‹ Histoire de l'Europe au 16e siècleChapitre 50 sur 119 · ETABLISSEMENT DES JESUITES · texte numérisé non relu

ETABLISSEMENT DES JESUITES

pauvres; ceux qui ne pouvaient soutenir leur rang avec les revenus de leur siège, recevaient du pape soixante écus d'or par mois, et, comme a dit Voltaire, ceux qui reçoivent sont toujours de l'avis de celui qui donne. Un évêque français, se plaignant de la trop grande influence du pape dans l'assemblée, dit que le Saint-Esprit arrivait toujours de Rome avec le courrier. Ce mot et quelques autres semblables qu'on aurait pu attribuer à des luthériens, font penser que la réforme avait des représentants cachés jusque dans le sein du concile qui devait la condamner.

Le pape avait alors, pour se défendre contre les novateurs, une milice obéissante et dévouée sans réserve à Tordre ancien. Les Jésuites, unis entre eux par le lien d'une rigoureuse hiérarchie, ne devaient avoir d'autre loi que l'obéissance à leurs chefs. Armés seulement de la parole, et revêtus d'un costume que tous n'étaient pas même obligés de porter, ils devaient paraître ou s'effacer selon les lieux et selon les temps1. Les uns devaient

(i) Etienne Pasquier, dans le plaidoyer qu'il prononça contre les jésuites en i564, assure que la compagnie « est composée de deux manières de gens , dont les premiers se disent estre comme de la grande observance, et les autres de la pe-

tite. Ceux de la grande observance sont obligés à quatre vœux ; parce qu'outre les trois ordinaires d'obéissnnce, pau-»

a86 nv. rit, cUlp. vtt.

frapper les regards des hommes par de lointaines expéditions, et étendre le domaine de l'Église jusque sur les bords du Gange ou de l'Amazone; les autres devaient rester dans la vieille Europe, se poussant dans les cours, s'insinuant dans l'esprit des rois , les effrayant au besoin , ou se conciliant le monde par l'attrait des sciences humaines, et s'emparant, par l'éducation, de l'esprit des générations futures. Paul III reconnut et organisa les jésuites, de i54o à i543. La société de Jésus n'avait été jusque-là qu'une association particulière.

On n'a point oublié ce jeune et brillant espagnol qui avait vaillamment combattu les Français au siège de Pampelune, et qui avait eu la jambe cassée d'un coup de mousquet. Dans les loisirs de sa longue convalescence , il voulut lire quelques romans de chevalerie ; ceux qui l'entouraient, n'en

raté et chasteté, ils en font un particulièrement en faveur du pape... Ceux qui sont de la petite observance sont sans plus astreints à deux vœux, l'un regardant la fidélité qu'ils promettent au pape, et l'autre l'obéissance envers leurs supérieurs et ministres.»- — Grotius dit, au livre III de son Histoire, que tous les jésuites n'étaient pas tenus d'habiter dans les maisons de leur ordre : Angustum videbatur societatis incrementa parietibus includere. Il ajoute même, ce qui à été démenti, que le mariage ne leur était point interdit : dont nomma et conjuges*

ÉTABLISSEMENT DIS JESUITES. afl-J

ayant point à lui donner, lui offrirent Y Imitation et la Fie des Saints. Ces deux livres firent sur son esprit une impression profonde, et cet homme, qui jusque-là n'avait songé qu'au plaisir et à la gloire, ne connut plus d'autre enthousiasme que celui 4e la religion. Quand il fut rétabli, il fit plusieurs pèlerinages en Espagne et en Italie; il visita la Terre-Sainte en i5a3, après s'être déclaré solennellement le chevalier de la Vierge. De retour en Espagne, il voulait attacher son nom à quelque importante fondation, mais il était fort ignorant. Il commença ses études un peu tard: à trente-trois ans, il se mit sur les bancs de l'université, à Barcelone et àSalamanque; et, comme il dogmatisait tout en étudiant la grammaire et la philosophie, il eut quelques démêlés avec l'inquisition. Arrêté deux fois, il n'obtint sa liberté qu'à condition qu'il s'abstiendrait, pendant quatre ans, de discourir sur les matières religieuses1. Il quitta l'Espagne, et vint à Paris au commencement de février i5a8. Après avoir mendié dans les rues et passé quelque temps à l'hôpital Saint-Jacques, il recommença ses études au collège de Montaigu* et les termina à Sainte-Barbe. Reçu maître ès-artsy il fit sa théolo-

(i) Ribadeneira, in vitâ Ignatii, lîb. I, cap. 14. (a) Ad Montis Acuti collegium itare quotidie, atqueinterprocaciumpuerorum greges, maturâ jara aetate vir, grammatiç*

û88 LIV. III, CHÀP. VII.

gie aux Jacobins, et conçut à Paris, en i534, le plan de sa société. Le jour de l'Assomption, il alla à Montmartre, avec six compagnons qu'il s'était choisis; et là, après avoir entendu la messe et reçu la communion, ils s'engagèrent à se vouer gratuitement à la conversion des infidèles, et à obéir en tout et partout au pape, leur souverain maître spirituel.

En i54o, Paul III reconnut la nouvelle association sous le titre à' Institut des clercs réguliers de la compagnie de Jésus» Un siècle auparavant, le pape Pie II avait donné le litre de compagnie de Jésus à un ordre militaire dont le but était de combattre les Turcs. Le nouvel institut reposa sur un principe entièrement opposé à celui de la réforme, la soumission absolue à l'autorité. Ignace fut nommé, en i54<, général de Tordre qu'il avait fondé. La société se développa rapidement pendant les années suivantes. Peu de temps après la mort de son fondateur , elle se divisait en neuf provinces qui se partageaient toute l'Europe occidentale, une en France et une en Portugal, deux en Allemagne, deux en Italie, deux dans les Pays-Bas et trois en Espagne. Les mis-

rudimenta repetete non dcçUgnatus ést.(tttatfei, in ?U6 Ignotii, Hb. I, cap. 18. )

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sions étrangères formaient trois provinces, le Brésil, TÉthiopieet les Indes-Orientales. Chaque provincial ne pouvait agir sans consulter le général, qui résidait à Rome et prenait le mot d'ordre au Vatican \ Aussitôt que la société fut organisée, la cour de Rome se hâla de s'en servir contre les novateurs. Au concile de Trente, les légats du pape étaient assistés de jésuites, qui prenaient la parole en leur nom, et ne cédaient rien des droits de l'Église. Lainez, l'un d'eux, celui qui succéda à Ignace dans le généralat, dit que les autres églises ne pouvaient réformer l'église de Rome, parce qu'il n'appartenait point à l'esclave de commander à son seigneur.

Le concile, peu nombreux dans ses premières séances et presque exclusivement composé d'Italiens et d'Espagnols, avait formellement condamné toute innovation dans le dogme comme dans la discipline*. Anathème fut prononcé contre tout

' (1) Etienne Pasquier, Recherches de la France, liv. III, chap. Si et 53. — Ci rotins, Hist. lib. III. — Compte-rendu des constitutions des Jésuites au parlement de Provence, par M. de Monclar. — Ph. Wolf, allgeineine geschichte dcr Jesuiten.

(a) Sarpi, plus connu sous le nom de Fra-Paolo ou Paul de Venise, a écrit l'Histoire du Concile de Trente. Palavicini u ira îté le même sujet. Ces deux historiens, dit Voltaire, ont dit la vérité d'une manière différente , l'un en homme libre, dé- 11. 19

protestait qui ne rentrerait pas dans le sein" dê l'Eglise catholique. Ën même temps, l'affaire de l'archevêque de Cologne était portée à Rome : Hermann n'ayant point comparu, fut excommunié et destitué de tout pouvoir spirituel et politique. Charles-Quint était décidé à prêter appui au concile et au pape ; car les confédérés de Smalkade aspiraient ouvertement à l'indépendance politique aussi bien qu'à la liberté religieuse. Depuis que l'empereur avait approuvé les arrêts du concile, ils ne voulaient plus reconnaître en lui le chef légitime du corps germanique; ils ne le nommaient plus que Charles de G and ou le prétendu empereur. Charles-Quint était à Ratisbonne, au centre de la ligue catholique, rassemblant des troupes de toutes les parties de ses Etats. Le 26 juin i546, il avait conclu avec le papé un traité qui lui assurait des subsides pour la durée de la guerre. Les luthériens, de leur côté, comprenaient que le temps d'agir était arrivé. Luther avait passé sa vie à raisonner et à prêcher; mais Luther était mort, et c'était sur les champs de bataille que la querelle théologique devait se décider. Quatre-vingt mille lances de part et d autre allaient soutenir thèse

fenseur d'un sénat libre, l'autre en jésuite qui Tonlait être cardinal.

GUÊRRI DÊ RELIGION. tgt

pour ou contre l'efficacité des indulgences, le célibat des prêtres et l'infaillibilité pontificale : d'un coté, les soldats d'Autriche, d'Espagne, desjPays- Bas et d'Italie; de ^l'autre, les volontaires de la Saxe, delà Hesse, de laThuringe, du Brandebourg et de toutes les villes libres qui avaient embrassé la réforme. La ville d'Augsbourg, entre autres, avait levé un corps considérable, dont elle avait donné le commandement à Sébastien Schertel, officier de fortune qui s'était enrichi au pillage de Rome. Le commandement de l'armée de la ligue fut partagé entre l'électeur de Saxe et le landgrave de liesse. La première campagne eut lieu dans la Bavière, pendant l'automne de i546. L'empereur sut mettre à prolit l'indécision des chefs réformés, et, sans risquer de grandes batailles, il se rendit maître de Neubourg, de Dilligen, de Donawerth, de Nordlingue et de plusieurs autres places situées sur le Danube ou sur ses affluents. Bientôt les villes de Souabe, le Wurtemberg, la Franconie, Strasbourg, Francfort-sur-le- Mein, Augsbourg, firent leur soumission. L'archevêque de Cologne, condamné par le pape, consentit à céder ses Etats à son successeur catholique1.

(ilSieidan, Comment, lib, XVlU

aga LIV. III, CHÀP. VII.

Malgré ces succès, l'empereur fut forcé de suspendre ses opérations au commencement de Tannée 1 547- L'Italie était sourdement agitée. A Gènes, Louis de Fiesque, comte de Lavagne, qui correspondait avec la France, avait relevé l'étendard de la liberté et menacé le pouvoir du vieux Doria (3 janvier). Le pape avait rappelé ses troupes, pour défendre le duché de Parme et de Plaisance, qu'il avait donné à son fils Pierre-Louis Farnèse, et dont l'empereur refusait l'investiture au jeune duc. La Bohème et la Moravie s'étaient soulevées contre Ferdinand, et, pour comble d'embarras. François Pr allait conclure un traité d'alliance avec les princes luthériens. Mais à peine le roi de France a-t-il expiré ( 3i mars), que l'empereur marche à grandes journées vers la Saxe. Le it\ avril il avait passé l'Elbe: il était devant Muhlberg. 11 avait dans son armée un prince saxon, jadis protestant zélé, qui s'était fait l'allié de Charles-Quint pour dépouiller l'électeur, son proche parent. Jean-Frédéric est vaincu devant Muhlberg, blessé au visage, fait prisonnier, et conduit en présence de l'empereur, qui, au milieu du champ de bataille, jouissait du spectacle de sa victoire : « Le hasard de la guerre, dit-il, m'a fait votre prisonnier. Très gracieux empereur, j'espère être traité... — On me reconnaît donc

BATAILLE »E MUHLBtRG. 30,5

enfin pour empereur! lui répondit Charles-Quint en rinterrompant. Vous serez traité comme vous le méritez.» Le roi des Romains, Ferdinand, était présent à l'entrevue; il adressa au vaincu des paroles encore plus insultantes. L'électeur ne répondit rien* et suivit les soldats espagnols qui étaient chargés de le garder.

L'un des résultats de la bataille de Muhlberg fut de faire dominer Charles-Quint sur l'Elbe, comme il dominait sur le Danube et sur le Rhin, et en même temps de remettre la Bohême sous le joug de Ferdinand. Tandis que l'esprit de la réforme était ainsi comprimé dans la Bohême pour y éclater un jour et allumer la guerre de Trente-Ans, Charles -Quint continua là soumission delà Saxe, et vint mettre le siège devant Wittemberg. C'était la ville sainte des luthériens : jadis le berceau de la réforme, elle en était devenue le dernier boulevard. C'était la femme de l'électeur, Sibylle de Clèves, qui défendait la place. Le courage de cette femme s'était exalté par les revers de son époux, et, au lieu de s'abandonner aux larmes dans l'intérieur de son palais, elle ne quittait plus les remparts, montrant ses enfants aux soldats, et animant les travailleurs par ses paroles et par son exemple.

Charles-Quint somma Sibylle de se rendre :

*94 Lnr. m, chap. m

elle refusa. Alors, pour amollir ce courage de femme, il lui fit savoir que, si elle persistait à né point livrer la place, son mari paierait de sa tête qne telle obstination. En effet, le procès du prisonnier s'instruisit sans délai ; le premier prince de l'empire fut livré à un conseil de guerre,* composé d'officiers espagnols et italiens que présidait le duc d'Albe. Cette commission condamna rélecteur à mort, comme iq Tracteur de la paix publique et comme coupable de lèse- majesté. L'arrêt fut signifié à Jean-Frédéric, pendant qu'il jouait aux échecs avec Ernest de Brunswick, prisonnier comme lui. Il reçut cette nouvelle avec calme : « Plaise à Dieu, dit-il, que cette sentence n'afflige pas ma femme et mes enfants plus qu'elle ne m'effraie moi-même, et que, dans l'espérance d'ajouter quelques jours à une vie déjà trop longue, ils ne renoncent pas aux titres et aux possessions que Dieu leur a donnés!» Et il continua la partie avec autant d'attention qu'auparavant ; il la gagna, manifesta sa satisfaction, et se retira dans son appartement pour se préparer à la mort. Mais Sibylle avait perdu tout son courage; elle vint trouver son époqx dans le camp impérial. L'électeur, cédant à ses larmes, sauva malgré lui sa vie, à condition de rendre Wittemberg, de résigner la dignité électorale, et de rester prisonnier à perpé-

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