 9 H investit la ville de Carignan sur le Pô, à trois lieues au-dessous de Turin. Guasto ne pouvait sauver la ville sans risquer une bataille. Cette bataille, l'armée française la désirait avec impatience; mais François I*, toujours poursuivi par le souvenir de Pavie, avait défendu toute action générale. Biaise de Montluc fut dépêché en France, pour demander de l'argent et obtenir la permission de combattre. Le conseil se rassembla, et Montluc y fut admis. Presque tous les conseillers et le roi lui-même étaient opposés à la bataille. Le pauvre Montluc était obligé de garder le silence; mais son visage, ses gestes, ses regards parlaient pour lui et répondaient aux objections. Le roi, voyant toute la peine qu'il éprou-
BATAILLE Dl CIRISOLES. 267
vait à se taire, lui permit déparier. Alors Montluc, saisissant la parole avec cette verve audacieuse et cette ardeur gasconne qui le caractérisaient, peignit le courage des soldats, le dévouement des officiers, le talent du général, la terreur de l'ennemi, et tout cela avec tant de feu dans l'expression, dans les yeuxet dans la voix, qu'il semblait déjà maître du champ de bataille et dictant la loi aux Impériaux. Le roi, qui avait commencé par sourire de cet enthousiasme, finit par le partager. Le comte de Saint-Pol, le voyant ébranlé, lui dit: «Sire, changerez-vous d'opinion, et vous rendrez-vous aux paroles de ce fol enragé?» Le roi répondit : «Foi de gentilhomme! mon cousin, il m'a dit de si grandes raisons, et me représente si bien le bon cœur de mes gens que je ne sais que faire. — Sire, dit l'amiral d'Annebaut, voulez#ous dire la vérité? vous avez belle envie de leur donner congé de combattre. Je ne vous asseurerai pas , s'ils combattent, du gain ni de la perte, car il n'y a que Dieu qui le puisse savoir; mais je vous obligerai bien ma vie et mon honneur que tous ceux-là qu'il vous a nommés combattront en gens de bien : car je sais ce qu'ils valent pour les avoir commandés \» Alors le roi, levant les yeux au ciel
(i) Biaise de Sfonttac, Commentaires, Uv. II.
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et joignant les mains, jeta son bonnet sur la table, et parut quelque temps se recueillir en lui-même et demander conseil à Dieu. A la fin, rompant le silence , il s'écria : « Qu'ils combattent! — Or doncques il n'en faut plus parler, » dit l'amiral. Le roi leva la séance, et le comte de Saint-Pol accostant Montluc, qui tressaillait d'aise : «Fol enragé, lui dit- ! il , tu seras cause du plus grand bien qu'il puisse advenir au roi , ou du plus grand mal. — Monsieur, répondit Montluc, je vous supplie très humblement ne vous mettre en peine ni crainte que nous ne gaignions la bataille : et asseurez - vous que les premières nouvelles que vous en entendrez, seront que nous les aurons tous fricassez. »
La prédiction fut réalisée. Le 1 1 avril , les deux armées étaient en présence dans la plaine de Cerisoles , vis-à-^fc Carignan. L'infatigable activité du comte d'Enghien eut bientôt décidé la victoire. Paul Jove, que l'empereur payait pour écrire l'histoire, attribue le résultat de la journée à la colère divine, qui voulait punir les Landsknechts, parce que la veille de la bataille, le jour de Pâques, ils avaient joué aux dés jusque sur l'autel. l<a défaite des Impériaux s'explique beaucoup mieux par la valeur impétueuse de l'armée française et par l'étrange immobilité du prince de Saler ne. Guasto lui-même ne se sentit pointle courage de disputer